Il était environ une heure du matin. Avant de me coucher, j'ouvris ma
fenêtre et j'allumai une cigarette. Le bourdonnement d'un auto qui
passait sur l'avenue du Bois de Boulogne traversa le silence. Les
arbres rafraîchissaient l'air en secouant leurs têtes sombres. Nul
bruit d'insecte, nulle rumeur vivante ne montait du sol stérile de la
ville. La nuit était illustrée d'étoiles. Leurs feux, dans la
transparence de l'air, mieux que par les autres nuits, apparaissaient
diversement colorés. Le plus grand nombre brûlait à blanc. Mais il y
en avait de jaunes et d'orangées, comme les flammes des lampes
mourantes. Plusieurs étaient bleues et j'en vis une d'un bleu si pâle,
si limpide et si doux, que je n'en pouvais détourner ma vue. Je
regrette de ne pas savoir comment on l'appelle, mais je m'en console
en pensant que les hommes ne donnent pas aux étoiles leur vrai nom.
Songeant que chacune de ces gouttes de lumière éclaire des mondes, je
me demande si, comme notre soleil, elles n'éclairent pas aussi
d'innombrables souffrances et si la douleur ne remplit pas les abîmes
du ciel. Nous ne pouvons juger les mondes que par le nôtre. Nous ne
connaissons la vie que dans les formes qu'elle revêt sur la terre et,
à supposer même que notre planète soit des moins bonnes, nous n'avons
guère de raisons de croire que tout aille bien dans les autres, ni que
ce soit un bonheur de naître sous les rayons d'Altaïr, de Betelgeuse
ou de l'ardent Sirius, quand nous savons quelle fâcheuse affaire c'est
que d'ouvrir les yeux sur la terre à la clarté de notre vieux soleil.
Ce n'est pas que je trouve mon sort mauvais, comparé au sort des
autres hommes. Je n'ai ni femme ni enfant. Je n'ai ni amour ni
maladie. Je ne suis pas très riche, je ne vais pas dans le monde. Je
suis donc parmi les heureux. Mais les heureux ont peu de joie. Quel
est donc le sort des autres! Les hommes sont vraiment à plaindre. Je
n'en fais pas de reproches à la nature: on ne peut pas causer avec
elle; elle n'est pas intelligente. Je ne m'en prendrai pas non plus à
la société. Il n'y a pas de bon sens à opposer la société à la nature.
Il est aussi absurde d'opposer la nature des hommes à la société des
hommes que d'opposer la nature des fourmis à la société des fourmis,
la nature des harengs à la société des harengs. Les sociétés animales
résultent nécessairement de la nature animale. La terre est la planète
où l'on mange, la planète de la faim. Les animaux y sont naturellement
avides et féroces. Seul, le plus intelligent de tous, l'homme, est
avare. L'avarice est jusqu'ici la première vertu des sociétés humaines
et le chef-d'oeuvre moral de la nature. Si je savais écrire,
j'écrirais un éloge de l'avarice. A la vérité, ce ne serait pas un
livre très nouveau. Les moralistes et les économistes l'ont fait cent
fois. Les sociétés humaines ont pour fondement auguste l'avarice et la
cruauté.
Dans les autres univers, dans ces mondes innombrables de l'éther, en
est-il ainsi? Toutes les étoiles que je vois éclairent-elles des
hommes? Est-ce qu'on mange, est-ce qu'on s'entre-dévore par l'infini?
Ce doute me trouble et je ne puis regarder sans effroi cette rosée de
feu suspendue dans le ciel.
Mes pensées peu à peu se font plus douces et plus claires, et l'idée
de la vie, dans sa sensualité tour à tour violente et suave, me
redevient aimable. Je me dis que parfois la vie est belle. Car sans
cette beauté, comment verrions-nous ses laideurs et comment croire que
la nature est mauvaise sans croire en même temps qu'elle est bonne?
Depuis quelques instants, les phrases d'une sonate de Mozart
suspendent dans l'air leurs colonnes blanches et leurs guirlandes de
roses. J'ai pour voisin un pianiste qui joue la nuit du Mozart et du
Gluck. Je referme ma fenêtre et tout en faisant ma toilette je
réfléchis aux incertains plaisirs que je pourrai me donner demain; et
tout à coup je songe que je suis invité, depuis une semaine déjà, à
déjeuner au Bois; je crois vaguement me rappeler que c'est pour le
jour qui vient. Afin de m'en assurer, je cherche la lettre
d'invitation qui est restée ouverte sur ma table. La voici: