Cette influence moralisatrice de la famille se fait sentir,

LA

PREMIÈRE FLÉTRISSURE

PAR

Le Docteur J. AGRIPPA

Au moins, je vais toucher une étrange matière,

Ne vous scandalisez en aucune manière,

Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis,

Car c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.

(Molière.--_Tartuffe_.)

PARIS

L. HURTAU, LIBRAIRE-ÉDITEUR

12, 13, GALERIE DE L’ODÉON, 14, 15

1873

Alexandre Dumas fils a écrit, dans l’_Affaire Clémenceau_:

«On s’étonne de l’immoralité, du scepticisme, de la dépravation des

temps modernes: entrez dans le premier collége venu, remuez cette

apparente jeunesse, appelez à la surface ce qui est au fond, analysez

cette vase, vous ne vous étonnerez plus. La source est empoisonnée

depuis longtemps: et quand on n’a pas été un enfant, on ne devient pas

un homme.»

Cette analyse dont parle Dumas fils, j’ai tenté de la faire pour

l’édification des pères de famille.

Quelques-uns crieront: Au scandale!--Je réponds à ceux-là qu’il faut

étaler sincèrement la plaie pour la pouvoir inspecter et guérir.

D’autres diront: Enfantillages!--Je ne partage point cet optimisme.

Je n’ai pas prononcé un mot qui ne soit exact, ni rapporté un fait dont

je ne puisse fournir des preuves, produire des témoins.

J’ai laissé de côté les procédés d’instruction stériles, l’enseignement

mécanique, pour m’attacher exclusivement à la question des mœurs. On

veut réformer les études: cela est fort bien. Mais je voudrais qu’on

réformât l’éducation.

Le vice germe spontanément sur cet engrais malsain du collége: en tant

que régime d’emprisonnement et d’agglomération, l’internat est mortel

aux inclinations honnêtes, et,--pardon du mot,--à la vertu. Toutes les

améliorations qu’on pourra inventer sont inutiles.

Je plaide la suppression radicale de l’internat, la fermeture de mauvais

lieux, où sous prétexte de latin et de grec, la chair et l’esprit de nos

enfants sont gâtés et s’atrophient sans retour.

Que l’affection que j’analyse soit uniquement due à l’internat, je ne le

prétends point, mais je montre que l’internat la développe au point de

la rendre quelquefois incurable. Loin de moi la pensée d’attaquer ni

l’Université ni aucun corps enseignant: je fais le procès d’un système.

Que vos enfants soient _instruits_ au dehors, soit. Mais c’est vous

seul, père de famille, qui devez _élever_ vos enfants, parce qu’il

n’existe pas un individu sur la terre qui vous puisse remplacer dans ce

quotidien labeur.

Ne le voulez-vous point? Eh bien! sachez au moins ce que fera d’eux le

collége, et voyez si, pour reconquérir nos provinces et notre honneur

perdus, nous pouvons compter sur la France de demain.

J. A.

* * * * *

Il n’est pas inutile d’avertir que, par le mot _collége_ fréquemment

employé au cours de ces pages, je désigne tout établissement qui

recueille un certain nombre d’enfants, les loge, les nourrit, prétend

les élever en lieu et place de leurs parents.

LA

PREMIÈRE FLÉTRISSURE

Monsieur est au café ou au Cercle; madame est en visites. Le petit Henri

est au collége, la petite Berthe chez les sœurs. Monsieur et madame

disent _mon fils, ma fille_; parents vient de _parere_: n’ont-ils pas

engendré?

Henri a dû rester deux ans en nourrice, étant de mauvaise santé.

Ensuite, il a passé cinq ans à la maison. Mais il salissait tout, il

cassait tout; la bonne n’en pouvait venir à bout. On l’envoyait chez sa

grand’mère l’été. Enfin, comme madame ne pouvait garder un pareil petit

diable, elle l’a mis au collége où il se tiendra tranquille. Henri en a

pour douze années, au bout desquelles il prendra la clef des champs et

ira courir les filles.

Il a vingt ans. Sa mère qui vieillit lui demande quelquefois son bras

pour sortir; mais le garçon se dérobe à cet honneur; n’a-t-il point ses

amis, ses affaires?

C’est là le foyer, le _home_ français.

Qu’il y eût des génératrices comme il y a des nourrices, croyez-vous que

madame se fût donné la peine d’accoucher?

Voilà cependant le seul lien qui constitue la famille aujourd’hui. Ce

jeune homme, cette jeune fille, elle les a mis au monde avec douleur. Et

elle se récrie sur leur ingratitude lorsque la nourrice, la bonne, la

grand’mère, les professeurs, les pions, les camarades s’étant effacés,

elle se retrouve seule en présence de ces deux êtres qu’à peine sortis

de ses entrailles elle a remis à des étrangers!

En vérité, si c’est cela la maternité, j’aime mieux qu’on l’esquive

absolument; et Malthus connaissait son siècle, qui prescrivait le

_restreint moral_.

Je m’adresse à vous, père de famille, pour vous conter ce que vous

semblez ignorer parfaitement: l’éducation qu’a reçue votre fils au

collége. Pendant le siége, vous étiez, n’est-ce pas, de la garde

nationale? Vous avez, comme tout le monde, déploré notre décadence; vous

vous êtes écrié: Français dégénérés! La virilité physique et morale, ce

que les Romains appelaient _virtus_, la force d’initiative

n’apparaissait nulle part;--et le soir, au coin du feu, en fumant votre

cigare, vous cherchiez, comme tant d’autres, la «cause de nos

désastres».--Rassurez-vous: je ne prétends pas vous la révéler; mais je

veux dire comment vous avez contribué pour votre part à ces désastres,

en rejetant sur d’autres vos devoirs de père, en laissant donner à vos

enfants une éducation qui leur coûte l’intelligence et la santé. Je

déclare que le patriotisme ne peut point exister dans une nation qui ne

connaît pas la famille.

Les devoirs de la famille sont les premiers devoirs, la condition et

l’apprentissage des autres. C’est chez vous, non chez des étrangers, que

votre fils devait trouver les bons exemples, apprendre à obéir et à

aimer.

* * * * *

Beaucoup de pères sont pénétrés, à l’égard de leurs enfants, d’un

préjugé que l’égoïsme souvent inspire. Il ne faut point, disent-ils, que

mon fils vive sous les jupons de sa mère; ici, il s’amollirait.

Mettons-le au collége; son caractère se formera; il apprendra à vivre.

Avez-vous donc peur, Monsieur, qu’il ne l’apprenne trop tard?

Oui, c’est vrai: il apprendra à vivre, mais _comment_?

Je vais vous le dire.

* * * * *

Henri a été présenté au proviseur: sa mère a déclaré qu’il était très

intelligent, et le proviseur a souri avec indulgence.

--«Venez, mon ami, je vais vous conduire à vos petits camarades.» Car on

était en récréation.

Un nouveau! Les petits camarades passent et repassent, montrent du doigt

l’arrivant; ils rient de sa gaucherie. Mais, comme Henri vient de

recevoir de sa mère une montre en or avec la chaîne, les écoliers lui

témoignent encore quelque respect. La vue de l’or produit cet effet sur

ces petits bourgeois du dix-neuvième siècle; j’en parle d’expérience.

Cependant un blondin d’environ dix ans s’approche:

--«Comment t’appelles-tu?

--«Henri.

--«Ce n’est pas un nom, ça. Est-il bête!--Ton nom de famille?»

Et comme les enfants se groupent autour de lui, Henri, sur qui tous ces

regards malins se fixent, rougit, balbutie une syllabe sourde, et finit

par fondre en larmes.

Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de plus terrible que ce

premier moment où l’homme se trouve seul, en présence de l’humanité. Il

est envolé du nid maternel; une effroyable impression d’isolement

l’envahit; il appelle: Maman! maman! sa première providence.

A ses larmes répond le rire méchant du prochain. Ses joujoux, ses

livres, ses images, tout son petit monde va être exploré, fouillé,

bafoué. Où trouver un protecteur? qui aimer? à qui obéir?

La cloche sonne: on se rend à l’étude. Le voici sous les yeux du maître,

entre deux bambins qui essuient leurs plumes sur son habit, et lui

donnent des coups de pied sous la table. Quant à lui, il tâche de

s’absorber dans son devoir.

* * * * *

Le _devoir_ de l’enfant, jusqu’à l’âge de douze ans, est de jouer.

L’hygiène, autant que la raison, l’exige. Ces petits membres frêles ont

besoin de mouvement, mais d’un mouvement continuel: c’est la condition

de l’appétit, du sommeil; c’est à ce prix que le cerveau se développera,

et deviendra apte à recueillir et garder les impressions extérieures.

--«Il ne se tient pas en place! Il est distrait!»

Mais cela est naturel, nécessaire! L’attention est une faculté qui ne

vient qu’avec l’âge. Vous ne demandez point à ce bébé de soulever des

poids de vingt kilos; pourquoi voulez-vous que son intelligence soit

formée avant son corps?

L’éducation d’abord doit être toute physique. Que l’alphabet soit

déguisé en un jeu: j’y consens. Mais vous lésez la santé de l’enfant, en

le tenant huit et dix heures par jour sur les grammaires. L’instruction

ne s’ingurgite pas ainsi violemment: c’est seulement quand l’esprit est

mûr pour la recevoir qu’il la faut présenter par petites cuillerées

emmiellées à l’enfant. Ainsi vous la rendrez aimable: vous chatouillerez

la curiosité du bambin.

Pourquoi le jeune homme qui sort du collége brûle-t-il ses livres

classiques, sinon parce qu’on lui a donné dès sa première enfance le

dégoût, l’horreur de la science?

* * * * *

Une étude aux murs nus. Les petits camarades saisissent le moment où le

pion dort pour parler tout bas et se faire des signes. Les flèches de

papier assaillent le nouveau qui, immobile à sa place, n’ose lever les

yeux. Par moments éclate, comme un coup de tonnerre, la voix du maître:

--«Monsieur X... cent vers à copier!

--«Vous irez en retenue... Pas d’explications!»

Le ressort de cette éducation, c’est la peur: peur des condisciples;

peur du pion. Sentiments mauvais qui engendrent rapidement la lâcheté.

L’élève apprend à fronder, à dénigrer, mais en cachette et par derrière.

Ces vices sont de ceux qui se développent au contact du prochain.

Ainsi les captifs se liguent contre le nouveau venu. S’il manifeste le

moindre désir de se plaindre, immédiatement traité de _cafard_, il est

malmené sans relâche. Ni les bousculades, ni les boulettes de papier

mâché ne lui sont épargnées. Car ce mot de _cafard_ a le privilége

d’ameuter les bambins, et ils se ruent sur un innocent, comme fait la

multitude aveugle quand on lui a conté que L... empoisonnait les

rivières ou méditait de faire tirer sur le peuple. Rien n’égale

l’acharnement de ces malheureux, car ils ont à se venger de leur

asservissement et de leur misère.

Ainsi fera, Monsieur, le petit Henri, sous peu de temps. Il se

vengera,--sur un nouveau ou sur le pion. Point de détestables tours que

celui-ci n’endure.

Dans le début, Henri passait trois jours de la semaine à penser au

dimanche précédent, et les trois autres jours à compter les heures qui

le séparent du dimanche prochain. Rassurez-vous, cette anxiété se passe:

l’acclimatement peu à peu se fait, le cœur s’endurcit. Dans deux mois,

les caresses d’une mère ne lui seront plus nécessaires.

Oui, un abîme insensiblement s’est creusé dans ce cœur d’enfant; et

savez-vous ce qui va le remplir?--Le vice.

* * * * *

Pour ce petit être l’enfance est finie. Plus de tapage, plus de

mouvement; en même temps que le corps est opprimé, l’esprit est

surmené;--et, à l’heure même où on le force d’abandonner ses jeux, on

lui fait prendre le dégoût des exercices intellectuels.

Appelez ce chétif collégien du nom qu’il vous plaira, ce n’est plus un

enfant. Enrégimenté, bridé, il a perdu la libre allure et l’expansion

des premières années; il porte un joug d’abêtissement dont le poids se

fera sentir de plus en plus lourdement avec l’âge.

La maman, au parloir, s’écrie en le voyant:

--«Ah! le joli petit soldat! que ce liseré rouge lui sied bien!»,

Il fallait garder ce liseré-là pour votre poupée, mademoiselle!

* * * * *

L’enfant, lorsqu’il quitte le foyer affectueux de la famille, trouve en

échange les élèves et le maître-d’études. Est-ce à ce dernier qu’il aura

recours contre les influences pernicieuses? Le maître-d’études

remplace-t-il, dans une mesure si minime qu’elle soit, les parents?

Quelles sont les relations du maître-d’études et de l’élève? Quels

exemples celui-ci reçoit-il de celui-là?

Il est vrai, l’enfant qui entre au collége a d’abord moins peur de

l’homme que des autres enfants, du maître que des camarades. Il croit

peut-être trouver un refuge auprès de l’un contre les autres: espérance

promptement déçue. Le maître ne peut ni aimer les élèves, ni en être

aimé: ses rapports avec eux sont des rapports hostiles. Il n’y entre

point de confiance, point d’affection, car le règlement exige que le

maître soit oppresseur, et la nature que l’élève soit rebelle.

Peu de gens savent au juste ce que c’est que le maître-d’études. Plus

misérable que l’élève, parce que l’abrutissement, datant de plus loin,

est plus profond, ce bourreau est lui-même le premier martyr de

l’internat.

Il commence par être bon, mais ses tourments de chaque jour le forment à

la méchanceté. Jeune homme sans fortune, il a néanmoins reçu de

l’instruction. Peut-être son père avait-il rêvé de l’élever un jour

au-dessus de sa condition; peut-être, lui reconnaissant des aptitudes

sérieuses, ses professeurs ont excité sa famille, qui ne s’en souciait

point, à le laisser pousser jusqu’au bout ses études. Le collége lui a

ouvert ses portes gratuitement, et il s’est efforcé de rétribuer le

collége par quelques nominations au concours académique.

D’une façon ou de l’autre, le voilà bachelier, et, dès ce moment, il est

aisé de prévoir sa perte. La conscription menace; il est deux moyens de

l’éviter: la prêtrise, remède pire que le mal; l’engagement décennal

dans l’Université, qui semble une planche de salut. Le malheureux s’y

raccroche et se noie: d’homme il se Change en pion, désastre

irréparable.

Avec quelles illusions il aborde ce métier rebutant! Il ne s’est sans

doute pas résigné sans répugnance. Ayant été élève, il ne pouvait pas ne

point soupçonner le péril. Mais on lui a tant dit: «L’épreuve ne sera

pas longue; vous pourrez travailler, atteindre l’agrégation,

professer...» qu’il a fini par le croire[1]. Il entreprend donc avec

courage cette ingrate besogne: il a la résolution de travailler et

s’imagine pouvoir le faire.

[1] On sait que le _maître-d’études_ a été remplacé par le «_maître

répétiteur_», lequel n’est plus un simple gardien d’enfants,

puisqu’il doit suppléer à l’étude, par ses conseils, le professeur

absent. M. de Fortoul, ministre de l’instruction publique, disait

dans le rapport qui a précédé le décret du 17 août 1853:

«Les _maîtres-d’études_, séparés des professeurs par un intervalle

pour ainsi dire infranchissable, étaient condamnés à languir

éternellement dans leurs fonctions _et à devenir pour leurs propres

élèves un sujet de pitié et d’aversion_. . . . . . . . . . . . . . .

Mettre les _répétiteurs_ en mesure de fortifier leur instruction,

c’est ajouter à leur considération, c’est ennoblir leurs modestes

fonctions, c’est en faire des guides sûrs pour les jeunes gens dont

_ils auront intérêt_ à gouverner les dispositions, à redresser les

écarts, à conquérir les cœurs, puisqu’ils devront passer leur vie

au milieu d’eux comme auxiliaires des professeurs d’abord, comme

professeurs ensuite.»

L’intention était bonne, mais ce changement de dénomination n’a

introduit aucune modification dans la condition de l’être misérable

que depuis, comme avant 1853, on appelle partout uniformément le

_pion_.

Au bout de quelques mois, il sait toute la vérité. Habitués à haïr le

pion quel qu’il puisse être, les élèves n’ont vu dans sa bonté que

crainte ou sottise: ils l’ont récompensée par les plus méchants tours. A

force d’injustice, ils ont soulevé la bile, aigri le caractère du

malheureux. Aussi devient-il dur, soupçonneux; il ne croit plus aux

excuses, s’emporte à tout propos et punit à tort et à travers. Ne

l’accusez point de lâcheté, car il livre une bataille où il s’en faut

que l’avantage soit de son côté. Ses ennemis lui portent plus de coups

qu’ils n’en reçoivent, et sont cent fois plus acharnés que lui à la

lutte. Continuellement distrait, tracassé, irrité, il ne peut lire qu’à

peine. Au début, il tâchait de tout concilier, de dédoubler son esprit,

de diviser son attention entre les travaux qui lui étaient

personnellement nécessaires et la surveillance du quartier; mais il se

consumait en des efforts stériles. Une fois son impuissance clairement

démontrée, à sa première ardeur succèdent le découragement et une morne

somnolence. Il ne tente plus même d’employer le temps des classes. Ce

n’est point de trop de quatre heures sur vingt-quatre pour prendre

haleine quand on fait ce rude métier. Qu’en dites-vous, parents, qui

n’aviez qu’un seul enfant à surveiller, et possédiez, pour le soumettre,

l’arme toute puissante: l’affection?

Tout doucement s’établit, par la force des choses, l’habitude de la

paresse, et la capacité de travailler se perd. C’est du reste une

fainéantise laborieuse que celle du pion.

Après quelques années de service, il ne nourrit plus l’espérance de

sortir de sa galère; à peine le désire-t-il. Il s’est fait peu à peu à

l’idée de rester éternellement ainsi; il s’est accoutumé à son

abjection. Aussi traîne-t-il maintenant le boulet comme chose naturelle;

il n’en sent plus le poids, parce qu’il a oublié ce que c’est que de ne

pas le sentir. Traité comme un valet par le proviseur, harcelé même par

des «fils de famille» contre lesquels il lui serait téméraire de se

défendre, fût-ce le règlement à la main, il a commencé par faire pitié,

et finit par inspirer le dégoût.

A ce point, est-il un homme, une bête, une machine?

C’est un être dégradé; le mépris général a fait cette œuvre: c’est le

_pion_.

Il s’enivre le dimanche, pue le tabac, et ne s’aperçoit pas, quand il

prend son chapeau à la fin de l’étude, qu’on a profité de son sommeil

pour verser un encrier dedans.

Tel est, Monsieur, l’_éducateur_, tel est le porte-respect par qui vous

vous êtes fait remplacer auprès de votre fils.

Voilà la première image que l’enfant ait de cette chose dont on parle

tant en France, et dont on déplore la ruine: L’AUTORITÉ.

* * * * *

J’ai abordé un sujet délicat, je vais être obligé de révéler beaucoup de

choses abominables et de vous faire assister, lecteur, à la vie de votre

collégien, depuis le coup de cloche du lever jusqu’au coup de cloche du

coucher. Avant d’entrer dans cet hôpital, avant de lever le voile et de

découvrir les plaies, je vous prie de considérer ceci:

C’est que votre enfant a été flétri avant qu’il sût même ce que c’était

que le vice.

Cette observation expliquera les désordres monstrueux que je vais dire,

et dont la monstruosité échappe à l’enfant.

Oui, le corps est défloré avant que l’esprit sache, et l’intelligence

est viciée avant de s’être développée. On répète souvent que le niveau

du _sens moral_ a baissé en France. J’attribue ce fait--exact--à la

dépravation précoce de l’individu au collége.

* * * * *

Ceci se passe dans la cour des petits. Le surveillant cause avec des

élèves. Sur un banc, loin de ses regards, deux enfants sont assis. Ce

sont des créoles: ils sont âgés d’environ treize ans et fort arriérés

dans leurs études. Autour d’eux s’est formé un cercle d’enfants de neuf

ou dix ans. Que contemplent si curieusement ces enfants?

Je ne saurais vous le décrire; c’est la scène du Maure dans les

_Confessions_, moins la résistance de Jean-Jacques. Le philosophe a

donné à cette scène une physionomie hideuse. La raison de l’homme se

révoltait à ces souvenirs de son enfance. Ici, en analyste exact, je

dois dire que les spectateurs étaient charmés de ce qu’ils voyaient:

leur curiosité malsaine se satisfaisait. C’était d’ailleurs une première

leçon; et les contorsions de l’onaniaque, ses cris, son rire

spasmodique, imprimaient dans ces jeunes cervelles un souvenir

ineffaçable, en même temps qu’un désir vague, irréalisable encore.

L’initiateur menaçait les enfants de leur «f... une pile s’ils avaient

le malheur de cafarder». Et le soir, au dortoir, il employait à la même

opération l’un de ces curieux,--un bambin de dix ans.

--«Et le pion?»

Lecteur,

1º Il est impossible que le pion voie tout ce qui se passe;

2º Il sait tout cela, ayant été élève: il en rit souvent avec ses

collègues. Je me souviendrai toujours du sourire ignoble de ce pion

disant à un écolier de treize ans dont l’_ami_ était chassé pour avoir

fait circuler une chanson obscène:

--«Eh bien! il s’en va donc, votre petit ami...»

Je ne parle que pour mémoire des pions qui, subissant eux-mêmes cette

atmosphère de l’internat, vont caresser la nuit les enfants que vous

avez confiés à leurs soins.

Cette abomination heureusement est très rare dans les établissements de

l’Université; d’ailleurs, l’indiscrétion, naturelle aux enfants, rend le

jeu peu sûr. J’ai vu cependant, dans un lycée de Paris, chasser un

maître-d’études qui s’était rendu coupable de cette infamie: son nom est

encore dans mon souvenir, ainsi que celui d’une de ses victimes.

* * * * *

Ici, on me fait une observation que je ne veux point esquiver; c’est

que, dans la famille même, l’enfant peut contracter les mauvaises

habitudes. J’entends dire: «Sous le toit paternel, il court bien des

périls: tantôt on le néglige, tantôt précepteurs et domestiques le

gâtent. Il trouve auprès de sa mère qui l’adore une sollicitude trop

vive, dont les effets sont parfois funestes. Autour de lui les

distractions abondent; le bien-être amollit ses mœurs, et, la puberté

venue, les sollicitations des sens seront irrésistibles: l’onanisme, on

le sait, peut se passer d’être enseigné.»

Eh bien! ces objections témoignent chez les parents qui les font, d’une

intelligence fort incomplète de leurs devoirs. Comment! votre enfant se

gâtera sous vos yeux sans que vous vous en avisiez, sans que vous

arrêtiez, si vous ne les avez pas prévenus, les progrès du mal! Mais

c’est vous seuls que je fais responsables des vices de vos enfants; vous

jugez trop lourd le soin de les surveiller, de les guider: pourquoi les

avoir mis au monde?

Savez-vous que vos observations manquent absolument de justesse? Car,

considérez le parallèle suivant:

Dans la famille:

1º L’enfant peut être surveillé,

2º Il ne rencontre aucune excitation sensuelle: au contraire.

Au collége:

1º L’enfant ne peut pas être surveillé;

2º Il est à toute heure du jour circonvenu par les sollicitations du

vice.

Quelle femme est donc votre femme et quelle fille votre fille, si, dans

la société constante de sa mère et de sa sœur, cet enfant entend le cri

des sens et fait son apprentissage de la débauche?

Je suppose néanmoins que, vers l’âge de quatorze ans, le tempérament et

les lectures brûlantes aidant, votre fils apprenne un jour la

masturbation. Eh bien! c’est à vous, père de famille, à saisir dans la

démarche embarrassée, dans le regard hésitant, dans les traits pâlis de

l’adolescent, les premières traces du mal. Vraiment, je ne vais pas vous

dire comment vous reconnaîtrez cela: les symptômes sont connus de tout

le monde, et ils sont si frappants à l’origine, qu’il est impossible que

vous ne les aperceviez point. Quant aux correctifs, quant aux

dérivatifs, ils sont nombreux, et c’est seulement dans la famille qu’ils

peuvent être appliqués avec succès. Je vous renvoie aux livres qui

traitent de la matière, et en particulier à celui du docteur Deslandes.

Votre fils se guérira si vous le voulez; car, au lieu de trouver les

encouragements du collége, il rencontrera le blâme de parents qu’il aime

et dont il ambitionne l’estime.

* * * * *

Cette influence moralisatrice de la famille se fait sentir, dans une

certaine mesure, au collége même. Ainsi, l’enfant qui succombe le plus

vite et le plus sûrement est celui que des parents (indignes de ce

titre) font sortir deux fois l’année: aux grandes vacances et à Paques.

Celui-là a dû organiser toute sa vie entre les quatre murs du collége:

ses besoins d’affection, il les a reportés sur certains de ses camarades

parmi lesquels, hélas! se trouve toujours ce que l’autorité appelle des

_complices_. Le vice lui a été inoculé avant qu’il sût ce que c’était,

et il marche droit à l’idiotisme sans s’en douter. A peine entré dans la

geôle, il a appris; maintenant il enseigne. Son système nerveux était

d’abord surexcité, et il souffrait; aujourd’hui (il a quatorze ans), la

sensation est émoussée. Il est l’élève le plus paresseux de sa classe,

et cela naturellement: il ne peut pas travailler. La mémoire, cette

faculté principale à l’École, la mémoire est complétement détruite.

Faisons l’inventaire de la vie de ce malheureux:

Il a pris des habitudes et des manies de vieux garçon. Toutes ses

démarches de la journée sont réglées. Dans son pupitre, il a une lampe à

esprit de vin faite d’un encrier de buis; un cordon de soulier sert de

mèche. Il fait, le matin, du chocolat à l’eau: une palissade de livres

dissimule au pion la lumière. Cette boîte en carton, percée de plusieurs

trous, contient des feuilles d’acacias sur lesquelles se prélasse un

hanneton ou un ver à soie. Dans une autre prison, formée d’un bouchon

évidé et grillée d’épingles, des mouches volètent. Tous ces menus

travaux occupent constamment l’esprit du _potache_: il taille dans une

règle des petits bateaux, des figurines dans un marron d’Inde; comme

Pellisson, il apprivoise des araignées. D’ailleurs, il n’est pas

malheureux plus que l’oiseau né en cage; il n’a jamais connu une autre

vie que celle-là, et la joie des camarades qui sortent le dimanche, ne

lui fait aucune envie.

J’ai remarqué que les maîtres-d’études se liaient volontiers avec ce

prisonnier, car ce n’est pas un enfant: le vice et la routine l’ont

vieilli. Ce ne sera point un homme, et il est certain, pour moi, qu’il

ne sortira point du collége. S’il a un bon numéro à la loterie du

baccalauréat, il demeurera dans l’établissement en qualité de

maître-d’études.

Internat, internement; soit: le Code emploie un autre vocable, il

prévoit et punit la _séquestration_.

De bonne foi, et laissant de côté les arguties des jurisconsultes, en

morale, en raison, n’est-ce pas là un fait de séquestration?

Ce fait, cependant, est loin d’être isolé. Dans chaque cour, on compte

environ dix jeunes gens qui sont ainsi retirés du monde et de l’air

libre, confinés dans le vice et l’abêtissement. J’en ai connu un qui

était absolument idiot. Il faisait la joie des pions et des élèves.

C’était un mulâtre de la Martinique, et le professeur, en ouvrant la

classe, ne manquait jamais de lui lancer cette plaisanterie:

--«Otez donc vos gants, Monsieur X... (on rit). Ah! pardon, vous étiez

dans l’ombre...»

* * * * *

«La nature des fréquentations d’un jeune sujet, dit le docteur

Deslandes, peut éveiller des soupçons, _car la masturbation se donne_.»

Voilà pourquoi, Monsieur, je vous conseille de ne mettre votre fils au

collége qu’en qualité d’externe. Pendant que vous êtes à vos affaires,

il va en classe, et le reste du temps vous vivez avec lui. Vous éloignez

de lui les spectacles obscènes, les excitations des sens: à ce titre,

vous devez à tout prix garder votre enfant chez vous.

Car, interne, ces spectacles l’assiégeraient partout: au dortoir, aux

récréations, à l’étude. La classe seule fait exception. D’ailleurs, en

classe, l’externe n’est point placé près des internes.

L’autorité a imaginé d’arracher ceux-ci à la société pernicieuse de

jeunes gens qui vivent au grand air; et moi, je vous félicite de ce que

votre fils est tenu éloigné des jeunes gens qui vivent en troupeau.

* * * * *

Je ne puis pas entrer dans les détails de cette prostitution enfantine.

Je ne cesserai de le répéter: ce qu’il y a de plus pitoyable, c’est

l’_innocence_ de ces êtres flétris, c’est l’ignorance où ils sont de la

monstruosité de leurs actes. Le monstre, c’est la luxure, c’est

l’oisiveté de la geôle. Le vice, en cet endroit, est quelque chose de

fatal, à quoi on peut à peine se soustraire, et le mal s’empare aisément

d’êtres qui n’ont point encore la conscience du mal.

* * * * *

Si je signale des choses énormes, je ne signale que des choses vraies,

et si je relève des faits exceptionnels, c’est pour montrer les

conséquences extrêmes de l’état de choses créé par l’internat.

J’ai vu des enfants de douze ans se prostituer, c’est-à-dire offrir

leurs affreux services à des _grands_ pour des gâteaux, pour de

l’argent.

Voici un fait plus fréquent: le _grand_ fait les devoirs du _petit_ et

touche sa récompense en plaisirs unisexuels.

_Mutua duorum discipulorum, laniatis vestibus, manustupratio quasi

quotidie deprehendi posset[2]._

[2] Dans un lycée de Paris, on a imaginé de supprimer les poches. Les

enfants ouvrent la couture, en ayant soin de conserver le liseré

rouge.

Un _grand_ donne rendez-vous à un _petit_, soit le dimanche quand on

réunit les quartiers, soit tous les jours aux _lieux_, soit même au

dortoir. Mais cet arrangement est le plus rare, étant le plus périlleux.

Un de ces malheureux allait voir _son complice_ chez ses parents, le

dimanche. Un autre ne dissimulait pas qu’il avait gâté sa sœur. Le vice

ainsi déborde au dehors.

Assez, n’est-ce pas? Eh bien, je ne prononce plus qu’un mot. Ce qui se

passe actuellement dans la plupart des colléges entre enfants de neuf à

quatorze ans, est de la pure promiscuité. Si donc, sachant cela

parfaitement, vous persistez à faire de votre fils un _potache_, vous

avez neuf chances sur dix de commettre un infanticide moral.

* * * * *

Ceci est l’histoire de Gaston C..., qui occupe aujourd’hui une haute

position officielle. Je la raconte de son aveu.

Mis au lycée à l’âge de dix ans, il se sentait infiniment malheureux, et

c’est en pleurant abondamment qu’il s’endormait chaque soir. Il était

orphelin, sa mère étant morte en le mettant au monde. Son père ne

s’occupait point de lui. Cependant il se consumait dans la pensée de

revoir ce père et sa petite sœur Cécile. Il en tomba malade.

A l’infirmerie, quelle consolation! il rencontre les sœurs de charité.

Le voilà qui se met à les aimer, et comme c’était le plus charmant

enfant du monde, celles-ci le lui rendaient bien. Elles ont trouvé moyen

de le garder un mois de trop.

Dépeindre la douleur du pauvre enfant quand il a dû quitter cette

délicate famille d’adoption, j’y renonce. Les sœurs de charité, ces

déshéritées de la nature, pleurèrent presque elles-mêmes, en le laissant

partir, cet ange blondin, ce ressouvenir de leur vie manquée, de leur

destinée sociale désertée. Chacune l’aimait avec jalousie, comme si elle

l’avait mis au monde; et lui, il avait retrouvé ce qu’il faut à l’enfant

le plus longtemps possible, entendez-vous, lecteur, LA MÈRE.

En descendant de l’infirmerie, Gaston C... retrouve ses camarades. Il

mordait son mouchoir pour ne pas éclater en sanglots. Les sœurs lui

avaient enseigné à prier. Au lieu d’aller aux récréations, il

s’échappait, affrontait les retenues pour rentrer dans l’étude; là, il

ouvrait un petit _manuel_ qui venait de la sœur Colombe, et il lisait

avec ferveur, implorant, tout en larmes, la protection du bon Dieu.

Un jour, comme la porte de son étude était fermée, après quelques

démarches inutiles, il prit le parti d’aller s’enfermer dans une étude

voisine; il y surprit deux de ses camarades dans une posture et une

occupation obscènes. Jusque-là, il n’avait pas fréquenté ses camarades,

qui le haïssaient. Saisi d’un dégoût instinctif, il s’enfuit, et le

voilà qui glose.

Les écoliers le traitent de sot, de _cafard_. Il se bat avec l’un d’eux

et le jette par terre, ce qui lui attire immédiatement quelque

considération des autres.

Mais une image et des idées étranges avaient fait irruption dans ce

jeune cerveau. Il s’inquiète, cherche à savoir, interroge: les fanfarons

de vice l’initient avec joie.

Que fait Gaston? Il prend des notes sur tout ce qu’il entend; il copie

des chansons obscènes, il fait une relation des amours d’un pion, fable

de collége, et constitue ainsi un dossier à charge, où l’accusé est

l’internat. Ce n’était point mal imaginé pour un enfant de dix ans, qui

exécrait le collége et ne songeait qu’à retrouver le foyer paternel

perdu.

Les documents sont adressés au père. Celui-ci s’en va naïvement trouver

M. le proviseur, et lui détaille la chose. Surprise, indignation,

promesse d’enquête: les maîtres-d’études sont convoqués, on appelle

plusieurs élèves. Un grand scandale a lieu, et le malheureux Gaston,

traité de calomniateur, est condamné à demeurer au collége pendant les

grandes vacances. Le proviseur voulait d’abord le chasser; c’est sur les

instances du père que la punition a été commuée.

--«Jamais, me disait-il depuis, jamais je n’oublierai la stupéfaction où

m’a plongé cette première perspective ouverte sur la malignité et

l’hypocrisie humaines. J’en faillis devenir fou. Je m’interrogeais

moi-même anxieusement, et me prenais à douter de mon innocence. J’ai

avalé des couleurs pour m’empoisonner, et n’ai pas réussi. J’ai voulu me

sauver, et me suis vu rattraper par un garçon. Cette aventure m’a

vieilli de plusieurs années.»

* * * * *

Allez dans une cour de récréation. Des enfants de douze à quinze ans se

promènent gravement; en hiver, ils se collent au mur blanc que le soleil

chauffe; en été, ils s’asseyent ou même se couchent sur leur tunique.

Ils sont réunis par groupes de cinq ou six individus, car je ne parle

pas des couples,--ou accouplements. Quelle est la conversation de ces

bambins?

L’ordure la plus crapuleuse en fait le fond. Il n’est pas d’équivoque

qui les fasse rougir. Ils ne savent rire que lorsque quelque grosse

saleté chatouille leur imagination déjà blasée. Point de débauche

secrète qu’ils ne connaissent; point de raffinements qui leur soient

étrangers: leur curiosité a pénétré dans les auteurs anciens pour y

apprendre les pratiques de la pédérastie et de la tribadie. Les

chansons, les gravures, les photographies obscènes passent de mains en

mains. Chaque génération d’écoliers communique à la suivante ses

traditions et ses turpitudes. Il est telle platitude rimée comme

l’_Examen de Flora_, telles comédies infâmes comme le _Théâtre

Gaillard_, dont il circule des copies manuscrites dans tous les colléges

de France. Car il y a là réellement une littérature pornocratique,

apportée en partie par les pions, qui ne sort point des murs du collége.

Et j’ai rencontré là des livres dont j’ai vainement donné le titre et la

date de publication aux premiers éditeurs de Paris.

* * * * *

Je veux traiter en passant cette question des lectures pernicieuses.

Qu’est-ce qu’un livre _moral_? Que faut-il permettre ou interdire aux

enfants, aux jeunes gens?

Un auteur qui fait l’apologie du vice ou du crime est un auteur

immoral.--Soit. L’enfant ne lira point _Mademoiselle de Maupin_ ni

_Justine_.

Mais que dites-vous de ces livres _moraux_, c’est-à-dire qui ont pour

but de démontrer la laideur du vice et l’excellence de la vertu: _Don

Quichotte_, les comédies de _Molière_, _Gil Blas_, _Clarisse Harlowe_,

_Paul et Virginie_?

Faut-il donner tout cela à lire à un enfant âgé de quatorze ans?

En principe, je réponds: Oui.

Ces livres contiennent des mots vifs, des peintures lestes ou

brillantes. Mais je suppose que l’enfant qui lit cela ne cherche point

le mal. Je l’imagine,--à quatorze ans,--instruit, d’une manière à la

fois discrète et scientifique, par son père lui-même, de ce que sont les

relations sexuelles et l’acte de la génération. Son imagination n’est

point sensible, parce que sa raison est émue. Il étudie en lisant, et

c’est le beau qu’il cherche, qu’il admire. Aussi les secrets de la

nature ne l’étonnent-ils point, et de la connaissance des passions

humaines il ne recueille que l’ambition du bien.

Je le sais: ce jeune homme n’existe point. Dans notre société où, à

défaut de la foi, le préjugé religieux est demeuré, il règne une fausse

pudeur qui prescrit de ne point parler de certaines choses. Cette

modestie-là prend sa revanche en temps et lieu, et à tant de retenue

succèdent les plaisanteries indécentes et les parodies ignobles. Mais il

est convenu dans le monde qu’on garde le silence sur ces choses et,

plutôt que d’instruire lui-même ses enfants quand l’âge de la puberté

est venu, le père de famille préfère les abandonner aux mauvaises

connaissances, aux mauvais livres et aux mauvaises habitudes.

J’ai connu de ces pères philosophes qui déclaraient fermer les yeux sur

la conduite de leurs fils: ils ne les ouvraient que quand la maladie

enlevait ceux-ci à l’apprentissage de la débauche.

S’il faut donc considérer l’enfant au collége, je reconnais que tous ces

livres sont dangereux. Mais je vais plus loin, et je retire de ses mains

Boileau, Fénelon, Bossuet, tous les auteurs qui ont traité plus ou moins

directement des plaisirs sensuels. Ils les ont flétris, sans doute, mais

dans une ligne que le collégien ne lit pas.

Car dans ses livres classiques, et jusque dans le _Manuel de la

confession_, il cherche et trouve un aliment à la surexcitation

constante de son imagination. Ce misérable cerveau n’est occupé, envahi

que par des impressions lascives; il s’épuise dans la méditation du

plaisir, s’use et se détraque par l’abus de la sensation.

Les allusions les plus légères lui suffisent, le cynisme le plus

grossier ne le révolte pas. On a souvent dit que le nu n’avait point

d’action sur les sens, qu’ils s’enflammaient seulement à la vue du

décolleté. Cette observation n’est pas applicable à l’écolier. Son goût

est dépravé, et les ordures de Rabelais ne sont pas une épice trop forte

pour ce palais échauffé.

Je me résume. Laissez à votre collégien tous les livres qu’il vous

plaira, ou bien faites-lui sa part: le résultat sera à peu près le même.

Les livres, quoi qu’on ait dit, favorisent peu le vice. Si l’onaniaque

les emploie comme moyen d’excitation, ne doutez point qu’à leur défaut

il ne trouve d’autres instruments. Et les conversations honteuses que

tiennent ces bambins ne leur sont point inspirées par les livres qu’ils

lisent, car ils ont eu l’expérience de la débauche avant de connaître

aucun écrit sur la matière.

Un romancier raconte l’histoire d’une femme séduite au moyen d’un livre

du marquis de Sade. La chose semble mal imaginée. Sur une âme novice, un

livre infâme ne produit qu’une seule impression: l’horreur.

Qu’on ne parle donc point de l’influence pernicieuse des mauvaises

lectures.

Faites lire tout haut, Monsieur, à votre fils _Gil Blas_ ou _Clarisse

Harlowe_. Si les passages vifs provoquent ce «ris d’après nature» dont

parle l’auteur des _Plaideurs_, eh bien! je vous en félicite: c’est que

le cœur n’est pas entamé. Mais ce que vous devez écarter avant tout,

c’est le mystère. N’interdisez rien à ce jeune homme; s’il veut lire M.

de Sade, donnez-lui M. de Sade. Point de fruit défendu. Qu’il connaisse

lui-même et apprécie le mal; ainsi seulement le mal n’aura point

d’attraits pour lui, et sa curiosité, fort légitime, étant satisfaite,

il usera avec modération des fruits nombreux, tous permis également, du

paradis.

* * * * *

«Qu’il puisse faire toutes choses et n’ayme à faire que les bonnes.»

Pères de famille, c’est là un mot de Montaigne que vous devez avoir

toujours en la pensée. Il n’y a point de vertu sans liberté, et c’est de

l’asservissement que naissent tous les vices. Le fait seul de

l’internement d’un être qui pense est le commencement de la dégradation

morale qui va s’accomplir. Quant aux bonnes actions, elles sont

impossibles où l’indépendance n’existe pas.

Les hommes qui recueillent un enfant et règlent sa vie, non pas au gré

de la nature, mais à leur fantaisie propre, devraient s’engager à le

rendre à ses parents pur, sain et sauf. Incapable dans cette geôle de

bien et de mal, ils devraient au moins le garantir contre la peste, et,

s’ils ne développent point ses qualités, ne pas lui inculquer des vices.

Voilà le traité à forfait que les parents devraient exiger avant

d’abandonner leurs enfants à des étrangers. Ils ne le font point; leur

prudence ne va pas jusque-là. D’ailleurs, combien oublient que

l’instruction n’est pas l’éducation, confondent l’une avec l’autre, et

ne songent point à demander à leurs fils comment ils vivent!

* * * * *

J’ai eu souvent occasion d’entretenir des parents de ces choses. Je les

exhortais à mettre leurs fils au collége en qualité d’_externes_. Je

dépeignais les mœurs de l’internat: je racontais les scènes abominables

qui se passent tous les jours dans certaines pensions de province, où la

poignée de main même devient un attouchement, et je suppliais ces pères

d’avoir souci de l’innocence de leurs enfants. Quelques-uns alors

rappelaient leurs propres souvenirs. L’un d’eux me faisait ces

objections:

--«La corruption que vous dépeignez n’est que superficielle: le terme

même auquel vous avez fait plusieurs fois allusion, et que vous

traduisez par _complice_, est pris dans l’acception la plus méprisante,

et constitue dans ce monde-là l’injure la plus intolérable. On ne peut

pas empêcher ces choses, et, après tout, le siècle a eu deux générations

glorieuses qui sont sorties des colléges de l’État.»

--Sans doute, répondais-je, le mot _l..._ est ignominieux: mais les mots

_c..._, _p..._, qu’emploie Molière ne sont-ils pas également injurieux,

et de cette observation peut-on conclure que la prostitution est quelque

chose de rare et d’exceptionnel?

Ce siècle a produit beaucoup d’hommes de talent, dites-vous;--et celui

de Tibère, et celui de Léon X. Cette graine-là lève sur tous les

terrains et dans tous les temps. Ce n’est point des exceptions que je

m’occupe, c’est au contraire de la multitude. Eh bien, la lèpre sévit

sur cette multitude. Certaines natures d’élite guérissent, et conservent

à peine plus tard la trace du mal; d’autres, en plus petit nombre

encore, sont absolument réfractaires, mais ce sont là précisément des

exceptions.

Dans certaines maisons, il n’y a pas _un seul_, entendez-vous bien, un

seul enfant qui échappe à la contagion. Et allez voir vous-même ce qui

se passe dans le premier lycée de France: vivez quelque temps de la vie

de pion, et vous vous convaincrez que le fléau est aussi général, si ses

ravages sont moins profonds. Sans doute il y a plus d’air dans la

capitale: la vie est plus propre, plus confortable, les dérivatifs

extérieurs sont nombreux, mais c’est toujours la prison, toujours

l’absence de famille, et par conséquent la démoralisation.

Dans une de ses satires, Horace se félicite d’avoir été élevé par son

père lui-même:

«Si nul, à moins de mentir, ne peut me reprocher d’être convoiteux,

avare, débauché; si ma pureté, mon intégrité me rendent cher à mes amis,

c’est grâce à mon père... Mon père lui-même, gardien à l’œil sévère, me

suivait chez tous mes maîtres: que vous dirai-je? mon innocence, cette

fleur de la vertu, fut préservée non-seulement de toute action, mais

encore de tout soupçon honteux.» (L. I, _Sat._ VI.)

Cette surveillance exercée sur les précepteurs eux-mêmes, est

aujourd’hui impraticable aux pères de famille. Les Romains envoyaient

leurs fils suivre des cours publics, et les pouvaient accompagner.

Jamais ils n’eussent imaginé, transportant le foyer paternel chez des

mercenaires, de les enfermer pêle-mêle par centaines dans un même

édifice durant les dix plus belles et plus précieuses années de leur

vie.

J’ai dit quels développements effrayants prenait le mal à l’époque de la

puberté. L’enfant qui s’est adonné aux pratiques de l’onanisme durant

cette période, trop souvent est perdu, incurable. Mais un fait à

remarquer, c’est que chez plusieurs les premiers besoins de l’amour qui

se font sentir modifient les habitudes vicieuses, et, sans les extirper,

les règlent et les gouvernent d’une singulière façon. La flétrissure de

la chair gagne alors l’intelligence, et l’on voit naître ces amours

monstrueux et cependant sincères, que Platon et Virgile ont idéalisés.

Il y a là un sujet d’étude philosophique extrêmement curieux, et qu’il

est étonnant qu’on n’ait point abordé. Les instincts naturels sont

faussés, se déforment, et l’esprit et le cœur deviennent le siége de

passions bizarres, où le vice et l’amour du beau, les goûts honteux et

les aspirations idéales se confondent et se combinent étrangement.

Jusqu’ici je n’ai montré que l’enfant corrompu et corrupteur. Une sorte

de promiscuité régnait dans ce petit peuple d’enfants sans famille: eh

bien, à cette promiscuité succèdent, l’adolescence venue, des

accouplements par consentement mutuel. Des unions libres s’effectuent

entre ces jeunes gens, sevrés à la fois des affections de la famille et

des satisfactions sexuelles: le vice devient rangé et entre en ménage.

* * * * *

Je vais raconter un de ces romans. Il est authentique; je pourrais

nommer le collége. Les acteurs sont encore vivants, et plusieurs savent

que j’écris ceci. Je ne dirai rien qui ne soit scrupuleusement exact. Je

parlerai _de visu, de auditis, de scriptis_.

Avant de commencer, quelques mots sur le travail des classes et des

études seront utiles.

* * * * *

A Paris, les classes de troisième, de seconde, de rhétorique sont en

général composées de deux divisions, comprenant ensemble de soixante à

quatre-vingts élèves, un professeur par division.

Nous voici dans une salle contenant trente-cinq élèves: croyez-vous que

ces trente-cinq jeunes gens occupent tous à un certain degré l’attention

du professeur?--Non, n’est-ce pas, cela est impossible. Or, sans

chercher le possible, voici ce qui est.

Dix ou douze devoirs sont lus et critiqués; dix ou douze élèves, les

plus forts, entendent la parole du maître depuis le 1er octobre jusqu’au

1er août, et en font leur profit. Ces douze jeunes gens sont destinés à

entretenir la bonne réputation du lycée, et à remporter des prix au

concours général: ils sont la raison d’être de l’établissement;--le

reste est le bétail en exploitation.

Si l’on m’accuse d’exagération, je rappellerai que les proviseurs sont

en correspondance avec les directeurs des colléges de province, qu’ils

recrutent chaque année et font venir à Paris les sujets les plus

précieux de ces maisons. Ces élèves sont-ils pauvres? Ils payent en

nominations au concours,--monnaie inestimable qui vaudra au proviseur un

rectorat, et au lycée un surcroît d’arrivants pour la rentrée des

classes.

La conséquence de cet état de choses n’a pas été souvent notée. On voit

ce qu’est la classe: dix élèves travaillent, le reste dort les yeux

ouverts, les bras croisés, n’osant s’occuper autrement, par respect pour

le professeur. Mais à l’étude ce n’est plus cela.

La première préoccupation de l’écolier est de faire sa _copie_: sur les

dix ou douze forts, six au moins sont des externes. Dans toutes les

classes, j’ai trouvé cette proportion. Eh bien, les cinq internes font

chacun leur devoir, mais ils le font pour toute l’étude. Les textes

étant donnés deux ou trois jours d’avance, afin de faciliter les

recherches historiques ou autres, la version, le thème, le discours même

sont communiqués, et vingt-cinq élèves sur trente-cinq livrent une

_copie_ calquée avec plus ou moins de précaution et d’habileté.

Au risque de vous surprendre, j’ajouterai que le professeur n’ignore

point et ne peut point ignorer ce qui se passe. Il y a vingt-cinq copies

qu’il ne lit presque jamais, et qu’il sait être démarquées sur les dix

autres. C’est là une coutume ancienne, et qui a pris pour ainsi dire

force de loi dans les hautes classes. Dès l’âge de seize ans, le

collégien n’a plus qu’une préoccupation toute personnelle, et plus

étrangère qu’on ne croit à ses études: l’examen du baccalauréat.

Mais, direz-vous, si ces vingt-cinq élèves ne font pas de devoirs

eux-mêmes, à quoi passent-ils le temps au quartier?

A lire tout autre chose que leurs livres classiques et à rêver en

attendant qu’ils puissent agir.

* * * * *

On a dit maintes fois que le collége était la société en raccourci; ce

mot n’est qu’à demi vrai. Le collége ne reproduit guère que ce qu’il y a

de pire dans la société. Ce qui est exact, c’est qu’au collége, comme

dans le monde, la vertu est estimée d’une manière toute platonique,

c’est-à-dire isolée et abandonnée à elle-même, tandis que le vice est

recherché, choyé. On a bien souvent préconisé le système d’instruction

collective, pour l’émulation qu’il est censé développer entre les

condisciples. Cette émulation, dans les hautes classes, si l’on excepte

les dix premiers, est nulle. Je n’ai guère rencontré, parmi les jeunes

gens de quinze à dix-huit ans, que l’émulation du vice: Celle-là est

réelle, publique.

La première flétrissure · 第 1 / 4 段