François Ier quadrupla près de la reine le nombre des femmes que le

service d'Anne de Bretagne avait réunies près d'elle: il en remplit les

maisons des princesses; il augmenta le nombre des officiers qui en

faisaient partie; il étendit à leurs offices les priviléges réservés à

ceux de sa maison proprement dite[44]. Les maisons des princesses

devinrent la société intime du roi; et l'esprit qui le gouvernait

n'émanait pas moins de ces maisons que de celle de la reine.

[Note 44: Septembre 1522. Déclaration de François Ier, que les

officiers domestiques de madame sa mère jouissent de semblables

priviléges que les siens.--Mêmes priviléges octroyés à ceux de la

reine de Navarre, sa soeur, 1525 et 5 décembre 1541.--Mars 1542.

Déclaration que les officiers domestiques et commensaux soient

exempts de toutes contributions, emprunts, impositions.--1543.

Même déclaration en faveur des officiers de la reine.]

Les femmes ajoutées au service d'honneur de la reine et des princesses

de la maison royale donnèrent un immense accroissement à la cour; elles

y portèrent un intérêt nouveau, qui se compliqua avec l'intérêt ancien;

elles donnèrent aux courtisans un autre mouvement, une autre direction;

elles exaltèrent, concentrèrent l'esprit de courtisan: ce fut un élément

nouveau qui fit travailler et fermenter tous les autres. Le roi devint

le noble sujet des dames; et dès lors il fallut que la cour, comme le

roi lui-même, prît un autre aspect et un autre caractère. Nous

reviendrons, et longuement peut-être, sur cet aperçu.

L'établissement des femmes à la cour rappelle ici un grand officier que

nous avons indiqué dans la nomenclature de ceux qui ont composé la

maison de François Ier; c'est le grand-aumônier du roi, Antoine Sanguin;

il était oncle de la duchesse d'Étampes, sa maîtresse. Le roi le fit

_grand-aumônier de France_[45], au lieu de grand-aumônier du roi; il le

fit cardinal de Meudon, et sembla vouloir couvrir de l'autorité d'un

prince de l'église, l'incontinence et l'adultère, seuls principes

auxquels le prélat devait son élévation aux dignités.

[Note 45: «Le grand-aumônier, dit Dumont (Cérémonial diplomatique,

t. I, p. 436), n'a pris le titre de _grand-aumônier de France_ que

sous François Ier, en vertu des lettres du 7 août 1543. Auparavant

il n'avait d'autre titre que celui d'_aumônier du roi_.»

Dumont est inexact sur ce dernier point. Geoffroy de Pompadour a

été qualifié, en 1486, de _grand-aumônier du roi_, et non

simplement d'_aumônier du roi_. Ainsi le changement opéré par

François Ier a consisté à qualifier de _grand-aumônier de France_

le même ecclésiastique qui n'avait que le titre de _grand-aumônier

de la maison_. Voici ce que dit sur ce sujet Anselme, dans

l'Histoire générale de la maison de France (tome VIII, page 223):

«Geoffroy de Pompadour est le premier qui a été qualifié _grand

aumônier du roi_, en 1486, sous le règne de Charles VIII. Ses

successeurs en cette charge ont continué à prendre la même

qualité, jusqu'à Antoine Sanguin, dit le cardinal de Meudon, qui

en fut pourvu par le roi François Ier, en 1543, sous le titre de

_grand aumônier de France_: ce qui a été suivi par tous ceux qui

en ont été revêtus après lui.»

Il est certain, au reste, que, sous le titre de grand-aumônier de

France, on n'a jamais vu ni pu voir un grand officier de la

couronne. La scandaleuse affaire du cardinal de Rohan,

_grand-aumônier de France_, au sujet d'un collier de la reine

Marie-Antoinette, donna lieu à examiner (en 1787) si, en qualité

de _grand-aumônier_, le cardinal de Rohan avait le droit d'être

jugé, comme les grands officiers de la _couronne_, au parlement,

chambres et _pairs assemblés_. Il fut jugé comme grand officier de

la maison seulement, dans les chambres assemblées. (Voyez l'État

de la France. 1736, tome I, page 63.)]

CINQUIÈME DÉVELOPPEMENT.

CHANGEMENTS DANS L'ORGANISATION DE LA MAISON.

Nous venons de voir, 1° les éliminations d'anciens offices faites par

François Ier; 2° les anciens offices qui entrèrent dans la composition

de sa maison; 3° les nouveaux offices qu'il y ajouta; 4° les nouvelles

maisons qu'il annexa à la sienne, et les nouveaux éléments qu'il fit

entrer dans la composition de ces maisons. Voyons maintenant quelques

détails d'organisation.

Nous avons indiqué un changement qui mérite d'être observé avec

attention, parcequ'il eut de grandes conséquences; le voici. D'abord

sous le règne de François Ier s'établirent des différences de

considération très marquées entre les services dont les grands s'étaient

jusque là également honorés; ces services étaient tous indépendants les

uns des autres; les seconds dans chaque service étant suppléants des

premiers, et non leur subordonnés. Mais sous François Ier des

infériorités d'extraction s'adaptèrent aux infériorités de places; alors

les services se distinguèrent en supérieurs et en inférieurs, et bientôt

en chefs et en subordonnés. En second lieu, entre les services jusque là

attribués aux gentilshommes exclusivement, une partie fut déclarée

incompatible avec la noblesse et délaissée à la roture, ce qui marqua

dans la maison du roi une distinction entre le service d'honneur et le

service ordinaire.

Louis XII avait laissé en mourant une maison peu nombreuse, mais

honorablement composée. Le premier état qui fut formé des officiers de

François Ier lui-même, présente des noms aussi illustres pour les

moindres offices que pour les plus grands. Du Tillet nous apprend que

«le comte de La Rochefoucauld estoit simple panetier; son frère, sieur

de Barbesieux, les sieurs de Gyé, Clermont de Dauphiné, de La Palice, de

Pyennes, et le vicomte de Lavedan, eschansons; les sieurs de

Clermont-Lodève et de Montpezat, vallets tranchans; les sieurs de

Bazillac, de Panjalz et de Granzay, mareschaux-des-logis, et autres,

d'ancienne et riche noblesse, se tenoient advancez et honorez de servir

à petits gages.» Peut-être tous les officiers n'étaient pas des

seigneurs aussi considérables. De tout temps, dit encore Du Tillet, il

s'est trouvé parmi ces officiers de grand nom et de grande fortune,

quelque _gentilhomme peu riche_, placé par la bienveillance du prince,

soit pour récompense de quelque service, soit à l'occasion de quelque

circonstance heureuse, soit à la suite d'une éducation commune dont le

souvenir était resté agréable au prince. _Mais ces faveurs ne rebutoient

les riches et de plus grande étoffe_, parcequ'elles étaient rares et

bien placées; elles prouvaient qu'un gentilhomme, aidé de considération

personnelle, n'était point au-dessous d'un office de la cour, comme la

composition générale prouvait qu'aucun seigneur ne se croyait

au-dessus, _et qu'il n'y a aucun petit lieu au service des rois et

roynes_.

Sous François Ier ce système changea. Du Tillet, qui écrivait du temps

de Charles IX, et usait de ménagements, en a cependant indiqué les

causes. Les profusions de François Ier attiraient les hommes _avides de

mauvais gain_, au lieu de ceux _qui avoient à coeur le devoir et

l'honneur du service_. Les favoris du prince profitèrent de la

multiplicité des offices pour introduire au service de la cour leurs

créatures et leurs propres serviteurs. Bientôt la confusion du grand

nombre et le mélange des personnes inspirèrent aux seigneurs du dégoût

pour des emplois que le prince avait avilis.

Quand les seigneurs ne tinrent plus à honneur égal tout service du roi,

il fallut distribuer les offices suivant la gradation des personnes, et

dès lors ils se classèrent en plus honorables et moins honorables, les

officiers se divisèrent en grands officiers chefs de service, et simples

officiers subordonnés aux premiers; au lieu d'être seulement distingués

en officiers et grands officiers qui, suppléants les uns des autres et

non subordonnés, se tenaient pour égaux en honneurs.

En distinguant ainsi entre les plus honorables et de moins honorables,

on avisa que l'office de _valet de chambre_, jusque là rempli par un

gentilhomme, ne devait pas être compris entre les honorables, ni les

valets de chambre dans les _honneurs_. Cependant le valet de chambre du

roi, homme de confiance particulière, ne descendait alors, non plus

qu'aujourd'hui, à aucun service bas ou répugnant. Par exemple, il ne

faisait pas la barbe; les barbiers du roi étaient des serviteurs à part

_qui estoient couchés dans l'état_ de la maison[46]. (Qu'on me passe ces

détails; je touche ici à un point d'histoire auquel on ne tardera pas à

trouver de l'importance). D'ailleurs le mot de _valet_ n'avait point le

même sens qu'aujourd'hui; le titre de valet ou varlet n'avait été donné

jusque vers le règne de François Ier qu'à de jeunes hommes de condition

noble. Valet vient de varlet, varlet de virlet; virlet est un diminutif

de vir. Long-temps on a dit indifféremment valet ou varlet, valeton ou

varleton. Que varlet soit ou non une altération de virlet, et un

diminutif de _vir_, toujours est-il certain que le mot de _varlet_ ou

_virlet_, dans nos anciens romans, se disait d'un jeune homme, varleton

d'un plus jeune encore; mais tous de condition noble, même des enfants

de prince et de fils de roi. En effet, les jeunes hommes sont, dans

l'intérieur des familles, les serviteurs naturels des vieux. Aussi

voit-on les _virlets_ ou _varlets_ appliqués à divers services de la

maison: le varlet qui avait soin des armes, qui portait l'écu en

campagne, c'était le valet _scutifer_ on l'escuyer; le varlet _dapifer_,

c'était le valet tranchant; le _varlet_, sans autre titre, était à

toutes mains, écuyer en campagne, tranchant dans le château. Du Tillet

dit que le mot de _valet_ signifiait _écuyer_; ces mots ne sont pas

absolument synonymes comme il l'a cru. Le valet n'était pas toujours

écuyer, mais l'écuyer était valet: valet était le terme générique,

écuyer était spécial. Mais Du Tillet dit avec raison: «_Ce titre estoit

honorable et ne convenoit à roturier_[47]. Guy de Lusignan, sire

d'Archiac, se dit vallet en 1292. Par autre titre de juin 1269, Gérard

Chabot, sire de Roix, et Sebranz Chabot, se dient vallets. Par autre de

1246, Guillaume Mangot, sieur de Surgières, se dit vallet; encore sont

nommés _vallets tranchans_ pour escuyers tranchans.» Nous avons vu les

Clermont-Lodève, les Montpezat, _valets tranchants_ dans le premier état

de la maison de François Ier. Les valets de nos cartes à jouer portent

tous des noms illustres du temps de Charles VI.

[Note 46: Du Tillet.]

[Note 47: Recueil des rois de France, page 418.]

Pourquoi donc sous le règne de François Ier le titre de valet de chambre

du roi devint-il insupportable à la noblesse? Le prétexte qu'elle donna

fut que ce titre était avili par sa prostitution aux _valets de la

garde-robe_ ou vestiaire du roi, dont le service se bornait au soin du

linge et des habits du prince et ne les approchait jamais de sa

personne. Le motif véritable était l'intérêt de cette multitude

_effrénée_ de gentilshommes de la chambre que le roi avait créés à son

avènement, et qui avaient besoin de se partager quelques attributions

de l'office de valet de chambre. La faveur que la vanité du roi

accordait aux créatures de sa vanité, le détermina à condescendre à leur

répugnance pour la place de valet de chambre, et cette place fut

éliminée du service d'honneur, ce qui marqua la distinction de ce

service et du service ordinaire, distinction qui était fort ancienne au

fond, mais qui n'avait pas encore pris son nom, et n'avait pas encore

été précisément déterminée.

L'élimination de la place de valet de chambre donna lieu à quelque

embarras et à de nouvelles décisions. La noblesse, déchargée d'une place

que son titre lui faisait regarder comme indigne d'un gentilhomme, ne

voulut pourtant pas qu'on pût en conclure qu'elle avait jugé le service

de la personne du roi indigne de ses empressements. Les officiers du

service d'honneur demandèrent donc la faculté de prendre le service du

valet de chambre quand ils le jugeraient à propos; les gentilshommes de

la chambre obtinrent la faveur de passer la chemise au roi quand ils

seraient présents à son habillement. Cette préférence était une

véritable dégradation de la place de valet de chambre; on la sauva en

décidant que le grand-chambellan aurait la même préférence sur le

gentilhomme de la chambre, le prince du sang sur le grand-chambellan, le

prince de la famille royale sur le prince du sang, l'héritier présomptif

de la couronne sur tout le monde. Le service d'honneur se composa donc,

et du service d'ostentation qui lui était propre, et de la partie du

service habituel qu'il pouvait avoir occasion de rendre.

D'un autre côté, le roi, ne pouvant plus faire qu'un service dépouillé

de ses anciens honneurs fût compris dans le service d'honneur, et

qu'ayant été répudié par les nobles il continuât d'être réputé noble, et

ne voulant pourtant pas que le service de sa personne cessât d'être un

honneur et cessât d'être un service noble, trouva l'expédient de le

faire _anoblissant_; et comme la noblesse avait estimé que le mot de

_valet_ était tombé au-dessous de celui d'_écuyer_, le roi cumula ce

titre d'_écuyer_ sur celui de valet de chambre, fit le valet de chambre

non seulement _noble_, mais _écuyer_, et ordonna qu'il ferait son

service _l'épée au côté_: cette décoration, ce titre, marquèrent plus

précisément le genre de service jusqu'où pouvait descendre le valet de

chambre du roi, et où commençait un service d'un ordre inférieur.

Ce qui se fit pour le valet de chambre eut lieu pour les huissiers de la

chambre, pour les valets de la garde-robe, pour les porte-manteaux, pour

les officiers de la bouche et du gobelet, des levrettes de la chambre,

des faucons et éperviers du cabinet, lesquels tenaient des places

intermédiaires entre le service d'honneur qui touchait à la personne du

roi et le service purement matériel.

Dans ce nouvel arrangement le service du roi se trouva composé de quatre

ordres de personnes: le _service d'honneur_, le _service noble_, le

_service anoblissant_, le _service roturier_[48].

[Note 48: Il n'est pas exact de dire que toute espèce de service

près du roi ou de la reine fût, comme l'a dit madame Campan, un

_service d'honneur_, entrât dans le service d'honneur, ou que le

service d'honneur s'étendît à tous les détails du service

nécessaire du roi ou de la reine. Cette proposition n'a besoin que

d'être énoncée pour être hors de doute. Il est triste que madame

Campan ait voulu prouver que la vanité de cour tenait à honneur

les services les plus bas, et qu'elle en ait donné pour exemple le

service que la dame d'honneur fait près de la reine malade et

alitée. Quand la reine prenait médecine, dit-elle, c'était la dame

d'honneur qui devait retirer le bassin du lit. Madame Campan

oubliait que rien ne peut être bas dans les services rendus aux

malades. Au fait, le service d'honneur, qui peut s'étendre à tout

ce qui marque du respect et du zèle pour le prince, n'a jamais

compris ce qui est bas et répugnant. Le service d'honneur passe la

chemise au roi et ne lui met pas les bottes; il donne à laver les

mains et ne fait point la barbe; il donne un mouchoir blanc et ne

relève point le linge sale; il présente un verre d'eau et ne donne

point à laver la bouche, etc. Mais il ne suffit pas que le service

n'ait rien d'avilissant pour constituer le service d'honneur; il

faut de plus que l'importance des personnes qui le remplissent en

fasse un honneur pour la personne du roi. Ce mot de service

d'honneur désigne un service rendu en honneur de la majesté

royale, pour honorer la personne du roi, par des personnes qui

elles-mêmes reçoivent les honneurs de cour.

Madame Campan aurait pu se récrier ici, et demander comment

concevoir que le service d'un sujet honore le roi; qu'un sujet,

quel qu'il soit, se croie en droit de dire qu'il fait au roi

l'_honneur_ de le servir? Sans doute on ne peut pas dire qu'un

sujet fait au roi l'honneur de le servir, mais on peut dire qu'il

lui porte honneur en le servant.

Corneille a dit:

Je sais ce que l'on doit de respect et d'honneur

Aux vertus, au courage, et surtout au malheur.

On peut dire dans le même sens: Je sais ce que l'on doit de

respect et d'honneur à la majesté royale.

Du Tillet s'exprime ainsi au sujet du service des grands officiers

de la maison du roi: «Encore que les rois eussent les grands

officiers de leur maison pour leur service ordinaire, quelquefois,

_pour honorer la solennité de leur sacre et couronnement_, ils

faisoient servir lesdits offices, lesdits jours, par autres de

plus haute étoffe et éminence.» Et Du Tillet cite les princes du

sang. Voilà bien le service du roi, honorant le roi, lui rendant

honneur, lui portant honneur, ajoutant aux honneurs de la

solennité qui en réunit le plus de tout son règne. D'un autre côté

on conçoit très bien comment un service qui honore le roi, qui

ajoute aux honneurs dus au roi, est en même temps un service

honorable pour celui qui le rend; et pourquoi l'on dit à la cour,

qu'un grand cède à un plus grand les honneurs du service: c'est

qu'il est honorable de faire ce qu'il n'appartient pas à tout le

monde de faire. Il n'appartient pas à tout le monde d'ajouter par

son service à la grandeur et à la majesté royale. C'est donc une

expression très juste d'appeler _honneur du service_ l'exercice de

quelque partie du service d'honneur. De sorte que le mot de

service d'honneur exprime un service qui honore celui qui le

reçoit et celui qui le rend, au lieu que les _honneurs du service_

ne désignent que les honneurs dont jouit celui qui le fait: dans

cette locution, le _service d'honneur_, l'honneur est pour le roi;

dans cette autre, _les honneurs_ du service, l'honneur est pour

l'officier qui le fait.]

SIXIÈME DÉVELOPPEMENT.

ORGANISATION DE LA COUR PROPREMENT DITE, SOUS FRANÇOIS Ier.

Nous savons ce qu'était la _maison du roi_ sous François Ier, et ce

qu'elle devint sous ses successeurs. Nous avons remarqué que la _maison

du roi_ n'était pas la _cour_, mais seulement une partie, ou, si l'on

veut, le fond de cette _cour_. La _maison d'honneur_ se compose des

officiers du service d'_honneur_, c'est la _domesticité_ élevée; la

_cour_ se compose, et de cette domesticité, de ce service, de ces

officiers, et de plus, des grands admis dans des relations de société

avec le prince, et qu'on appelle courtisans. On écrivait autrefois

_court_ et non cour; c'est de là qu'est venu _courtisan_. _Court_ est-il

venu de _cortex_, cortége, comme le croit Roquefort; ou de _cohors_,

comme le croit Saumaise, qui fait venir _cohors_ de _coorti_, élevés

ensemble; ou de _curtis_, cour, enceinte des édifices et bâtiments

dépendant d'un manoir, _atrium rusticum_, comme le croit Ducange? Peu

importe l'étymologie: dans toutes se retrouve une même idée; c'est que

la cour est l'assemblage des personnes qui entourent ou ont la

permission d'entourer le roi dans son palais. Or est-il que ces

personnes ne se réduisent pas aux officiers de la maison. Voyons donc ce

que devint la _cour_ quand la maison fut formée.

Cette maison, comme nous l'avons vu, réunissait plusieurs maisons, et

plusieurs de ces maisons un nombreux service de femmes et de filles

d'honneur. Ces femmes firent donc partie de la cour, et dès lors les

femmes des officiers, celles des courtisans sans offices y eurent accès.

Dès que les femmes purent y être admises, il fut difficile aux seigneurs

du caractère le plus grave ou le plus farouche d'en rester éloignés. Une

fête annoncée à la cour, exaltait l'imagination de toutes les jeunes

femmes; la vivacité, l'importunité de leurs sollicitations, se

joignaient aux invitations du monarque pour déterminer la gravité ou

vaincre les répugnances du chef de la famille. Mais le grand nombre des

seigneurs n'avait pas besoin de sollicitations. Le concours des femmes

s'augmentant sans cesse par l'attrait de la cour, l'attrait de la cour

s'accrut par le concours des femmes; leur présence, ajoutée à tout ce

que la magnificence royale donnait d'éclat, et à ce que la munificence

royale montrait d'utile, y fit affluer tous ceux qui pouvaient espérer

d'y être admis. Ils voyaient là des jouissances et des avantages qu'ils

ne pouvaient trouver ni chez eux ni chez leurs égaux; la réunion de tous

les plaisirs qui captivent l'imagination, avec tous les intérêts qui

occupent les esprits sérieux; réunion qui explique pourquoi la cour qui

ne rend pas toujours contents ceux qui la fréquentent, les empêche de

l'être ailleurs[49]. Le haut clergé se pressa à l'entrée de cette cour;

les cardinaux, les archevêques, les évêques y étaient en foule.

[Note 49: La Bruyère.]

Une cour si nombreuse demandait, comme la maison, un arrangement:

l'ordre en tout vaut mieux que la confusion. Mais pour éviter la

confusion dans une cour, il n'est pas nécessaire d'y mettre tout à

l'étroit, d'y tout assujétir avec rigidité, de marquer à chacun sa

place, à chaque action, son commencement et sa fin, à chaque mouvement

sa direction: un tel ordre est celui d'un cloître. Dans une cour l'ordre

s'indique de lui-même; chacun en prend bien vite le sentiment, quand le

prince l'éprouve et s'y conforme; mais quand le prince se sent disposé à

l'oublier, ou n'en a qu'un faible discernement, il veut des barrières

entre lui et les observateurs par qui il craint d'être vu de trop près,

ou les compagnons qu'il se donne dans ses désordres, et dont il craint

les familiarités: ces barrières sont posées par le _cérémonial_ et

l'_étiquette_.

Deux soins occupèrent François Ier dans l'ordonnance de sa cour: le

premier de séparer le roi des grands; le second, de séparer les grands

qui feraient partie de sa cour, de tout ce qui n'en serait pas.

Louis XI s'était le premier, entre les rois de France, attribué à

lui-même _la majesté_; François Ier fut le premier qui en obtint la

reconnaissance de la part des princes étrangers. Il avait donné le titre

de majesté à Charles-Quint, dans le traité de Cambrai, sans le

recevoir; il l'obtint de ce prince dans le traité de Crespy. Au camp du

drap-d'Or, son digne ami Henri VIII et lui se donnèrent mutuellement la

majesté; et l'un et l'autre l'ont conservée depuis[50].

[Note 50: Histoire de François Ier, par Gaillard, t. VII, p. 229.]

Des relations diplomatiques, la majesté passa fort aisément dans les

relations intérieures des sujets avec le monarque. Pasquier remarque que

l'usage en était général sous Henri II, en 1559, douze ans après le

règne de François Ier. Il s'en indignait avec son ami Pibrac, à qui il

adressa sur ce sujet un sonnet dans lequel on lit ces vers:

On ne parle à la cour que de sa majesté;

Elle va, elle vient; elle est, elle a été.

N'est-ce faire tomber la couronne en quenouille?

«C'est, dit-il dans sa lettre, faire passer le nom du roi du masculin au

féminin... Nos ancêtres n'en usèrent ainsi, et m'asseure qu'ils n'en

respectoient avecq' moins de dévotion leurs rois que nous[51].»

[Note 51: Recherches de la France, livre VII, pages 283 et 284.]

Mais revenons à François Ier. Bientôt il fut interdit par l'étiquette de

parler en phrases directes à sa majesté; il fallut prendre la troisième

personne: on ne put pas même dire votre majesté; on dit sa majesté. On

prit la forme oblique qui dispense celui à qui l'on parle de faire une

réponse, qui fait mieux encore, qui annonce qu'on ne se flatte pas même

d'être écouté.

Il fut interdit aux femmes de rien présenter au roi, ou de rien recevoir

de sa main sans la baiser[52]. C'étaient les femmes qui, au grand

couvert, donnaient au roi la serviette mouillée[53]. Les femmes étaient

assises par terre dans la chambre de la reine[54]. Ces sujétions

orientales et d'autres étaient imposées par l'étiquette.

[Note 52: Brantôme.]

[Note 53: _Idem._]

[Note 54: _Idem._]

Les personnes royales étant ainsi séparées de celles qui étaient ou

pouvaient être admises près de leurs majestés, il fallut séparer

celles-ci de celles qui ne devaient pas l'être.

Conséquences du système de cour établi sous François 1er Première livraison contenant l'histoire politique des grands offices de la maison et couronne de France, des dignités de la cour, et particulièrement des marquis, et du système nobiliaire depuis François premier · 第 4 / 7 段