[Note 1125: _Ibid._, t. I, p. 186.]

C'est d'ailleurs à cause de cette extériorité, de cette réalité si

marquée que les hallucinations hystériques laissent dans l'esprit des

traces profondes et ineffaçables; les sujets en parlent comme de faits

réels qui les ont vivement frappés, et quand ils se font accusateurs,

comme tant de femmes qui se prétendent victimes d'attentats

imaginaires, ils soutiennent leurs accusations avec la dernière

énergie.

Non seulement Jeanne voit, entend, flaire et touche ses saintes, mais

elle se mêle à des cortèges d'anges dont elles font partie, accomplit

en cette compagnie des actes réels, comme si ses hallucinations et sa

vie étaient complètement fondues.

--J'étais dans mon logis, en la maison d'une bonne femme, près du

château de Chinon, quand l'ange vint. Et alors lui et moi, allâmes

ensemble vers le roi.

D.--Cet ange était-il seul?

R.--Cet ange avait bonne compagnie d'autres anges[1126]. Ils étaient

avec lui mais chacun ne les voyait pas.... Quelques-uns

s'entre-ressemblaient bien; d'autres, non, en la manière où je les

voyais. Aucuns avaient des ailes. Il y en avait même de couronnés, et

en la compagnie étaient sainte Catherine et sainte Marguerite.

[Note 1126: D'après la déposition de maître Pierre Maurice, au

procès de condamnation (t. I, p. 480), Jeanne aurait aperçu les anges

«sous forme de certaines choses minimes» (_sub specie quarumdam rerum

minimarum_), et ç'a été aussi le caractère de quelques hallucinations

de sainte Rose de Lima. (_Vie de sainte Rose de Lima_ par le P.

Léonard Hansen, p. 179.)]

Elles furent, avec l'ange susdit, et les autres anges aussi, jusque

dedans la chambre du roi.

D.--Dites-nous comment l'ange vous quitta.

R.--Il me quitta dans une petite chapelle et je fus bien fâchée de son

départ et même je pleurai. Volontiers je m'en fusse allée avec lui; je

veux dire mon âme[1127].

[Note 1127: _Procès_, t. I, p. 144.]

Il y a dans toutes ces hallucinations la même netteté objective, la

même certitude subjective, que dans les hallucinations toxiques de

l'alcool, et cette netteté, cette certitude peuvent bien, dans le cas

de Jeanne, faire penser encore à l'hystérie.

Mais si Jeanne se rapproche des hystériques par certains traits, elle

s'en éloigne par d'autres.

De bonne heure elle paraît être arrivée à disposer, par rapport à ses

voix et à ses visions, d'une indépendance et d'une autorité relatives.

Sans douter jamais de leur réalité, elle leur résiste et leur désobéit

à l'occasion, lorsque, par exemple, elle saute, malgré sainte

Catherine, de la tour de Beaurevoir où elle est prisonnière: «Sainte

Catherine me disait presque chaque jour de ne pas sauter, et que Dieu

me viendrait en aide et aussi à ceux de Compiègne. Et moi je dis à

sainte Catherine: Puisque Dieu sera en aide à ceux de Compiègne, je

veux être là[1128].»

[Note 1128: _Procès_, t. I, p. 110.]

D'autre part, elle finit par prendre sur ses visions assez d'autorité

pour faire venir les deux saintes à son gré lorsqu'elles ne viennent

pas d'elles-mêmes.

D.--Appelez-vous ces saintes, ou viennent-elles sans appeler?

R.--Elles viennent souvent sans les appeler, et d'autres fois, si

elles ne venaient pas, je requerrais Dieu promptement pour qu'il les

envoyât[1129].

[Note 1129: _Procès_, t. I, p. 279 et _passim_.]

Tout ceci n'est plus dans la manière classique des hystériques, en

général assez passives par rapport à leur névrose et à leurs

hallucinations; c'est un trait de caractère que j'ai noté chez bien

des mystiques supérieures qui furent en même temps des hystériques

notoires; les sujets de ce genre, après avoir d'abord subi leur

hystérie passivement, s'en servent ensuite plus qu'ils ne la

subissent, et finalement en tirent parti pour réaliser par leurs

extases l'union divine qu'ils cherchent.

Et ce trait nous permet, si Jeanne fut hystérique, d'indiquer le rôle

que sa névrose a pu jouer dans le développement de son caractère et

dans sa vie.

Si l'hystérie est intervenue chez elle, ce n'a été que pour permettre

aux sentiments les plus secrets de son coeur de s'objectiver sous

forme de visions et de voix célestes; elle a été la porte ouverte par

laquelle le divin--ou ce que Jeanne jugeait tel--est entré dans sa

vie; elle a fortifié sa foi, consacré sa mission, mais par son

intelligence, par sa volonté Jeanne reste saine et droite, et c'est à

peine si la pathologie nerveuse éclaire faiblement une partie de cette

âme que votre livre fait revivre tout entière.

Je vous prie d'agréer, mon cher Maître, l'expression de ma

respectueuse admiration.

Dr G. DUMAS.

APPENDICE II

LE MARÉCHAL DE SALON

Vers la fin du XVIIe siècle, vivait à Salon-en-Crau, près Aix, un

maréchal ferrant, nommé François Michel, d'honnête famille, qui avait

servi dans le régiment de cavalerie du chevalier de Grignan, et était

tenu pour homme sensé, probe et accomplissant ses devoirs religieux.

Il touchait à ses quarante ans, quand, au mois de février 1697, il eut

une vision.

Rentrant le soir au logis, il vit un spectre tenant à la main un

flambeau. Ce spectre lui dit:

--Ne crains rien. Va à Paris pour parler au roi. Si tu n'obéis pas à

cet ordre, tu mourras. Lorsque tu seras à une lieue de Versailles je

te marquerai, sans faute, les choses dont tu devras entretenir Sa

Majesté. Adresse-toi à l'intendant de la province, qui donnera les

ordres nécessaires pour ton voyage.

La figure qui parlait ainsi était en forme de femme, portant la

couronne royale et le manteau semé de fleurs de lis d'or, comme la

feue reine Marie-Thérèse, morte saintement depuis déjà quatorze ans

révolus.

Le pauvre maréchal eut grand'peur, et tomba au pied d'un arbre, ne

sachant s'il rêvait ou s'il veillait; puis il regagna sa maison et ne

parla à personne de ce qu'il avait vu.

À deux jours de là, passant au même endroit, il revit le spectre qui

lui réitéra les ordres et les menaces. Le maréchal ne douta plus de la

vérité de ce qu'il voyait; mais il ne savait encore à quoi se

résoudre.

Une troisième apparition, plus pressante et plus impérieuse, le

disposa à l'obéissance. Il alla trouver à Aix l'intendant de la

province, le vit et lui conta comment il avait reçu mission d'aller

parler au roi. L'intendant ne lui donna pas d'abord grande attention;

mais, pressé par le doux entêtement de cet illuminé, et songeant,

d'ailleurs, que l'affaire n'était pas tout à fait négligeable,

puisqu'il s'agissait de la personne du roi, il s'informa, auprès des

magistrats de Salon, de la famille et de la conduite du maréchal. Les

renseignements furent très bons. Dans ce cas, il convenait de donner

suite à l'affaire. On n'était pas bien sûr, en ce temps-là, que des

avis utiles au Roi très chrétien ne pussent être envoyés au moyen d'un

simple artisan par quelque membre de l'Église triomphante; on était

bien moins sûr encore qu'il n'y eût pas, sous couleur d'apparition,

quelque complot dont la connaissance intéressât la sûreté de l'État.

Dans les deux cas, dont le second assez probable, le parti le plus

sage était d'envoyer François Michel à Versailles; c'est à quoi se

décida l'intendant.

Il prit, pour faire voyager François Michel, un moyen sûr et peu

coûteux. Il le remit à un officier qui conduisait des recrues. Après

avoir fait ses dévotions chez les capucins, qu'il édifia par sa bonne

tenue, le maréchal ferrant partit le 25 février avec les jeunes

soldats de Sa Majesté, qu'il ne quitta qu'à la Ferté-sous-Jouarre.

Arrivé à Versailles, il demanda à voir le roi, ou tout au moins un

ministre d'État. On l'envoya à M. de Barbezieux qui, tout jeune, avait

succédé à M. de Louvois son père, et avait montré quelques talents.

Mais le bon homme refusa de lui rien dire, pour cette raison qu'il ne

parlerait qu'à un ministre d'État.

Et, de fait, Barbezieux, qui était ministre, n'était pas ministre

d'État. On fut surpris qu'un maréchal de Provence en eût fait la

distinction.

M. de Barbezieux ne méprisa pas, sans doute, ce compatriote de

Nostradamus autant qu'un esprit plus libre l'eût fait à sa place. Il

était, comme son père, adonné aux pratiques de l'astrologie judiciaire

et il consultait, sans cesse, sur son horoscope, un cordelier qui lui

avait prédit l'époque de sa mort.

On ne sait s'il fit un rapport favorable au roi, ni si le maréchal

ferrant fut reçu ensuite par M. de Pomponne de qui relevaient les

affaires de Provence. Mais, ce qui est certain, c'est que Louis XIV

consentit à voir le pauvre homme. Il le fit monter par les degrés qui

aboutissent à la cour de marbre et l'entretint longuement dans ses

cabinets.

Le lendemain, descendant par ce même petit escalier pour aller à la

chasse, le roi rencontra le maréchal de Duras qui tenait, ce jour-là,

le bâton de capitaine des gardes du corps, et qui lui parla du ferreur

de chevaux avec sa liberté ordinaire. Usant d'une façon proverbiale de

langage:

--Ou cet homme-là est fou, dit-il, ou le roi n'est pas noble.

À ce mot, le roi s'arrêta, contre son habitude, et se tourna vers le

maréchal de Duras:

--Je ne suis donc pas noble, répondit-il, car je l'ai entretenu

longtemps et il m'a parlé de fort bon sens; je vous assure qu'il est

loin d'être fou.

Il prononça ces derniers mots avec une gravité appuyée qui surprit

l'assistance.

C'est l'usage que de tels illuminés apportent un signe de leur

mission. Dans une seconde entrevue, François Michel donna un signe au

roi, conformément à la promesse qu'il lui en avait faite. Il lui

rappela une rencontre extraordinaire que le fils d'Anne d'Autriche se

croyait seul à connaître. On en recueillit, dit-on, l'aveu sur la

bouche de Louis XIV, qui pourtant gardait sur toute cette affaire un

silence profond.

Saint-Simon, attentif à recueillir tous les bruits des petits

cabinets, crut savoir qu'il s'agissait d'un fantôme qui, plus de vingt

ans auparavant, avait apparu à Louis XIV dans la forêt de

Saint-Germain.

Le roi reçut une troisième et dernière fois le maréchal de Salon.

Ce visionnaire inspirait une telle curiosité aux courtisans, qu'il

fallut le tenir enfermé dans le couvent des Récollets, où la petite

princesse de Savoie, qui devait bientôt épouser le duc de Bourgogne,

l'alla voir avec plusieurs dames et seigneurs de la Cour.

Il se montrait bon homme, simple, ne s'enorgueillissait point et

parlait peu. Le roi lui fit donner un bon cheval, des hardes, quelque

argent et le renvoya en Provence.

Il y avait dans le public de grandes incertitudes sur l'apparition qui

était venue au maréchal et sur la mission qu'il en avait reçue.

L'opinion la plus répandue était qu'il avait vu l'âme de

Marie-Thérèse; mais quelques-uns prétendaient que c'était celle de

Nostradamus.

Cet astrologue n'avait pas de crédit qu'à Salon, où il reposait dans

l'église des Cordeliers. Ses centuries, plus de dix fois réimprimées

dans le cours d'un siècle, à Paris et à Lyon, amusaient, par tout le

royaume, la crédulité populaire, et l'on venait de publier en 1693 une

concordance des prophéties de Nostradamus avec l'histoire, depuis

Henri II jusqu'à Louis le Grand.

On en vint à croire que le maréchal de Salon avait été annoncé par

l'astrologue dans ce quatrain mystérieux:

Le penultiesme du surnom du Prophète,

Prendra Diane pour son iour et repos:

Loing vaguera par frénétique teste,

En délivrant un grand peuple d'impos.

On essaya d'expliquer, en faveur du pauvre illuminé de Salon, cette

poésie obscure. On voulut qu'il fût désigné dans le premier vers, l'un

des douze petits prophètes s'appelant Micheas ou Michée, ce qui

s'approche de Michel. À l'endroit du second vers, on fit remarquer que

la mère du maréchal ferrant se nommait Diane, tandis que ce vers, si

tant est qu'il ait un sens, offre plus naturellement l'idée du jour de

la lune, c'est-à-dire du lundi. On prit soin de marquer que, au

troisième vers, frénétique veut dire non point insensé, mais inspiré.

Le quatrième vers, seul intelligible, fit penser que le spectre avait

donné au maréchal mission de réclamer du roi l'allégement des impôts

et des tailles qui pesaient alors d'un poids inique sur les bonnes

gens des villes et des campagnes:

En délivrant un grand peuple d'impos.

C'en fut assez pour rendre le bonhomme populaire, et pour que les

malheureux missent sur cette grosse tête, gonflée de vent, l'espérance

d'un meilleur avenir. On grava son portrait en taille-douce, et l'on

inscrivit au-dessous le quatrain de Nostradamus. M. d'Argenson,

lieutenant de police, fit saisir ces images. On les supprima

peut-être, dit la _Gazette d'Amsterdam_, à cause du dernier vers de la

centurie mise au bas du portrait: «En délivrant un grand peuple

d'impôts», ces sortes d'expressions n'étant en aucune manière du goût

de la Cour.

On ne sut jamais exactement quelle mission le spectre avait donnée au

maréchal. Les gens d'esprit flairaient une intrigue de madame de

Maintenon, qui avait une amie à Marseille, madame Arnoul, laide comme

le péché, disait-on, et qui se faisait aimer de tous les hommes. Ils

pensaient que cette madame Arnoul avait montré Marie-Thérèse au

bonhomme de Salon pour induire le roi à vivre honnêtement avec la

veuve Scarron. Mais en 1697 la veuve Scarron avait épousé Louis,

depuis au moins douze ans, et l'on ne voit point qu'elle eût besoin de

spectres pour s'attacher le vieux roi.

De retour dans sa ville natale, François Michel y ferra les chevaux

comme devant.

Il mourut à Lançon, proche Salon, le 10 décembre 1726[1130].

[Note 1130: _Gazette d'Amsterdam_, mars-mai 1697.--_Annales de la

cour et de Paris_ (t. II, pp. 204, 219).--_Theatrum Europæum_ (t. XV,

pp. 359-360).--_Mémoires de Sourches_, t. V, pp. 260, 263.--_Lettres

de Madame Dunoyer_ (lettre XXVI).--Saint-Simon, _Mémoires_, éd.

Régnier (_Collection des Grands écrivains de la France_), t. VI, pp.

222, 228, 231; appendice X, p. 545.--_Mémoires du duc de Luynes_, t.

X, pp, 410, 412.--Abbé Proyart, _Vie du duc de Bourgogne_ (éd. 1782),

t. I, pp. 978, 981.]

APPENDICE III

MARTIN DE GALLARDON

Ignace-Thomas Martin, natif de Gallardon (Eure-et-Loir), y vivait au

commencement de XIXe siècle avec sa femme et ses quatre enfants. Il

était cultivateur de son état. Ceux qui l'ont connu nous le

représentent de taille moyenne, les cheveux bruns et plats, la face

maigre, l'oeil calme, avec un air de quiétude et d'assurance. Un

portrait au crayon, que M. le docteur Martin, son fils, a bien voulu

me communiquer, permet de se figurer le visionnaire avec plus

d'exactitude. Ce portrait, où Thomas Martin est représenté de profil,

fait voir un front étrangement haut et droit, une tête étroite et

longue, un oeil rond, des narines ouvertes, une bouche serrée, un

menton avancé, des joues creuses, un air d'austérité; le col, la

cravate blanche, l'habit d'un bourgeois.

C'était, au témoignage de son frère, un homme sain de corps et

d'esprit, l'âme la plus douce, qui ne cherchait point à se faire

remarquer, et dont la piété régulière n'avait jamais eu rien d'exalté.

Le maire et le curé de Gallardon confirmèrent ce dire et s'accordèrent

à le représenter bon homme, de moeurs simples, d'esprit rassis, un peu

court.

Il avait trente-trois ans en 1816. Le 15 janvier de cette année, étant

seul dans son champ, où il étendait du fumier, il entendit à son

oreille une voix qu'aucun bruit de pas n'avait précédée. Alors, il

tourna la tête du côté de la voix et vit une figure qui lui fit peur.

C'était celle d'un être dont la taille, comparée à celle des hommes,

semblait médiocre, mais dont le visage, très mince, éblouissait par sa

blancheur surnaturelle. Coiffé d'un chapeau de haute forme, il portait

une redingote «blonde» et était chaussé de souliers à cordons.

Il disait avec douceur:

--Il faut que vous alliez trouver le roi et que vous l'avertissiez que

sa personne est en danger, que des méchants cherchent à renverser le

gouvernement.

Il ajouta des recommandations à l'adresse de Louis XVIII sur la

nécessité d'instituer une bonne police, de sanctifier le dimanche,

d'ordonner des prières publiques et de réprimer les désordres du

carnaval. Faute de quoi, ajouta-t-il, «la France tombera dans les plus

grands malheurs». Rien, en somme, que M. La Perruque, curé de

Gallardon, n'eût dit cent fois, sans doute, le dimanche, en chaire.

Martin répondit:

--Puisque vous en savez si long, pourquoi n'allez-vous pas faire votre

commission vous-même? Pourquoi vous adressez-vous à un pauvre homme

comme moi qui ne sait pas s'expliquer?

L'inconnu répondit à Martin:

--Ce n'est pas moi qui irai, ce sera vous, et faites ce que je vous

commande.

Aussitôt qu'il eut prononcé ces paroles, ses pieds s'élevèrent du sol,

son buste s'abaissa et il disparut en achevant ce double mouvement.

À compter de ce jour, Martin fut hanté par l'être mystérieux. Une

fois, étant descendu dans sa cave, il l'y trouva. Une autre fois,

pendant les vêpres, il le vit dans l'église, près du bénitier, en une

dévote attitude. Après la cérémonie, l'inconnu accompagna Martin, qui

regagnait sa maison avec des gens de sa famille, et il lui renouvela

l'ordre d'aller trouver le roi. Martin avertit ses parents, mais

ceux-ci ne purent rien voir ni rien entendre.

Tourmenté par ces apparitions, Martin en instruisit M. La Perruque,

son curé, qui, assuré de la bonne foi de son paroissien et estimant

que le cas devait être soumis à l'autorité diocésaine, envoya le

visionnaire à l'évêque de Versailles. C'était alors un ancien prêtre

assermenté, M. Louis Charrier de la Roche. Il résolut de soumettre

Martin à un examen complet et lui prescrivit tout d'abord de demander

de sa part à l'inconnu comment il se nommait, qui il était et qui

l'envoyait.

Mais le messager à la redingote blonde, s'étant manifesté de nouveau,

déclara que son nom resterait inconnu.

--Je viens, ajouta-t-il de la part de celui qui m'a envoyé, et celui

qui m'a envoyé est au-dessus de moi.

S'il ne voulait pas se nommer, il faisait connaître du moins ses

sentiments, et le chagrin qu'il témoigna de l'évasion de La Valette

prouvait qu'il était, en politique, un _ultra_ de l'espèce la plus

féroce.

Cependant, le comte de Breteuil, préfet d'Eure-et-Loir, prévenu en

même temps que l'évêque, interrogea de son côté Martin. Il s'attendait

à voir un agité, et quand il trouva devant lui un homme tranquille,

parlant avec simplicité, mettant de la suite et de l'exactitude dans

ses propos, sa surprise fut grande.

Il jugea, comme M. l'abbé La Perruque, qu'il y avait lieu d'en référer

aux autorités supérieures, et il envoya Martin au ministre de la

police générale, sous la conduite d'un lieutenant de gendarmerie.

Arrivé à Paris le 8 mars, Martin logea avec le gendarme à l'hôtel de

Calais, dans la rue Montmartre. Ils y occupaient une chambre à deux

lits. Un matin, Martin, étant couché, eut une apparition dont il

prévint le lieutenant André, qui ne put rien voir, bien qu'il fît

grand jour. Au reste, Martin avait des visions si fréquentes qu'il

n'en concevait plus ni surprise ni trouble. Il n'y avait que la

disparition subite de l'inconnu à laquelle il ne pouvait s'habituer.

La voix donnait constamment les mêmes ordres. Un jour elle dit que, si

les commandements qu'elle portait n'étaient point entendus, la France

n'aurait plus de paix jusqu'à l'année 1840.

Le ministre de la police générale était, en 1816, le comte Decazes

(qui fut fait duc un peu plus tard). Il avait la confiance du roi;

mais il savait que les _ultras_ ourdissaient contre lui des complots.

Il voulut voir le bonhomme de Gallardon, dans le soupçon, sans doute,

que cet innocent était aux mains de royalistes fanatiques. Il le fit

venir, l'interrogea et vit tout de suite que le pauvre homme n'était

pas dangereux. Il lui parla comme on doit parler aux fous, en entrant

dans leur manie:

--Soyez tranquille, lui dit-il, l'homme qui vous tourmentait est

arrêté et vous n'avez plus rien à craindre.

Mais ces paroles ne produisirent pas l'effet qu'on en pouvait

attendre. Trois ou quatre heures après cette entrevue, Martin revit

l'inconnu, qui, après avoir parlé comme de coutume, ajouta:

--C'est à tort qu'on vous a dit qu'on m'avait arrêté: celui qui vous a

parlé n'a aucun pouvoir sur moi.

Il revint le dimanche 10 mars et fit ce jour-là une des communications

que l'évêque de Versailles avait demandées et qu'il avait d'abord

déclaré ne devoir jamais faire:

--Je suis, dit-il, l'archange Raphaël, ange très célèbre auprès de

Dieu, et j'ai reçu le pouvoir de frapper la France de toutes sortes de

plaies.

Trois jours après, Martin était enfermé à Charenton, sur le certificat

du docteur Pinel, qui le reconnut atteint de manie intermittente avec

aliénations des sens.

Il y fut traité de la manière la plus douce et put même y jouir des

apparences de la liberté. C'est Pinel lui-même qui avait introduit ces

habitudes d'humanité dans le traitement des fous. Le bienheureux

Raphaël n'abandonna pas Martin à l'hôpital; le vendredi 15, comme le

paysan nouait les cordons de ses souliers, l'archange en redingote

blonde lui adressa ces paroles:

--Place ta confiance en Dieu. Si la France persiste dans son

incrédulité, les malheurs prédits arriveront. Au reste, si l'on doute

de la vérité de tes visions, on n'a qu'à te faire examiner par des

docteurs en théologie.

Martin rapporta ce discours à M. Legros, surveillant de la maison

royale de Charenton, et lui demanda ce que c'était qu'un docteur en

théologie. Il ignorait la signification de ce terme. Il avait de même,

étant encore à Gallardon, demandé à M. le curé La Perruque le sens de

certaines expressions que la voix employait. Il ne comprenait pas, par

exemple, «le délire de la France» ni les maux auxquels elle serait «en

proie». Mais cette inintelligence, à la croire véritable, n'est pas

pour nous troubler: Martin pouvait fort bien avoir retenu des mots

qu'il n'entendait pas et qu'il prêtait ensuite à son archange sans les

entendre davantage. Les visions se succédaient à courts intervalles.

Le dimanche 31 mars, l'archange lui apparut dans le jardin, lui prit

la main, qu'il serra affectueusement, entr'ouvrit son vêtement et

montra une poitrine d'une blancheur si éclatante qu'on n'en pouvait

soutenir la vue; puis il ôta son chapeau:

--Vois mon front, dit-il, et fais attention qu'il ne porte pas le

sceau de la réprobation dont les mauvais anges ont été marqués.

Louis XVIII, pensant comme, son ministre favori, que le laboureur de

Gallardon était un instrument aux mains des partis violents, voulut le

voir et l'interroger.

Le mardi 2 avril, Martin fut conduit aux Tuileries et introduit dans

le cabinet du roi, où se trouvait M. Decazes. Dès que le roi vit le

laboureur, il lui dit:

--Martin, je vous salue.

Puis il fit signe au ministre de se retirer. Martin répéta alors tout

ce que l'archange lui avait révélé, puis, à l'en croire, il découvrit

à Louis XVIII plusieurs circonstances secrètes des années d'exil et

révéla des complots formés contre sa personne. Alors le roi, vivement

ému, leva en pleurant les yeux et les mains vers le ciel et dit à

Martin:

--Martin, voilà des choses qui ne doivent être connues que de vous et

de moi.

Le visionnaire lui promit le secret le plus absolu.

Telle est, sur l'entrevue du 2 avril, la première version de Martin

qui était alors un royaliste exalté par les prônes de M. La Perruque.

Il faudrait mieux connaître ce curé, dont on sent l'inspiration dans

toute cette affaire. Louis XVIII jugea comme M. Decazes que le pauvre

homme était inoffensif et le renvoya à sa charrue.

Plus tard, les agents d'un de ces faux dauphins qui pullulaient sous

la Restauration s'emparèrent de Martin et le firent divaguer à leur

profit. Après la mort de Louis XVIII, sous l'influence de ces

aventuriers, le pauvre homme, refaisant le récit de son entrevue avec

le feu roi, y introduisit de prétendues révélations qui en changeaient

absolument le caractère et qui transformaient le royaliste exalté de

1816 en un prophète accusateur, venant traiter le prince, dans son

château, d'usurpateur et de régicide, lui défendant, au nom de Dieu,

de se faire sacrer à Reims.

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 28 / 29 段