--Cette recherche est inutile. Nous en savons d'avance le résultat. La
guerre durera autant que le monde.
--Rien ne le prouve, répliqua Langelier, et la considération du passé
donne à croire, au contraire, que la guerre n'est pas une des
conditions essentielles de la vie sociale.
Et Langelier, en attendant la _minestra_ qui tardait à venir,
développa cette idée, sans toutefois se départir de la sobriété
habituelle à son esprit.
--Bien que les premières époques de la race humaine, dit-il, se
perdent pour nous dans une obscurité impénétrable, il est certain que
les hommes ne furent pas toujours belliqueux. Ils ne l'étaient pas
durant ces longs âges de la vie pastorale dont le souvenir subsiste
seulement dans un petit nombre de mots communs à toutes les langues
indo-européennes, et qui révèlent des moeurs innocentes. Et nous avons
des raisons de croire que ces siècles tranquilles de pâtres ont été
d'une bien plus longue durée que les époques agricoles, industrielles
et commerciales qui, venues ensuite par un progrès nécessaire,
déterminèrent entre les tribus et les peuples un état de guerre à peu
près constant.
»C'est par les armes qu'on chercha le plus souvent à acquérir des
biens, terres, femmes, esclaves, bestiaux. Les guerres se firent
d'abord de village à village. Puis, les vaincus, s'unissant aux
vainqueurs, formèrent une nation, et les guerres se firent de peuple à
peuple. Chacun de ces peuples, pour conserver les richesses acquises
ou s'en procurer de nouvelles, disputait aux peuples voisins les lieux
forts du haut desquels on pouvait commander les routes, les défilés
des montagnes, le cours des fleuves, le rivage des mers. Enfin, les
peuples formèrent des confédérations et contractèrent des alliances.
Ainsi des groupes d'hommes, de plus en plus vastes, au lieu de se
disputer les biens de la terre, en firent l'échange régulier. La
communauté des sentiments et des intérêts s'élargit. Rome, un jour,
crut l'avoir étendue sur le monde entier. Auguste pensa ouvrir l'ère
de la paix universelle.
»On sait comme cette illusion fut lentement et cruellement dissipée et
quels flots de barbares inondèrent la paix romaine. Ces barbares,
établis dans l'Empire, s'entr'égorgèrent quatorze siècles sur ses
ruines et fondèrent par le carnage de sanglantes patries. Telle fut la
vie des peuples au moyen âge et la constitution des grandes monarchies
européennes. »Alors l'état de guerre était le seul état possible, le
seul concevable. Toutes les forces des sociétés n'étaient organisées
que pour le soutenir.
»Si le réveil de la pensée, lors de la Renaissance, permit à quelques
rares esprits d'imaginer des relations mieux réglées entre les
peuples, en même temps, l'ardeur d'inventer et la soif de connaître
fournirent à l'instinct guerrier des aliments nouveaux. La découverte
des Indes Occidentales, les explorations de l'Afrique, la navigation
de l'Océan Pacifique ouvrirent à l'avidité des Européens d'immenses
territoires. Les royaumes blancs se disputèrent l'extermination des
races rouges, jaunes et noires, et s'acharnèrent durant quatre siècles
au pillage de trois grandes parties du monde. C'est ce qu'on appelle
la civilisation moderne.
»Durant cette succession ininterrompue de rapines et de violence, les
Européens apprirent à connaître l'étendue et la configuration de la
terre. A mesure qu'ils avançaient dans cette connaissance ils
étendaient leurs destructions. Aujourd'hui encore les blancs ne
communiquent avec les noirs ou les jaunes que pour les asservir ou les
massacrer. Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent
encore que par nos crimes.
»Pourtant ces navigations, ces explorations tentées dans un esprit de
cupidité féroce, ces voies de terre et de mer ouvertes aux
conquérants, aux aventuriers, aux chasseurs d'hommes et aux marchands
d'hommes, ces colonisations exterminatrices, ce mouvement brutal qui
porta et qui porte encore une moitié de l'humanité à détruire l'autre
moitié, ce sont les conditions fatales d'un nouveau progrès de la
civilisation et les moyens terribles qui auront préparé, pour un
avenir encore indéterminé, la paix du monde.
»Cette fois, c'est la terre entière qui se trouve amenée vers un état
comparable, malgré d'énormes dissemblances, à l'état de l'Empire
romain sous Auguste. La paix romaine fut l'oeuvre de la conquête.
Assurément la paix universelle ne se réalisera pas par les mêmes
moyens. Nul empire aujourd'hui ne peut prétendre à l'hégémonie des
terres et des océans qui couvrent le globe, enfin connu et mesuré.
Mais, pour être moins apparents que ceux de la domination politique et
militaire, les liens qui commencent à unir l'humanité tout entière, et
non plus une partie de l'humanité, ne sont pas moins réels; et ils
sont à la fois plus souples et plus solides; ils sont plus intimes et
infiniment variés, puisqu'ils s'attachent, à travers les fictions de
la vie publique, aux réalités de la vie sociale.
»La multiplicité croissante des communications et des échanges, la
solidarité forcée des marchés financiers de toutes les capitales, des
marchés commerciaux qui s'efforcent en vain de garantir leur
indépendance par des expédients malheureux, la rapide croissance du
socialisme international, semblent devoir assurer, tôt ou tard,
l'union des peuples de tous les continents. Si, à cette heure,
l'esprit impérialiste des grands États et les ambitions superbes des
nations armées paraissent démentir ces prévisions et condamner ces
espérances, on s'aperçoit qu'en réalité, le nationalisme moderne n'est
qu'une aspiration confuse vers une union de plus en plus vaste des
intelligences et des volontés, et que le rêve d'une plus grande
Angleterre, d'une plus grande Allemagne, d'une plus grande Amérique,
conduit, quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, au rêve d'une plus
grande humanité et à l'association des peuples et des races pour
l'exploitation en commun des richesses de la terre...
Interrompant ce discours, l'hôtelier apporta lui-même la soupière
fumante et le fromage râpé.
Et Nicole Langelier, dans la vapeur chaude et parfumée du potage,
conclut en ces termes:
--Il y aura sans doute encore des guerres. Les instincts féroces, unis
aux convoitises naturelles, l'orgueil et la faim, qui ont troublé le
monde durant tant de siècles, le troubleront encore. Les immenses
masses humaines, qui tendent à se former, n'ont pas encore trouvé leur
assiette et leur équilibre. La pénétration des peuples n'est pas
encore assez méthodique pour assurer le bien-être commun par la
liberté et la facilité des échanges, l'homme n'est pas encore devenu
partout respectable à l'homme; toutes les parties de l'humanité ne
sont pas près encore de s'associer harmonieusement pour former les
cellules et les organes d'un même corps. Il ne sera pas donné, même
aux plus jeunes d'entre nous, de voir se clore l'ère des armes. Mais
ces temps meilleurs que nous ne connaîtrons pas, nous les pressentons.
A prolonger dans l'avenir la courbe commencée, nous pouvons apercevoir
l'établissement de communications plus fréquentes et plus parfaites
entre toutes les races et tous les peuples, un sentiment plus général
et plus fort de la solidarité humaine, l'organisation méthodique du
travail et rétablissement des États-Unis du monde.
»La paix universelle se réalisera un jour, non parce que les hommes de
viendront meilleurs (il n'est pas permis de l'espérer), mais parce
qu'un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles
nécessités économiques leur imposeront l'état pacifique, comme
autrefois les conditions mêmes de leur existence les plaçaient et les
maintenaient dans l'état de guerre.
--Nicole Langelier, une rose s'est effeuillée dans votre verre, dit
Giacomo Boni. Cela ne s'est pas fait sans la permission des dieux.
Buvons à la paix future du monde.
Joséphin Leclerc leva son verre:
--Ce via de Chianti est d'une saveur piquante et moussé légèrement.
Buvons à la paix, tandis que les Russes et les Japonais combattent
âprement en Mandchourie et dans le golfe de Corée.
--Cette guerre, reprit Langelier, marque une des grandes heures de
l'histoire du monde. Et pour en comprendre le sens il faut remonter
deux mille ans en arrière.
»Certes les Romains ne soupçonnaient pas la grandeur du monde barbare
et n'avaient aucune idée de ces immenses réservoirs d'hommes qui
devaient un jour crever sur eux et les submerger. Ils ne se doutaient
pas qu'il y eût dans l'univers une autre paix que la paix romaine. Et
pourtant il en existait une et plus antique et plus vaste, la paix
chinoise.
»Ce n'est pas que leurs marchands ne fussent en relations avec les
marchands de la Sérique. Ceux-ci apportaient la soie écrue en un lieu
situé au nord du plateau de Pamir et qu'on nommait la Tour de Pierre.
Les négociants de l'Empire s'y rendaient. Des trafiquants latins plus
hardis pénétrèrent dans le golfe du Tonkin et sur les côtes chinoises
jusqu'à Hang-Tchan-Fou ou Hanoï. Cependant les Romains ne
s'imaginaient pas que la Sérique formât un empire plus peuplé que le
leur, plus riche, plus avancé dans l'agriculture et dans l'économie
politique. Les Chinois, de leur côté, connaissaient les hommes blancs.
Leurs annales mentionnent que l'empereur An-Thoun, en qui nous
reconnaissons Marcus Aurelius Antoninus, leur envoya une ambassade,
qui n'était, peut-être, qu'une expédition de navigateurs et de
négociants. Mais ils ne savaient pas qu'une civilisation plus agitée
et plus violente que la leur, et plus féconde aussi et infiniment plus
expansive, s'étendait sur une des faces de ce globe dont ils
couvraient une autre face: agriculteurs et jardiniers pleins
d'expérience, marchands habiles et probes, ils vivaient heureux, grâce
à leurs méthodes d'échange et à leurs vastes associations de crédit.
Satisfaits de leur science subtile, de leur politesse exquise, de leur
piété tout humaine et de leur immuable sagesse, ils n'étaient pas
curieux, sans doute, de connaître la manière de vivre et de penser de
ces hommes blancs, venus du pays de César. Et peut-être que les
ambassadeurs d'An-Thoun leur parurent un peu grossiers et barbares.
»Les deux grandes civilisations, la jaune et la blanche, continuèrent
à s'ignorer jusqu'au jour où les Portugais, ayant doublé le cap de
Bonne Espérance, allèrent commercer à Macao. Les marchands et les
missionnaires chrétiens s'établirent en Chine et s'y livrèrent à
toutes sortes de violences et de rapines. Les Chinois les enduraient
en hommes habitués aux ouvrages de patience et merveilleusement
capables de supporter les mauvais traitements; et néanmoins les
tuaient, à l'occasion, avec toutes les délicatesses d'une fine
cruauté. Les Jésuites soulevèrent, dans l'Empire du Milieu, pendant
près de trois siècles, d'incessants désordres. De nos jours les
nations chrétiennes prirent l'habitude d'envoyer ensemble ou
séparément dans ce grand empire, quand l'ordre y était troublé, des
soldats qui le rétablissaient par le vol, le viol, le pillage, le
meurtre et l'incendie, et de procéder à courts intervalles, au moyen
de fusils et de canons, à la pénétration pacifique du pays. Les
Chinois inarmés ne se défendent pas ou se défendent mal; on les
massacre avec une agréable facilité. Ils sont polis et cérémonieux;
mais on leur reproche de nourrir peu de sympathie pour les Européens.
Nous avons contre eux des griefs qui ressemblent beaucoup à ceux que
monsieur Du Chaillu avait contre son gorille. Monsieur Du Chaillu tua,
dans une forêt, à coups de carabine, la mère d'un gorille. Morte, elle
serrait encore son petit dans ses bras. Il l'en arracha et le traîna
après lui, dans une cage, à travers l'Afrique, pour le vendre en
Europe. Mais ce jeune animal lui donna de justes sujets de plaintes.
Il était insociable; il se laissa mourir de faim. «Je fus impuissant,
dit M. Du Chaillu, à corriger son mauvais naturel.» Nous nous
plaignons des Chinois avec autant de raison que monsieur Du Chaillu de
son gorille.
»En 1901, l'ordre ayant été troublé à Pékin, les armées des cinq
grandes puissances, sous le commandement d'un feld-maréchal allemand,
l'y rétablirent par les moyens accoutumés. Après s'être ainsi
couvertes de gloire militaire, les cinq puissances signèrent un des
innombrables traités par lesquels elles garantissent l'intégrité de
cette Chine dont elles se partagent les provinces.
»Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Corée au
commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur
terre et sur mer, et participé, en 1901, à l'action pacifique des
puissances, vit avec une rage froide s'avancer l'ourse vorace et
lente. Et tandis que la bête énorme allongeait indolemment le museau
sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes à la fois
leurs ailes et leurs aiguillons, la criblèrent de piqûres enflammées.
«C'est une guerre coloniale», disait expressément un grand
fonctionnaire russe à mon ami Georges Bourdon. Or, le principe
fondamental de toute guerre coloniale est que l'Européen soit
supérieur aux peuples qu'il combat; sans quoi la guerre n'est plus
coloniale, cela saute aux yeux. Il convient, dans ces sortes de
guerres, que l'Européen attaque avec de l'artillerie et que
l'Asiatique ou l'Africain se défende avec des flèches, des massues,
des sagayes et des tomahawks. On admet qu'il se soit procuré quelques
vieux fusils à pierre et des gibernes; cela rend la colonisation plus
glorieuse. Mais en aucun cas il ne doit être armé ni instruit à
l'européenne. Sa flotte se composera de jonques, de pirogues et de
canots creusés dans un tronc d'arbre. S'il a acheté des navires à des
armateurs européens, ces navires seront hors d'usage. Les Chinois qui
garnissent leurs arsenaux d'obus en porcelaine restent dans les règles
de la guerre coloniale.
»Les Japonais s'en sont écartés. Ils font la guerre d'après les
principes enseignés en France par le général Bonnal. Ils l'emportent
de beaucoup sur leurs adversaires par le savoir et l'intelligence. En
se battant mieux que des Européens, ils n'ont point égard aux usages
consacrés, et ils agissent d'une façon contraire, en quelque sorte, au
droit des gens.
»En vain des personnes graves, comme monsieur Edmond Théry, leur
démontrèrent qu'ils devaient être vaincus dans l'intérêt supérieur du
marché européen, conformément aux lois économiques les mieux établies.
En vain le proconsul de l'Indo-Chine, monsieur Doumer lui-même, les
somma d'essuyer, à bref délai, des défaites décisives sur terre et sur
mer. «Quelle tristesse financière assombrirait nos coeurs, s'écriait
ce grand homme, si Besobrazof et Alexéief ne tiraient plus aucun
million des forêts coréennes! Ils sont rois. Je fus roi comme eux: nos
causes sont communes. 0 Nippons! imitez en douceur les peuples cuivrés
sur lesquels j'ai régné glorieusement sous Méline.» En vain le docteur
Charles Richet leur représenta, un squelette à la main, qu'étant
prognathes et n'ayant pas les muscles du mollet suffisamment
développés, ils se trouvaient dans l'obligation de fuir dans les
arbres devant les Russes qui sont brachycéphales et comme tels
éminemment civilisateurs, ainsi qu'il a paru quand ils ont noyé cinq
mille Chinois dans l'Amour, «Prenez garde que vous êtes des
intermédiaires entre le singe et l'homme», leur disait obligeamment
monsieur le professeur Richet, «d'où. il résulte que si vous battiez
les Russes ou finno-letto-ougro-slaves, ce serait exactement comme si
les singes vous battaient. Concevez-vous?» Ils ne voulurent rien
entendre.
»Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans
les gorges de la Mandchourie, ce n'est pas seulement leur politique
avide et brutale en Orient, c'est la politique coloniale de l'Europe
tout entière. Ce qu'ils expient, ce ne sont pas seulement leurs
crimes, ce sont les crimes de toute la chrétienté militaire et
commerciale. Je n'entends pas dire par là qu'il y ait une justice au
monde. Mais on voit d'étranges retours des choses; et la force, seul
juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus.
Ses brusques écarts rompent un équilibre qu'on croyait stable. Et ses
jeux, qui ne sont jamais sans quelque règle cachée, amènent des coups
intéressants. Les Japonais passent le Yalu et battent avec précision
les Russes en Mandchourie. Leurs marins détruisent élégamment une
flotte européenne. Aussitôt nous discernons un danger qui nous menace.
S'il existe, qui l'a créé? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus
chercher les Russes. Ce ne sont pas les jaunes qui sont venus chercher
les blancs. Nous découvrons, à cette heure, le péril jaune. Il y a
bien des années que les Asiatiques connaissent le péril blanc. Le sac
du Palais d'Été, les massacres de Pékin, les noyades de
Blagovetchensk, le démembrement de la Chine, n'était-ce point là des
sujets d'inquiétude pour les Chinois? Et les Japonais se sentaient-ils
en sûreté sous les canons de Port-Arthur? Nous avons créé le péril
blanc. Le péril blanc a créé le péril jaune. Ce sont de ces
enchaînements qui donnent à la vieille Nécessité qui mène le monde une
apparence de Justice divine et l'on admire la surprenante conduite de
cette reine aveugle des hommes et des dieux, quand on voit le Japon,
si cruel naguère aux Chinois et aux Coréens, le Japon, complice impayé
des crimes des Européens en Chine, devenir le vengeur de la China et
l'espoir de la race jaune.
»Il ne paraît pas toutefois, à première vue, que le péril jaune, dont
les économistes européens s'épouvantent, soit comparable au péril
blanc suspendu sur l'Asie. Les Chinois n'envoient pas à Paris, à
Berlin, à Saint-Pétersbourg, des missionnaires pour enseigner aux
chrétiens le foung-choui et jeter le désordre dans les affaires
européennes. Un corps expéditionnaire chinois n'est pas descendu dans
la baie de Quiberon pour exiger du gouvernement de la République
l'_extra-territorialité_, c'est-à-dire le droit de juger par un
tribunal de mandarins les causes pendantes entre Chinois et Européens.
L'amiral Togo n'est pas venu avec douze cuirassés bombarder la rade de
Brest, en vue de favoriser le commerce japonais en France. La fleur du
nationalisme français, l'élite de nos Trublions, n'a pas assiégé dans
leurs hôtels des avenues Hoche et Marceau, les légations de la Chine
et du Japon, et le maréchal Oyama n'a pas amené en conséquence les
armées combinées de l'Extrême-Orient sur le boulevard de la Madeleine,
pour exiger le châtiment des Trublions xénophobes. Il n'a pas incendié
Versailles au nom d'une civilisation supérieure. Les armées des
grandes puissances asiatiques n'ont pas emporté à Tokio et à Pékin les
tableaux du Louvre et la vaisselle de l'Elysée.
»Non! Monsieur Edmond Théry lui-même convient que les jaunes ne sont
pas assez civilisés pour imiter les blancs avec cette fidélité. Et il
ne prévoit pas qu'ils s'élèvent jamais à une si haute culture morale.
Comment auraient-ils nos vertus? Ils ne sont pas chrétiens. Mais les
hommes compétents estiment que le péril jaune, pour être économique,
n'en est pas moins effroyable. Le Japon et la Chine organisée par le
Japon menacent de nous faire sur tous les marchés du monde une
concurrence affreuse, monstrueuse, énorme et difforme, dont la seule
pensée fait dresser sur leur tête les cheveux des économistes. C'est
pourquoi les Japonais et les Chinois doivent être exterminés. Il n'y a
pas de doute. Mais il faut aussi déclarer la guerre aux États-Unis
pour empêcher leurs métallurgistes de vendre le fer et l'acier à plus
bas prix que nos fabricants moins bien outillés.
»Disons donc une fois la vérité. Cessons un moment de nous flatter. La
vieille Europe et la nouvelle Europe (c'est le vrai nom de l'Amérique)
ont institué la guerre économique. Chaque nation est en lutte
industrielle avec les autres nations. Partout la production s'arme
furieusement contre la production. Nous avons mauvaise grâce à nous
plaindre de voir sur le marché désordonné du monde tomber de nouveaux
produits concurrents et perturbateurs. Que sert de gémir? Nous ne
connaissons que la raison du plus fort. Si Tokio est le plus faible,
il aura tort et nous le lui ferons sentir; s'il est le plus fort il
aura raison, et nous n'aurons point de reproche à lui faire. Est-il au
monde un peuple qui ait le droit de parler au nom de la justice?
»Nous avons enseigné aux Japonais le régime capitaliste et la guerre.
Ils nous effraient parce qu'ils deviennent semblables à nous. Et
vraiment c'est assez horrible. Ils se défendent contre les Européens
avec des armes européennes. Leurs généraux, leurs officiers de marine,
qui ont étudié en Angleterre, en Allemagne, en France, font honneur à
leurs maîtres. Plusieurs ont suivi les cours de nos Écoles spéciales.
Les grands-ducs, qui craignaient qu'il ne sortit rien de bon de nos
institutions militaires, trop démocratiques à leur gré, doivent être
rassurés.
»Je ne sais quelle sera l'issue de la guerre. L'Empire russe oppose à
l'énergie méthodique des Japonais ses forces indéterminées, que
comprime l'imbécillité farouche de son gouvernement, que détourne
l'improbité d'une administration dévastatrice, que perd l'ineptie du
commandement militaire. Il a montré l'énormité de son impuissance et
la profondeur de sa désorganisation. Toutefois ses réservoirs
d'argent, qu'alimentent ses riches créanciers, sont presque
inépuisables. Son ennemi, au contraire, n'a de ressources que dans des
emprunts difficiles, onéreux, dont ses victoires mêmes le priveront
peut-être. Car les Anglais et les Américains entendent l'aider à
affaiblir la Russie et non pas à devenir puissant et redoutable. On ne
peut guère prévoir la victoire définitive d'un combattant sur l'autre.
Mais si le Japon rend les jaunes respectables aux blancs, il aura
grandement servi la cause de l'humanité et préparé à son insu, et sans
doute contre son désir, l'organisation pacifique du monde.
--Que voulez-vous dire? demanda M. Goubin en levant le nez de dessus
son assiette pleine d'un _fritto_ délicieux.
--On craint, poursuivit Nicole Langelier, que le Japon grandi n'élève
la Chine; qu'il ne lui apprenne à se défendre et à exploiter ses
richesses. On craint qu'il ne fasse une Chine forte. Il faudrait non
le craindre, mais le souhaiter dans l'intérêt universel. Les peuples
forts concourent à l'harmonie et à la richesse du monde. Les peuples
faibles, comme la Chine et la Turquie, sont une cause perpétuelle de
troubles et de dangers. Mais nous nous pressons trop de craindre ou
d'espérer. Si le Japon victorieux entreprend d'organiser le vieil
empire jaune, il n'y réussira pas de si tôt. Il faudra du temps pour
apprendre à la Chine qu'il y a une Chine. Car elle ne le sait pas, et
tant qu'elle ne le saura pas, il n'y aura pas de Chine. Un peuple
n'existe que par le sentiment qu'il a de son existence. Il y a trois
cent cinquante millions de Chinois; mais ils ne le savent pas. Tant
qu'ils ne se seront pas comptés ils ne compteront pas. Ils
n'existeront pas, même par le nombre. «Numérotez-vous!» C'est le
premier ordre que donne le sergent instructeur à ses hommes. Et il
leur enseigne en même temps le principe des sociétés. Mais il faut
beaucoup de temps à trois cent cinquante millions d'hommes pour se
numéroter. Toutefois Ular, qui est un Européen extraordinaire,
puisqu'il croit qu'il faut être humain et juste à l'égard des Chinois,
nous annonce qu'un grand mouvement national s'accomplit dans toutes
les provinces de l'immense empire.
--Alors même, dit Joséphin Leclerc, alors même que le Japon victorieux
donnerait aux Mongols, aux Chinois, aux Thibétains conscience
d'eux-mêmes et les rendrait respectables aux blancs, en quoi la paix
du monde en serait-elle mieux assurée, et la folie conquérante des
nations plus contenue? Ne leur resterait-il pas à exterminer
l'humanité nègre? Quel peuple noir rendra les noirs respectables aux
blancs et aux jaunes?
Mais Nicole Langelier:
--Qui peut marquer les limites où s'arrêtera une des grandes races
humaines? Les noirs ne s'éteignent pas comme les rouges au contact des
Européens. Quel prophète peut annoncer aux deux cents millions de
noirs africains que leur postérité ne régnera jamais dans la richesse
et la paix sur les lacs et les grands fleuves? Les hommes blancs ont
traversé les âges des cavernes et des cités lacustres. Ils étaient
alors sauvages et nus. Ils faisaient sécher au soleil des poteries
grossières. Leurs chefs formaient des choeurs de danses barbares. Ils
n'avaient de sciences que celle de leurs sorciers. Depuis lors, ils
ont bâti le Parthénon, conçu la géométrie, soumis aux lois de
l'harmonie l'expression de leur pensée et les mouvements de leurs
corps.
»Pouvez-vous dire aux nègres de l'Afrique: toujours vous vous
massacrerez de tribu à tribu et vous vous infligerez les uns aux
autres des supplices atroces et saugrenus; toujours le roi Gléglé,
dans une pensée religieuse, fera jeter du haut de sa case des
prisonniers ficelés dans un panier; toujours vous dévorerez avec
délices les chairs arrachées aux cadavres décomposés de vos vieux
parents; toujours les explorateurs vous tireront des coups de fusil et
vous enfumeront dans vos huttes; toujours le fier soldat chrétien
amusera son courage à couper vos femmes par morceaux; toujours le
marin jovial venu des mers brumeuses crèvera d'un coup de pied le
ventre à vos petits enfants pour se dégourdir les jambes. Pouvez-vous
annoncer sûrement au tiers de l'humanité une constante ignominie?
»Je ne sais pas si, un jour, comme le prévoyait en 1840 Mrs. Beecher
Stowe, la vie s'éveillera en Afrique avec une splendeur et une
magnificence inconnues aux froides races de l'Occident et si l'art s'y
épanouira en des formes éclatantes et nouvelles. Les noirs ont un vif
sentiment de la musique. Il se peut qu'il naisse un délicieux art
nègre de la danse et du chant. En attendant, les noirs de l'Amérique
du Sud font dans la civilisation capitaliste des progrès rapides.
Monsieur Jean Finot nous a instruits l'autre jour à leur sujet.
»II y a cinquante ans, ils ne possédaient pas, à eux tous, cent
hectares de terres. Aujourd'hui leurs biens s'élèvent à plus de quatre
milliards de francs. Ils étaient illettrés. Aujourd'hui cinquante sur
cent savent lire et écrire. Il y a des romanciers noirs, des poètes
noirs, des économistes noirs, des philanthropes noirs.
»Les métis, issus du maître et de l'esclave, sont particulièrement
intelligents et vigoureux. Les hommes de couleur, à la fois rusés et
féroces, instinctifs et calculateurs, prendront peu à peu (m'a dit un
des leurs) l'avantage du nombre et domineront un jour la race amollie
des créoles qui exerce si légèrement sur les noirs sa cruauté
fiévreuse. Il est peut-être déjà né, le mulâtre de génie qui fera
payer cher aux enfants des blancs le sang des nègres lynchés par leurs
pères!
Cependant M. Goubin arma ses yeux de son lorgnon puissant.
--Si les Japonais étaient vainqueurs, dit-il, ils nous prendraient
l'Indo-Chine.
--C'est un grand service qu'ils nous rendraient, répliqua Langelier.
Les colonies sont le fléau des peuples.