XI

M. Fauconnet, à la suite d'une scène violente avec mes parents leur

donna congé.

Mon père proposait de vendre une truie avec ses petits parce qu'il n'y

avait guère de nourriture cette année-là. Le maître la voulait garder.

--Nous achèterons du son, fit-il.

Mot fatal! On avait cru s'apercevoir que le règlement de la dernière

Saint-Martin comportait aux dépenses beaucoup plus de son qu'il n'y en

avait eu d'acheté. Deux boeufs gras, vendus en dehors de la présence de

mon père, semblaient d'autre part d'un bon marché dérisoire. Ma mère

avait juré souvent que Fauconnet n'emporterait pas cela en terre. Elle

profita donc de ce qu'il parlait de son pour dire qu'il n'aurait pas à

porter aux dépenses celui qu'il se proposait d'acheter, attendu qu'il en

avait compté au moins mille livres de trop l'année précédente.

--Dites tout de suite que vous me prenez pour un voleur! fit-il, selon

sa coutume.

Alors mon père, sortant de sa passivité ordinaire, fut comme un mouton

enragé:

--Eh bien oui, là, vous êtes un voleur!

Et de parler des boeufs gras; et de citer d'autres choses plus anciennes

en s'efforçant à des preuves.

--Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement j'aurais

peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n'ai pas

le sou. Oui, vous êtes un voleur!

Fauconnet, malgré son toupet, blêmit. Son visage glabre eut des

plissements plus accentués. Furieux, il se prit à menacer:

--Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais

vous attaquer pour injures et pour atteintes à l'honneur; vous ne savez

pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs... En attendant, Bérot, cherche

un autre domaine, vieux malin!

Il sortit en vitesse, alla quérir lui-même son cheval à l'étable, cria

de nouveau en partant:

--Avant peu vous saurez comment je m'appelle! Au revoir!

* * * * *

En osant cela, mes parents savaient aller au devant d'un congé certain:

cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais ils

s'effrayèrent de la menace d'un procès, et leurs appréhensions étaient

partagées par tous. Car, devant les juges, avec les meilleures raisons,

les malheureux se trouvent avoir tort. Le maître, nanti de papiers,

présenterait des comptes qui auraient l'air d'être justes.

Qu'importerait notre seule bonne foi maladroitement exprimée? Il aurait

gain de cause...

--Mon Dieu! mon Dieu! les hommes de loi vont tout nous prendre, ils

feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments! gémissait ma

grand'mère dix fois par jour.

Terreurs vaines cependant. Fauconnet se garda de porter plainte. Au

fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être

peur des juges!

Il s'en tint à nous faire toutes les misères possibles, exigeant que les

conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous privant de la

pâture des trèfles, de façon qu'il nous fallut acheter du foin et que

notre cheptel se trouva quand même en mauvais état pour l'estimation de

Saint-Martin. Il agit de telle sorte que mon père fut redevable à la

sortie d'une somme qu'il ne put fournir. Le maître, alors, de frapper

d'une saisie la récolte en terre qu'il garda toute--profitant seul par

ce moyen de notre travail de la dernière année...

* * * * *

Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les grandes écoles,

faire de l'aîné un médecin, du second un avocat, et du troisième un

officier; quand je le vis plus tard acheter, à Agonges, un château et

quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d'un gros propriétaire

terrien, je compris mieux encore combien l'épithète de «voleur» lui

avait été justement appliquée.

Car il était d'origine très pauvre, fils d'un garde particulier et

petit-fils d'un métayer comme nous.

La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer) · 第 15 / 86 题