Mignon employait avec beaucoup de succès le tiraillement des cheveux.

Ainsi, Horace raconte comment il s’est brouillé avec un ami pour avoir

montré des vers de celui-ci à Mignon. Il ne voulait point, mais Mignon a

voulu, et, rencontrant quelque résistance, a immédiatement mis en usage

le procédé irrésistible.

... Montrer les vers de N... sur l’_Amour_, je n’y voyais point de

mal; mais, pour les autres, quoique j’en eusse parlé avant de les

montrer, je ne trouvais pas cela convenable. Mais tu as vu comme

Mignon m’a tiré les cheveux ce matin pour les avoir. _Je ne pouvais

supporter ce supplice qui, tu le sais, aurait duré jusqu’à ce que

j’eusse obéi à ses volontés_; aussi j’avais mon cahier dans la poche

(j’aurais mieux fait pour en finir de les lui copier et de lui dire de

les lire seul), mais il m’a tiré encore les cheveux ce soir, et il a

fallu les donner. Il les a lus et n’en a certes pas été satisfait:

nous l’avions prévenu de tout, et il n’a rien voulu écouter...

Vous avez déjà une idée de la manière dont Mignon faisait marcher ses

amants. Voici maintenant des nuages entre les rivaux: jalousie, dépits

amoureux, projets de vengeance. Remontrances au confident dont il est

parlé ci-dessus:

Tu as beau dire, mon cher L..., tu aimes ou tu veux me faire croire

que tu aimes Mignon. Je ne pense pas que ce soit la jalousie qui me

fasse ainsi parler, c’est seulement un fait que j’aime à constater,

parce que tu prétends être au-dessus des passions humaines, je veux

parler des passions insensées.

Pourquoi le caresses-tu tant, et le flattes-tu ainsi sur son bras ou

sur son mollet? Il y a deux mois, le pauvre garçon n’était pas habitué

de ta part à tant de flatteries. Il entendait des choses plus roides;

peut-être tu me diras que tu lui en dis encore aujourd’hui: oui, mais

c’est sur un chapitre qui lui plaît assez, quoi qu’il en dise...

Voici qui est pis et ne saurait s’imaginer: un nouveau venu, un inconnu

supplante le soupirant en place.

Est-il possible, mon cher L..., que tu n’aies pas encore vu la cause

de ma brouille avec Mignon? Crois-tu que j’aie pu me fâcher avec lui

pour quelques mots plus ou moins blessants à mon égard? Il m’en a dit

bien d’autres, et je ne me suis jamais fâché; mais la cause seule et

non les mots m’ont blessé cette dernière fois. J’étais bien avec lui

depuis assez longtemps, il voyait que je l’aimais, et, à la première

parole de C..., sans jamais, pour ainsi dire, l’avoir connu, il me

quitte, et, _comme dit Bossuet, tous les deux ne forment plus qu’un

seul homme_. Tu comprends l’effet que cela m’a produit en le voyant

m’abandonner pour aller avec un nouveau venu qu’il connaissait à

peine... J’ai trouvé cette manière de me remplacer peu polie et peu

noble pour un jeune homme qui vise à ces deux qualités.

Mais Horace a trouvé le moyen de faire souffrir aussi l’infidèle; il se

désolait de sa trahison: l’idée d’une éclatante vengeance le console. Il

reportera à d’autres ce cœur que l’on rebute. Oyez le stratagème:

Pauvre Mignon! combien ton image était loin de moi, hier, en voyant ce

ravissant S...! quel feu et en même temps quelle douceur dans son

regard! quelle grâce dans son sourire! quelle intelligence dans cette

attitude de tête! quelle beauté dans cette chevelure flottant sur ses

épaules! quel abandon et quelle simplicité dans ses manières! La

beauté, c’est déjà un grand avantage; mais il y a autre chose en lui,

c’est un noble cœur. Quelle affection!

Dans son accueil, dans ses manières, dans son langage, on reconnaît le

jeune homme que l’amour seul, et non des idées basses, conduit.

Combien tu parais pâle devant lui, pauvre Mignon! toi dont toute la

personne ne respire que froideur, orgueil et prétention! Et, dans

l’éducation, combien toi, qui te crois pourtant si bien élevé, tu as à

apprendre pour atteindre ce garçon de quatorze ans!

Décidément, mon cher L..., je crois que je vais être heureux.

Il est temps de donner une leçon à ce fat de Mignon. Tu l’abandonnes

un peu; eh bien, je vais me remettre avec lui au réfectoire: mais que

mes sentiments sont changés! Il ne trouvera plus que de l’indifférence

pour lui et de l’amour pour un autre dont je saurai bien montrer les

beautés à propos. Je sais qu’il en sera peu touché, mais pourtant je

crois qu’il y a beaucoup de fausseté en lui, et qu’au fond il serait

profondément indigné de voir quelqu’un supérieur à lui. _Pendant le

dîner, mon cher L..., nous causerons de ce cher S... de manière à ce

qu’il entende._

* * * * *

Dans cette comédie de l’amour, vous n’avez fait jusqu’ici, lecteur, que

pressentir le vice. Tout à l’heure vous le toucherez du doigt.

Cependant, vous qui avez mis votre fils au collége parce que vous

craigniez pour lui les distractions du monde, que vous semble de cette

coquette et de ses prétendants,--de cette Cour d’amour poussée, comme

une plante malsaine, entre les pavés humides du collége? Vous avez

redouté que l’esprit de votre fils ne s’efféminât de bonne heure au

contact des frivolités et des banalités de la vie parisienne. Vous vous

êtes dit: Au collége, son caractère se formera, il deviendra de bonne

heure un homme. Et lorsque vous voyez votre enfant rentrer, s’enfermer

dans sa chambre, écrire pendant toute la soirée, votre cœur paternel se

réjouit. Vous avez soin d’informer vos invités, après le dîner, que M.

votre fils est occupé. En effet, le petit bonhomme écrit fiévreusement;

il se fâche avec celui-ci, il réclame à celui-là la photographie de

Mignon, il raconte à un troisième les douloureuses stations de son

amour, l’injustice de l’humanité, et il lance par la poste à P..., un

_petit_ de la troisième cour, le poulet suivant:

Mon chéri,

Pourquoi n’es-tu pas venu hier? Je t’ai attendu jusqu’à sept heures et

demie. J’irai t’attendre demain dimanche à la sortie. Je dépose sur

tes lèvres un baiser brûlant.

H...

Voilà les hommes auxquels la patrie se remet de la revanche! Car votre

fils, lecteur, c’est la France de demain.

Plutôt que ce ramollissement honteux, je préférerais, moi,

l’abrutissement par le fouet: les écoliers du temps de Montaigne, que

leurs maîtres rouaient de coups, avaient conservé au moins leur virilité

en sortant de Montaigu!

Savez-vous qu’aujourd’hui l’écolier de quatorze ou de seize ans ne joue

plus? Hiver comme été, dans un cercle de cinq ou six amis, il parle des

galanteries du voisin, des paris heureux qu’il a faits aux courses, des

progrès accomplis dans le cœur d’un petit, des femmes avec lesquelles il

a rencontré le pion dans un _caboulot_ du quartier.

Savez-vous ce qu’engendre la méditation du vice, les entretiens et les

lectures infâmes? Demandez-le à votre médecin. Il vous répondra: la

folie.

Le fameux Raout Rigault, qui, à peine sorti du lycée Saint-Louis, fit,

tout en blaguant, fumant et buvant, tuer ses compatriotes et brûler

leurs maisons, avait pour ami intime et secrétaire officiel un ancien

camarade de collége, Gaston Dacosta. Le procès de ce misérable a révélé

qu’il était le _chien_ de Raout Rigault. Le médecin, dans sa déposition,

a signalé également des désordres graves dans le cerveau.

Eh bien! ce sont là deux illustrations du collége.

Car, bon gré, mal gré, il faut suivre les faits dans leur enchaînement

logique, et reconnaître que le plaisir unisexuel, fruit naturel de

l’internat, pervertissant à la fois le sens intellectuel et le sens

moral, transforme les pratiquants en des êtres capables des actions les

plus féroces et les plus lâches, parce qu’ils n’ont plus la Conscience,

c’est-à-dire le discernement du juste et de l’injuste, du beau et de

l’immonde.

* * * * *

Certes, Horace n’en était point arrivé là. Mais il était sur la pente.

Ses lettres, précisément, sont remplies de curieuses dissertations sur

le bien et le mal; les mots _vertu_, _honneur_ se représentent avec une

fréquence singulière. Tout à l’heure, il reprochait à Mignon de n’avoir

point de cœur, et moi qui ai vu les personnages de près, je puis dire

qu’en effet le reproche était fondé, mais que tout n’était pas parodie

et impureté dans la passion d’Horace. Lorsque le cœur et les sens

parlent à la fois, il est bien difficile à l’esprit de conserver sa

rectitude. Ceux-ci, n’ayant point d’objet digne où se prendre, dans

cette malpropre et malsaine prison, se rabattent sur le premier objet

venu, et se satisfont à tout prix.

C’était à vous seul, père de famille, d’épier l’éveil des premiers

instincts, et de les diriger sur des objets nobles et grands; au

collége, fatalement ils s’égarent. Ne faites donc de reproches qu’à

vous-même si, pour un enfant intelligent et bon, on vous rend un jeune

homme au caractère équivoque, au regard louche, aussi incapable de

colère que d’enthousiasme, et chez lequel ne couve que la flamme froide

du vice.

George Sand a dépeint en termes exacts l’adolescent d’aujourd’hui:

«Dans notre triste monde actuel, dit-elle, l’adolescent n’existe plus,

ou c’est un être élevé d’une manière exceptionnelle. Celui que nous

voyons tous les jours est un collégien mal peigné, assez mal appris,

infecté de quelque vice grossier qui a déjà détruit dans son être la

sainteté du premier idéal. Ou si le pauvre enfant a échappé, par

miracle, à cette peste des écoles, il est impossible qu’il ait

conservé la chasteté de l’imagination et la sainte ignorance de son

âge... Il est laid, même lorsque la nature l’a fait beau. Il a l’air

honteux et il ne vous regarde point en face; il dévore en secret de

mauvais livres, et pourtant la vue d’une femme lui fait peur. Les

caresses de sa mère le font rougir: on dirait qu’il s’en reconnaît

indigne. Les plus belles langues du monde, les plus grands poëmes de

l’humanité ne sont pour lui qu’un sujet de lassitude, de révolte et de

dégoût. Nourri brutalement et sans intelligence des plus purs

aliments, il a le goût dépravé et n’aspire qu’au mauvais. Il lui

faudra des années pour perdre les fruits de cette détestable

éducation, pour apprendre sa langue en étudiant le latin qu’il sait

mal et le grec qu’il ne sait pas du tout, pour former son goût, pour

avoir une idée juste de l’histoire, pour perdre ce cachet de laideur

qu’une enfance chagrine et l’abrutissement de l’esclavage ont imprimé

sur son front, pour regarder franchement et porter haut la tête. C’est

alors seulement qu’il aimera sa mère, mais déjà les passions

s’emparent de lui; il n’aura jamais connu cet amour angélique dont je

parlais tout à l’heure, et qui est comme une pause pour l’âme de

l’homme au sein d’une oasis enchanteresse entre l’enfance et la

puberté...»

Du collégien est issu l’homme moderne: le vice sérieux en habit noir et

en gants blancs, qui se fait appeler scepticisme, et n’est même point

capable de douter, car pour douter, d’abord il faut avoir cherché.

Jadis Horace a douté, et même il a cru. Il aimait les vers, ce qui est

un excellent symptôme; mais son palais malade a gâté le vin généreux de

la poésie, les sens ont dupé le cœur, l’habitude du vice a faussé

l’esprit. Nous suivons cette marche fatale des choses dans sa

correspondance.

* * * * *

Horace apprend un beau matin que Mignon a été surpris dans une attitude

équivoque auprès de R..., un élève de mathématiques spéciales. C’était à

l’étude, le dimanche soir. Par suite du mauvais temps, on avait supprimé

la promenade. Il n’était resté qu’une quarantaine d’élèves de diverses

classes réunis dans une seule salle. Ainsi Mignon avait pu s’asseoir

auprès de R... Un de ses nombreux jaloux le surprend penché sur le livre

de son voisin comme pour lire à deux, le cou enlacé par le grand, et les

mains absentes. Le scandale se répand immédiatement, et, en rentrant le

soir, Horace est informé de l’accident.

Mignon n’en vint pas moins le lendemain à sa rencontre: l’amant ne

laissa rien paraître, mais il lui fit donner en le quittant une lettre

dont voici la dernière partie:

Tu le sais, tôt ou tard _j’apprends tout_, surtout lorsqu’il s’agit de

toi. Aujourd’hui, je sais dans les plus petits détails ce qui s’est

passé. Je ne pouvais croire à ce qu’on me disait, je voulais effacer

de ma mémoire ce récit que je regardais comme faux, mais j’ai dû me

convaincre. Certes, la faute est grande, irréparable peut-être, comme

tu le dis toi-même, et tout cela me confirme entièrement dans l’idée

que j’avais déjà que les phrases si pures, si poétiques, si bien

senties de ta lettre sur l’amour n’étaient pas de toi. N’importe,

avais-tu au moins de l’admiration pour ces idées, si elles n’étaient

pas de toi? Comprenais-tu la faute et sentais-tu tout ce qu’elle avait

de mauvais? Je le crois, je suis persuadé que tu étais dégoûté du

passé, et que tu revenais à moi pour goûter cet amour pur, chaste et

sincère.--Je te pardonne.--_Les fautes sont nécessaires pour conduire

à la vertu_, et ta honte est une preuve pour moi que tu as ce

sentiment de la vertu. Il y a des cas où la honte peut s’attribuer à

une sotte vanité ou à l’orgueil, mais celui qui est entré profondément

dans le vice, ne rougit même plus devant son orgueil.

Mignon prit le parti d’avouer. D’ailleurs, pour détruire ce que l’aveu

avait de répugnant, il fit à Horace la seule déclaration d’amitié qu’il

lui ait jamais faite. Horace, ravi, écrivit à tous ses amis des lettres

où il expliquait son bonheur. Il se vantait d’avoir ramené Mignon à la

vertu. Je transcris tout au long la plus significative de ces épîtres:

Mon cher L...

Je relis la lettre de Mignon, et elle m’enivre de bonheur. Je me dis:

Voici mes rêves enfin réalisés. Voici revenu à moi, pour m’aimer,

celui qui a repoussé mon amour. Comme on est heureux de se savoir

aimé! Cette idée vous rend meilleur. La nature me semble plus belle:

je respire son air avec plus de volupté; le monde me paraît bon, je le

regarde avec un œil plus favorable; en un mot, je suis heureux. Et

puis, ce que vous m’avez dit ce matin, toi et N..., me revient à

l’esprit; il me semble que je vais être le jouet d’une amère dérision,

que celui que j’adore, qui me dit qu’il m’aime, me dit ce mot pour me

tuer. Cette pensée m’étourdit. Je ne puis croire à une pareille

moquerie, et cependant ce nuage noir vient toujours devant mes yeux.

Est-ce possible? Se peut-il que celui qui me trouvait lâche, parce

qu’il croyait que j’étais l’instigateur de ce qu’on lui faisait

souffrir dans son amour-propre, soit capable d’une pareille lâcheté?

S’humilier devant quelqu’un qu’on sait vous aimer, lui dire qu’on

l’aime, savoir ce que ce mot peut faire sur lui, et après cela le

haïr, ne lui parler ainsi que pour n’être pas en butte à des ennuis!

Non, mille fois non, je ne puis croire à tant de lâcheté. Je connais

ce que vaut le monde, je sais que Mignon est loin d’être ce qu’il y a

de plus pur, mais il a au moins des sentiments d’honneur, il n’est pas

lâche. Et c’est selon moi la plus basse des lâchetés que d’abuser d’un

cœur. Non, Mignon n’est pas un serpent, il ne veut pas m’étouffer, me

tuer sous ses caresses. Quel serait son intérêt, lorsqu’il n’y a plus

qu’un mois à passer au collége? Il a fait preuve d’un grand courage,

il a montré une âme grande en s’humiliant devant moi. Son courage

aurait été plus grand, il m’aurait donné une preuve plus grande de son

âme, s’il était venu me dire: «Je t’estime, mais une passion peut-être

insensée m’entraîne vers C... Si j’étais capable d’amitié, je voudrais

t’avoir pour ami, mais je vis seulement des sens, et je t’estime trop

pour te choisir. Fais ton possible pour qu’on ne me tourmente plus.»

Certes, de pareils mots m’eussent fait du mal, j’aurais été au

désespoir; j’aurais souffert, mais il n’aurait pas vu ma douleur _et

j’aurais essayé de le ramener à des sentiments plus purs_. Mais

heureusement il n’a pas de pareils sentiments et il ne pouvait parler

ainsi. Il m’a montré que s’il a des défauts, il a au moins _du cœur_;

il m’a demandé mon amitié avec des termes qui ont dû bien coûter à son

orgueil; s’il a des défauts, il a au moins le sentiment de l’honneur.

Je le répète, il ne peut être aussi lâche. Je ne veux pas m’arrêter au

sombre tableau que vous m’avez fait qui, s’il était vrai, serait pour

moi la pire des douleurs. Toutes mes illusions ne sont pas envolées.

J’ai encore celle de penser qu’il y a, au milieu des êtres infimes qui

remplissent cette terre, _des cœurs nobles et généreux, des cœurs

d’anges sous une écorce humaine; il y a encore des gens qui éprouvent

le besoin d’aimer et qui ne trouvent du bonheur que dans l’amour_.

Mignon est un garçon qui a beaucoup de défauts; _c’est un égaré, mais

il a du cœur. Dans ce corps si beau, il y a un cœur; il y a un cœur

qui donne à ses yeux leur éclat, qui donne à sa parole un charme si

doux_.

Non, ce n’est pas la volupté seule qui anime tout ce corps. _Il a un

cœur._ Jusqu’à présent sa beauté est peut-être cause qu’il ne l’a pas

montré. Il a vécu parmi des gens qui ne voyaient que sa beauté et ne

songeaient qu’à en jouir. A ce contact, sous l’influence de ces

langues mielleuses qui ne parlaient qu’une passion impure, son cœur a

pu se rendormir. Jamais peut-être une main n’a pressé la sienne que

pour lui communiquer un amour insensé. Jamais peut-être quelqu’un n’a

employé envers lui de nobles procédés. On a eu de l’amour pour lui, et

l’amour s’est envolé comme il était venu. J’ai agi et j’agirai

autrement. S’il ne m’aime pas, _j’emploierai le temps que je pourrai

passer avec lui à lui faire sentir ce qu’il y a de beau dans deux

cœurs qui s’aiment_, qui se comprennent et qui se confient leurs

plaisirs et leurs peines. Sa lettre me montre qu’il a déjà compris

cela; je l’affermirai davantage dans cette voie. Oui, il l’a compris

et il veut revenir à moi. Il trébuchera peut-être souvent sur ce

chemin, mais ma main sera toujours tendue pour le relever. Il m’a dit

qu’il m’aimait et il me l’a dit sincèrement. _Moi, je l’adore!_

Il est certain pour moi que cette lettre était écrite de bonne foi.

Tandis que Mignon joignait au vice l’hypocrisie, Horace s’efforçait

naïvement de parer son amour de vertu, et de le justifier à ses propres

yeux. Quant à ce verbiage philosophique qui s’étale hors de propos,

c’est la déteinte des auteurs classiques.

* * * * *

Je tiens un billet, monologue de veillée, qui débute ainsi:

Encore quatre heures et demie, et je verrai son visage! Que ce temps

est long! Oh! je l’aime de tout mon cœur. _Il s’est égaré, mais mon

amour lui fera sentir qu’il n’est pas de bonheur plus grand ni plus

pur que de s’aimer. Je veux former son cœur_, je veux qu’il soit aussi

beau que son visage. Ah! dormons: l’aurore arrivera plus vite!...

Tel est le dévergondage d’esprit que produit la surexcitation anormale

des sens. Dans une autre lettre de la même époque, cette confusion du

beau et du laid, du mal et du bien, se traduit en une dissertation

curieuse, où l’on saisit à merveille la déviation du sens moral:

Dans le feu d’une passion impure, l’âme se fond et s’écoule; mais

cette sensibilité passe bientôt; l’âme se resserre et reprend sa

dureté. La vertu seule peut amollir un cœur et le pénétrer d’une

sensibilité qui dure toute la vie. _Qu’il est beau de courir en

s’aimant dans la carrière de la vertu!_ Oui, je l’ai, cette amitié;

oui, j’aime la vertu, je suis heureux. Pourquoi chercher d’autres

amis? Hélas! je suis un homme, et l’homme ne sait jamais estimer les

bonheurs qui l’entourent. L’amitié ne lui suffit pas, etc., etc.

Aujourd’hui, mon cœur est plein, l’amour l’embrase et le dévore. J’ai

voulu l’étouffer, ce feu, mais il s’est élancé à travers toutes les

fissures, et maintenant il m’enveloppe, il me brûle plus fort que

jamais. _Il n’y a plus rien à espérer, il faut lui faire sa part.

Mais, je te le jure, ma passion est pure_, etc., etc.

Quelquefois, dans une même lettre, le cri des sens cynique succède à une

divagation transcendentale sur la vertu. Il est toujours question de

guider Mignon, de le sauver; on admire le courage que témoigne l’aveu de

sa faute:

Mignon s’est confié à nous; il ne nous a pas caché ses défauts; il

nous a dit surtout qu’il n’avait pas les qualités qui font un ami.

Nous lui avons tendu la main et nous avons bien fait. Devons-nous

l’abandonner maintenant? Devons-nous le laisser aller? Non...

Toute action grande et noble a toujours produit un effet sur moi; je

n’ai jamais pu voir ou entendre conter un beau trait sans être ému,

sans verser des larmes et donner au héros mon amour et mon adoration.

Je ne veux pas exagérer ici ce qu’a fait Mignon; mais, avec le

caractère que nous lui connaissons, il lui a fallu une grande lutte

avec lui-même, et tout le monde, dans sa position, n’en serait pas

sorti victorieux.

D’AILLEURS, aujourd’hui, il m’a charmé; chaque regard de lui m’agitait

et faisait battre plus fort mon cœur; chaque fois que je touchais sa

main, un frisson parcourait mon corps. _J’ai eu plusieurs fois envie

de l’embrasser. Je l’aimais bien auparavant, tu en sais quelque chose,

mais à cet amour qui s’est encore accru, est venue se joindre

l’admiration pour sa conduite de ces derniers temps_...

J’ai dit qu’Horace était toujours de bonne foi avec les autres, sinon

avec lui-même. Le lecteur a pu voir, à travers sa correspondance, la

candeur de son âme. Cette âme était le siége d’une lutte sans fin entre

les aspirations morales et les désirs sensuels, lesquels se confondaient

en un objet indigne. Sans doute, tous les romans nous retracent de tels

combats; mais c’est une femme qui en est l’objet, et, fût-elle une

prostituée, l’amour qu’elle inspire ne vicie point l’esprit: les

douleurs mêmes et les déceptions dont elle est la cause souvent

enrichissent et fécondent le cœur du jeune homme. Ici, rien de

semblable. Je réserve quelques billets où Horace se découvre lui-même et

reconnaît, avec un peu de honte, le but immonde où l’entraîne sa

passion.

* * * * *

J’ai observé au collége des sentiments moins mélangés encore que ceux

d’Horace, des amours où le vice n’avait point sa part. J’ai même noté un

cas fort rare. Le voici:

Henri C... est jeté au collége à l’âge de huit ans par une marâtre.

Jusqu’à l’âge de treize ans, il a été souvent spectateur involontaire

des plus tristes désordres, mais la contagion l’a épargné. Il n’avait

pas quatorze ans lorsqu’il devint le _complice_ d’un grand et fit son

apprentissage de l’infamie.

Henri C... était d’un naturel aimant. Orphelin, il avait dû réunir

toutes ses affections sur une vieille tante qui lui tenait lieu de

_correspondant_, et sur ses camarades. A peine connut-il l’onanisme que

son caractère changea rapidement: il devint paresseux, sa santé

s’altéra. D’ailleurs, il ne dissimulait point. Il lui arrivait de

pleurer lorsque sa tante l’interrogeait avec effroi; il se jurait à

lui-même de se corriger et n’y parvenait point. Cependant certaine

appellation lui était odieuse, et qui la lui appliquait n’en était pas

quitte à bon marché.

En revenant des vacances, l’enfant se portait mieux: deux mois de vie au

grand air sont un précieux dérivatif. Il avait oublié la caserne et ses

mœurs: il n’était point guéri, mais il s’en fallait peu. Il se lie avec

un nouveau, plus jeune que lui de dix-huit mois, qui arrivait, tout

interdit, de sa province. Cette amitié devient rapidement de l’amour.

Les deux enfants ne se quittaient plus. Charles D... était fort arriéré,

il donnait ses devoirs à corriger à Henri. Les jeudis et dimanches, on

travaillait ensemble.

Sans doute ils causaient, comme cela se fait, des scandales de la

veille, mais ils demeuraient chastes: l’idée de se livrer ensemble à des

plaisirs honteux ne s’était pas présentée à leur esprit.

--Mais, me direz-vous, alors c’était de la pure amitié?

--Non point, lecteur; c’était bel et bien de l’amour, car Charles était

un joli enfant, doué du caractère le plus affable, le plus bienveillant.

Il était sous la protection immédiate de Henri, dont il absorbait la

pensée et la vie.

Savez-vous quel prodige fit cet amour?--Henri désapprit tout à fait

l’onanisme. Lorsque, dans un rêve érotique, il lui arrivait de hâter le

spasme, le lendemain il était morne et soucieux. Il se mettait au

travail avec une sorte de fureur. Confiait-il ces choses à Charles? Je

ne le crois point. Car vraiment c’eût été une expérience périlleuse.

Cet amour, fortifié par quelques brouilles et quelques raccommodements

délicieux, dura huit mois, presque l’année scolaire. La tante d’Henri se

félicitait du caractère franc, ouvert de son neveu; elle avait remarqué

le rétablissement de sa santé, et comment son teint, son regard

s’étaient insensiblement éclaircis. «Il s’est corrigé, pensait-elle; il

a la volonté du bien: il arrivera!»

La première flétrissure · 第 3 / 4 段