VI

Quand Hippolyte Dufresne eut achevé sa lecture, ses amis lui

adressèrent les félicitations convenables.

Nicole Langelier, lui appliquant les paroles de Critias à Triéphon:

--Tu sembles, lui dit-il, avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu

du peuple des songes, puisque tu as fait un si long rêve durant une

nuit si courte.

--Il n'est pas probable, dit Joséphin Leclerc, que l'avenir soit tel

que vous l'avez vu. Je ne souhaite pas l'avènement du socialisme, mais

je ne le crains pas. Le collectivisme au pouvoir serait tout autre

chose qu'on ne s'imagine. Qui donc a dit, reportant sa pensée au temps

de Constantin et des premières victoires de l'Église: «Le

christianisme triomphe. Mais il triomphe aux conditions imposées par

la vie à tous les partis politiques et religieux. Tous, quels qu'ils

soient, ils se transforment si complètement dans la lutte, qu'après la

victoire, il ne leur reste d'eux-mêmes que leur nom et quelques

symboles de leur pensée perdue.»

--Faut-il donc renoncer à connaître l'avenir? demanda M. Goubin.

Mais Giacomo Boni, qui en creusant quelques pieds de terre était

descendu de l'époque actuelle à l'âge de la pierre:

--En somme l'humanité change peu, dit-il. Ce qui sera c'est ce qui

fut.

--Sans doute, répliqua Jean Boilly, l'homme, ou ce que nous appelons

l'homme, change peu. Nous appartenons à une espèce définie.

L'évolution de l'espèce est forcément comprise dans la définition de

l'espèce. Elle ne comporte pas d'infinies metamorphoses. On ne peut

concevoir l'humanité après sa transformation. Une espèce transformée

est une espèce disparue. Mais quelle raison avons-nous de croire que

l'homme est le terme de l'évolution de la vie sur la terre? Pourquoi

supposer que sa naissance a épuisé les forces créatrices de la nature,

et que la mère universelle des flores et des faunes, après l'avoir

formé, devint à jamais stérile? Un philosophe naturaliste, qui ne

s'effraie point de sa propre pensée, H.-G. Wells, a dit: «L'homme

n'est pas final.» Non, l'homme n'est ni le principe ni la fin de la

vie terrestre. Avant lui, sur le globe, des formes animées se

multiplièrent au fond des mers, dans le limon des plages, dans les

forêts, les lacs, les prairies et sur les montagnes chevelues. Après

lui des formes nouvelles se développeront encore. Une race future,

sortie, peut-être de la nôtre, n'ayant, peut-être, avec nous aucun

lien d'origine, nous succédera dans l'empire de la planète. Ces

nouveaux génies de la terre nous ignoreront ou nous mépriseront. Les

monuments de nos arts, s'ils en découvrent des vestiges, n'auront

point de sens pour eux. Dominateurs futurs, dont nous ne pouvons pas

plus deviner l'esprit, que le palaeopithèque des monts Siwalik n'a pu

pressentir la pensée d'Aristote, de Newton et de Poincaré.

Sur la pierre blanche · 第 23 / 24 题