--Je ne puis vous entendre parler ainsi, s'écria Joséphin Leclerc. Il
faut des débouchés pour nos produits, des territoires pour notre
expansion industrielle et commerciale. A quoi pensez-vous, Langelier?
Il n'y a plus qu'une politique en Europe, en Amérique, dans le monde:
la politique coloniale.
Nicole Langelier reprit avec tranquillité:
--La politique coloniale est la forme la plus récente de la barbarie
ou, si vous aimez mieux, le terme de la civilisation. Je ne fais pas
de différence entre ces deux expressions: elles sont identiques. Ce
que les hommes appellent civilisation, c'est l'état actuel des moeurs
et ce qu'ils appellent barbarie, ce sont les états antérieurs. Les
moeurs présentes, on les appellera barbares quand elles seront des
moeurs passées. Je reconnais sans difficulté qu'il est dans nos moeurs
et dans notre morale que les peuples forts détruisent les peuples
faibles. C'est le principe du droit des gens et le fondement de
l'action coloniale.
»Mais il reste à savoir si les conquêtes lointaines sont toujours pour
les nations une bonne affaire. Il n'y parait pas. Qu'ont fait le
Mexique et le Pérou pour l'Espagne? le Brésil pour le Portugal?
Batavia pour la Hollande? Il y a diverses sortes de colonies. Il y a
des colonies qui reçoivent de malheureux Européens sur une terre
inculte et déserte. Celles-là, fidèles tant qu'elles sont pauvres, se
séparent de la métropole dès qu'elles sont prospères. Il y en a
d'inhabitables, mais d'où l'on tire des matières premières et où l'on
porte des marchandises. Et il est évident que celles-là enrichissent
non qui les gouverne, mais quiconque y trafique. Le plus souvent elles
ne valent pas ce qu'elles coûtent. Et de plus elles exposent à chaque
instant la métropole à des désastres militaires.