«Mon vieux Dufresne,
Fais-moi le plaisir de venir déjeuner avec... etc., etc., samedi
prochain, 23 septembre 1903, etc., etc.»
C'est demain.
Je sonnai mon valet de chambre:
--Jean, vous me réveillerez demain à neuf heures.
Et précisément demain, 23 septembre 1903, j'aurai trente-neuf ans
accomplis. D'après ce que j'ai déjà vu en ce monde, je puis me
figurer à peu près ce que j'y verrai encore. Ce sera probablement un
médiocre spectacle. Je puis prédire à coup sûr les propos de table
qui seront tenus demain au restaurant du Bois. Il y sera dit
certainement: «Moi je fais du soixante à l'heure.--Blanche a un sale
caractère; mais elle ne me trompe pas, ça j'en suis sûr.--Le
ministère prend le mot d'ordre des socialistes.--Les petits chevaux,
à la longue, c'est rasant. Il n'y a encore que le bac.--Les ouvriers
auraient bien tort de se gêner: le gouvernement leur donne toujours
raison.--Je te parie qu'Êpingle-d'Or battra Ranavalo. --Moi, ce qui
me passe, c'est qu'il ne se trouve pas un général pour balayer toute
cette fripouille.--Qu'est-ce que vous voulez? La France est vendue
par les Juifs à l'Angleterre et à l'Allemagne.» Voilà ce que
j'entendrai demain! Voilà les idées politiques et sociales de mes
amis, les arrière-petits-fils de ces bourgeois de Juillet, princes
de l'usine et de la forge, rois de la mine, qui surent maîtriser et
asservir les forces de la Révolution. Mes amis ne me paraissent pas
capables de conserver longtemps l'empire industriel et la puissance
politique que leur ont laissés leurs aïeux. Ils ne sont pas très
intelligents, mes amis. Ils n'ont pas beaucoup travaillé de la tête.
Moi non plus. Jusqu'ici je n'ai pas fait grand'chose dans la vie. Je
suis comme eux un oisif et un ignorant. Je ne me sens capable de
rien et si je n'ai pas leur vanité, si ma cervelle n'est pas garnie
de toutes les sottises qui encombrent la leur, si je n'ai pas, comme
eux, la haine et la peur des idées, cela tient à une circonstance
particulière de ma vie. Mon père, gros industriel et député
conservateur, m'a donné, quand j'avais dix-sept ans, un jeune
répétiteur timide et silencieux, qui avait l'air d'une fille. En me
préparant au baccalauréat, il organisait la Révolution sociale en
Europe. Il était d'une douceur charmante. On l'a beaucoup mis en
prison. Il est maintenant député. Je lui copiais ses appels au
prolétariat international. Il me fit lire toute la bibliothèque
socialiste. Il m'enseigna des choses qui toutes n'étaient pas
croyables; mais il me fit ouvrir les yeux sur ce qui se passait
autour de moi; il me démontra que tout ce que notre société honore
est méprisable et que tout ce qu'elle méprise est estimable. Il me
poussait à la révolte. Je conclus au contraire de ses démonstrations
qu'il faut respecter le mensonge et vénérer l'hypocrisie, comme les
deux plus sûrs appuis de l'ordre public. Je restai conservateur.
Mais mon âme s'emplit de dégoût.
Tandis que je m'endors, presque imperceptibles, ça et là, quelques
phrases de Mozart me parviennent encore et me font songer à des
temples de marbre dans des feuillages bleus.
Il faisait grand jour quand je me réveillai. Je m'habillai beaucoup
plus vite qu'à l'ordinaire. Ignorant moi-même la cause de cette hâte,
je me trouvai dehors sans trop savoir comment. Ce que je vis alors
autour de moi me causa une surprise qui suspendit toutes mes facultés
de réflexion; et c'est grâce à cette impossibilité de réfléchir que ma
surprise ne s'accrut point, mais demeura fixe et tranquille. Sans
aucun doute elle serait devenue bientôt démesurée et se serait changée
en stupeur et en épouvante, si j'avais gardé l'usage de mon esprit,
tant le spectacle que j'avais sous les yeux était différent de ce
qu'il devait être. Tout ce qui m'entourait m'était nouveau, inconnu,
étranger. Les arbres, les pelouses que je voyais tous les jours,
avaient disparu. Où, la veille, s'élevaient les hautes bâtisses grises
de l'avenue, maintenant s'étendait une ligne capricieuse de
maisonnettes de brique, entourées de jardins. Je n'osai me retourner
pour voir si ma maison existait encore et j'allai droit vers la porte
Dauphine. Je ne la trouvai plus. A cet endroit le Bois était changé en
village. Je pris une rue qui était, à ce qu'il me parut, l'ancienne
route de Suresnes. Les maisons qui la bordaient, d'un style étrange et
d'une forme nouvelle, trop petites pour être habitées par des gens
riches, étaient pourtant ornées de peintures, de sculptures et de
faïences éclatantes. Elles étaient surmontées d'une terrasse couverte.
Je suivais cette voie agreste dont les courbes produisaient des
perspectives charmantes. Elle était coupée obliquement par d'autres
voies sinueuses. Il ne passait ni trains, ni autos, ni voitures
d'aucune sorte. Des ombres couraient sur le sol. Je levai la tète et
vis de vastes oiseaux et des poissons énormes glisser rapidement en
foule dans l'air, qui semblait à la fois un ciel et un océan. Près de
la Seine, dont le cours était changé, je rencontrai une compagnie
d'hommes vêtus de blouses courtes nouées à la ceinture et chaussés de
hautes guêtres. Vraisemblablement, ils étaient en habits de travail.
Mais leur allure était plus légère et plus élégante que celle de nos
ouvriers. Je m'aperçus qu'il y avait des femmes parmi eux. Ce qui
m'avait empêché de les distinguer tout d'abord, c'est qu'elles étaient
vêtues comme les hommes et qu'elles avaient les jambes droites et
longues et, à ce qu'il me sembla, les hanches étroites de nos
Américaines. Bien que ces gens n'eussent pas du tout l'air farouche,
je les regardai avec effroi. Ils me paraissaient plus étrangers
qu'aucun des innombrables inconnus que j'avais jusque-là rencontrés
sur la terre. Pour ne plus voir un visage humain, je m'engageai dans
une ruelle déserte. Et bientôt j'atteignis un rond-point planté de
mâts où flottaient des oriflammes rouges, portant ces mots en lettres
d'or: FÉDÉRATION EUROPÉENNE. Des affiches étaient suspendues au pied
de ces mâts dans de grands cadres ornés d'emblèmes pacifiques. C'était
des avis relatifs à des fêtes populaires, à des prescriptions légales,
à des travaux d'intérêt public.
Il y avait aussi des horaires de ballons et une carte des courants
atmosphériques dressée le 28 juin de l'an 220 de la fédération des
peuples. Tous ces textes étaient imprimés en caractères nouveaux et
dans un langage dont je ne comprenais pas tous les mots. Tandis que
j'essayais de les déchiffrer, les ombres des innombrables machines qui
traversaient l'air passaient sur mes yeux. Une fois encore je levai la
tête et dans ce ciel méconnaissable, plus peuplé que la terre, que
fendaient les gouvernails et que battaient les hélices, vers qui
montait de l'horizon un cercle de fumée, je vis le soleil. J'eus envie
de pleurer en le voyant. C'était la seule figure connue que j'eusse
encore rencontrée depuis le matin. A sa hauteur je jugeai qu'il était
environ dix heures avant midi. Tout à coup je fus enveloppé par une
seconde troupe d'hommes et de femmes, qui avait la contenance et le
costume de la première. Je me confirmai dans cette impression que les
femmes, bien qu'il s'en trouvât de fort épaisses et de très sèches et
aussi beaucoup dont on ne pouvait rien dire, offraient en grand nombre
un aspect d'androgynes. Le flot passa. La place redevint subitement
déserte, comme nos quartiers suburbains qu'animé seule la sortie des
ateliers. Resté devant les affiches, je relus cette date: 28 juin de
l'an 220 de la fédération européenne. Qu'est-ce que cela signifiait?
Une proclamation du Comité fédéral, à l'occasion de la fête de la
terre, me fournit à propos des données utiles pour l'intelligence de
cette date. Il y était dit: «Camarades, vous savez comment, en la
dernière année du XXe siècle, le vieux monde s'abîma dans un
cataclysme formidable et comment, après cinquante ans d'anarchie,
s'organisa la fédération des peuples de l'Europe...» L'an 220 de la
fédération des peuples, c'était donc l'an 2270 de l'ère chrétienne, le
fait était certain. Il restait à l'expliquer. Comment me trouvais-je
tout à coup en l'an 2270?
J'y songeais en marchant au hasard.
--Je n'ai pas, que je sache, me disais-je, été conservé durant tant
d'années à l'état de momie, comme le colonel Fougas. Je n'ai pas
conduit la machine par laquelle M. H.-G. Wells explore le temps. Et si
c'est en dormant, à l'exemple de William Morris, que j'ai sauté trois
siècles et demi, je ne puis le savoir, puisqu'en rêvant on ignore
qu'on rêve. Je crois, de très bonne foi, que je ne dors pas.
Tout en faisant ces réflexions et d'autres qu'il est inutile de
rapporter, je suivais une longue rue bordée de grilles derrière
lesquelles souriaient, dans le feuillage, des maisons roses, de formes
variées, mais toutes également petites. Je voyais parfois s'élever
dans la campagne de vastes cirques d'acier, couronnés de flammes et de
fumée. Une épouvante planait sur ces régions innommables et l'air
vibrant du vol rapide des machines retentissait douloureusement dans
ma tête. La rue conduisait à une prairie semée de bouquets d'arbres et
coupée de ruisseaux. Des vaches y paissaient. Tandis que mes yeux
goûtaient cette fraîcheur, je crus voir devant moi, sur une route
lisse et droite, courir des ombres. Leur vent, en passant, me frappa
le visage. Je m'aperçus que c'étaient des trams et des autos
transparents de vitesse.
Je traversai la route sur une passerelle et cheminai longtemps par les
prés et les bois. Je me croyais en pleine campagne quand je découvris
un vaste front de maisons brillantes qui bordaient le parc. Bientôt je
me trouvai devant un palais d'une architecture légère. Une frise
sculptée et peinte, représentant un festin nombreux, s'étendait sur la
vaste façade. J'aperçus, à travers les baies vitrées, des hommes et
des femmes assis dans une grande salle claire, autour de longues
tables de marbre, chargées de jolies faïences peintes. J'entrai,
pensant que c'était un restaurant. Je n'avais pas faim, mais j'étais
las, et la fraîcheur de cette salle, ornée de guirlandes de fruits, me
semblait délicieuse. Un homme qui se tenait à la porte me réclama mon
bon, et comme j'avais l'air embarrassé:
--Je vois, compagnon, que tu n'es pas d'ici. Comment voyages-tu sans
bons? J'en suis fâché, mais il m'est impossible de te recevoir. Va
trouver le délégué à l'embauchage; ou, si tu es infirme, adresse-toi
au délégué à l'assistance.
Je déclarai que je n'étais nullement infirme et je m'éloignai. Un gros
homme, qui dans le même moment sortait le cure-dents aux lèvres, me
dit avec obligeance:
--Camarade, tu n'as pas besoin de t'adresser au délégué à
l'embauchage. Je suis délégué à la boulangerie de la section. Il
manque un camarade. Viens avec moi. Tu travailleras tout de suite.
Je remerciai le gros compagnon, l'assurai de ma bonne volonté,
objectant toutefois que je n'étais pas boulanger.
Il me regarda avec un peu de surprise et me dit qu'il voyait que
j'aimais la plaisanterie.
Je le suivis. Nous nous arrêtâmes devant un immense bâtiment de fonte,
précédé d'une porte monumentale, sur le fronton de laquelle deux
géants de bronze étaient accoudés, le Semeur et le Moissonneur. Leurs
corps exprimaient la force sans l'effort. Sur leurs visages brillait
une fierté tranquille, et ils portaient haut la tête, bien différents
en cela des sauvages travailleurs du flamand Constantin Meunier. Nous
pénétrâmes dans une salle haute de plus de quarante mètres, où, parmi
de légères poussières blanches, avec un bruit vaste et tranquille, des
machines travaillaient. Sous le dôme métallique, des sacs s'offraient
d'eux-mêmes au couteau qui les éventrait; la farine qu'ils perdaient
tombait dans des cuves où de larges mains d'acier la pétrissaient, et
la pâte coulait dans des moules qui, dès qu'ils étaient pleins,
couraient s'enfourner sans aide dans un four vaste et profond comme un
tunnel. Cinq ou six hommes au plus, immobiles dans ce mouvement,
surveillaient le travail des choses.
--C'est une vieille boulangerie, me dit mon compagnon. Elle produit à
peine quatrevingt mille pains par jour, et ses machines trop faibles
occupent trop de monde. Ça ne fait rien. Monte à l'arrivage.
Je n'eus pas le temps de demander des ordres plus explicites. Un
ascenseur m'avait porté sur la plate-forme. J'y étais à peine arrivé
qu'une sorte de baleine volante vint se poser près de moi et déchargea
des sacs. Cette machine n'était montée par aucun être vivant. J'y fis
grande attention. Je suis sûr qu'il n'y avait pas de mécanicien dans
cette machine. D'autres baleines volantes vinrent avec d'autres sacs,
qu'elles déchargeaient et qui se livraient l'un après l'autre au
couteau qui les ouvrait. Les hélices tournaient, le gouvernail
fonctionnait. Il n'y avait personne au timon, personne dans la
machine. J'entendais au loin le léger bruit d'un vol de guêpe, puis la
chose grossissait avec une rapidité surprenante. Elle avait l'air bien
sûre d'elle, mais mon ignorance de ce qu'il y aurait à faire, si
pourtant elle se trompait, me donnait le frisson. Je fus plusieurs
fois tenté de demander à descendre. Une honte humaine m'en empêcha. Je
demeurai à mon poste. Le soleil baissait à l'horizon et il était
environ cinq heures quand on m'envoya l'ascenseur. La journée était
finie. Je reçus un bon de vivres et de logement.
Le gros camarade me dit:
--Tu dois avoir faim. Si tu veux souper à la table publique, tu le
peux. Si tu veux manger seul dans ta chambre, tu le peux également. Si
tu préfères manger chez moi avec quelques camarades, dis-le tout de
suite. Et je vais téléphoner à l'atelier culinaire pour qu'on t'envoie
ta part. Ce que je t'en dis est pour te mettre à l'aise. Car tu
sembles désorienté. Tu viens de loin sans doute. Tu n'as pas l'air
débrouillard. Aujourd'hui tu as eu un travail facile. Mais ne crois
pas qu'on gagne ici tous les jours sa vie à si bon compte. Si les
rayons Z qui gouvernaient les ballons avaient mal fonctionné, comme il
arrive parfois, tu aurais eu plus de peine. Quel est ton métier? Et
d'où viens-tu?
Ces questions m'embarrassèrent beaucoup. Je ne pouvais pas lui dire la
vérité. Je ne pouvais pas lui dire que j'étais un bourgeois et que je
venais du XXe siècle. Il m'aurait cru fou. Je répondis d'une manière
vague et embarrassée que je n'avais point d'état et que je venais de
loin, de très loin.
Il sourit:
--Je comprends, me répondit-il. Tu n'oses pas l'avouer. Tu viens des
États-Unis d'Afrique. Tu n'es pas le seul Européen qui nous soit ainsi
échappé. Mais ces déserteurs nous reviennent presque tous.
Je ne répondis rien et mon silence lui fit croire qu'il avait deviné
juste. Il me renouvela son invitation à souper, et me demanda comment
je m'appelais. Je lui répondis qu'on me nommait Hippolyte Dufresne. Il
parut surpris que j'eusse deux noms.
--Moi, dit-il, je m'appelle Michel.
Puis, ayant examiné avec attention mon chapeau de paille, mon veston,
mes souliers et tout mon costume, sans doute un peu poudreux, mais
d'une bonne coupe, car enfin je ne m'habille pas chez un tailleur
concierge de la rue des Acacias:
--Hippolyte, me dit-il, je vois d'où tu viens. Tu as vécu dans les
provinces noires. Il n'y a plus aujourd'hui que les Zoulous et les
Bassoutos pour tisser aussi mal le drap, donner à un habit une forme à
ce point grotesque, pour faire de si vilaines chaussures et pour
durcir le linge avec de l'amidon. Il n'y a que chez eux que tu as pu
apprendre à te raser la barbe en ménageant sur ton visage des
moustaches et deux petits favoris. Cet usage de découper les poils de
la face de manière à former des figures et des ornements est une
dernière forme du tatouage, encore usitée seulement chez les Bassoutos
et les Zoulous. Ces provinces noires des États-Unis d'Afrique
croupissent dans une barbarie qui ressemble beaucoup à l'état de la
France il y a trois ou quatre cents ans.
J'acceptai l'invitation de Michel.
--Je demeure tout près, en Sologne, me dit-il. Mon aéroplane file
assez bien. Nous serons bientôt rendus.
Il me fit asseoir sous le ventre d'un grand oiseau mécanique et
aussitôt nous traversâmes l'air d'une telle vitesse que j'en perdis le
souffle. L'aspect de la campagne était bien différent de celui que je
connaissais. Toutes les routes étaient bordées de maisons;
d'innombrables canaux croisaient sur les champs leurs lignes
argentées. Comme j'admirais:
--La terre, me dit Michel, est assez bien mise an valeur, et la
culture est intense, comme on dit, depuis que les chimistes sont
eux-mêmes des cultivateurs. On s'est beaucoup ingénié et l'on a
beaucoup travaillé depuis trois cents ans. C'est que pour réaliser le
collectivisme il a fallu faire rendre à la terre quatre et cinq fois
plus qu'elle ne rendait aux époques d'anarchie capitaliste. Toi qui as
vécu chez les Zoulous et les Bassoutos, tu sais que chez eux les biens
nécessaires à la vie sont si peu abondants que, les partager également
entre tous, ce serait partager la misère et non pas la richesse. La
production surabondante que nous avons obtenue, nous la devons surtout
au progrès des sciences. La suppression presque totale des classes
urbaines fut aussi très avantageuse à l'agriculture. Les gens de
boutique et de bureau se répartirent à peu près également entre
l'usine et la campagne.
--Comment? m'écriai-je, vous avez supprimé les villes. Qu'est devenu
Paris?
--Personne n'y habite plus guère, me répondit Michel. La plupart de
ces maisons à cinq étages, hideuses et malsaines, où logeaient les
citadins de l'ère close, sont tombées en ruines et n'ont pas été
relevées. On bâtissait bien mal au XXe siècle de cette ère
malheureuse. Nous avons conservé des constructions plus anciennes et
meilleures et nous en avons fait des musées. Nous avons beaucoup de
musées et de bibliothèques: c'est là que nous nous instruisons. On a
gardé aussi quelques débris de l'Hôtel de Ville. C'était une bâtisse
laide et fragile, mais où s'accomplirent de grandes choses. N'ayant
plus ni tribunaux, ni commerce, ni armées, nous n'avons plus à
proprement parler de villes. Toutefois la population est beaucoup plus
dense sur certains points que sur d'autres, et malgré la rapidité des
communications, les centres métallurgiques et miniers sont extrêmement
peuplés.
--Que me dites-vous? lui demandai-je. Vous avez supprimé les
tribunaux? Avez-vous donc supprimé les crimes et les délits?
--Les crimes dureront autant que la vieille et sombre humanité: Mais
le nombre des criminels a diminué avec le nombre de malheureux. Les
faubourgs des grandes villes étaient sol nourricier des crimes; nous
n'avons plus de grandes villes. Le téléphone sans fil rend les routes
sûres à toute heure. Nous sommes tous munis de défenses électriques.
Quant aux délits, ils dépendaient moins de la perversité des prévenus
que des scrupules des juges. Maintenant que nous n'avons plus de
légistes ni de juges, et que la justice est rendue par les citoyens
requis à tour de rôle, beaucoup de délits ont disparu, sans doute
parce qu'on ne sait plus les reconnaître.
Ainsi me parlait Michel, en manoeuvrant son aéroplane. Je rapporte le
sens de ses paroles aussi exactement qu'il m'est possible. Je regrette
de ne pouvoir, par défaut de mémoire, et aussi de peur de ne pas me
faire comprendre, reproduire toutes les expressions et surtout le
mouvement même de son langage. Le boulanger et ses contemporains
parlaient une langue qui me surprit d'abord par la nouveauté du
vocabulaire et de la syntaxe et surtout par un tour abréviatif et
rapide.
Michel aborda la terrasse d'une maison modique, très agréable.
--Nous sommes arrivés, me dit-il, c'est ici que j'habite. Tu souperas
avec des compagnons qui, comme moi, s'occupent de statistique.
--Comment? vous êtes statisticien. Je vous croyais boulanger.
--Je suis boulanger pendant six heures. C'est la durée de la journée,
telle qu'elle est fixée depuis près d'un siècle par le Comité fédéral.
Le reste du temps, je fais de la statistique. C'est la science qui a
remplacé l'histoire. Les anciens historiens contaient les actions
éclatantes d'un petit nombre d'hommes. Les nôtres enregistrent tout ce
qui se produit et tout ce qui se consomme.
Après m'avoir fait passer dans un cabinet d'hydrothérapie établi sur
le toit, Michel me fit descendre dans la salle à manger, éclairée à la
lumière électrique, toute blanche, ornée seulement d'une frise
sculptée de fraisiers en fleurs. La table de faïence colorée était
couverte d'une vaisselle à reflets métalliques. Trois personnes s'y
tenaient, que Michel me nomma:
--Morin, Perceval, Chéron.
Ces trois personnes étaient vêtues pareillement d'une cotte écrue,
d'une culotte de velours et de bas gris. Morin portait une longue
barbe blanche, Chéron et Perceval avaient le visage clair. Leurs
cheveux courts et plus encore la franchise de leur regard leur
donnaient l'air de jeunes garçons. Mais je ne doutai pas que ce ne
fussent des femmes. Perceval me parut assez belle, bien qu'elle ne fût
plus très jeune. Je trouvais Chéron tout à fait charmante. Michel me
présenta:
--Je vous amène le camarade Hippolyte, nommé aussi Dufresne, qui a
vécu parmi les métis, dans les provinces noires des États-Unis
d'Afrique. Il n'a pu dîner à onze heures. Aussi doit-il avoir faim.
J'avais faim. On me servit de petits morceaux découpés en carrés, qui
n'étaient pas mauvais, mais dont je ne reconnus pas le goût. Il y
avait sur la table toutes sortes de fromages. Morin me versa d'une
bière légère, et m'avertit que j'en pouvais boire à ma soif, qu'elle
ne contenait pas d'alcool.
--A la bonne heure, dis-je. Je vois que vous vous préoccupez des
dangers de l'alcool.
--Ils n'existent plus guère, me répondit Morin. Oa a réussi à
supprimer l'alcoolisme avant la fin de l'ère close. Sans cela, il
aurait été impossible d'établir le nouveau régime. Un prolétariat
alcoolique est incapable de s'émanciper.
--N'avez-vous pas aussi, demandai-je en goûtant un morceau bizarrement
découpé, n'avez-vous pas perfectionné l'alimentation?
--Camarade, répondit Perceval, tu veux parler sans doute de
l'alimentation chimique. Elle n'a pas fait encore de grands progrès.
Nous avons beau déléguer nos chimistes aux cuisines... Leurs pilules
ne valent rien. A cela près que nous savons doser convenablement les
aliments caloriques et les aliments nutritifs, nous mangeons presque
aussi grossièrement que les hommes de l'ère close, et nous y prenons
autant de plaisir.
--Nos savants, dit Michel, essayent d'instituer une alimentation
rationnelle.
--Ça, c'est de l'enfantillage, reprit la jeune Chéron. On ne fera rien
de bon tant qu'on n'aura pas supprimé le gros intestin, organe inutile
et nuisible, foyer d'infection microbienne... On y arrivera.
--Comment cela? demandai-je.
--Mais tout simplement par ablation. Et cette suppression, obtenue
d'abord chirurgicalement sur un nombre suffisant d'individus, tendra à
s'établir par l'hérédité et sera plus tard acquise à la race entière.
Ces gens me traitaient avec humanité, me parlaient avec obligeance.
Mais je n'entrais pas facilement dans leurs moeurs ni dans leurs idées
et je m'apercevais que je ne les intéressais en aucune manière et
qu'ils éprouvaient pour mes façons de penser une entière indifférence.
Plus je leur faisais de politesses, plus je décourageais leur
sympathie. Quand j'eus adressé à Chéron quelques compliments pourtant
discrets et sincères, elle ne me regarda même plus.
Après le repas, me tournant vers Morin, qui me semblait intelligent et
doux, je lui dis avec une sincérité qui m'émut moi-même:
--Monsieur Morin, je ne sais rien et je souffre cruellement de ne rien
savoir. Je vous le répète: je viens de loin, de très loin. Dites-moi,
je vous prie, comment fut instituée la fédération européenne, et
donnez-moi une idée de l'ordre social actuel.
Le vieux Morin se récria:
--C'est l'histoire de trois siècles que tu me demandes. Nous en
aurions pour des semaines et des mois. Et il y a bien des choses que
je ne pourrais t'apprendre, parce que je ne les sais pas moi-même.
Je le suppliai de me donner au moins un aperçu très sommaire, comme
aux enfants des écoles.
Alors Morin se renversa dans son fauteuil et dit:
--Pour savoir comment la société actuelle se constitua, il faut
remonter très avant dans le passé.
»L'oeuvre capitale du XXe siècle de l'ère close fut l'extinction de la
guerre.
»Le Congrès arbitral de la Haye, institué en pleine barbarie, ne
contribua guère au maintien de la paix. Mais une autre institution
plus efficace fut créée à cette époque. Dans les parlements des divers
États il se forma des groupes de députés qui se mirent en rapport les
uns avec les autres et prirent l'habitude de délibérer en commun sur
les questions internationales. Exprimant la volonté pacifique d'une
foule croissante d'électeurs, leurs résolutions avaient une grande
autorité et donnaient à réfléchir aux gouvernements, dont les plus
absolus, si l'on excepte la Russie, avaient, dès cette époque, appris
à compter avec le sentiment populaire. Ce qui nous surprend
aujourd'hui, c'est que personne alors ne reconnut, dans ces réunions
de députés venus de tous les pays, le premier essai d'un parlement
international.
»Au reste, le parti de la violence était encore puissant dans les
empires et même dans la République française. Et, si le danger des
guerres dynastiques et de ces guerres diplomatiques, décidées autour
d'une table verte pour maintenir ce qu'on appelait l'équilibre
européen, était conjuré pour toujours, on pouvait encore, dans le
mauvais état industriel où se trouvait l'Europe, redouter que le
conflit des intérêts commerciaux ne produisit quelque terrible
conflagration.
»Le prolétariat, insuffisamment organisé, et n'ayant pas encore
conscience de sa force, n'empêcha pas les luttes à main armée entre
les nations, mais il en diminua la fréquence et la durée.
»Les dernières guerres furent causées par cette folie furieuse du
vieux monde qu'on appelait la politique coloniale. Anglais, Russes,
Allemands, Français, Américains se disputaient âprement, en Asie et en
Afrique, des zones d'influence, comme ils disaient, où ils pussent
établir avec les indigènes, sur le pillage et le massacre, des
relations économiques. Ils détruisirent, en Afrique et en Asie, tout
ce qu'il était possible de détruire. Puis il arriva ce qu'il devait
arriver. Ils gardèrent les colonies pauvres qui leur coûtaient cher et
perdirent les colonies prospères. Sans compter qu'en Asie, un petit
peuple héroïque, instruit par l'Europe, sut se rendre respectable à
l'Europe. C'est un grand service que, dans les temps barbares, le
Japon rendit à l'humanité.
»Quand cette période abominable de la colonisation prit fin, on ne fit
plus de guerre. Mais les États entretenaient encore des armées.
»Cela dit, je vais t'exposer, selon ton désir, les origines de la
société actuelle. Elle est sortie de la société précédente. Dans la
vie morale comme dans la vie individuelle les formes s'engendrent les
unes les autres. La société capitaliste produisit naturellement la
société collectiviste. Au commencement du XIXe siècle de l'ère close
il se fit dans l'industrie une évolution mémorable. A la mince
production des petits artisans propriétaires de leurs outils se
substitua la grande production actionnée par un agent nouveau, d'une
merveilleuse puissance, le capital. Ce fut un grand progrès social.
--Qu'est-ce qui fut un grand progrès social? demandai-je.
--Le régime capitaliste, me répondit Morin. Il apporta à l'humanité
une source incalculable de richesse. En rassemblant les ouvriers par
grandes masses, et en multipliant leur nombre, il créa le prolétariat.
En faisant des travailleurs un immense État dans l'État, il prépara
leur émancipation et leur fournit les moyens de conquérir le pouvoir.
»Pourtant ce régime qui devait produire à l'avenir de si heureux
effets était justement exécré des travailleurs, parmi lesquels il fit
d'innombrables victimes.
»I1 n'est pas de bien social qui n'ait coûté du sang et des larmes. Au
reste, ce régime, qui avait enrichi la terre entière, faillit la
ruiner. Après avoir grandement augmenté la production, il se trouva
incapable de la régler, et se débattit éperdument dans des difficultés
inextricables.
»Tu n'ignores pas entièrement, camarade, les troubles économiques qui
remplirent le XXe siècle. Durant les cent dernières années de la
domination capitaliste, le désordre de la production et le délire de
la concurrence accumulèrent les désastres. Les capitalistes et les
patrons essayèrent vainement, par des groupements gigantesques, de
régler la production et d'anéantir la concurrence. Leurs entreprises
mal conçues s'abîmèrent dans d'immenses catastrophes. Durant cette
période d'anarchie la lutte des classes fut aveugle et terrible. Le
prolétariat, accablé par ses victoires autant que par ses défaites,
écrasé par les débris de l'édifice qu'il renversait sur sa tête,
déchiré par d'effroyables luttes intestines, rejetant avec une
violence aveugle ses chefs les meilleurs et ses amis les plus sûrs,
combattait sans ordre, dans les ténèbres. Cependant il gagnait sans
cesse quelque avantage: augmentation des salaires, diminution des
heures de travail, liberté croissante d'organisation et de propagande,
conquête des pouvoirs publics, progrès dans l'opinion étonnée. On le
croyait perdu par ses divisions et ses erreurs. Mais tous les grands
partis sont divisés et ils commettent tous des fautes. Le prolétariat
avait pour lui la force des choses. Il atteignit vers la fin du siècle
ce point de bien-être qui permet d'arriver à mieux. Camarade, il faut
qu'un parti soit déjà fort pour faire une révolution à son profit. A
la fin du XXe siècle de l'ère close la situation générale était
devenue très favorable aux développements du socialisme. De plus en
plus réduites dans le cours du siècle, les armées permanentes furent
abolies après une résistance désespérée des pouvoirs publics et de la
bourgeoisie possédante, par les Chambres issues du suffrage universel,
sous l'ardente pression du peuple des villes et des campagnes. Depuis
longtemps déjà les chefs d'État gardaient leurs armées, moins en vue
d'une guerre qu'ils ne craignaient ou n'espéraient plus, que pour
contenir à l'intérieur la multitude des prolétaires. Ils cédèrent
enfin. Les armées régulières furent remplacées par des milices imbues
d'idées socialistes. Ce n'était pas sans raison qu'ils avaient
résisté. N'étant plus défendues par des canons et des fusils, les
monarchies tombèrent les unes après les autres et à leur place
s'établit le gouvernement républicain. Seules, l'Angleterre qui avait
préalablement établi un régime que les ouvriers trouvaient
supportable, et la Russie demeurée impériale et théocratique,
restèrent en dehors de ce grand mouvement. On craignait que le tsar,
éprouvant pour l'Europe républicaine les sentiments que la Révolution
française avait inspirés à la grande Catherine, ne levât des armées
pour la combattre. Mais son gouvernement était tombe à ce degré de
faiblesse et d'imbécillité qu'une monarchie absolue peut seule
atteindre. Le prolétariat russe, uni aux intellectuels, se souleva et,
après une succession effroyable d'attentats et de massacres, le
pouvoir passa aux révolutionnaires, qui établirent le régime
représentatif.
»La télégraphie et la téléphonie sans fil étaient alors en usage d'une
extrémité de l'Europe à l'autre et d'un emploi si facile que l'homme
le plus pauvre pouvait parler, quand il voulait et comme il voulait, à
un homme placé sur un point quelconque du globe. Il pleuvait à Moscou
des paroles collectivistes. Les paysans russes entendaient dans leur
lit les discours des camarades de Marseille et de Berlin. En même
temps la direction approximative des ballons et la direction précise
des machines à voler entrèrent dans la pratique. Ce fut la suppression
des frontières. Heure critique entre toutes! Aux coeurs des peuples,
si près de s'unir et de se fondre en une vaste humanité, l'instinct
patriotique se réveilla. Dans tous les pays en même temps la foi
nationaliste, rallumée, jeta des éclairs. Comme il n'y avait plus ni
rois, ni armées, ni aristocratie, ce grand mouvement prit un caractère
tumultueux et populaire. La République française, la République
allemande, la République hongroise, la République roumaine, la
République italienne, la suisse même et la belge, exprimèrent chacune,
par un vote unanime de leur parlement et dans d'immenses meetings, la
résolution solennelle de défendre contre toute agression étrangère le
territoire national et l'industrie nationale. Des lois énergiques
furent promulguées, réprimant la contrebande des machines à voler et
réglementant avec sévérité l'usage du télégraphe sans fil. Partout les
milices furent réorganisées, ramenées au type ancien des armées
permanentes. On vit reparaître les vieux uniformes, les bottes, les
dolmans, les plumes des généraux. A Paris, les bonnets à poil furent
applaudis. Tous les boutiquiers et une partie des ouvriers prirent la
cocarde tricolore. Dans tous les centres métallurgiques on fondait des
canons et des plaques de blindage. On s'attendait à des guerres
terribles. Ce furieux élan se prolongea trois ans, sans choc, puis se
ralentit insensiblement. Les milices reprirent peu à peu un aspect et
des sentiments bourgeois. L'union des peuples, qui semblait reculée
dans un lointain fabuleux, était proche. Les énergies pacifiques se
développaient de jour en jour; les collectivistes faisaient peu à peu
la conquête de la société. Et le jour vint où les capitalistes vaincus
leur abandonnèrent le pouvoir.
--Quel changement! m'écriai-je. Il n'y a pas d'exemple dans l'Histoire
d'une telle révolution.
--Tu penses bien, camarade, reprit Morin, que le collectivisme ne vint
qu'à son heure. Les socialistes n'auraient pu supprimer le capital et
la propriété individuelle si ces deux formes de la richesse n'avaient
été déjà à peu près détruites en fait par l'effort du prolétariat et
plus encore par les développements nouveaux de la science et de
l'industrie.
»On avait bien cru que le premier État collectiviste serait
l'Allemagne; le parti ouvrier y était organisé depuis près de cent ans
et l'on disait partout: «Le socialisme est chose allemande.» La
France, moins bien préparée, la devança pourtant. La révolution
sociale se fit d'abord à Lyon, à Lille et à Marseille, au chant de
_l'Internationale_. Paris résista quinze jours, puis arbora le drapeau
rouge. Le lendemain seulement Berlin proclamait l'état collectiviste.
Le triomphe du socialisme eut pour conséquence la réunion des peuples.
»Les délégués de toutes les Républiques européennes, siégeant à
Bruxelles, proclamèrent la constitution des États-Unis d'Europe.
»L'Angleterre refusa d'en faire partie. Mais elle s'en déclara
l'alliée. Devenue socialiste, elle avait gardé son roi, ses lords et
jusqu'aux perruques de ses juges. Le socialisme dominait alors en
Océanie, en Chine, au Japon et dans une partie de la vaste République
russe. L'Afrique noire, entrée dans la phase capitaliste, formait une
confédération peu homogène. L'Union américaine avait renoncé depuis
peu au militarisme mercantile. L'état du monde se trouvait donc
favorable, en somme, aux libres développements des États-Unis
d'Europe. Pourtant cette union, accueillie par un délire de joie, fut
suivie d'un demi-siècle de troubles économiques et de misères
sociales. Il n'y avait plus d'armées et presque plus de milices;
n'étant pas comprimés, les mouvements populaires n'éclataient pas avec
violence. Mais l'inexpérience ou le mauvais vouloir des gouvernements
locaux entretenait un désordre ruineux.
»Cinquante ans après la constitution des États, les mécomptes étaient
si cruels, les difficultés semblaient à ce point insurmontables, que
les esprits les plus optimistes commençaient à désespérer. De sourds
craquements annonçaient partout la rupture de l'Union. C'est alors que
la dictature d'un comité composé de quatorze ouvriers mit fin à
l'anarchie et organisa la Fédération des peuples européens, telle
qu'elle existe aujourd'hui. Les uns disent que les Quatorze
déployèrent un génie divinateur et une énergie terrible; d'autres
prétendent que c'était des gens médiocres, terrifiés et broyés
eux-mêmes par la nécessité, et qu'ils présidèrent comme malgré eux à
l'organisation spontanée des nouvelles forces sociales. Il est certain
du moins qu'ils n'allèrent pas contre le cours des choses.
L'organisation qu'ils établirent ou virent établir subsiste encore
presque tout entière. La production et la consommation des biens
s'opèrent aujourd'hui, peu s'en faut, comme elles furent alors
réglées. C'est avec justice qu'on a fait partir d'eux l'ère nouvelle.
Morin m'exposa ensuite très sommairement les principes de la société
moderne.
--Elle repose, dit-il, sur la suppression totale de la propriété
individuelle.
--Cela, demandai-je, ne vous est-il pas intolérable?
--Pourquoi, Hippolyte, cela nous serait-il intolérable? Autrefois, en
Europe, l'État percevait l'impôt. Il disposait de ressources qui lui
étaient propres. Maintenant il est également juste de dire qu'il
possède tout et qu'il ne possède rien. Il est plus juste encore de
dire que c'est nous qui possédons tout puisque l'État n'est pas
distinct de nous et qu'il n'est que l'expression de la collectivité.
--Mais, demandai-je, vous n'avez rien en propre, rien; pas même ces
assiettes dans lesquelles vous mangez, pas même votre lit, vos draps,
vos habits?
A cette question, Morin sourit.
--Tu es encore plus simple que je ne croyais, Hippolyte. Comment? Tu
t'imagines que nous n'avons pas la propriété de nos meubles? Quelle
idée te fais-tu donc de nos goûts, de nos instincts, de nos besoins et
de notre genre de vie? Nous prends-tu pour des moines, comme on disait
autrefois, pour des gens dépourvus de tout caractère individuel et
incapables de donner une empreinte personnelle à ce qui les entoure?
Tu erres, mon ami, tu erres. Nous possédons en propre les objets
destinés à notre usage et à notre agrément et nous y sommes plus
attachés que les bourgeois de l'ère close n'étaient attachés à leurs
bibelots, parce que nous avons le goût plus aigu et un sentiment plus
vif des formes. Tous nos camarades un peu affinés possèdent des objets
d'art et en sont très jaloux. Chéron a chez elle des tableaux qui font
sa joie et elle trouverait mauvais que le Comité fédéral lui en
contestât la possession. Je garde là dans cette armoire des dessins
anciens, l'oeuvre presque complet de Steinlen, un des artistes les
plus estimés de l'ère close. Je ne les donnerais ni pour or ni pour
argent.
»D'où sors-tu, Hippolyte? On te dit que notre société est fondée sur
la suppression totale de la propriété individuelle et tu te figures
que cette suppression s'étend aux biens meubles et aux objets usuels.
Mais, homme simple, la propriété individuelle que nous avons
totalement supprimée, c'est la propriété des moyens de productions,
sol, canaux, chemins, mines, matériel, outillage, etc. Ce n'est pas la
propriété d'une lampe ou d'un fauteuil. Ce que nous avons détruit,
c'est la possibilité de détourner au profit d'un individu ou d'un
groupe d'individus les fruits du travail; ce n'est pas la naturelle et
innocente possession des choses amies qui nous entourent.
Morin m'exposa ensuite la répartition des travaux intellectuels et
manuels sur tous les membres de la communauté, selon leurs aptitudes.
--La société collectiviste, ajouta-t-il, ne diffère pas seulement de
la société capitaliste en ce que, dans la première, tout le monde
travaille. Durant l'ère close les gens qui ne travaillaient pas
étaient nombreux; pourtant c'était la minorité. Notre société diffère
surtout de la précédente en ce que, dans celle-ci, le travail n'était
pas coordonné et qu'il s'y faisait beaucoup de choses inutiles. Les
ouvriers produisaient sans ordre, sans méthode, sans concert. Il y
avait dans les villes une multitude de fonctionnaires, de magistrats,
de marchands, d'employés qui travaillaient sans produire. Il y avait
des soldats. Le fruit du travail n'était pas bien réparti. Les douanes
et les tarifs qu'on établissait pour remédier au mal, l'aggravaient.
Tout le monde souffrait. La production et la consommation sont
maintenant exactement réglées. Enfin notre société diffère de
l'ancienne en ce que nous jouissons tous des bienfaits de la machine
dont l'usage dans l'âge capitaliste était souvent désastreux pour les
travailleurs.
Je demandai comment il avait été possible de constituer une société
composée tout entière d'ouvriers.
Morin me fit remarquer que l'aptitude de l'homme au travail est
générale et que c'est un des caractères essentiels de la race.
--Dans les temps barbares, et jusqu'à la fin de l'ère close, les
aristocrates et les riches ont toujours montré leur préférence pour le
travail manuel. Ils ont peu exercé leur intelligence, et seulement par
exception. Leur goût s'est porté constamment sur des occupations
telles que la chasse et la guerre, où le corps a plus de part que
l'esprit. Ils montaient à cheval, conduisaient des voitures, faisaient
de l'escrime, tiraient au pistolet. On peut donc dire qu'ils
travaillaient de leurs mains. Leur travail était stérile ou nuisible,
parce qu'un préjugé leur interdisait tout travail utile ou bienfaisant
et aussi parce que, de leur temps, le travail utile se faisait le plus
souvent dans des conditions ignobles et dégoûtantes. Il n'a pas été
trop difficile, en remettant le travail en honneur, d'en donner le
goût à tout le monde. Les hommes des âges barbares étaient fiers de
porter un sabre ou un fusil. Les hommes d'aujourd'hui sont fiers de
manier une bêche ou un marteau. Il y a dans l'humanité un fond qui ne
change guère.
Morin m'ayant dit qu'on avait perdu jusqu'au souvenir de toute
circulation monétaire:
--Comment, lui demandai-je, à défaut de numéraire, opérez-vous les
transactions?
--Nous échangeons les produits au moyen de bons semblables à celui que
tu as reçu, camarade, et qui correspondent aux heures de travail que
nous faisons. La valeur des produits est mesurée sur la durée du
travail qu'ils ont coûté. Le pain, la viande, la bière, les habits, un
aéroplane, valent _x_ heures, _x_ jours de travail. Sur chacun de ces
bons, qui nous sont délivrés, la collectivité, ou, comme on disait
autrefois, l'État, retient un certain nombre de minutes pour les
affecter aux ouvrages improductifs, aux réserves alimentaires et
métallurgiques, aux maisons de retraite et de santé, etc., etc.
--Et ces minutes, interrompit Michel, vont toujours croissant. Le
Comité fédéral ordonne beaucoup trop de grands travaux dont nous avons
ainsi la charge. Les réserves sont trop considérables. Les magasins
publics regorgent de richesses de toutes sortes. Ce sont nos minutes
de travail qui dorment là. Il y a encore bien des abus.
--Sans doute, répliqua Morin. On pourrait mieux faire. La richesse de
l'Europe, accrue par le travail général et méthodique, est immense.
J'étais curieux de savoir si ces gens-là n'avaient pour mesure du
travail que le temps de l'accomplir et si pour eux la journée du
terrassier ou du gâcheur de plâtre, valait celle du chimiste ou du
chirurgien. Je le demandai ingénument.
--Voilà une sotte question, s'écria Perceval.
Mais le vieux Morin consentit à m'éclairer.
--Toutes les études, toutes les recherches, tous les travaux qui
concourent à rendre la vie meilleure et plus belle sont encouragés
dans nos ateliers et dans nos laboratoires. L'État collectiviste
favorise les hautes études. Étudier c'est produire, puisqu'on ne
produit pas sans étude. L'étude, comme le travail, donne droit à
l'existence. Ceux qui se vouent à de longues et difficiles recherches
s'assurent par cela même une existence paisible et respectée. Un
sculpteur fait en quinze jours la maquette d'une figure: mais il a
travaillé cinq ans pour apprendre à modeler. Et depuis cinq ans l'État
paye sa maquette. Un chimiste découvre en quelques heures les
propriétés singulières d'un corps. Mais il a dépensé des mois à isoler
ce corps et des années à se rendre capable d'une telle oeuvre. Durant
tout ce temps il a vécu aux frais de l'État. Un chirurgien enlève une
tumeur en dix minutes. Mais c'est après quinze ans d'étude et de
pratique. Et voilà quinze ans qu'il reçoit en conséquence des bons de
l'État. Tout homme qui donne en un mois, en une heure, en quelques
minutes le produit du travail de sa vie entière ne fait que rendre
d'un coup à la collectivité ce qu'il en avait reçu chaque jour.
--Sans compter que nos grands intellectuels, dit Perceval, nos
chirurgiens, nos doctoresses, nos chimistes, savent très bien profiter
de leurs travaux et de leurs découvertes pour accroître démesurément
leurs jouissances. Ils se font attribuer des machines aériennes de
soixante chevaux, des palais, des jardins, des parcs immenses. Ce sont
des gens, pour la plupart très âpres à s'emparer des biens de la vie
et qui mènent une existence plus splendide et plus abondante que les
bourgeois de l'ère close. Et le pis est que beaucoup d'entre eux sont
des imbéciles qu'on devrait embaucher dans les moulins, comme
Hippolyte.
Je saluai. Michel approuva Perceval et se plaignit amèrement de la
complaisance de l'État à engraisser les chimistes aux dépens des
autres travailleurs.
Je demandai si le trafic des bons n'en amenait pas la hausse ou la
baisse.
--Le trafic des bons, me répondit Morin, est interdit. En fait on ne
peut pas l'empècher absolument. Il y a chez nous, comme autrefois, des
avares et des prodigues, des laborieux et des paresseux, des riches et
des pauvres, des heureux et des malheureux, des satisfaits et des
mécontents. Mais tout le monde vit, et c'est bien quelque chose.
Je demeurai un moment songeur; puis:
--Monsieur Morin, à vous entendre, il me semble que vous avez réalisé,
autant qu'il était possible, l'égalité et la fraternité. Mais je
crains que ce ne soit aux dépens de la liberté, que j'ai appris à
chérir comme le premier des biens.
Morin haussa les épaules.
--Nous n'avons pas établi l'égalité. Nous ne savons ce que c'est. Nous
avons assuré la vie à tout le monde. Nous avons mis le travail en
honneur. Après cela, si le maçon se croit supérieur au poète et le
poète au maçon, c'est leur affaire. Tous nos travailleurs s'imaginent
que leur genre de travail est le premier du monde. Il y a plus
d'avantages à cela que d'inconvénients.
»Camarade Hippolyte, tu sembles avoir beaucoup lu les livres du XIXe
siècle de l'ère close, que l'on n'ouvre plus guère: tu parles leur
langage, qui nous est devenu étranger. Nous ne concevons pas
facilement aujourd'hui que les anciens amis du peuple aient pu prendre
pour devise: _Liberté, Égalité, Fraternité_. La liberté ne peut pas
être dans la société, puisqu'elle n'est pas dans la nature. Il n'y a
pas d'animal libre. On disait autrefois d'un homme qu'il était libre
quand il n'obéissait qu'aux lois. C'était puéril. On a fait d'ailleurs
un si étrange usage du mot de liberté dans les derniers temps de
l'anarchie capitaliste, que ce mot a fini par exprimer uniquement la
revendication des privilèges. L'idée d'égalité est moins raisonnable
encore, et elle est fâcheuse en ce qu'elle suppose un faux idéal. Nous
n'avons pas à rechercher si les hommes sont égaux entre eux. Nous
devous veiller à ce que chacun fournisse tout ce qu'il peut donner et
reçoive tout ce dont il a besoin. Quant à la fraternité, nous savons
trop comment les frères ont traité les frères pendant des siècles.
Nous ne disons pas que les hommes sont mauvais. Nous ne disons pas
qu'ils sont bons. Ils sont ce qu'ils sont. Mais ils vivent en paix
quand ils n'ont plus de causes de se battre. Nous n'avons qu'un mot
pour exprimer notre ordre social. Nous disons que nous sommes en
harmonie. Et il est certain qu'aujourd'hui toutes les forces humaines
agissent de concert.
--Aux siècles, lui dis-je, de ce que vous appelez l'ère close, on
aimait mieux posséder que jouir. Et je conçois qu'au rebours vous
aimiez mieux jouir que posséder. Mais ne vous est-il pas pénible de
n'avoir pas de biens à laisser à vos enfants?
--Dans les temps capitalistes, répliqua vivement Morin, combien
d'hommes laissaient un héritage? Un sur mille, un sur dix mille. Sans
compter que de nombreuses générations ne connurent point la liberté de
tester. Quoi qu'il en soit, la transmission de la fortune par voie
d'héritage était parfaitement concevable quand la famille existait.
Mais maintenant...
--Quoi! m'écriai-je, vous ne vivez pas en famille?
Ma surprise, que j'avais laissé voir, parut comique à la camarade
Chéron.
--Nous savons en effet, me dit-elle, que le mariage subsiste chez les
Cafres. Nous, les Européennes, nous ne faisons point de promesses; ou
si nous en faisons, la loi l'ignore. Nous estimons que la destinée
entière d'un être humain ne saurait dépendre d'un mot. Il subsiste
pourtant un reste des coutumes de l'ère close. Quand une femme se
donne, elle jure fidélité sur les cornes de la lune. En réalité, ni
l'homme ni la femme ne prennent d'engagement. Et il n'est pas rare que
leur union dure autant que la vie. Ils ne voudraient ni l'un ni
l'autre être l'objet d'une fidélité gardée au serment et non pas
assurée par des convenances physiques et morales. Nous ne devons rien
à personne. Un homme autrefois persuadait à une femme qu'elle lui
appartenait. Nous sommes moins simples. Nous croyons qu'un être humain
n'appartient qu'à lui seul. Nous nous donnons quand nous voulons et à
qui nous voulons.
»D'ailleurs nous n'avons pas honte de céder au désir. Nous ne sommes
pas hypocrites. Il y a seulement quatre cents ans, les hommes
n'entendaient rien à la physiologie, et cette ignorance était cause de
grandes illusions et de cruelles surprises. Hippolyte, quoi qu'en
disent les Cafres, il faut subordonner la société à la nature et non,
comme on l'a fait trop longtemps, la nature à la société.
Perceval appuya les paroles de sa camarade:
--Pour te montrer, ajouta-t-elle, comment la question des sexes est
réglée dans notre société, je t'apprendrai, Hippolyte, que, dans
beaucoup d'usines, le délégué à l'embauchage ne demande pas même si
l'on est homme ou femme. Le sexe d'une personne n'intéresse pas la
collectivité.
--Mais les enfants?
--Quoi? les enfants?
--Ne sont-ils point abandonnés, n'ayant pas de famille?
--D'où te peut venir une semblable idée? L'amour maternel est un
instinct très fort chez la femme. Dans l'affreuse société passée, on
voyait des mères braver la misère et la honte pour élever leurs
enfants naturels. Pourquoi les nôtres, exemptes de honte et de misère,
abandonneraient-elles leurs petits? Il y a parmi nous beaucoup de
bonnes compagnes et beaucoup de bonnes mères. Mais le nombre est très
grand et s'accroît sans cesse des femmes qui se passent d'hommes.
Chéron fit à ce propos une observation assez étrange.
--Nous avons, dit-elle, sur les caractères sexuels, des notions que ne
soupçonnait pas la simplicité barbare des hommes de l'ère close. De ce
qu'il y a deux sexes et qu'il n'y en a que deux, on tira longtemps des
conséquences fausses. On en conclut qu'une femme est absolument femme
et un homme absolument homme. La réalité n'est pas telle, il y a des
femmes qui sont beaucoup femmes, et des femmes qui le sont peu. Ces
différences, autrefois dissimulées par le costume et le genre de vie,
masquées par le préjugé, apparaissent clairement dans notre société.
Ce n'est pas tout, elles s'accentuent et deviennent plus sensibles à
chaque génération. Depuis que les femmes travaillent comme les hommes,
agissent et pensent comme les hommes, on en voit beaucoup qui
ressemblent à des hommes. Nous arriverons peut-être un jour à créer
des neutres, à faire des ouvrières, comme on dit des abeilles. Ce sera
un grand avantage: on pourra augmenter le travail sans augmenter la
population d'une manière disproportionnée avec les biens nécessaires.
Nous redoutons également le déficit et l'excédent des naissances.
Je remerciai Perceval et Chéron de m'avoir obligeamment renseigné sur
un sujet si intéressant et demandai si l'instruction n'était pas
négligée dans la société collectiviste et s'il y avait encore une
science spéculative et des arts libéraux.
Voici ce que le vieux Morin me répondit:
--L'instruction, à tous les degrés, est très développée. Les camarades
savent tous quelque chose; ils ne savent pas les mêmes choses et n'ont
rien appris d'inutile. On ne perd plus le temps à étudier le droit et
la théologie. Chacun prend des arts et des sciences ce qui lui
convient. Nous avons encore beaucoup d'ouvrages anciens, bien que la
plupart des livres imprimés avant l'ère nouvelle aient péri. On
imprime encore des livres; on en imprime plus que jamais. Pourtant la
typographie tend à disparaître. Elle sera remplacée par la
phonographie. Déjà les poètes et les romanciers s'éditent
phonographiquement. Et l'on a imaginé pour la publication des pièces
de théâtre une combinaison très ingénieuse du phono et du cinémato qui
reproduit tout ensemble le jeu et la voix des acteurs.
--Vous avez des poètes? des auteurs dramatiques?
--Non seulement nous avons des poètes, mais nous avons une poésie. Les
premiers, nous avons délimité le domaine de la poésie. Avant nous,
beaucoup d'idées étaient exprimées en vers, qui pouvaient l'être mieux
en prose. On rimait des récits. C'était une survivance du temps où
l'on rédigeait en langage mesuré les dispositions législatives et les
recettes d'économie rurale. Maintenant les poètes ne disent plus que
des choses délicates qui n'ont pas de sens, et leur grammaire, leur
langue leur appartiennent en propre comme leurs rythmes, leurs
assonances et leurs allitérations. Quant à notre théâtre, il est
presque exclusivement lyrique. Une connaissance exacte de la réalité
et une vie sans violence nous ont rendus presque indifférents au drame
et à la tragédie. L'unification des classes et l'égalité des sexes ont
enlevé à la vieille comédie presque toute sa matière. Mais jamais la
musique n'a été si belle ni tant aimée. Nous admirons surtout la
sonate et la symphonie.
»Notre société est très favorable aux arts du dessin. Beaucoup de
préjugés, qui nuisaient à la peinture, ont disparu. Notre vie est plus
claire et plus belle que la vie bourgeoise, et nous avons un vif
sentiment de la forme. La sculpture est plus florissante encore que la
peinture, depuis qu'elle s'est associée intelligemment à la décoration
des palais publics et des habitations privées. Jamais on n'avait tant
fait pour l'enseignement de l'art. Si tu conduis quelques minutes
seulement ton aéroplane sur une de nos rues, tu seras surpris du
nombre des écoles, et des musées.
--Enfin, demandai-je, êtes-vous heureux?
Morin secoua la tète:
--Il n'est pas dans la nature humaine de goûter un bonheur parfait. On
n'est pas heureux sans effort et tout effort comporte la fatigue et la
souffrance. Nous avons rendu la vie supportable à tous. C'est quelque
chose. Nos descendants feront mieux. Notre organisation n'est pas
immuable. Il y a seulement cinquante ans, elle était différente de ce
qu'elle est aujourd'hui. Et des observateurs subtils croient
s'apercevoir que nous allons vers de grands changements. Il se peut.
Mais les progrès de la civilisation humaine seront désormais
harmonieux et pacifiques.
--Ne craignez-vous pas, au contraire, lui demandai-je, que cette
civilisation dont vous semblez satisfait, ne soit détruite par une
invasion de barbares? Il reste encore, m'avez-vous dit, en Asie et en
Afrique, de grands peuples noirs ou jaunes, qui ne sont pas entrés
dans votre concert. Ils ont des armées et vous n'en avez pas. S'ils
vous attaquaient...
--Notre défense est assurée. Seuls les Américains et les Australiens
pourraient lutter contre nous, parce qu'ils sont aussi savants que
nous. Mais l'océan nous sépare et la communauté des intérêts nous
assure leur amitié. Quant aux nègres capitalistes, ils en sont encore
aux canons d'acier, aux armes à feu et à toute la vieille ferraillé du
XXe siècle. Que pourraient ces antiques engins contre une décharge de
rayons Y? Nos frontières sont défendues par l'électricité. Il règne
autour de la fédération une zone de foudre. Un petit homme à lunettes
est assis je ne sais où, devant un clavier. C'est notre unique soldat.
Il n'a qu'à mettre le doigt sur une touche pour pulvériser une armée
de cinq cent mille hommes.
Morin hésita un moment. Puis il reprit d'une voix plus lente:
--Si notre civilisation était menacée, ce ne serait pas par ses
ennemis du dehors. Ce serait par ses ennemis du dedans.
--Il y en a donc?
--Il y a les anarchistes. Ils sont nombreux, ardents, intelligents.
Nos chimistes, nos professeurs de sciences et de lettres sont presque
tous anarchistes. Ils attribuent à la réglementation du travail et des
produits la plupart des maux qui affligent encore la société. Ils
prétendent que l'humanité ne sera heureuse que dans l'état d'harmonie
spontanée qui naîtra de la destruction totale de la civilisation. Ils
sont dangereux. Ils le seraient davantage si nous les réprimions. Mais
nous n'en avons ni l'envie ni les moyens. Nous n'avons aucun pouvoir
de contrainte ou de répression, et nous en trouvons bien. Dans les
âges barbares, les hommes se faisaient de grandes illusions sur
l'efficacité des peines. Nos pères ont supprimé tout l'ordre
judiciaire. Ils n'en avaient plus besoin. En supprimant la propriété
privée, ils ont supprimé du même coup le vol et l'escroquerie. Depuis
que nous portons des défenses électriques, les attentats sur les
personnes ne sont plus à craindre. L'homme est devenu respectable à
l'homme. On commet encore des crimes passionnels, on en commettra
toujours. Pourtant ces sortes de crimes, quand ils sont impunis,
deviennent plus rares. Tout notre corps judiciaire se compose de
prud'hommes élus qui jugent gratuitement les contraventions et les
contestations.
Je me levai, et, remerciant mes compagnons de leur bienveillance, je
demandai à Morin la faveur de lui faire une dernière question.
--Vous n'avez plus de religion?
--Nous en avons au contraire un grand nombre et quelques-unes assez
nouvelles. Pour ne parler que de la France, nous avons la religion de
l'humanité, le positivisme, le christianisme et le spiritisme. Dans
certaines contrées, il reste des catholiques, mais peu nombreux et
divisés en plusieurs sectes, à la suite des schismes qui se
produisirent au XXe sièicle, quand l'Église fut séparée de l'État. Il
n'y a plus de pape depuis longtemps.
--Tu te trompes, dit Michel. Il y a encore un pape. Le hasard me l'a
fait connaître. C'est Pie XXV, teinturier, _via dell' Orso_, à Rome.
--Comment! m'écriai-je, le pape est teinturier?
--Qu'y a-t-il de surprenant à cela? Il faut bien qu'il ait un métier,
comme tout le monde.
--Mais son Église?
--Il est reconnu par quelques milliers de personnes, en Europe.
A ces mots, nous nous séparâmes. Michel m'avertit que je trouverais un
logis dans le voisinage et que Chéron m'y conduirait en rentrant chez
elle.
La nuit était éclairée par une lumière d'opale, pénétrante en même
temps et douce. Le feuillage en recevait l'éclat de l'émail. Je
marchais à côté de Chéron.
Je l'observais. Ses chaussures plates donnaient à sa démarche de la
solidité, à son corps de l'aplomb et, bien que ses vêtements d'homme
la fissent paraître plus petite qu'elle n'était, bien qu'elle eût une
main dans la poche, son allure, toute simple, ne manquait pas de
fierté. Elle regardait librement à droite et à gauche. C'est la
première femme à qui je voyais cet air de curiosité tranquille et de
flânerie amusée. Ses traits avaient, sous le béret, de la finesse et
de l'accent. Elle m'irritait et me charmait. Je craignais qu'elle ne
me trouvât bête et ridicule. Tout au moins, il était visible que je
lui inspirais une extrême indifférence. Pourtant elle me demanda tout
à coup quel était mon état. Je répondis au hasard que j'étais
électricien.
--Moi aussi, me dit-elle.
J'arrêtai prudemment la conversation.
Des sons inouïs remplissaient l'air nocturne de leur bruit tranquille
et régulier, que j'écoutais avec effroi comme la respiration du génie
monstrueux de ce monde nouveau.
A mesure que je l'observais davantage, je me sentais pour
l'électricienne un goût qu'une pointe d'antipathie avivait.
--Alors, lui dis-je tout à coup, vous avez réglé scientifiquement
l'amour, et c'est une affaire qui ne trouble plus personne.
--Tu te trompes, me répondit-elle. Sans doute nous n'en sommes plus à
l'imbécillité furieuse de l'ère close, et le domaine entier de la
physiologie humaine est désormais affranchi des barbaries légales et
des terreurs théologiques. Nous ne nous faisons plus une fausse et
cruelle idée du devoir. Mais les lois qui règlent l'attrait des corps
pour les corps nous restent mystérieuses. Le génie de l'espèce est ce
qu'il fut et ce qu'il sera toujours, violent et capricieux.
Aujourd'hui comme autrefois l'instinct est plus fort que la raison.
Notre supériorité sur les anciens est moins de le savoir que de le
dire. Nous avons en nous une force capable de créer les mondes, le
désir, et tu veux que nous puissions la régler. C'est trop nous
demander. Nous ne sommes plus des barbares. Nous ne sommes pas encore
des sages. La collectivité ignore totalement tout ce qui concerne les
rapports des sexes. Ces rapports sont ce qu'ils peuvent, tolérables le
plus souvent, rarement délicieux, parfois horribles. Mais ne crois
pas, camarade, que l'amour ne trouble plus personne.
Il m'était impossible de discuter des idées si étranges. J'amenai la
conversation sur le caractère des femmes. Chéron en vint à me dire
qu'il y en avait de trois sortes, les amoureuses, les curieuses et les
indifférentes. Je lui demandai alors de quelle sorte elle était.
Elle me regarda avec un peu de hauteur et me dit:
--Il y a aussi plusieurs sortes d'hommes. Il y a d'abord les
impertinents...
Ce mot me la fit paraître beaucoup plus contemporaine qu'il ne m'avait
semblé jusque-là. C'est pourquoi je me mis à lui tenir le langage qui
m'était habituel dans de semblables occasions. Et après plusieurs
paroles futiles et frivoles:
--Voulez-vous m'accorder une faveur? Dites-moi votre petit nom.
--Je n'en ai pas.
Elle vit que cela me semblait disgracieux. Car elle reprit un peu
piquée:
--Penses-tu qu'une femme ne puisse plaire que si elle a un petit nom,
comme les dames d'autrefois, un nom de baptême, Marguerite, Thérèse ou
Jeanne?
--Vous me prouvez bien le contraire.
Je cherchai son regard et ne le trouvai pas. Elle avait l'air de
n'avoir pas entendu. Je n'en pouvais douter: elle était coquette.
J'étais ravi. Je lui dis que je la trouvais charmante, que je
l'aimais, et je le lui redis. Elle m'en laissa tout le temps et me
demanda après:
--Qu'est-ce que cela veut dire?
Je devins pressant.
Elle me le reprocha:
--Ce sont des manières de sauvage.
--Je vous déplais.
--Je ne dis pas cela.
--Chéron! Chéron! est-ce qu'il vous en coûterait beaucoup de...
Nous nous assîmes sur un banc ombragé par un orme. Je lui pris la
main, la portai à mes lèvres... Tout à coup, je ne sentis, ne vis plus
rien, et je me trouvai couché dans mon lit. Je me frottai les yeux,
que piquait la lumière matinale, et je reconnus mon valet de chambre
qui, dressé devant moi, l'air stupide, me disait:
--Monsieur, il est neuf heures. Monsieur m'a dit de réveiller monsieur
à neuf heures. Je viens dire à monsieur qu'il est neuf heures.