Rouen[1078]. Les amies d'enfance de Jeannette, Hauviette, Mengette,
mariées et vieillies, Jeannette, femme Thévenin, Jeannette, veuve
Thiesselin, Béatrix, veuve Estellin, Jean Morel de Greux, Gérardin
d'Épinal, le bourguignon, et sa femme Isabellette, commère de la fille
de Jacques d'Arc, Perrin le sonneur, l'oncle Lassois, les époux
Leroyer et une vingtaine de paysans de Domremy comparurent; on
entendit messire Bertrand de Poulengy, alors sur ses soixante-trois
ans, écuyer d'écurie du roi de France, et Jean de Novelompont, dit
Jean de Metz, anobli, résidant à Vaucouleurs, en possession de quelque
office militaire; on entendit des gentilshommes et des ecclésiastiques
lorrains et champenois[1079]; on entendit les bourgeois d'Orléans et
notamment Jean Luillier, ce marchand drapier qui, en juin 1429, avait
fourni de la fine bruxelle vermeille pour faire une robe à Jeanne et
dix ans après assisté au banquet donné par les procureurs d'Orléans à
la Pucelle échappée des flammes[1080]; du moins le croyait-on. Jean
Luillier était le plus avisé des témoins car les autres, dont il se
présenta deux douzaines environ, bourgeois et bourgeoises, entre
cinquante et soixante-dix ans, ne firent guère qu'opiner comme
lui[1081]. Il parla bien; mais la peur des Anglais lui donnait la
berlue, car il en voyait beaucoup plus qu'il n'y en avait.
[Note 1078: _Ibid._, t. II, pp. 291, 463; t. III, pp. 1, 202.]
[Note 1079: _Procès_, t. II, pp. 378, 463.]
[Note 1080: _Ibid._, t. V, pp. 112, 113, 331.]
[Note 1081: _Ibid._, t. II, pp. 23, 35.]
On entendit relativement à l'examen de Poitiers un avocat, un écuyer,
un homme de pratique, François Garivel, qui avait tout juste quinze
ans quand Jeanne fut interrogée[1082]; en fait de clercs, frère
Seguin, limousin, pour tout potage[1083]; les clercs de Poitiers ne
se risquaient pas plus que les clercs de Rouen: chat échaudé craint
l'eau froide. La Hire et Poton de Saintrailles étaient morts. On
entendit les survivants d'Orléans et de Patay, le Bâtard Jean, devenu
comte de Dunois et de Longueville, qui déposa comme un clerc[1084]; le
vieux seigneur de Gaucourt qui, dans ses quatre-vingt-cinq ans, fit
quelque effort de mémoire, et pour le surplus déposa comme le comte de
Dunois[1085]; le duc d'Alençon, sur le point de s'allier aux Anglais
et de se procurer de la poudre pour «sécher» le roi[1086], et qui ne
s'en montra pas moins bavard et glorieux[1087]; l'intendant de Jeanne,
messire Jean d'Aulon, devenu chevalier, conseiller du roi et sénéchal
de Beaucaire[1088], et le petit page Louis de Coutes, noble et en âge
de quarante-deux ans[1089]; on entendit le frère Pasquerel qui
restait, en sa vieillesse, d'esprit léger et crédule[1090]; la veuve
de maître René de Bouligny, demoiselle Marguerite la Touroulde,
retirée à Paris, qui rapporta ses souvenirs avec finesse et bonne
grâce[1091].
[Note 1082: _Ibid._, t. II, pp. 1, 19.]
[Note 1083: _Procès_, t. III, p. 202.]
[Note 1084: _Ibid._, t. III, pp. 2 et suiv.]
[Note 1085: _Ibid._, t. III, p. 16.]
[Note 1086: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. VI, p.
43.--P. Dupuy, _Histoire des Templiers_, 1658, in-4º.--Cimber et
Danjou, _Archives curieuses de l'Histoire de France_, t. I, pp.
137-157.]
[Note 1087: _Procès_, t. III, p. 90.]
[Note 1088: _Ibid._, t. III, p. 209.]
[Note 1089: _Ibid._, t. III, p. 65.]
[Note 1090: _Ibid._, t. III, p. 100.]
[Note 1091: _Ibid._, t. III, p. 85.]
Sur le fait même du procès, on se garda d'appeler le seigneur
archevêque de Rouen, messire Raoul Roussel, qui avait pourtant siégé
au côté de monseigneur de Beauvais. Quant au vice-inquisiteur de la
foi, frère Jean Lemaistre, on fit comme s'il était mort. Cependant un
certain nombre d'assesseurs furent convoqués: Jean Beaupère, chanoine
de Paris, de Besançon et de Rouen, Jean de Mailly, seigneur évêque de
Noyon, Jean Lefèvre, évêque de Démétriade; plusieurs chanoines de
Rouen, quelques religieux, qui comparurent, les uns onctueux, les
autres rechignés[1092]; et le très illustre docteur Thomas de
Courcelles qui, après avoir été le plus laborieux et le plus assidu
collaborateur de l'évêque de Beauvais, devant les commissaires de la
revision, ne se rappela rien[1093].
[Note 1092: _Procès_, t. II, pp. 20, 21, 161; t. III, pp. 43, 53
et _passim_.]
[Note 1093: _Ibid._, t. III, pp. 44, 56.--J. Quicherat, _Aperçus
nouveaux_, p. 106.]
On trouva dans les artisans de la condamnation les meilleurs artisans
de la réhabilitation. Les greffiers du seigneur évêque de Beauvais,
les Boisguillaume, les Manchon, les Taquel, tous ces encriers d'Église
qui avaient instrumenté pour la mort firent merveilles quand il s'agit
de démonter l'instrument; autant ils avaient mis de zèle à construire
le procès, autant ils en mirent à le défaire; ils y découvrirent
autant de vices qu'on voulut[1094].
[Note 1094: _Ibid._, t. II, p. 161; t. III, pp. 41, 42, 195.]
Et de quel ton lamentable ces procéduriers bénins, ces chicaneurs
attendris dénonçaient-ils l'iniquité cruelle qu'ils avaient mise
eux-mêmes en bonne et due forme! On vit alors l'huissier Jean Massieu,
prêtre concubinaire, curé scandaleux par son incontinence[1095], bon
homme au reste, bien qu'un peu sournois, inventer mille fables
ridicules pour noircir Cauchon, comme si le vieil évêque n'était pas
déjà assez noir[1096]. Les commissaires de la revision tirèrent du
couvent des frères prêcheurs de Rouen une paire de moines lamentables,
frère Martin Ladvenu et frère Isambart de la Pierre, qui pleurèrent à
coeur fendre en contant la pieuse fin de cette pauvre Pucelle qu'ils
avaient déclarée hérétique, puis relapse et fait brûler vive. Il n'y
eut pas jusqu'au clerc chargé de donner la question à Jeanne qui ne
vînt s'attendrir sur la mémoire d'une si sainte fille[1097].
[Note 1095: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_.]
[Note 1096: _Procès_, t. II, pp. 329 et suiv.]
[Note 1097: _Ibid._, t. II, pp. 363 et suiv., 434 et suiv.]
Des piles énormes de mémoires composés par des docteurs de science
éprouvée, canonistes théologiens et juristes, tant français
qu'étrangers, furent versés au procès. Ils avaient pour principal
objet d'établir, par raisonnement scolastique, que Jeanne avait soumis
ses faits et dits au jugement de l'Église et de notre seigneur le
pape. Ces docteurs prouvèrent que les juges de 1431 avaient été très
subtils et Jeanne très simple. C'était le meilleur moyen, sans doute,
de faire croire qu'elle s'était soumise à l'Église, mais, en vérité,
ils la firent par trop simple. À les en croire, elle était tout
ignare, ne comprenant rien, s'imaginant que les clercs qui
l'interrogeaient composaient à eux seuls l'Église militante, enfin à
peu près idiote. Ç'avait été déjà l'idée des docteurs du parti
français en 1429. La Pucelle «une puce», disait alors le seigneur
archevêque d'Embrun[1098].
[Note 1098: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations en faveur de
Jeanne d'Arc_, p. 576.]
Il y avait une autre raison de la faire paraître aussi infirme et
imbécile que possible. On en faisait mieux éclater la puissance de
Dieu qui avait rétabli par elle le roi de France dans son héritage.
Les commissaires obtinrent de la plupart des témoins des déclarations
en ce sens. Elle était simple, elle était très simple, elle était
toute simple, répétaient-ils les uns après les autres. Et tous, en
termes semblables, ajoutent: «Oui, elle était simple, hors au fait de
guerre où elle était très entendue[1099].» Et les capitaines de dire
qu'elle était experte à placer des canons, quand ils savaient bien le
contraire, mais il fallait qu'elle fût excellente au fait de guerre,
puisque Dieu lui-même la conduisait contre les Anglais; cet art
militaire dans une fille inepte était précisément le miracle.
[Note 1099: _Procès_, t. III, pp. 32, 87, 100, 116, 119, 120, 126,
128, et _passim_.]
En sa «recollection» le Grand Inquisiteur de France, frère Jean
Bréhal, énumère les raisons qu'on a de croire que Jeanne venait de
Dieu. Une des preuves qui semble l'avoir le plus frappé est qu'on la
trouve annoncée dans les prophéties de Merlin l'Enchanteur[1100].
[Note 1100: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations_, p. 402.]
Croyant pouvoir induire d'une des réponses de Jeanne qu'elle eut pour
la première fois ses apparitions dans sa treizième année, frère Jean
Bréhal estime que le fait est d'autant plus croyable que ce nombre 13,
composé de 3, qui signifie la bienheureuse Trinité, et de 10, qui
exprime la parfaite observation du Décalogue, dispose merveilleusement
aux visites divines[1101].
[Note 1101: _Procès_, p. 398.]
Le 16 juin 1456, le jugement de 1431, déclaré injuste, mal fondé,
inique, fut cassé et frappé de nullité.
C'était l'honneur rendu à la messagère du sacre et sa mémoire mise en
règle avec l'Église. Mais la puissance créatrice, qui avait enfanté
tant de légendes pieuses et de fables héroïques à l'apparition de
cette enfant, était désormais tarie. Le procès de réhabilitation
ajouta peu de chose à la légende populaire; il fournit l'occasion
d'appliquer à la mort de Jeanne les lieux communs relatifs au martyre
des vierges, tels que la colombe envolée du bûcher, le nom de Jésus
tracé en lettres de flamme, le coeur trouvé intact dans les
cendres[1102]. On insista particulièrement sur le trépas misérable des
mauvais juges. Il est vrai que Jean d'Estivet, le promoteur, fut
trouvé mort dans un colombier[1103], que Nicolas Midy fut atteint de
la lèpre, que Pierre Cauchon expira quand on lui faisait la
barbe[1104]. Mais parmi ceux qui aidèrent ou accompagnèrent la
Pucelle, plus d'un fit une mauvaise fin. Sire Robert de Baudricourt,
qui avait envoyé Jeanne au roi, mourut en prison, excommunié pour
avoir ravagé les terres du chapitre de Toul[1105]; le maréchal de Rais
fut étranglé par justice[1106]; le duc d'Alençon, condamné à mort pour
crime de haute trahison, ne fut gracié que pour encourir ensuite une
nouvelle condamnation et mourir en captivité[1107].
[Note 1102: _Ibid._, t. III, p. 355.]
[Note 1103: _Ibid._, t. III, p. 162.]
[Note 1104: _Gallia Christiana_, t. XI, col. 793.]
[Note 1105: _Histoire ecclésiastique et politique de la ville et
du diocèse de Toul_, Toul, 1707, p. 529.]
[Note 1106: Abbé Bossard, _Gilles de Rais_, pp. 333 et suiv.]
[Note 1107: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. VI, p.
197.]
Deux ans après que Charles VII eut ordonné une information préalable
sur le procès de 1431, une femme, à l'exemple de la dame des Armoises,
se fit passer pour la Pucelle Jeanne.
À cette époque vivaient, dans la petite ville de Sarmaize, entre Marne
et Meuse, deux cousins germains de la Pucelle, Poiresson et Périnet,
fils l'un et l'autre de défunt Jean de Vouthon, frère d'Isabelle
Romée, en son vivant couvreur de son état. Or, un jour de l'année
1452, le curé de Notre-Dame de Sarmaize, Simon Fauchard, se trouvait
dans la halle de la ville lorsqu'une femme, habillée en garçon, vint à
lui et lui demanda s'il voulait jouer à la paume avec elle.
Il y consentit et, quand ils eurent fait leur partie, la femme lui
dit:
--Dites hardiment que vous avez joué à la paume contre la Pucelle.
De quoi maître Simon Fauchard fut joyeux.
Cette femme se rendit ensuite dans la maison de Périnet, le
charpentier, et dit:
--Je suis la Pucelle, et je viens faire visite à mon cousin Henri.
Périnet, Poiresson, Henri de Vouthon lui firent bon visage et la
retinrent chez eux où elle but et mangea à son plaisir[1108].
[Note 1108: Enquête de 1476, dans A. de Braux et de Bouteiller,
_Nouvelles recherches_, p. 10.]
Puis, quand elle eut assez bu et mangé, elle s'en alla.
D'où venait-elle? On ne sait. Où alla-t-elle? À peu de temps de là on
croit la reconnaître dans une aventurière qui, les cheveux courts,
coiffée d'un chaperon, portant huque et chausses, parcourait l'Anjou
en se disant Jeanne la Pucelle. Tandis que les docteurs et maîtres
désignés pour la revision du procès de Rouen recueillaient par tout le
royaume des témoignages de la vie et de la mort de Jeanne, cette
fausse Jeanne trouvait créance chez maintes gens. Mais s'étant fait
une mauvaise affaire avec une dame de Saumoussay[1109], elle fut mise
dans les prisons de Saumur où elle resta trois mois; après quoi,
bannie des États du bon roi René, elle épousa un nommé Jean Douillet,
et, par lettres datées du troisième jour de février de l'an 1456, il
lui fut permis de rentrer à Saumur, à la condition de vivre
honnêtement et de ne plus porter habit d'homme[1110].
[Note 1109: Ou Chaumussay. Lecoy de la Marche, _Une fausse Jeanne
d'Arc_, Paris, 1871, in-8º, p. 19.]
[Note 1110: Lecoy de la Marche, _Une fausse Jeanne d'Arc_, dans
_Revue des Questions historiques_, octobre 1871, p. 576.--_Le roi
René_, Paris, 1875, t. I, pp. 308-327; t. II, pp. 281-283.]
Environ ce temps, vint à Laval, au diocèse du Mans une fille de
dix-huit à vingt-deux ans, native d'un lieu voisin, dit
Chassé-les-Usson. Son père se nommait Jean Féron, et elle était
communément appelée Jeanne la Férone.
Elle recevait inspiration du Ciel et prononçait sans cesse les saints
noms de Jésus et de Marie; cependant le démon la tourmentait
cruellement. La dame de Laval, mère des seigneurs André et Guy, alors
très vieille, admirant la piété et les souffrances de cette sainte
fille, l'envoya au Mans vers l'évêque.
L'évêque du Mans était, depuis l'an 1449, messire Martin Berruyer,
Tourangeau, en sa jeunesse professeur de philosophie et de rhétorique
à l'Université de Paris, et qui s'était ensuite consacré à la
théologie et avait compté parmi les sociétaires du collège de Navarre.
Bien qu'affaibli par l'âge, consulté pour ses lumières par les
commissaires de la réhabilitation[1111], il composa un mémoire sur la
Pucelle. Ce qui lui donne à croire que cette paysanne fut vraiment
envoyée de Dieu, c'est qu'elle était abjecte et très pauvre et
paraissait presque idiote en tout ce qui ne concernait pas sa mission.
Messire Martin augure que ce fut aux vertus de son roi que le Seigneur
accorda le secours de la Pucelle[1112]. Sentiments en faveur parmi les
théologiens du parti français.
[Note 1111: _Procès_, t. III, p. 314, note 1.--_Gallia
Christiana_, t. II, fol. 518.--Du Boulay, _Hist. Univ. Paris._, t. V,
p. 905.--Le P. Ayroles, _La Pucelle devant l'Église de son temps_, pp.
403-404.]
[Note 1112: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations_, p. 247.]
Le seigneur évêque Martin Berruyer entendit Jeanne la Férone en
confession, renouvela le baptême de cette jeune fille, la confirma
dans la foi et lui imposa le nom de Marie, en reconnaissance des
grâces abondantes que la très Sainte Vierge, mère de Dieu, avait
accordées à sa servante.
Cette pucelle subissait les plus rudes assauts de la part des mauvais
esprits. Maintes fois monseigneur du Mans la vit couverte de plaies,
tout en sang, se débattre dans l'étreinte de l'Ennemi, et à plusieurs
reprises il la délivra au moyen d'exorcismes. Il était merveilleusement
édifié par cette sainte fille qui lui confiait des secrets admirables,
abondait en révélations dévotes et en belles sentences chrétiennes.
Aussi écrivit-il à la louange de la Férone plusieurs lettres tant à des
princes qu'à des communautés du royaume[1113].
[Note 1113: Du Clercq, _Mémoires_, éd. de Reiffenberg, Bruxelles
1823, t. III, pp. 98 et suiv.--Jean de Roye, _Chronique scandaleuse_,
édit. Bernard de Mandrot, 1894, t. I, pp. 13, 14.--_Chronique de
Bourdigné_, éd. Quatrebarbes, t. II, p. 212.--Dom Piolin, _Histoire de
l'Église du Mans_, t. V, p. 163.]
La reine de France, alors en son vieil âge et que depuis longtemps son
époux délaissait, ayant ouï parler de la Pucelle du Mans, écrivit à
messire Martin Berruyer pour qu'il voulût bien la lui faire connaître.
Ainsi que nous l'avons vu plusieurs fois dans cette histoire, quand
une personne dévote et menant vie contemplative prophétisait, ceux qui
tenaient le gouvernement des peuples voulaient la connaître et la
soumettre au jugement des gens d'Église pour savoir si la bonté qui
paraissait en elle était vraie ou feinte. Quelques officiers du roi
vinrent visiter la Férone au Mans.
Comme elle avait été favorisée de révélations concernant le royaume de
France, elle leur tint ce propos:
--Recommandez-moi bien humblement au roi et lui dites qu'il
reconnaisse bien la grâce que Dieu lui a faite, qu'il veuille soulager
son peuple.
Au mois de décembre 1460, elle fut mandée auprès du Conseil royal qui
se tenait alors à Tours, tandis que le roi malade traînait dans le
château des Montils sa jambe qui coulait[1114]. La Pucelle du Mans fut
examinée, de même que l'avait été la Pucelle Jeanne, mais elle ne fut
pas trouvée bonne; il s'en fallut du tout. Traduite en cour d'Église,
elle fut convaincue d'imposture; il apparut qu'elle n'était pas
pucelle, et qu'elle vivait en concubinage avec un clerc, que des
familiers de monseigneur du Mans l'instruisaient de ce qu'il fallait
dire, et que telle était l'origine des révélations qu'elle apportait
sous le sceau du sacrement de la pénitence à révérend père en Dieu,
messire Martin Berruyer. Reconnue hypocrite, idolâtre, invocatrice du
démon, sorcière, magicienne, lubrique, dissolue, enchanteresse, grand
miroir d'abusion, elle fut condamnée à être mitrée et prêchée devant
le peuple, dans les villes du Mans, de Tours et de Laval. Le 2 mai
1461, elle fut exposée à Tours, coiffée d'une mitre de papier, sous un
écriteau où son cas était déduit en vers latins et français. Maître
Guillaume de Châteaufort, grand maître du collège royal de Navarre, la
prêcha; puis on la mit en prison close, pour y pleurer et gémir ses
péchés l'espace de sept ans, au pain de douleur et à l'eau de
tristesse[1115]. Après quoi elle se fit tenancière d'une maison
publique[1116].
[Note 1114: Chastellain, éd. Kervyn de Lettenhove, t. III, p.
444.]
[Note 1115: Jacques du Clercq, _Mémoires_, t. III, pp. 107 et
suiv.]
[Note 1116: Antoine du Faur, _Livre des femmes célèbres_, dans
_Procès_, t. V, p. 336.]
Charles VII, rongé d'ulcères à la jambe et à la bouche, se croyant
empoisonné, non sans raison, peut-être, et refusant toute nourriture,
mourut en la cinquante-neuvième année de son âge, le mercredi 22
juillet 1461, dans son château de Mehun-sur-Yèvre[1117].
[Note 1117: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. VI, pp.
442, 451.--_Cronique Martiniane_, éd. P. Champion, p. 110.]
Le jeudi 6 août, son corps fut porté à l'église de Saint-Denys en
France et déposé dans une chapelle tendue de velours; la nef était
couverte de satin noir avec une voûte de toile bleue, ornée de fleurs
de Lis[1118]. Pendant la cérémonie qui fut célébrée le lendemain, le
plus renommé professeur de l'Université de Paris, le docteur aimable
et modeste entre tous, au dire des princes de l'Église romaine, le
plus puissant défenseur des libertés de l'Église gallicane, le
religieux qui, ayant refusé le chapeau de cardinal, portait, au seuil
de la vieillesse et très illustre, le seul titre de doyen des
chanoines de Notre-Dame de Paris, maître Thomas de Courcelles,
prononça l'oraison funèbre de Charles VII[1119]. Ainsi l'assesseur de
Rouen, qui avait plus âprement que tout autre poursuivi la cruelle
condamnation de la Pucelle, célébra la mémoire du roi victorieux que
la Pucelle avait mené à son digne sacre.
[Note 1118: Mathieu d'Escouchy, t. II, p. 422.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. III, p. 114-121.]
[Note 1119: _Gallia Christiana_, t. VII, col. 151 et
214.--Hardouin, _Acta Conciliorum_, t. IX, col. 1423.--De Beaucourt,
_Histoire de Charles VII_, t. VI, p. 444.]
APPENDICE I
LETTRE DU DOCTEUR G. DUMAS
MON CHER MAÎTRE,
Vous me demandez mon opinion médicale sur le cas de Jeanne d'Arc. Si
j'avais pu l'examiner à loisir, comme les docteurs Tiphaine et
Delachambre, qui furent appelés par le tribunal de Rouen, peut-être
aurais-je été embarrassé pour me prononcer; à plus forte raison le
suis-je pour vous donner un diagnostic rétrospectif fondé sur des
interrogatoires où les juges recherchaient tout autre chose que des
tares nerveuses. Cependant comme ils appelaient influence du diable ce
que nous appelons aujourd'hui maladie, toutes leurs questions ne sont
pas absolument vaines pour nous et je vais essayer, avec beaucoup de
réserves, de vous répondre.
De l'hérédité de Jeanne nous ne savons rien, et de ses antécédents
personnels nous ignorons presque tout. Jean d'Aulon raconte
seulement[1120], sur la foi de plusieurs femmes, qu'elle n'aurait
jamais été formée, ce qui indique une insuffisance de développement
physique que l'on rencontre chez beaucoup de névropathes.
[Note 1120: _Procès_, t. III, p. 219.]
On n'en pourrait toutefois rien conclure touchant l'état nerveux de
Jeanne, si ses juges, et en particulier maître Jean Beaupère, dans les
nombreux interrogatoires qu'ils lui font subir, ne nous avaient
procuré au sujet de ses hallucinations, quelques renseignements
utiles.
Maître Beaupère s'enquiert d'abord très judicieusement si Jeanne avait
jeûné la veille du jour où elle entendit ses voix pour la première
fois, ce qui prouve que ce professeur insigne de théologie n'ignorait
pas l'influence que l'inanition exerce sur les hallucinations et
voulait, avant de conclure à la sorcellerie, être bien sûr qu'il
n'allait pas condamner une malade. De même nous verrons plus tard
sainte Thérèse, soupçonnant que le jeûne était la seule cause des
prétendues visions d'une religieuse, l'obliger à manger et la guérir.
Jeanne répond qu'elle était à jeun depuis le matin seulement, et
maître Beaupère continue:
D.--De quel côté entendiez-vous la voix?
R.--J'entendais la voix à droite, vers l'église.
D.--La voix était-elle accompagnée d'une clarté?
R.--Rarement je l'entends sans clarté. Cette clarté se manifeste du
même côté par où j'entends la voix[1121].
[Note 1121: _Procès_, t. I, p. 52 et _passim_.]
On pourrait se demander si par l'expression «à droite» (_a latere
dextro_) Jeanne a voulu désigner son côté droit ou bien l'orientation
de l'église par rapport à elle, et, dans ce dernier cas, le
renseignement serait sans intérêt au point de vue clinique, mais le
contexte ne laisse aucun doute sur le sens véritable de ses paroles.
--Comment pouvez-vous, objecte Jean Beaupère, voir cette clarté que
vous dites se manifester, si cette clarté est à droite?
S'il s'était agi simplement de la situation de l'église et non du côté
droit de Jeanne, elle n'aurait eu qu'à tourner la tête pour avoir la
clarté en face, et l'objection de Jean Beaupère ne se comprendrait
pas.
Jeanne paraît donc avoir eu, vers l'âge de treize ans, à l'époque de
la puberté qui ne venait pas pour elle, des hallucinations
unilatérales droites de la vue et de l'ouïe; or Charcot considérait
que les hallucinations unilatérales de la vue étaient fréquentes dans
l'hystérie[1122]. Il pensait même qu'elles s'allient toujours chez les
hystériques à une hémi-anesthésie qui siège du même côté du corps et
qui, dans l'espèce, eût siégé à droite. Peut-être le procès de Jeanne
nous eût-il révélé cette hémi-anesthésie, stigmate très important pour
le diagnostic de l'hystérie, si les juges avaient appliqué la torture
ou simplement recherché sur la peau les plaques d'anesthésie qu'on
appelait alors les marques du diable; mais de l'examen oral auquel ils
se livrèrent on ne peut tirer que des inférences sur l'état physique
de Jeanne. Je dois ajouter, pour infirmer ce que ces inférences
peuvent encore avoir d'excessif, que les neurologistes contemporains
attachent moins d'importance que Charcot aux hallucinations
unilatérales de la vue dans le diagnostic de l'hystérie.
[Note 1122: _Progrès médical_, 19 janvier 1878.]
Les autres caractères que les interrogatoires révèlent dans les
hallucinations de Jeanne ne sont pas moins intéressants que les
précédents, bien qu'ils ne prêtent pas non plus à des conclusions
certaines.
C'est de la pensée obscure et inconsciente que sortent brusquement les
visions et les voix avec ce caractère d'extériorité qui distingue si
particulièrement les hallucinations hystériques. Jeanne est si peu
préparée par sa pensée claire à entendre ses voix, elle les attend si
peu qu'elle déclare avoir eu grand'peur la première fois: «J'avais
treize ans quand j'eus une voix venant de Dieu pour m'aider à me bien
conduire. Et la première fois, j'eus grand'peur. Cette voix me vint
vers l'heure de midi, c'était l'été, dans le jardin de mon
père[1123].»
[Note 1123: _Procès_, t. I, p. 52.]
Et tout de suite la voix devient impérative; elle demande une
obéissance qu'on ne lui refuse pas: «Elle me disait: Va en France, et
je ne pouvais plus tenir où j'étais[1124].»
[Note 1124: _Ibid._, t. I, p. 53.]
Ses visions se manifestent de la même façon; elles ont la même
extériorité et elles s'imposent avec la même nécessité à la confiance
de la jeune fille.
Enfin ces hallucinations de l'ouïe et de la vue s'associent de bonne
heure avec des hallucinations de l'odorat et du toucher qui présentent
le même caractère et confirment chez Jeanne la certitude absolue de
leur réalité.
D.--En quelle partie avez-vous touché sainte Catherine?
R.--Vous n'en aurez autre chose.
D.--Avez-vous baisé ou accolé sainte Catherine ou sainte Marguerite?
R.--Je les ai accolées toutes les deux.
D.--Fleuraient-elles bon?
R.--Il est bon à savoir qu'elles fleuraient bon.
D.--En les accolant, sentiez-vous chaleur ou autre chose?
R.--Je ne pouvais les accoler sans les sentir et les toucher[1125].