--Et l'Angleterre?
--L'Angleterre est moins un peuple qu'une race. Les Anglo-Saxons n'ont
de patrie que la mer. Et cette Angleterre, qu'on croit riche de ses
vastes domaines, doit sa fortune et sa puissance à son commerce. Ce ne
sont pas ses colonies qu'il faut lui envier; ce sont ses marchands,
auteurs de ses biens. Et croyez-vous que le Transvaal, par exemple,
soit pour elle une si bonne affaire? Cependant on conçoit que, dans
l'état actuel du monde, des peuples qui font beaucoup d'enfants et
fabriquent beaucoup de produits, cherchent au loin des territoires ou
des marchés et s'en assurent la possession par ruse et violence. Mais
nous! mais notre peuple économe, attentif à n'avoir d'enfants que ce
que la terre natale en peut facilement porter, qui produit modérément,
et ne court pas volontiers les aventures lointaines; mais la France
qui ne sort guère de son jardin, qu'a-t-elle besoin de colonies, juste
Ciel! qu'en fait-elle? que lui rapportent-elles? Elle a dépensé à
profusion des hommes et de l'argent pour que le Congo, la
Cochin-chine, l'Annam, le Tonkin, la Guyane et Madagascar achètent des
cotonnades à Manchester, des armes à Birmingham et à Liège, des
eaux-de-vie à Dantzig et des caisses de vin de Bordeaux à Hambourg.
Elle a, pendant soixante-dix ans, dépouillé, chassé, traqué les Arabes
pour peupler l'Algérie d'Italiens et d'Espagnols!
»L'ironie de ces résultats est assez cruelle, et l'on ne conçoit pas
comment put se former, à notre dommage, cet empire dix et onze fois
plus étendu que la France elle-même. Mais il faut considérer que, si
le peuple français n'a nul avantage à posséder des terres en Afrique
et en Asie, les chefs de son gouvernement trouvent, au contraire, des
avantages nombreux à lui en acquérir. Ils se concilient par ce moyen
la marine et l'armée qui, dans les expéditions coloniales, recueillent
des grades, des pensions et des croix, en outre de la gloire qu'on
remporte à vaincre l'ennemi. Ils se concilient le clergé en ouvrant
des voies nouvelles à la Propagande et en attribuant des territoires
aux missions catholiques. Ils réjouissent les armateurs,
constructeurs, fournisseurs militaires qu'ils comblent de commandes.
Ils se font dans le pays une vaste clientèle en concédant des forêts
immenses et des plantations innombrables. Et ce qui leur est plus
précieux encore, ils fixent à leur majorité tous les brasseurs
d'affaires et tous les courtiers marrons du parlement. Enfin ils
flattent la foule, orgueilleuse de posséder un empire jaune et noir
qui fait pâlir d'envie l'Allemagne et l'Angleterre. Ils passent pour
de bons citoyens, pour des patriotes et pour de grands hommes d'État.
Et, s'ils risquent de tomber, comme Ferry, sous le coup de quelque
désastre militaire, ils en courent volontiers la chance, persuadés que
la plus nuisible des expéditions lointaines leur coûtera moins de
peines et leur attirera moins de dangers que la plus utile des
réformes sociales.
»Vous concevez maintenant que nous ayons eu parfois des ministres
impérialistes, jaloux d'agrandir notre domaine colonial. Et il faut
encore nous féliciter et louer la modération de nos gouvernants qui
pouvaient nous charger de plus de colonies.
»Mais tout péril n'est pas écarté et nous sommes menacés de
quatre-vingts ans de guerres au Maroc. Est-ce que la folie coloniale
ne finira jamais?
»Je sais bien que les peuples ne sont pas raisonnables. On ne
comprendrait pas qu'ils le fussent, à voir de quoi ils sont faits.
Mais un instinct souvent les avertit de ce qui leur est nuisible. Ils
sont capables, quelquefois, d'observation. Ils font à la longue
l'expérience douloureuse de leurs erreurs et de leurs fautes. Ils
s'apercevront un jour que les colonies sont pour eux une source de
périls et une cause de ruines. A la barbarie commerciale succédera la
civilisation commerciale; à la pénétration violente, la pénétration
pacifique. Ces idées entrent aujourd'hui jusque dans les parlements.
Elles prévaudront non parce que les hommes seront plus désintéressés,
mais parce qu'ils connaîtront mieux leurs intérêts.
»La grande valeur humaine c'est l'homme lui-même. Pour mettre en
valeur le globe terrestre, il faut d'abord mettre l'homme en valeur.
Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et
toutes les forces de la planète, il faut l'homme, tout l'homme,
l'humanité, toute l'humanité. L'exploitation complète du globe
terrestre exige le travail combiné des hommes blancs, jaunes, noirs.
En réduisant, en diminuant, en affaiblissant, pour tout dire d'un mot,
en colonisant une partie de l'humanité, nous agissons contre
nous-mêmes. Notre avantage est que les jaunes et les noirs soient
puissants, libres et riches. Notre prospérité, notre richesse
dépendent de leur richesse et de leur prospérité. Plus ils produiront,
plus ils consommeront. Plus ils profiteront de nous, plus nous
profiterons d'eux. Qu'ils jouissent abondamment de notre travail et
nous jouirons du leur abondamment.
»En observant les mouvements qui emportent les sociétés, peut-être
découvrira-t-on les signes que la période de violences s'achève. La
guerre, qui était autrefois à l'état permanent parmi les peuples, est
maintenant intermittente et les temps de paix sont devenus beaucoup
plus longs que les temps de guerre. Notre pays donne lieu à une
observation intéressante. Les Français présentent dans l'histoire
militaire des peuples un caractère original. Tandis que les autres
nations ne faisaient jamais la guerre que par intérêt ou par
nécessité, les Français seuls se battaient pour le plaisir. Or il est
remarquable que nos compatriotes ont changé de goût. Renan écrivait il
y a trente ans: «Quiconque connaît la France dans son ensemble et dans
ses variétés provinciales n'hésitera pas à reconnaître que le
mouvement qui emporte ce pays depuis un demi-siècle est
essentiellement pacifique.» C'est un fait attesté par un grand nombre
d'observateurs que la France en 1870 n'avait pas envie de prendre les
armes et que l'annonce de la guerre fut accueillie avec consternation.
Il est certain qu'aujourd'hui peu de Français songent à se mettre en
campagne, et que tout le monde accepte volontiers cette idée qu'on a
une armée pour éviter la guerre. Je citerai un exemple entre mille de
cet état d'esprit. Monsieur Ribot, député, ancien ministre, invité à
quelque fête patriotique, s'excusa par une lettre éloquente. Monsieur
Ribot, au seul mot de désarmement, plisse son front sourcilleux. Il a
pour les drapeaux et les canons l'inclination qui convient à un ancien
ministre des Affaires étrangères. Dans sa lettre, il dénonce comme un
danger national les idées pacifiques répandues par les socialistes. Il
y découvre des renoncements qu'il ne peut souffrir. Ce n'est point
qu'il soit belliqueux. C'est aussi la paix qu'il veut, mais une paix
pompeuse, magnifique, étincelante et fière comme la guerre. Entre
monsieur Ribot et Jaurès, il n'est plus question que de la manière.
Ils sont tous deux pacifiques. Jaurès l'est simplement, monsieur Ribot
l'est superbement. Voilà tout. Mieux encore et plus sûrement que la
démocratie socialiste qui se contente de la paix en blouse ou en
paletot, le sentiment des bourgeois qui réclament une paix ornée
d'insignes militaires et toute chargée des simulacres de la gloire,
atteste l'irrémédiable déclin des idées de revanche et de conquêtes,
puisqu'on y saisit l'instinct militaire au moment où il se dénature et
devient pacifique.
»La France acquiert peu à peu le sentiment de sa vraie force qui est
la force intellectuelle; elle prend conscience de sa mission qui est
de semer les idées et d'exercer l'empire de la pensée. Elle
s'apercevra bientôt que sa seule puissance solide et durable fut dans
ses orateurs, ses philosophes, ses écrivains et ses savants. Aussi
bien, faudra-t-il qu'elle reconnaisse un jour que la force du nombre,
après l'avoir tant de fois trahie, lui échappe définitivement et qu'il
est temps pour elle de se résigner à la gloire que lui assurent
l'exercice de l'esprit et l'usage de la raison.
Jean Boilly secoua la tête:
--Vous voulez, dit-il, que la France enseigne aux nations la concorde
et la paix. Êtes-vous sûr qu'elle sera écoutée et suivie? Sa
tranquillité même lui est-elle assurée? N'a-t-elle pas à craindre les
menaces du dehors, à prévoir les dangers, à veiller à sa sûreté, à
pourvoir à sa défense? Une hirondelle ne fait pas le printemps; une
nation ne fait pas la paix du monde. Est-il certain que l'Allemagne
n'entretient des armées que pour ne pas faire la guerre? Ses
démocrates socialistes veulent la paix. Mais ils ne sont pas les
maîtres et leurs députés n'ont point au Parlement l'autorité que
devrait leur assurer le nombre de leurs électeurs. Et la Russie, qui
est à peine entrée dans la période industrielle, croyez-vous qu'elle
entrera bientôt dans la période pacifique? Croyez-vous qu'après avoir
troublé l'Asie, elle ne troublera pas l'Europe?
»Mais à supposer que l'Europe devienne pacifique, ne voyez-vous pas
que l'Amérique devient guerrière? Après Cuba, réduite en république
vassale, Hawaï, Porto-Rico, les Philippines annexées, on ne peut nier
que l'Union américaine ne soit une nation conquérante. Un publiciste
yankee, Stead, a dit, aux applaudissements des États-Unis tout
entiers: «L'américanisation du monde est en marche.» Et monsieur
Roosevelt rêve de planter le pavillon étoile sur l'Afrique du Sud,
l'Australie et les Indes occidentales. Monsieur Roosevelt est
impérialiste et veut une Amérique maîtresse du monde. Entre nous, il
médite l'empire d'Auguste. Il a eu le malheur de lire Tite-Live. Les
conquêtes des Romains l'empêchent de dormir. Avez-vous lu ses
discours? Ils sont belliqueux. «Mes amis, battez-vous, dit monsieur
Roosevelt, battez-vous terriblement. Il n'y a de bon que les coups. On
n'est sur la terre que pour s'exterminer les uns les autres. Ceux qui
vous diront le contraire sont des gens immoraux. Méfiez-vous des
hommes qui pensent. La pensée amollit. C'est un vice français. Les
Romains ont conquis l'univers. Ils l'ont perdu. Nous sommes les
Romains modernes.» Paroles éloquentes, soutenues par une flotte de
guerre qui sera bientôt la deuxième du monde et par un budget
militaire d'un milliard cinq cents millions de francs!
»Les Yankees annoncent que, dans quatre ans, ils feront la guerre à
l'Allemagne. Pour les en croire il faudrait qu'ils nous disent où ils
pensent rencontrer l'ennemi. Toutefois cette folie donne à réfléchir.
Qu'une Russie, serve de son tsar, qu'une Allemagne, encore féodale,
nourrissent des armées pour les batailles, c'est ce qu'on serait tenté
de s'expliquer par des habitudes anciennes et les survivances d'un
rude passé. Mais qu'une démocratie neuve, les États-Unis d'Amérique,
une association d'hommes d'affaires, une foule d'émigrés de tous les
pays, sans communauté de race, de traditions, de souvenirs, jetés
éperdument dans la lutte pour le dollar, se sentent tout à coup
transportés du désir de lancer des torpilles aux flancs des cuirassés
et de faire éclater des mines sous les colonnes ennemies, c'est une
preuve que la lutte désordonnée pour la production et l'exploitation
des richesses entretient l'usage et le goût de la force brutale, que
la violence industrielle engendre la violence militaire, et que les
rivalités marchandes allument entre les peuples des haines qui ne
peuvent s'éteindre que dans le sang. La fureur coloniale, dont vous
parliez tout à l'heure, n'est qu'une des mille formes de cette
concurrence tant vantée par nos économistes. Comme l'état féodal
l'état capitaliste est un état guerrier. L'ère est ouverte des grandes
guerres pour la souveraineté industrielle. Sous le régime actuel de
production nationaliste, c'est le canon qui fixera les tarifs,
établira les douanes, ouvrira, fermera les marchés. Il n'y a pas
d'autre régulateur du commerce et de l'industrie. L'extermination est
le résultat fatal des conditions économiques dans lequel se trouve
aujourd'hui le monde civilisé....
Le gorgonzola et le stracchino parfumaient la table. Le garçon
apportait les bougies armées de fils de fer pour allumer les longs
cigares avec paille, chers aux Italiens.
Hippolyte Dufresne, qui depuis quelque temps semblait étranger à la
conversation:
--Messieurs, dit-il à voix basse avec une orgueilleuse modestie, notre
ami Langelier affirmait tout à l'heure que beaucoup d'hommes ont peur
de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette
horrible immoralité qu'est la morale future. Je n'ai pas eu cette peur
et j'ai écrit un petit conte qui n'a pas d'autre mérite que celui,
peut-être, de montrer la tranquillité de mon esprit à considérer
l'avenir. Je vous demanderai un jour la permission de vous le lire.
--Lisez-le tout de suite, dit Boni en allumant son cigare.
--Vous nous ferez plaisir, ajoutèrent Joséphin Leclerc, Nicole
Langelier et M. Goubin.
--Je ne sais si j'ai le manuscrit sur moi, répondit Hippolyte
Dufresne.
Et, tirant de sa poche un rouleau de papier, il lut ce qui suit.
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