la _maison du roi_, consistaient en de simples traditions, qui étaient
constatées par enquête, et souvent par la commune renommée. Point de
généalogies, point de généalogistes; les premiers qu'on connaisse se
voient après le règne de François Ier, vers la fin du seizième siècle.
De plus, les preuves n'étaient point exigées à compter d'une époque
précise; elles devaient être d'une certaine ancienneté et à peu près
pareilles, mais non d'une même année et d'un même jour: il suffisait
pour les arrivants, que l'opinion les rangeât sur la même ligne que les
officiers en place. On demandait de cent à cent trente, à cent quarante
ans de noblesse notoire: c'était l'équivalent d'une succession de
quatre à cinq générations; c'était le temps suffisant pour que
l'aspirant ne fût pas exposé à s'entendre réclamé comme cousin, comme
neveu, par quelque malheureux plébéien. C'est cette noblesse séculaire
qui est le fonds des preuves exigées pour des institutions nobiliaires
de nouvelle création, et qui paraît l'avoir toujours été. La possession
séculaire de la noblesse équivaut aux titres, et a souvent suffi pour en
créer.
La noblesse d'armes était alors la seule admise; il fallait qu'elle fût
sans mélange, et il fallait qu'on n'en vît pas le commencement, à
quelque époque qu'on en montrât l'existence: mais c'étaient les
traditions de cour qui le voulaient ainsi, et aucune règle n'était
écrite sur ce sujet; aucun officier spécial n'était chargé de maintenir
la sévérité des traditions, aucun registre public ne tenait note des
preuves produites par les aspirants ou prétendants. Il n'existait point,
il n'a jamais existé en France de matricule de la noblesse.
Tout ce système de preuves concernait l'admission dans la maison du roi;
il était encore plus vague et moins sévère en ce qui regardait
l'admission à la cour. Du règne de François Ier datent le positif et la
précision établis à la cour en cette matière; l'arbitraire en fut banni,
l'incertain fut éclairci: François Ier y régla tout. Il voulut que les
preuves à faire pour être admis à la cour remontassent à l'année 1400;
c'était à cent quinze ans avant le commencement de son règne. Il eut
l'attention de n'exiger cette preuve que dans la ligne masculine:
dispenser les courtisans de lui présenter des femmes nobles, c'était les
inviter à en prendre de riches et de belles; soin digne d'un prince
voluptueux et prodigue.
Les généalogies commencèrent à être en usage; un généalogiste royal fut
institué. La présentation des femmes fut établie; l'admission des hommes
fut marquée par la permission de monter dans les carrosses du roi. Des
titres furent exigés sur chacun des degrés nécessaires pour atteindre à
1400. Il fut ordonné au généalogiste de rejeter les actes qui
indiqueraient un anoblissement par charge de robe ou autre, ou par
titres[55].
[Note 55: Il m'a été impossible de me procurer les ordonnances de
François Ier sur ce sujet; mais j'en présume la date, 1° parceque
les écrivains versés dans la science héraldique, notamment Robinet
(Bibliothèque de l'homme d'État), trouvent _vers la fin du
seizième siècle_ les premières généalogies connues; or François
Ier est mort au milieu du seizième siècle; 2° parceque dans les
règnes subséquents, particulièrement sous celui de Charles IX, on
voit des instructions de Catherine de Médicis sur les honneurs de
cour établis de son temps; il régna peu d'années après François
Ier, son père. 3° On trouve ces règles rappelées dans une
ordonnance de Louis XV, du 17 avril 1760, fondée _sur l'exemple de
ses prédécesseurs_.]
Alors finirent pour jamais les aimables familiarités que les reines et
princesses se permettaient souvent, dans la vie privée, avec des femmes
de notables bourgeois, avant que le règne des jeunes femmes et filles
de qualité fût établi à la cour. «Nos moeurs sont bien changées depuis
deux cents ans» disait en 1670 Argonne, sous le nom de Philippe de
Marville. Il rappelle que nos rois allaient manger à la ville et à la
campagne, avec leurs sujets; il cite Louis XI qui, en 1462, alla dîner
chez M{e} Guillaume de Corbie, conseiller au parlement; en 1477, à
Ablon-sur-Seine, chez son ami un élu de Paris; une autre année chez
Denis Hesselin, autre élu de Paris, son compère. Argonne raconte ensuite
«que le jeudi 7 septembre 1467, la reine, accompagnée de madame de
Bourbon et mademoiselle Bonne de Savoie, soeur de la reine et sa
compagnie, soupèrent dans l'hôtel de M{e} Jean Dausset, premier
président au parlement, et que de beaux bains étaient préparés (le bain
en ce temps-là faisait partie des fêtes); que la reine se sentant mal
disposée ne se baigna point; mais que madame de Bourbon et mademoiselle
de Savoie se baignèrent dans l'un des bains, et madame de Montglat avec
_Perrette de Châlons_ dans l'autre.» Perrette de Châlons était une belle
bourgeoise qui se trouvait à toutes les fêtes, et qu'on retrouve dans un
autre récit d'Argonne, relatif à un dîner donné au roi par Armenonville,
trésorier des finances; dîner où se trouvait avec mademoiselle
d'Armenonville, la duchesse de Longueil, «_et pour bourgeoises_, dit le
narrateur, Estiennette de Paris, Perrette de Châlons et Jeanne
Baillette, ce qui nous apprend que les bourgeoises de ce temps-là
faisoient comparaison avec les plus grandes dames... Les reines de ces
temps-là, aussi bien que les rois, se familiarisoient fort aisément.»
Henri IV a repris de ces habitudes anciennes; mais, dit Argonne, il a
fermé la porte aux familiarités des vieux siècles[56].
[Note 56: Mélanges d'histoire et de littérature de Vigneul
Marville, tom. III, page 334 et suiv.]
Après avoir marqué des distances entre la royauté et la cour, entre la
cour et la ville, entre la noblesse de cour et la noblesse inférieure,
il fallait en marquer entre les courtisans eux-mêmes. L'égalité eût été
une déchéance pour quelques grands de première ligne. D'ailleurs les
gradations sont utiles au pouvoir; elles excitent dans les inférieurs
l'ambition de s'élever; elles font jouer sur le grand nombre la crainte
de l'oubli et l'espérance de l'avancement; elles entretiennent dans
toutes les âmes l'émulation de plaire qui va toujours au-delà de la
soumission: au lieu que l'égalité, qui blesse les plus grands, suffit à
la vanité de tous les autres, et laisse en repos et leur ambition et le
désir de se faire remarquer par leurs empressements.
La gradation des rangs se trouvait établie dans l'État par la féodalité.
François Ier la perfectionna à sa manière; il multiplia les degrés et
les rapprocha: son instinct lui faisait sentir combien la multiplicité
et le rapprochement des degrés étaient propres à entretenir et échauffer
l'esprit des courtisans.
La féodalité, qu'il ne faut pas confondre, comme nous l'avons dit, avec
le gouvernement féodal, avait établi, sous la première race, des barons
ou seigneurs de différents degrés. Le roi avait fait de plusieurs de ces
barons des ducs et des comtes pour gouverner les provinces. Ceux de ces
ducs ou comtes qui gouvernaient des provinces frontières de l'étranger,
étaient chargés de faire respecter les limites, bornes ou _marques_, qui
les séparaient du territoire limitrophe: en conséquence ils joignaient à
leur qualité le titre de _marquis_, ou gardes des _marques_ établies sur
les frontières. Il y eut aussi des marquis qui n'étaient ni ducs ni
comtes, mais leurs subordonnés.
Sous la deuxième race, les ducs et comtes s'érigèrent en souverains; ce
fut alors que la féodalité devint le _gouvernement féodal_. Sous ce
régime nouveau, le titre et la fonction de _marquis_ disparurent. Les
ducs, les comtes, s'étant faits souverains, leurs États étaient
frontières les uns des autres: il n'y avait plus lieu à la conservation
des frontières du royaume du côté de l'étranger, puisqu'ils étaient
eux-mêmes étrangers à l'égard du territoire qui restait au roi de
France. Aussi durant tout le gouvernement féodal, à compter de
Charles-le-Simple, on ne voit pas de marquis en France; ce titre n'y fut
porté par personne pendant plus de cinq siècles.
Sous la troisième race, les grands fiefs furent successivement réunis à
la couronne; mais les titres de duc et de comte, sous lesquels ils
avaient été possédés, furent conservés: leur souveraineté fut convertie
en _duché-pairie_. Ainsi quand François Ier monta sur le trône, la
France reconnaissait des ducs et pairs, des comtes et pairs; elle
reconnaissait aussi des ducs, des comtes, quelques princes et des barons
que lui avait transmis le gouvernement féodal, avec des duchés, des
comtés, des principautés et des baronnies: il n'y avait été ajouté que
le duché de Longueville, créé par Louis XII, et deux marquisats, celui
de Trans, créé aussi par Louis XII, et celui de Nesle, créé
postérieurement.
François Ier créa durant son règne six duchés: le duché-pairie du
Vendômois, le 14 mars 1514; le duché de Guise, au mois de janvier 1527;
celui d'Étampes, pour la Pisseleu, sa maîtresse, en 1536; le
duché-pairie de Nevers, en janvier 1538, et dans la même année le
duché-pairie de Montpensier; celui d'Aumale, en 1547. Cette année est
celle de la mort de François Ier. Ce fut cinq ans après, en 1552, que la
baronnie de Montmorenci fut érigée en duché-pairie. L'exemple de
François Ier a été suivi par ses successeurs. Le cardinal Mazarin se
faisait un jeu, durant la minorité de Louis XIV, de multiplier les ducs;
les mémoires de La Farre rapportent qu'il disait: J'en ferai tant qu'il
sera ridicule de l'être et de ne l'être pas. Louis XIV lui-même, vers
1664, fit quatorze ducs et pairs, et quelques années après, quatre
autres encore.
Nous voyons déjà, sous le règne de François Ier, deux dignités de grade
différent sous le titre de duc: le duc et pair, et le duc possédant un
duché sans la pairie; ajoutons en un troisième, c'est celui des ducs à
brevet, c'est-à-dire des ducs sans duchés. L'expédient des brevets fut
porté loin sous ce règne; il s'étendit à toutes les qualités: on fit des
comtes à brevet, des princes à brevet, des barons à brevet, des
chevaliers, des écuyers à brevet. Cet abus entra en France avec les
marquis d'Italie dont nous parlerons dans un moment.
Les comtes venaient après les ducs entre les dignités féodales[57].
[Note 57: La Roque, des Dignités féodales et politiques, chap. 83,
page 297.]
Après les comtes venaient les princes. «Les dignités de prince de
Chabanais, de Marillac, de Talmon, et autres, dit La Roque, sont
mouvantes, de comtés; aussi l'on tient que ces principautés, entre les
dignités féodales, étaient inférieures aux comtés[58].»
[Note 58: La Roque, des Dignités féodales et politiques, chap, 83,
page 297. Cet ordre a été interrompu sous Henri IV, par l'érection
du comté d'Épinai en principauté.]
Les brevets ont multiplié les comtes et les princes, comme ils ont
multiplié les ducs.
Il faut remarquer que la gradation féodale établie par la mouvance des
principautés à l'égard des comtés, fut intervertie par le système qui
marqua les rangs entre les dignités de prince et de comte à brevet. Les
princes à brevet furent créés non par analogie avec les princes à fiefs,
mais par analogie avec des princes de famille souveraine; de sorte que
le titre de prince fut donné comme supérieur non seulement à celui de
comte, mais même à celui de duc et de duc et pair, quoique aucune
réalité n'accompagnât cet avantage de rang.
Ces brevets de prince se sont donnés à des princes nés de maisons
souveraines, comme les princes lorrains, comme ceux de Luxembourg et de
Foix; ou à des grands «qui ont toujours _côtoyé la souveraineté par
mariage et alliances de filles de rois_, tels que ceux de la maison de
Rohan; ou à d'autres personnages de noms illustres _dont les femmes
pouvaient porter hermine mouchetée_, comme celles de La Trimouille, de
Laval, de Rieux, de Bretagne; ou à enfin d'autres qui se sont mis en ce
rang, par de grands états, rangs et faveurs qu'ils ont reçus des
rois[59].»
[Note 59: Voir le Cérémonial manuscrit de Théodose et Denis
Godefroy, tome III, page 191. Ce manuscrit est à la Bibliothèque
de l'Institut.]
C'est ici le lieu de parler des marquis. J'ai dit qu'il n'en existait
que deux avant le règne de François Ier, le marquis de Trans et le
marquis de Nesle. Catherine de Médicis vint en France en 1533, et fut
mariée à Henri, fils puîné du roi, qui depuis fut Henri II. Alors
arrivèrent à sa suite des marquis d'Italie; ils furent accueillis et
favorisés du roi comme tout ce qui appartenait à Catherine, sa bru
bien-aimée[60]. Catherine, devenue reine, ensuite régente, les combla
de faveurs: plusieurs se fixèrent en France; ils prirent à la cour le
rang qu'ils avaient en Italie, après les ducs, avant les comtes.
[Note 60: Brantôme.]
L'introduction des marquis et leur distinction à la cour blessa des
droits bien établis, et mit en mouvement tous les amours-propres. Les
comtes qui avaient dans leur mouvance des princes, ces princes, les
barons, se voyaient tous reculés d'un rang; les comtes à pairie voyaient
entre les ducs et pairs et eux, un rang intermédiaire, au moins dans
l'opinion: cette intolérable innovation fit que chacun à la cour voulut
monter d'un degré, et beaucoup les franchir tous de plein saut. On
demanda en foule l'érection des marquisats en duchés, des comtés en
marquisats, des baronnies en comtés; on sollicitait pour de simples
seigneuries l'érection en marquisats et en duchés. L'importunité devint
si grande, que peu après le règne de François Ier, Charles IX, son
petit-fils, fut obligé de la modérer et d'en prévenir les conséquences.
Pour cet effet un édit, de juillet 1566, ordonna que les terres érigées
sous un nouveau titre, seraient réversibles à la couronne, au défaut
d'héritiers mâles. Les premiers états de Blois demandèrent, sous Henri
III, la confirmation de l'édit de Charles IX, et en 1579 ce prince le
confirma par l'article 279 de la loi donnée sur les cahiers des états.
Sous le règne du même Henri III, un arrêt du conseil privé, du 15 mars
1578, et une déclaration du 17 août 1579[61], défendent de faire aucune
érection de seigneuries en nouvelles dignités, que les impétrants ne
soient de qualité requise, et que l'érection ne soit conforme aux
coutumes.
[Note 61: Ces arrêts sont cités par La Roque, Traité de la
noblesse.]
La châtellenie, suivant l'arrêt du 15 mars 1579, devait avoir
d'ancienneté, haute, moyenne et basse justice, marché, foire, église,
etc., et être tenue à un seul hommage du roi;
La baronnie devait être composée de trois châtellenies;
Le comté, de deux baronnies et trois châtellenies, ou d'une baronnie et
six châtellenies;
Le marquisat, de trois baronnies et trois châtellenies, ou deux
baronnies et six châtellenies.
Ces règlements, s'ils furent exécutés, tombèrent bientôt en désuétude.
Mais ce qui fit des titres de marquis une calamité nationale, ce fut
qu'une multitude d'aventuriers italiens, sous prétexte qu'ils n'avaient
pas de terres en France, ayant obtenu des brevets de marquis, une foule
de Français, sans naissance et sans seigneuries, en sollicitèrent, en
achetèrent, en obtinrent. Ces exemples redoublèrent l'empressement et
les facilités pour toutes les dignités à brevet. La contagion des
marquis à brevet remplit la France de princes sans principauté, de ducs
sans duchés, de comtes sans comté, de chevaliers sans la moindre
impression de chevalerie, et d'écuyers sans rapport avec aucun
chevalier.
Ces brevets s'accordaient d'autant plus facilement qu'ils étaient sans
autre conséquence que de charger la société du poids de vanités
ridicules, et d'en infecter la jeunesse. Point d'exemption d'impôt,
point d'honneurs particuliers, point d'entrée à la cour, point d'accès
dans les corps privilégiés qui exigeaient des preuves; pas même le droit
de se produire devant les tribunaux: jamais un marquis à brevet, un
comte, un chevalier à brevet n'eût osé prendre son titre à l'audience
d'un parlement. Il fallait des titres autorisés par quelque loi, ou qui
en eussent la forme, pour faire passer de l'état de simple citoyen à
celui de noble, et de noble à celui de noble qualifié. Un brevet n'avait
pas plus d'autorité qu'une lettre close, et ne suffisait pas pour
conférer une dignité légale.
Les brevets sans conséquence amenèrent un dernier abus qui comblait la
mesure, ce furent les qualifications sans brevet; et comme les brevets
de marquis étaient les premiers et les plus nombreux, et que l'exemple
des aventuriers italiens enhardissait les aventuriers français, le titre
de marquis fut celui que l'usurpation multiplia davantage. Les basses
vanités faisaient ce raisonnement: Puisque de simples brevets ne
confèrent pas de titre légal, qu'est-il besoin de tels brevets pour
porter ces titres? quelle raison a-t-on de se refuser ces titres sans
avoir de brevet?
Pour confirmer ce qui vient d'être dit sur la nouveauté des marquis en
France, nous citerons l'autorité de deux livres consacrés à l'histoire
nobiliaire de France, La Roque et Moréri. Voici ce que dit La Roque dans
son Traité de la noblesse, publié en 1678[62]: «Le titre de marquis est
commun en Italie... Ce même titre est aussi ancien en Allemagne; _mais
il est moderne_ en France;» et il cite l'érection de la baronnie de
Trans, en Provence, comme la plus ancienne qu'il connaisse. J'ai déjà
dit qu'elle avait été créée par Louis XII: la position de Trans, à
l'extrémité de la Provence, avait aisément persuadé à Louis XII que
cette seigneurie avait été marquisat sous la première race. Moréri
s'exprime ainsi à l'article d'Antoine Villeneuve, _marquis de Trans_:
«La baronnie de Trans est érigée en marquisat en 1605; _c'est la
première terre en France décorée de ce titre avec enregistrement au
parlement_[63].» Avant de rencontrer ces autorités, j'avais observé que
notre histoire, depuis la naissance du gouvernement féodal jusqu'à
François Ier, ne présentait pas un seul nom propre accompagné du titre
de marquis; et cette observation paraît être concluante. J'avais
remarqué aussi que la pairie a été attachée à plusieurs comtés, tels que
ceux de Mortain, d'Eu, d'Évreux, et qu'on ne peut citer de
marquisat-pairie; qu'on n'a point vu de marquis entre les
grands-officiers de la couronne; que les princes du sang et de la
famille royale ont souvent porté le titre de comte, et jamais celui de
marquis. Je ne m'en suis pas tenu là; j'ai extrait de la liste des
chevaliers des ordres du roi (de Saint-Michel et du Saint-Esprit) le nom
de tous les marquis à qui ils ont été conférés depuis la création de
l'ordre du Saint-Esprit, par Henri III, en 1578, jusqu'en 1680,
c'est-à-dire pendant cent ans: il s'en est trouvé soixante-cinq;
c'étaient sans doute des plus illustres. J'ai cherché ensuite dans le
dictionnaire de Moréri la généalogie de tous ces noms, et je n'en ai pas
trouvé un seul auquel le titre de marquis fût attaché avant la fin du
règne de François Ier, et dont la terre, soit comté, baronnie ou simple
seigneurie, ait été qualifiée de marquisat avant la même époque.
[Note 62: Chapitre 83, page 297.]
[Note 63: Tome X, pages 314 et 632.]
En ce qui regarde la déconsidération du titre de marquis, on connaît la
lettre de la marquise de Sévigné à son cousin, le comte de
Bussy-Rabutin, qui l'avait priée de ne plus l'appeler _comte_, et lui
disait qu'il était las de l'être. Elle l'assure qu'elle n'a encore vu
personne qui se crût déshonoré de ce titre; mais elle avoue qu'il n'en
est pas de même du titre de marquis. «Le titre de comte, dit-elle, n'a
point été profané comme celui de marquis; quand un homme veut usurper un
titre, ce n'est point celui de comte, c'est celui de marquis, qui est
tellement gâté, qu'en vérité je pardonne à ceux qui l'ont abandonné;
mais pour comte, etc.» Profané, usurpé, gâté, abandonné, voilà le
témoignage que rend madame de Sévigné du titre de marquis; elle écrivait
en 1675.
C'était dans le même temps que Molière égayait Louis XIV et Paris aux
dépens des marquis: les rires qu'il excitait prouvent qu'il exprimait le
sentiment général; car on ne fait pas rire le public malgré lui. Le
plaisir que le roi prenait à ses comédies prouve que le roi pensait des
marquis comme le public; l'_Impromptu de Versailles_ ne permet pas d'en
douter. Cette pièce fut composée pour être jouée devant le roi, qui
avait donné quelques jours seulement à l'auteur pour lui faire une pièce
nouvelle. L'auteur met en scène les comédiens de sa troupe, sa femme,
qui en faisait partie, et lui-même; et c'est leur embarras pour se
mettre dans trois jours en état de représenter devant le roi une comédie
nouvelle, qui est le sujet de l'_Impromptu de Versailles_. Dans la
première scène, Molière s'adresse à Lagrange, un de ses camarades, et
lui dit: Vous, prenez bien garde à bien représenter avec moi votre rôle
de _marquis_. Madame Molière, sa femme, qui avait ses raisons pour
prendre le parti de ce qu'elle croyait être des hommes de qualité,
l'interrompt en s'écriant: «Toujours des marquis!--Oui, répond-il,
toujours des marquis. Que diable voulez-vous qu'on prenne pour un
caractère agréable de théâtre? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de
la comédie; et comme dans toutes les comédies anciennes on voit toujours
un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même dans toutes nos
pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui
divertisse la compagnie.»
Cela fut dit devant le roi et la cour.
La satisfaction que le roi témoigna à la représentation de l'_Impromptu_
prouve que Molière, non seulement exprimait l'opinion du prince et même
de sa cour, mais exprimait aussi celle du public; car Louis XIV était
trop ami des bienséances pour rire publiquement de personnages qui
n'auraient fait rire que lui. Pourquoi le public en riait-il? pourquoi
le roi en riait-il avec le public? Les motifs du roi étaient dans la
chose même. Les marquis étaient modernes, et la nouveauté est un
ridicule en fait de noblesse; ils étaient la création des Italiens et
des Italiennes qui ont gouverné la France depuis Catherine de Médicis,
bru de François Ier, jusqu'au cardinal Mazarin; et Louis XIV avait du
dégoût pour tout ce qui venait de cette source. Le petit nombre de
seigneurs qui avait préféré un titre étranger à des titres inhérents,
comme ceux de comte et de baron, à l'antique monarchie, soit pour faire
leur cour aux Italiennes ou aux Italiens par qui la France était
gouvernée, soit pour gagner un rang sur leurs pairs, devaient lui
paraître, ainsi qu'à la noblesse de la cour, fort ridicules, surtout
depuis qu'ils s'étaient trouvés mêlés avec les parvenus et les
aventuriers qui s'étaient fait revêtir ou s'étaient revêtus du même
titre qu'eux.
Les motifs communs au monarque, à la cour et au public, étaient ce
mélange d'hommes de toute condition, qui, sous le titre de marquis,
inondaient la société, fatiguaient les gens sensés de leurs prétentions,
infectaient la jeunesse de leurs moeurs, de leurs manières, de leur
langage, tournaient la tête aux femmes, en un mot, ajoutaient leur
maligne influence aux causes déjà trop actives de la corruption
générale[64].
[Note 64: Voyez ci-après une note en réponse à une opinion de M.
Aimé Martin concernant les motifs de Molière et de Louis XIV à
l'égard des marquis. C'est des marquis que date en France la
vermine des petits-maîtres. «On n'a rien vu de semblable en
France, dit Vigneul-Marville, t. I, p. 314, que depuis François
Ier. Henri III donna beaucoup de crédit aux petits-maîtres, et ce
sont eux que l'on appelait les mignons de cette cour, qui était
très corrompue.»]
PREMIÈRE NOTE,
qui se rapporte à la page 98.
LISTE DES MARQUIS QUI FURENT CRÉÉS CHEVALIERS DU SAINT-ESPRIT PENDANT
CENT ANNÉES, À COMPTER DE LA CRÉATION DE L'ORDRE.
LE 31 DÉCEMBRE 1578.
Honorat de Savoie, maréchal et amiral de France, _marquis de Villars_.
Son père, René de Savoie, était _comte de Villars_.
Jacques, sire d'Humières et de Mouchi, _marquis d'Ancre_. Le _marquisat
d'Ancre_ fut créé pour son fils Charles.
Christophe-Juvénal des Ursins, gouverneur de Paris, _marquis de
Trainel_. Fils du _baron de Trainel_. Trainel n'avait été qualifié que
de baronnie dans les titres de tous ses ancêtres.
LE 31 DÉCEMBRE 1583.
Jean de Vivonne, sénéchal de Saintonge, _marquis de Pisani_, hérita la
_seigneurie de Pisani_ de son père Arthus de Vivonne, qui l'avait reçue
en don de Hélie de Torette, _seigneur de Pisani_.
LE 31 DÉCEMBRE 1585.
François Chabot, _marquis de Mirebeau_. Tenait ce bien de sa mère, qui
se qualifiait _dame de Mirebeau_, et non marquise.
Gilles de Souvré, maréchal de France, _marquis de Courtenveaux_. Son
père, Antoine, prenait le titre de _seigneur de Courtenveaux_.