M. Boutry partit très mécontent, comprenant qu'on se moquait...

La politesse, la déférence nous faisaient plutôt défaut, comme on voit.

Pourtant, au Garibier, avant la rupture, chacun se montrait empressé à

l'égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois;

puis, connaissant la vie rurale, il faisait montre comme gérant de

capacités incontestables; enfin il savait parler en maître. Tandis que

Boutry, exprimant d'un air de prière les idées de ses livres, nous

semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là...

* * * * *

De par les conditions du bail, nous étions astreints pour le service

particulier du bourgeois à pas mal de petites besognes: car il n'avait

pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa

voiture, atteler et dételer quand il allait en route, faire son jardin,

casser son bois. Il eût aimé, je pense, que nous prévenions ses désirs,

que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l'accomplissement de

ces multiples corvées. Mais au lieu de cela, mon père, très incapable de

dissimuler, grognait à tous les ordres:

--_Oh M'sieu, ça va t'y nous r'tarder! Tant d'travail que presse chez

nous!... J'aurions déjà peiné d'en voir le bout._

Presque toujours ma mère renchérissait, ou bien mes frères. Alors le

maître:

--Mais il n'y en a pas pour longtemps, mes amis. C'est l'affaire d'un

tout petit moment... Vous m'aurez vite fait ça, mon brave Bérot.

--_Pus longtemps qu'ou pensez, allez, M'sieu... C'est bien ennuyant,

j'vous en réponds!_

Lui, gêné de ces doléances, se faisait très humble pour venir nous

déranger--comme s'il eût demandé une faveur à des indifférents.

* * * * *

Mme Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d'être aussi

accommodante. D'un ton sec et dédaigneux elle disait à ma mère:

--Jeannette, vous m'enverrez quelqu'un demain pour la lessive.

Ou bien:

--Je compte sur Catherine dimanche pour aider à la bonne; j'aurai du

monde.

Cela n'admettait pas de réplique.

Et méfiante à l'excès. Les volailles, les fruits étant à moitié au même

titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait

chez nous à l'heure des repas pour inspecter la table d'un regard

soupçonneux. Les jours de marché, elle se trouvait là comme par hasard

au départ de ma mère, craignant sans doute que les paniers ne

contiennent des denrées soustraites à la communauté. L'enragée fureteuse

voulait connaître le «pourquoi» et le «comment» des moindres choses.

Un soir, la Claudine, à propos de prunes soustraites au gros prunier du

bas de la cour, lui fit une réponse un peu vive:

--Ma foi, Madame, j'ai autre chose à faire que de rester là pour les

garder.

Un autre jour, nouvelle algarade à propos de deux poulets disparus,

probablement enlevés par la buse.

--Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.

--Nous louerons une servante pour ça! répondit ma belle-soeur

ironiquement.

* * * * *

M. Boutry et sa femme avaient encore cette manie de nous donner à tout

propos des conseils d'hygiène. S'ils nous voyaient en sueur à la suite

d'un travail pénible:

--Ne restez pas ainsi. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les

uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas.

Surtout, évitez les courants d'air!

Excellents avis sans doute, mais en été on a autre chose à faire que de

se changer et de se masser réciproquement à chaque fois qu'on est en

sueur. Et puis ces opérations seraient à recommencer trop souvent!

Quand les gamins couraient dehors tête nue, nouvelle occasion

d'intervenir.

--Mais faites donc attention! Ces enfants vont prendre mal! Ne les

laissez pas au soleil sans coiffure...

Ils n'eussent pas voulu les voir sortir au crépuscule, ni par les temps

humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons--et tout à

l'avenant. Ce sont là prescriptions bonnes pour les enfants des

riches--qui s'en portent souvent plus mal--mais auxquelles les petits

des travailleurs n'ont point coutume d'être soumis.

Quand quelqu'un, petit ou grand, souffrait de la moindre indisposition

il aurait fallu sans plus attendre lui faire avaler quelque drogue--ou

même aller quérir le médecin.

--Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir! disait

mon père. C'est des bêtises, plus on s'en fourre dans le corps, plus mal

on se porte. Quant aux médecins, s'il fallait recourir à eux aussitôt

qu'on sent du mal ça coûterait cher. Et pour ce qu'ils y connaissent! On

voit bien que le bourgeois était pharmacien: ça s'accorde ensemble, les

marchands de purges et les médecins, pour rouler le pauvre monde...

Et ma mère, quand elle venait de subir un cours d'hygiène:

--En voilà des embarras! Si on voulait les croire, il faudrait se

fourrer dans une boîte à coton!

* * * * *

Dès la première année, nos relations avec les maîtres n'allèrent donc

pas sans tiraillements.

Pourtant, au point de vue des affaires, ça marchait bien. M. Boutry

laissait une grande liberté à mon père pour les ventes et les achats. A

la Saint-Martin il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit

de joindre les deux bouts,--en dépit de la saisie de notre part de

récolte au Garibier.

La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer) · 第 17 / 86 题