tous, mais l’abêtissement est encore plus rapide chez les jeunes gens
qui dissimulent et s’isolent, que chez ceux qui affichent, étalent leur
corruption et s’attachent hautement un ou plusieurs _complices_.
L’onanisme, chez les premiers, développe le plus bas égoïsme; chez les
seconds, il se mêle parfois à une affection très sincère et très vive.
Alors il effémine l’individu, sans tarir dans son cœur la source de la
tendresse et des sentiments humains.
Pour instruire le lecteur des mœurs de cette société factice que crée
l’internat, je ne puis mieux faire que de lui mettre les faits eux-mêmes
devant les yeux.
* * * * *
Nous sommes en été: par une grande chaleur, les plus intrépides joueurs
(ils sont rares) ont renoncé à se fatiguer. Tuniques et gilets sont
accrochés aux murs, et la partie de la cour qui se trouve à l’ombre est
peuplée de groupes qui vont et reviennent dans le même cercle.
Au pied d’un arbre, un large tapis est étendu; sur le tapis, quelques
flacons contenant des liqueurs tolérées, un gâteau breton, une
bonbonnière, un ou deux livres brochés. Trois jeunes gens sont assis,
adossés à l’arbre; l’un, déjà barbu, aux traits délicats, et les doigts
chargés de bagues; l’autre, plus jeune, a les yeux vifs et la
physionomie expressive d’un enfant du Midi.
Le troisième, placé au milieu, est grand, maigre, les épaules et les
reins déprimés, la face pâle; les yeux sont cerclés de noir. Des cheveux
d’un blond cendré les couvrent par moments. Tout d’un coup il se lève,
court fort agilement, les coudes en arrière comme une fille; il accoste
un camarade, lui jette un mot dans l’oreille, et revient avec la même
prestesse prendre sa place entre ses deux amis.
Je dis _amis_, vous avez lu _amants_.
De quoi causent-ils? Pour plaire à l’objet aimé, ils parlent toilette,
soirées, grand monde, étiquette. Deux jeunes gens passent devant la
_cour_ et jettent un regard d’intelligence au blondin; d’autres
s’approchent et observent.
Mais que s’est-il passé? Mignon (c’est un surnom) saisit par les cheveux
son adorateur de droite en faisant entendre un rire de tête aigu:
l’autre crie, mais il cède, et, ouvrant la main, laisse voir un petit
carré de papier dont Mignon s’empare avidement. Le billet, déplié et lu,
est passé à l’amant de gauche qui sourit: ce sont des vers «A Mignon».
Un des deux jeunes gens qui avaient fait signe à Mignon reparaît: c’est
un... _complaisant_ en retraite, que nous appellerons Albert; il est
très maigre et porte un nez considérable. Mignon se lève, renverse le
poëte d’un coup de coude, et, saisissant le bras qu’Albert lui offre, il
s’en va trottant lestement sur la pointe des pieds. Son compagnon lui
verse dans le creux de l’oreille des révélations qui provoquent des
éclats de rire perçants.
* * * * *
Où ce garçon a-t-il appris à dodeliner de la tête, à jouer des hanches,
à lancer des œillades comme une femme en quête d’un dîner? Il faut bien
reconnaître que la nature l’a doué étrangement. Ses membres sont menus
et déliés comme ceux d’une fillette de seize ans: la blancheur de son
teint est incomparable, et ses cheveux soyeux encadrent de leurs boucles
blondes un ovale fin et délicat. Les jambes et les bras sont peut-être
d’une longueur mal proportionnée, mais cela ne lui messied pas, car
c’est ce qui signale la verdeur de l’âge, et plus de carrure nuirait au
rôle féminin que ce garçonnet joue avec un naturel réellement
extraordinaire.
Dans la cour, quinze jeunes gens sont éperdument amoureux de lui. Nous
venons de voir les deux plus malades.
Appelons l’un Richard et l’autre Horace.
* * * * *
Richard a près de dix-huit ans: ce n’est point un vétéran sur les bancs
du collége, car il est demeuré dans sa famille jusqu’à seize ans passés.
Un beau jour, ses parents se sont enfin avisés de la paresse et de
l’ignorance de leur fils et ont pris le parti de le mettre en pension.
Là, Richard s’est trouvé d’abord isolé; c’est un enfant délicatement
élevé, qui s’efforce de transporter dans les murs de la prison les mille
et une douceurs de la vie de famille. Il y réussit mal, et ses gâteaux,
ses livres, ses bagues, son tapis, font hausser les épaules à plus d’un
camarade. En revanche, ce sont là les charmes auxquels il doit les
premiers sourires de Mignon. Il est difficile d’exprimer la force,
l’intensité de son amour. En sa qualité de Parisien parisiennant, il a
eu de bonne heure une maîtresse. Aujourd’hui, la femme est oubliée;
l’image coquette et vicieuse de l’adolescent l’a chassée de cet esprit
artistique et déjà légèrement blasé.
Horace, au contraire de Richard, est grand, fort: il a la manie de la
lecture et possède des cahiers couverts de prose et de poésie pillée çà
et là. Doué d’une mémoire très-vive, il sait par cœur Musset, Lamartine
et un peu Hugo. Cc qu’il écrit de lettres à Mignon et sur Mignon, ce
qu’il compose de vers sur sa passion sans espoir est incalculable. Il
passe toutes les heures de l’étude à rêvasser, la tête entre les mains,
et à noircir le papier de déclamations amoureuses. Sensuel et point
novice, il a le désir violent et l’imagination forte. Il parle avec tant
de feu et fait tant de gestes, que ses camarades le déclarent
positivement fou. D’ailleurs, son passé compte de nombreux amours
semblables à celui qui le tient aujourd’hui. A l’heure même où Mignon
l’occupe, sa tête inflammable fait des comparaisons, et il rêve de
prendre, sur une beauté plus facile, sa revanche des mépris du blondin.
Disons comment il a noué connaissance avec celui-ci.
Pendant une récréation, Horace était couché sur un banc, les mains
derrière la tête; autour de lui quatre ou cinq amis. Il exaltait la
grâce d’un nouveau venu, lequel jouait à une certaine distance. Attentif
à ses moindres mouvements, il soupirait je ne sais quelle romance
d’amour et de désespoir. X... fatigué de l’entendre:
--«Puisque tu l’aimes tant, que ne fais-tu sa connaissance? Ce n’est pas
difficile.
--«Oh! jamais il ne m’aimera. Je suis si ridicule, comme vous dites.
--«Parions que je te l’amène!
--«Non, tu le blesseras... non! Qu’est-ce qu’il fait?»
X... était parti: il aborde Mignon, le saisit soudainement à
bras-le-corps, l’emporte comme il eût fait d’un enfant, et, tout
essoufflé, il dépose sa dépouille opime qui gigotait, criait, et riait,
sur le sein agité d’Horace.
Celui-ci ne pouvait plus se relever; s’adressant à Mignon:
--«Je vous demande bien pardon de la brutalité de X... C’est un animal!
--«Eh! Horace brûle du désir de te connaître. Voilà un homme, mon petit,
qui est fou de toi, et je te prédis que tu feras de lui tout ce que tu
voudras.»
Mignon s’était remis debout. Piqué dans sa vanité, et blêmissant de
colère, il réparait le désordre que la présentation avait causé dans sa
toilette. D’ailleurs, loin de se fâcher contre Horace, qui s’était
assis, il prit place à côté de lui. Au fond, peut-être ce rapt le
flattait-il un peu, n’eût été le ridicule. La conversation s’engagea,
et, X... les ayant laissés, Horace fit ample connaissance. La récréation
finie, il jurait de n’aimer au monde que Mignon, et, heureux ou non,
prenait les dieux à témoin, à la manière classique, de l’éternité de son
amour.
* * * * *
Mignon avait d’autres prétendants que Richard et Horace. Il en comptait
dans toutes les classes, même dans la seconde cour, et n’avait d’ennemis
que deux ou trois adorateurs trop hautement rebutés. Le reste suivait
avec curiosité les vicissitudes de sa vie galante; c’était le vulgaire
qui regarde de loin la reine, mais n’ose point s’éprendre d’elle.
Quant aux _complices_, ils étaient quatre ou cinq. Ce n’étaient point, à
proprement parler, des amants; c’étaient des _complaisants_ que l’âge
avait mis hors service, et dont l’intimité n’était pas compromettante
comme l’eût été celle d’un grand. Ceux-là avaient eu les faveurs de
Mignon à titre d’anciens _mignons_, et les services étaient réciproques.
L’un d’eux, que nous avons vu emmener Mignon tout à l’heure; était
devenu fort laid. Notre héros, lorsqu’il tenait rigueur à ses amants,
affectionnait sa société: c’était un _repoussoir_.
Gauche, pâle, maigre, chez lui l’organe, le port étaient indécis. Il
grandissait, et ses traits s’accentuaient trop rapidement par rapport au
développement tardif du buste: la tête, sur ce corps grêle, semblait
énorme. Albert était le confident le plus intime de Mignon: il n’était
point d’ordures que celui-ci ne lui confessât. Il est vrai qu’Albert
était discret et d’une complaisance sans bornes. Ce qui se passait entre
eux était sans conséquence. Aux yeux des soupirants, c’étaient deux
femmes, l’une jeune, l’autre vieille, qui s’adonnaient à des pratiques
vicieuses et volaient l’amour.
Quant aux autres complices, on les connaissait mal. Voici dans quelles
circonstances l’un d’eux a été découvert. Je raconte cet incident, parce
qu’il a eu pour résultat la reddition de Mignon à son premier amant.
* * * * *
Léopold était un grand garçon, plus fort en apparence qu’en réalité, car
il souffrait d’une maladie de foie. Il contenait son amour, n’en parlait
point. Intelligent, instruit, laborieux, il n’aimait point que ses amis,
qui avaient aisément pénétré son secret, lui demandassent en riant s’il
était «heureux». Un jour, je le vis seul avec Mignon, auquel il donnait
le bras gauche, comme cela se fait. C’était un jeudi, et une partie des
élèves était en promenade: Léopold et Mignon se promenaient sous un
préau; celui-ci sautillait par instants et se pendait au bras de
Léopold, par une de ces manœuvres coquettes qu’il employait avec ses
amants lorsqu’il était content d’eux. Léopold était dans l’ivresse.
C’était la première fois qu’il causait si longtemps avec _lui_: il
entretenait de son mieux une conversation fastidieuse, et s’efforçait
d’inventer quelque conte scabreux capable de chatouiller l’esprit
vicieux de l’adolescent. Mignon savait gré à ses amants lorsqu’ils le
mettaient au courant de quelque sale affaire, et révélaient les
faiblesses d’un camarade. C’était là, pour tout dire, le chemin de lui
plaire.
A force de médire des voisins et de causer d’obscénités, les deux jeunes
gens, qui se parlaient bas, en venaient peu à peu aux attouchements...
Tout à coup je vis Mignon quitter brusquement Léopold. Celui-ci,
effroyablement pâle, gagne un banc sur lequel il tombe plutôt qu’il ne
s’assied. Plusieurs élèves s’approchent de lui: le cercle se forme, la
foule s’accroît. Léopold était évanoui: un maître, étudiant en médecine,
le fit revenir à lui et le conduisit à l’infirmerie.
Il se couche avec la fièvre. La nuit, il entend le parquet du dortoir
craquer faiblement; une ombre passe devant son lit: il se lève sans
bruit, s’assied dans sa chambrette fermée de rideaux blancs. Au bout de
quelques minutes, il entend ces mots prononcés à voix basse:
--«A quel numéro es-tu?
--«Au numéro 12.»
Il reconnaît la première voix: c’était celle d’Albert, le _complice_
favori de Mignon; la seconde voix était celle de Mignon lui-même. Ces
deux jeunes gens, ne couchant point dans le même dortoir, trouvaient le
moyen de se faire passer pour malades, afin de dormir de temps en temps
dans le même lit.
D’abord surpris de cette découverte, Léopold songea à en tirer parti. Il
suffit de dire qu’il eut son tour.
* * * * *
Mignon était profondément vicieux. Je tiens d’un médecin de sa famille
qu’il préférait le plaisir solitaire au coonanisme. Sa démarche,
certains jours, ses yeux cernés, trahissaient trop ouvertement son vice
pour qu’il pût le nier. D’ailleurs, cette préférence s’accordait chez
lui avec la vanité et l’égoïsme monstrueux qui formaient le fond de son
caractère.
Le matin, quand, à la première récréation, il disait bonjour à ses
amoureux, l’un d’eux le regardait fixement et lui disait en souriant:
--Eh! eh! _il a plu cette nuit?_
Ce mot avait été prononcé pour la première fois par Mignon lui-même. Il
avait posé la question un peu trop haut à Z... On l’avait entendue et
répétée. Quant à Z..., il nous intéresse peu: ç’avait été un joli
garçon; il fallait qu’il fût doué d’une santé robuste pour s’être livré
à tous les raffinements du vice sans paraître en souffrir. Comme il ne
lui restait plus aucune fraîcheur, ses amants étaient des gens plus
affamés que difficiles. Aussi ses camarades l’appelaient-ils _refugium
peccatorum_.
* * * * *
Je viens d’esquisser, lecteur, un des nombreux aspects de la
prostitution au collége. Je vous ai présenté quelques-uns des
personnages de ce monde gangrené. Des vauriens! dites-vous.--Ce ne sont
pas toujours les pires de nos collégiens.
Ces vauriens ne sont pas des méchants. L’enfant--vous savez le mot de
Lafontaine--l’enfant est malfaisant; l’adolescent ne l’est point. J’ai
eu occasion d’observer fréquemment l’alliance, chez les jeunes gens de
cet âge, des habitudes les plus déplorables et des sentiments les plus
délicats. Sachez bien que le sot très souvent manque de cœur et qu’il
n’a même point l’étoffe du vice. C’est chez les meilleurs que le vice
fait ses plus effrayants ravages. Ceux-là sont cités pour les scandales
de leur existence collégienne; ils ne cachent point leurs goûts.
Malheureusement, il arrive qu’au bout de peu de temps les facultés les
plus nobles disparaissent; le système nerveux surmené, l’intelligence
s’obscurcit, et la patrie française compte un homme de moins.
Pas un enfant n’échappe à la contagion. Les esprits médiocres, les
tempéraments froids parviennent à triompher du vice, mais ils n’en ont
pas moins été flétris à l’heure même où la fleur délicate des sentiments
généreux de la jeunesse allait s’épanouir. Ce mot qu’on répète à
satiété: _Il n’y a plus d’enfants_, ce mot est terrible, et l’on ne
comprend pas assez quelle condamnation il contient. «Ce qui n’a pas été
un enfant ne sera point un homme.» La dépravation précoce a stérilisé le
cœur: quelle résolution héroïque y germera jamais?
L’héroïsme, l’enthousiasme ne sont-ils point traités aujourd’hui
d’enfantillages? Les eunuques ont pris le parti de parodier les
sentiments auxquels ils sont inaccessibles. Croyez-le, la blague
informe, le ricanement stérile, enfants bâtards de la vieille gaîté
gauloise, ne proviennent que de ceci: le dessèchement du cœur par le
vice, l’anéantissement dans l’enfant de la vertu virile.
* * * * *
Mignon occupe sans doute aujourd’hui quelque position brillante dans la
diplomatie. C’est une nullité de plus dans les rouages de la haute
administration. Homme sans passion, sans moralité, il s’est trouvé en
Suisse quand la guerre a éclaté, et n’a saisi le temps de revenir qu’une
fois les dernières flammes de la Commune éteintes. L’esprit, le cœur
sont émasculés; il est vrai que celui-là était prédestiné.
Ses amants valent mieux que lui. Horace est intelligent: il n’a besoin
que d’être dirigé. Richard est un garçon capable de résolution; la vie
de collége l’a énervé.
Lecteur, gardez ce jeune homme près de vous. Ne lui donnez aucun maître,
j’y consens. Mais qu’il aille et vienne; qu’il voie le monde, serait-ce
le monde des salons parisiens.
Je vous jure qu’au bout d’un an il aura plus appris, plus acquis qu’en
dix années de collége: le sportsman précoce, le boulevardier blasé
gâtent moins leurs facultés, leur avenir, en dix années de courses, de
parties, de voyages et de plaisirs. A _faire la vie_, ils apprennent
davantage, et leurs vices au moins ne sont pas des vices contre nature.
Votre illusion est de croire que votre fils travaille: ce qui travaille
en lui, c’est l’imagination, ce sont les sens irrités par l’oisiveté des
longues heures d’étude et par les méditations érotiques.
* * * * *
La masturbation, une fois devenue habitude, produit en peu de temps
l’imbécillité. J’ai connu des enfants parfaitement doués qui, au bout de
deux ans, sont devenus de véritables _crétins_. L’un d’eux, porteur
d’une fort jolie physionomie, et, ce qui vaut mieux, capable des plus
sincères affections, s’est gâté ainsi comme à vue d’œil. Les premières
poignées de main qu’il a reçues, le jour même de son arrivée,
contenaient une invitation obscène. Le goût des plaisirs sensuels
devenait rapidement pour lui une nécessité. En peu de temps son
intelligence s’est émoussée, il se savait vicieux et manifestait souvent
le plus sincère désir de se corriger: mais le tempérament et l’habitude
triomphaient. Son caractère, sans cesser d’être bon et ouvert, s’aigrit
rapidement. Il faisait les plus louables efforts, et ne parvenait pas à
occuper dans sa classe le rang qu’il méritait: certainement aucun de ses
condisciples ne travaillait aussi consciencieusement que lui; eh bien,
les résultats étaient à peu près nuls; le malheureux enfant avait épuisé
les ressources qu’il tenait de la nature; le vice avait détruit les
ressorts de l’intelligence. Vainement, la tête entre ses mains, il
étudiait patiemment: l’esprit était devenu rebelle aux impressions;
l’abus de la sensation avait détraqué pour toujours cette cervelle
excellemment organisée[3].
[3] L’onanisme, dit le docteur Deslandes, produit souvent un
affaiblissement très-marqué de l’intelligence et particulièrement de
la mémoire. Des jeunes gens qui avaient précédemment donné des
témoignages non équivoques d’une certaine vivacité d’esprit et
d’aptitude à s’instruire, deviennent, après s’être livrés à cette
habitude, lourds, comme hébétés et incapables de toute application.
Il est évident que cet état transitoire qui succède immédiatement à
l’acte vénérien est devenu continuel, parce qu’on ne lui permet pas
de se dissiper d’une manière complète. Cet affaiblissement des
facultés intellectuelles ne doit pas toujours être considéré comme
étant sans remède.
Il est rare que ces effets n’apparaissent pas.
Cependant Mignon avait gardé son intelligence presque intacte, et j’ai
eu occasion de noter quelques autres exceptions curieuses: en voici une.
* * * * *
C’est un Américain. Petit, maigre, les épaules carrées, il avait, à
l’âge de seize ans, le teint d’un blanc mat et pas un poil de barbe. Les
yeux étaient brillants et humides, la démarche fatiguée. J’ai vu ce
garçon se battre en jouant avec ses camarades: au bout d’une minute, il
était pris d’une espèce de défaillance, et se laissait renverser à terre
en éclatant de rire. D’ailleurs, extrêmement intelligent, et même
spirituel, il excellait à raconter des anecdotes ordurières: on faisait
cercle autour de lui, et lorsqu’il entonnait, d’une voix grêle, quelque
refrain obscène, il y mettait une verve extraordinaire. C’était le seul
moment où ses joues pâles se colorassent un peu. Ce garçon était un
véritable phénomène de corruption précoce. Le vice chez lui était
invétéré, et devenait pour ainsi dire sa nature même. Il n’avait à Paris
qu’un correspondant, et on ne l’entendait jamais parler de sa famille.
De toutes les choses les plus respectables il plaisantait avec un
cynisme imperturbable. Plus de dix enfants ont été gâtés par ce
malheureux, qui, plus semblable au singe qu’à l’homme, en était arrivé à
ce degré où les pratiques vicieuses sont comme une condition de la
continuation de la vie. Une seule opération, très délicate au cas
particulier, pouvait extirper radicalement le vice: aucun médecin n’a
osé la tenter. D’ailleurs, il n’y avait visiblement plus de remèdes
contre la gangrène morale dont cet enfant de seize ans était infecté.
* * * * *
Les soupirants de Mignon et Mignon lui-même, quoique fort corrompus,
étaient encore loin de ce degré d’avilissement.
J’ai dit comment Horace passait le temps des études. Il compilait, il
versifiait, il analysait sa flamme, et dissertait à perte de vue de
philosophie et de religion à propos de Mignon. Une partie de cette
volumineuse correspondance se trouve entre mes mains. Rien ne pouvant
mieux expliquer la confusion des sentiments, la perversion de la raison
et du cœur que produit l’internat, nous allons, lecteur, fouiller au
hasard ces lettres, ces griffonnages d’écolier, documents précieux dans
le procès que je fais à l’éducation moderne.
Vous connaissez déjà Horace, mais vous le connaissez mal, votre première
pensée, lorsque je vous ai parlé de ses amours, a été: Quel chenapan! Et
je me suis empressé de vous dire qu’il n’était point un chenapan.
Non seulement Horace n’est pas ce que vous croyez, mais c’est un sujet
rare: il possède une mémoire extraordinaire. Le travail ne lui coûte
rien; il fait très facilement d’assez jolis vers. En un mot, c’est, à
l’heure où j’écris ceci, un homme distingué; vous l’invitez volontiers à
dîner et lui donnez la place d’honneur entre votre femme et votre fille.
J’ai choisi ce sujet précisément pour vous montrer comment le vice
s’introduisait dans les âmes élevées, comment il pervertissait le sens
du vrai et du bon. Le vulgaire n’a point contre l’envahissement du vice
ces ressources que possède Horace.
Ses lettres que j’ai là, sur ma table, sont remplies de citations de
tous les auteurs, anciens ou modernes. D’ailleurs, il est un des
vingt-cinq fainéants de sa classe. De temps en temps, il ouvre un
_Manuel du baccalauréat_, mais c’est tout. Et si ses professeurs ne lui
ont pas donné, quand il était enfant, le dégoût invincible de toutes les
beautés classiques, c’est, je le répète, qu’il a l’esprit doué.
* * * * *
Ce que vous allez lire est adressé à un ami commun,--qui était en même
temps un rival: car on n’aimait point Mignon d’amitié.
Tu vois, mon cher L..., ce qu’il faut attendre de Mignon. _S’il avait
du cœur encore, on en pourrait tirer quelque chose_; ses autres
défauts céderaient bientôt la place à un reste d’affection. Mais non;
il n’a pas de cœur, et il ne comprend rien sur ce chapitre. Il pouvait
se passer de faire cette déclamation sur l’amour pour agir ainsi. Sa
conduite me confirme trop dans l’opinion que ses définitions si
belles, si nobles de l’amour n’étaient pas de lui. Il n’a pas le
moindre égard. Il m’a dit que je n’avais pas de tact, mais je
comprends mieux que lui les choses. Je me glorifie d’être mieux élevé
que lui; je ne sais pas blesser comme lui mes semblables. As-tu vu
avec quel dédain il a froissé ma lettre et l’a donnée à Albert en lui
disant de lui en rendre compte? Il voulait me blesser, il voulait me
faire voir qu’il n’avait pas lu cette lettre quand je la lui avais
remise, qu’il s’en moquait, puisqu’il la donnait à un autre pour lui
en rendre compte; et son éducation est tellement bonne qu’il ne
s’apercevait pas qu’il donnait à Albert une tâche peu digne. Tout cela
m’a bien moins blessé pour moi personnellement que pour lui; j’avais
mal de le voir agir ainsi, de le voir si peu capable de comprendre
qu’il ne faut jamais blesser quelqu’un dans ses affections. Que
veux-tu? je dois être malheureux; Dieu le veut, il veut me montrer
jusqu’au bout la fourberie et la méchanceté humaine; je saurai
souffrir. Il doute de moi, de mes sentiments; il me prête ses défauts
ignobles; il me blesse, il frappe tant qu’il peut, n’importe;
peut-être un jour il reconnaîtra ses torts; peut-être il souffrira ce
qu’il a fait souffrir aux autres: je ne le lui souhaite pas.
Que dites-vous de cette manœuvre de Mignon recevant la lettre? Cela
n’est-il pas d’une coquette consommée? Et le désespoir de l’amant
n’est-il point le plus romanesque du monde? Le malheureux en appelle à
Dieu et se complaît dans son infortune. Il se résigne; il trouve encore
une certaine douceur à souffrir pour l’objet aimé.
Je possède une quarantaine de lettres sur ce ton, écrites à différentes
époques: quelques-unes ont dix pages; il en est qui figureraient
honorablement dans tel roman du dix-huitième siècle. Les réminiscences
abondent, preuve que la tête est frappée. D’ailleurs, le cri honteux des
sens s’enveloppe volontiers dans une stance de Lamartine ou dans un vers
de Musset: c’est un ragoût de plus.
* * * * *
Et cependant l’amour d’Horace comporte une certaine naïveté; il fait
volontiers sa confession, les aveux ne lui coûtent point, souvent il
prévient les remontrances ironiques de ses amis:
... J’ai des faiblesses que je ne puis surmonter: je me fâche... il
rit, me passe la main dans les cheveux, et tout est fini. Comme il me
connaît, le gredin! _Figure-toi qu’hier je lui demandais si par hasard
il s’imaginait que je l’aimais.--Mais j’en suis très persuadé, me
dit-il._--Est-ce assez désespérant?