Les magistrats de Poitiers, rentrés après un long et douloureux exil

dans leur vieille demeure parisienne, siégeaient au Parlement avec les

Bourguignons convertis[1045]. Ces fidèles serviteurs du dauphin

Charles qui, dans les mauvais jours, avaient mis en oeuvre la Pucelle,

ne se seraient pas souciés, en 1440, de soutenir publiquement la

vérité de sa mission et la pureté de sa foi. Brûlée par les Anglais,

c'est bientôt dit. Un procès fait par un évêque et le vice-inquisiteur

avec le concours de l'Université n'est pas un procès anglais; c'est un

procès à la fois très gallican et très catholique. La mémoire de

Jeanne est notée d'infamie à la face de la chrétienté. Et nul recours.

Le pape pourrait seul casser ce procès religieux, mais il ne le

voudrait point, de peur de mécontenter le roi de la catholique

Angleterre et parce qu'il ne peut, sans ruiner toute autorité humaine

et divine, admettre qu'un inquisiteur de la foi ait failli dans son

jugement. Les clercs français s'inclinent et se taisent; dans les

assemblées du clergé on n'ose prononcer le nom de Jeanne.

[Note 1045: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. III, chap.

XVI.]

Heureusement pour eux que, à l'égard de la dame des Armoises, ni les

docteurs et maîtres de l'Université, ni les anciens membres du

Parlement de Poitiers ne partagent l'illusion populaire. Ils ne

doutent pas que la Pucelle n'ait été brûlée à Rouen. Craignant que

cette femme, qui se donne pour la libératrice d'Orléans, ne fasse une

entrée tumultueuse dans la ville, le Parlement et l'Université

envoient au devant d'elle des hommes d'armes qui l'appréhendent et la

conduisent au Palais[1046].

[Note 1046: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 354-355.--Lecoy

de la Marche, _Une fausse Jeanne d'Arc_, p. 574.]

Elle fut interrogée, jugée et condamnée à l'exposition publique. Il y

avait en haut des degrés de la cour appelée Cour-de-Mai une table de

marbre sur laquelle on exposait les malfaiteurs. La dame des Armoises

et de Tichemont y fut hissée et montrée au peuple qu'elle avait abusé.

Suivant la coutume, on la prêcha et on la contraignit à se confesser

publiquement[1047].

[Note 1047: _Journal d'un bourgeois de Paris_, _loc. cit._]

Elle déclara qu'elle n'était pas pucelle et que, mariée à un

chevalier, elle avait eu deux fils. Elle raconta qu'un jour, en

présence de sa mère, entendant une femme tenir sur elle des propos

outrageants, elle s'élança pour la battre, mais, retenue par sa mère,

ce fut celle-ci qu'elle frappa. Elle eût évité de la toucher, n'eût

été la colère. Toutefois, c'était là un cas réservé. Quiconque avait

porté la main tant sur son père ou sa mère que sur un prêtre ou un

clerc, devait aller en demander pardon au Saint-Père, à qui

appartenait seul de lier ou de délier le pécheur. Ainsi avait-elle

fait. «Je fus à Rome, dit-elle, en habit d'homme. Je fis, comme

soldat, la guerre du Saint-Père Eugène, et, dans cette guerre, je fus

homicide par deux fois.»

À quelle époque avait-elle fait ce voyage de Rome? Probablement avant

l'exil du pape Eugène à Florence, vers l'an 1433, alors que les

condottieri du duc de Milan s'avancèrent jusqu'aux portes de

Rome[1048].

[Note 1048: _Ibid._, pp. 354-355.--Lecoy de la Marche, _Une fausse

Jeanne d'Arc_, p. 574.--G. Lefèvre-Pontalis, _La fausse Jeanne d'Arc_,

p. 27.]

On ne voit point que l'Université, l'ordinaire ni le Grand

Inquisiteur, aient réclamé cette femme suspecte de sorcellerie,

d'homicide, et qui portait des habits dissolus. Elle ne fut pas

poursuivie comme hérétique, sans doute parce qu'elle ne se montra pas

opiniâtre et que l'opiniâtreté constitue seule l'hérésie.

Depuis lors, elle ne fit plus parler d'elle. On croit, mais sans

raisons suffisantes, qu'elle finit par retourner à Metz auprès du

chevalier des Armoises, son mari, et qu'elle vécut, paisible et

honorée, jusqu'à un âge avancé, dans la maison où ses armoiries

étaient sculptées sur la porte, ses armoiries, ou plutôt celles de

Jeanne la Pucelle, l'épée, la couronne et les Lis[1049].

[Note 1049: Vergnaud-Romagnesi, _Des portraits de Jeanne d'Arc et

de la fausse Jeanne d'Arc_ et _Mémoire sur les fausses Jeanne d'Arc_,

dans les _Mémoires de la Société d'Agriculture d'Orléans_, 1854,

in-8º.]

Le succès de cette supercherie avait duré quatre ans. Il ne faut pas

en concevoir trop de surprise. De tout temps le peuple se résigne avec

peine à croire à la fin irréparable des existences qui ont émerveillé

son imagination; il n'admet pas que des personnes fameuses viennent à

mourir d'un coup et malencontreusement comme le vulgaire; il répugne

au brusque dénouement des belles aventures humaines. Toujours les

imposteurs, comme la dame des Armoises, trouvent des gens qui les

croient. Et celle-ci parut en un temps singulièrement favorable au

mensonge; les hommes étaient abêtis par une longue misère; partout la

guerre empêchait les communications; on ne savait plus ce qui se

passait un peu loin; tout dans les esprits, dans les choses, était

trouble, ignorance, confusion.

Encore cette fausse Jeanne n'en imposa si longtemps que grâce à

l'appui que les frères Du Lys lui prêtèrent. Furent-ils dupes ou

complices? Si faibles d'esprit qu'on les suppose, il n'est guère

possible de penser qu'ils se laissèrent tromper par une aventurière.

Ressemblât-elle beaucoup à la fille de la Romée, la femme de la

Grange-aux-Ormes ne pouvait longtemps abuser deux hommes qui, nourris

avec Jeanne et venus avec elle en France, la connaissaient intimement.

S'ils ne furent pas dupes, quelles raisons donner de leur conduite?

Ils avaient beaucoup perdu en perdant leur soeur. Quand il vint à la

Grange-aux-Ormes, Pierre Du Lys sortait des prisons bourguignonnes; la

dot de sa femme avait payé sa rançon et il se trouvait dans un complet

dénuement[1050]. Jean, bailli de Vermandois, puis capitaine de

Chartres, et, vers 1436, bailli de Vaucouleurs, n'était guère mieux

dans ses affaires[1051]. Cela expliquerait bien des choses. Pourtant

on hésite à penser qu'ils aient, seuls, d'eux-mêmes, sans appui, joué

un jeu difficile, hasardeux et périlleux. Sur le peu que l'on sait de

leur vie, on se figure qu'ils étaient tous deux bien simples, bien

naïfs, bien tranquilles, pour mener une telle intrigue.

[Note 1050: _Procès_, t. V, pp. 210, 213.]

[Note 1051: _Ibid._, t. V, p. 279.]

On serait tenté de croire qu'ils y furent entraînés par de plus

grands et de plus forts qu'eux. Qui sait? Peut-être par des serviteurs

indiscrets du roi de France. Charles VII souffrait cruellement dans

son honneur de la condamnation et du supplice de Jeanne. N'est-il pas

possible qu'autour du roi et de son Conseil il se soit trouvé des

agents trop zélés, qui imaginèrent cette étrange apparition afin de

faire croire que Jeanne la Pucelle n'était pas morte de la mort des

sorcières, mais que, par la vertu de son innocence et de sa sainteté,

elle avait échappé aux flammes? De la sorte, imaginée à une époque où

il paraissait impossible d'obtenir jamais du pape la revision du

procès de 1431, l'imposture de cette fausse Jeanne aurait constitué un

essai subreptice et frauduleux de réhabilitation, tentative

malheureuse, bientôt abandonnée et réprouvée.

Cette supposition expliquerait comment les frères Du Lys, qui

s'étaient mis dans un mauvais cas, car ils avaient séduit le peuple,

trompé le roi, commis enfin un crime de lèse-majesté, n'en furent

point châtiés, ni même disgraciés. Jean resta prévôt de Vaucouleurs,

durant de longues années, puis, déchargé de sa capitainerie, toucha en

échange une somme d'argent. Pierre, qui, de même que la Romée, sa

mère, habitait Orléans, reçut en 1443 du duc Charles, rentré depuis

trois ans en France, l'Île-aux-Boeufs[1052], sur la Loire, qui donnait

un peu d'herbage. Il n'en resta pas moins besogneux, et il se faisait

aider par le duc et les habitants d'Orléans[1053].

[Note 1052: _Procès_, t. V, pp. 212-214.--Lottin, _Recherches_, t.

I, p. 287.--Duleau _Vidimus d'une charte de Charles VII, concédant à

Pierre du Lys la possession de l'Isle-aux-Boeufs_, Orléans, 1860,

in-8º 6.--G. Lefèvre-Pontalis, _La fausse Jeanne d'Arc_, p. 28, note

1.]

[Note 1053: Je n'ai pas fait usage du témoignage très tardif de

Pierre Sala (_Procès_, t. IV, p. 281), très vague, un peu fabuleux et

qui ne peut en aucune façon s'agencer dans la vie de la dame des

Armoises. Sur la bibliographie très intéressante du sujet, voyez

Lanéry d'Arc, _Le livre d'or de Jeanne d'Arc_, pp. 573, 580 et G.

Lefèvre-Pontalis, _La fausse Jeanne d'Arc_, Paris, 1895, in-8º, à

propos du récit de M. Gaston Save.

On a supposé, sans en donner aucune preuve, que cette fausse Jeanne

d'Arc était une soeur de la Pucelle (Lebrun de Charmettes, _Histoire

de Jeanne d'Arc_, t. IV, pp. 291 et suiv.).--Francis André, _La vérité

sur Jeanne d'Arc_, Paris 1895, in-18, pp. 75 et suiv.]

CHAPITRE XVI

APRÈS LA MORT DE LA PUCELLE (_Suite_).--LES JUGES DE ROUEN AU CONCILE

DE BÂLE ET LA PRAGMATIQUE SANCTION.--LE PROCÈS DE RÉHABILITATION.--LA

PUCELLE DE SARMAIZE.--LA PUCELLE DU MANS.

D'année en année, le concile de Bâle déroulait ses sessions comme la

queue d'un dragon apocalyptique. Par la manière dont il réformait

l'Église dans ses membres et dans son chef, il faisait l'épouvante du

Souverain Pontife et du Sacré Collège; Æneas Sylvius s'écriait

douloureusement: «Certes, ce n'est pas l'Église de Dieu qui est

rassemblée à Bâle, mais la synagogue de Satan[1054].» Paroles qui,

dans la bouche d'un cardinal romain, ne sembleront pas trop fortes,

appliquées à l'assemblée qui vota la liberté des élections

épiscopales, la suppression des annates, des droits de pallium, des

taxes de chancellerie, et qui voulait ramener le Saint-Père à la

pauvreté évangélique. Au contraire, le roi de France et l'empereur

regardaient favorablement le synode, lorsqu'il s'efforçait de contenir

l'ambition et la rapacité de l'évêque de Rome.

[Note 1054: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. III, p.

335.]

Or, parmi les Pères les plus zélés à réformer l'Église, brillaient les

maîtres et docteurs de l'Université de Paris, qui avaient siégé au

procès de la Pucelle, et notamment maître Nicolas Loiseleur et maître

Thomas de Courcelles. Charles VII convoqua une assemblée du clergé du

royaume à l'effet d'examiner les canons de Bâle. Cette assemblée se

réunit dans la Sainte-Chapelle de Bourges, le 1er mai 1438. Maître

Thomas de Courcelles, délégué par le Concile, y conféra avec le

seigneur évêque de Castres. Or, en 1438, le seigneur évêque de

Castres, élégant humaniste, zélé conseiller de la Couronne, qui se

plaignait dans ses lettres cicéroniennes que, attaché à la glèbe de la

cour, il ne lui restât pas le temps de visiter son épouse[1055],

n'était autre que maître Gérard Machet, le confesseur du Roi qui, en

1429, avait, parmi les clercs de Poitiers, allégué l'autorité des

prophéties en faveur de la Pucelle, en qui ne se voyaient que candeur

et bonté[1056]. Maître Thomas de Courcelles avait opiné, à Rouen, pour

que la Pucelle fût appliquée à la torture et livrée au bras

séculier[1057]. À l'assemblée d'Orléans, les deux hommes d'Église

s'accordèrent sur la suprématie des Conciles généraux, la liberté des

élections épiscopales, la suppression des annates et les droits de

l'Église gallicane. Sans doute qu'à ce moment il ne souvenait guère ni

à l'un ni à l'autre de la pauvre Pucelle. Des travaux de l'assemblée,

auxquels maître Thomas prit une grande part, sortit l'édit solennel

rendu par le roi le 7 juillet 1438: la pragmatique sanction. Les

canons de Bâle devenaient la constitution de l'Église de France[1058].

[Note 1055: Le P. Ayroles, _La Pucelle devant l'église de son

temps_, p. 10.]

[Note 1056: _Procès_, t. III, p. 565.]

[Note 1057: _Procès_, t. I, p. 403.]

[Note 1058: _Ordonnances_, t. XIII, pp. 267, 291.--_Preuves des

libertés de l'Église gallicane_, édit. Lenglet-Dufresnoy, deuxième

partie, p. 6.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. III, pp.

353, 361.--N. Arlos, _Histoire de la Pragmatique sanction_, _etc._]

L'empereur admit pareillement la réforme de Bâle. Les Pères en

conçurent une telle audace qu'ils citèrent le pape Eugène à leur

tribunal et, sur son refus d'y paraître, le déposèrent comme

désobéissant, opiniâtre, rebelle, violateur des canons, perturbateur

de l'unité ecclésiastique, scandaleux, simoniaque, parjure,

incorrigible, schismatique, hérétique endurci, dissipateur des biens

de l'Église, pernicieux et damnable[1059]. Ainsi s'exprimèrent à

l'endroit du Saint-Père, entre autres docteurs, maître Jean Beaupère,

maître Thomas de Courcelles et maître Nicolas Loiseleur, qui avaient

tous trois si durement reproché à Jeanne de ne se point vouloir

soumettre au pape[1060]. Maître Nicolas, qui s'était tant démené au

procès de la Pucelle, faisant tour à tour le prisonnier lorrain et

madame sainte Catherine, et qui, lorsqu'elle fut conduite au bûcher,

courut après elle comme un fou[1061], maître Nicolas s'agita beaucoup

aussi dans le synode et s'y donna une certaine importance. Il y

soutint l'opinion que le Concile général, canoniquement assemblé,

était au-dessus du pape et pouvait le déposer; et, bien que ce

chanoine fût seulement maître ès arts, il parut assez habile aux Pères

de Bâle pour qu'ils l'envoyassent, en 1439, comme jurisconsulte à la

diète de Mayence. Pendant ce temps, son attitude désolait le chapitre

qui l'avait député au synode. Les chanoines de Rouen prenaient le

parti du Souverain Pontife contre les Pères et, sur ce point, se

séparaient de l'Université de Paris. Désavouant leur mandataire, ils

lui signifièrent sa révocation le 28 juillet 1438[1062].

[Note 1059: Hefelé, _Histoire de l'Église gallicane_, t. XX, p.

357.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. III, p. 363.--De

Beaurepaire, _Les États de Normandie sous la domination anglaise_, pp.

66-67, 185-188.]

[Note 1060: Du Boulay, _Hist. Universitatis_, t. V, p. 431.--De

Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 28.]

[Note 1061: _Procès_, t. II, pp. 10, 12, 332, 362; t. III, pp. 60,

133, 141, 145, 156, 162, 173, 181.]

[Note 1062: De Beaurepaire, _Notes sur les juges et assesseurs du

procès de condamnation_, p. 78, 82.]

Maître Thomas de Courcelles, l'un de ceux qui déclarèrent le pape

désobéissant, opiniâtre, rebelle et le reste, fut nommé commissaire

pour l'élection d'un nouveau pape, et, comme Loiseleur, délégué à la

diète de Mayence. Mais il ne fut pas, comme Loiseleur, désavoué par

ses commettants, car il était député de l'Université de Paris qui

reconnaissait le pape du Concile, Félix, pour le vrai père des

fidèles[1063]. Dans l'assemblée du clergé de France, tenue à Bourges,

au mois d'août 1440, maître Thomas prit la parole au nom des Pères de

Bâle; il parla pendant deux heures, à l'entière satisfaction du

roi[1064]. Charles VII, tout en demeurant dans l'obéissance du pape

Eugène, maintenait la pragmatique. Maître Thomas de Courcelles était

désormais une des colonnes de l'Église de France.

[Note 1063: J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 106.]

[Note 1064: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. III, p.

372.]

Pendant ce temps, le gouvernement anglais se déclarait pour le pape

contre le Concile[1065]. Monseigneur Pierre Cauchon, devenu évêque de

Lisieux, était l'ambassadeur du roi Henri VI au synode; il lui advint

à Bâle une mésaventure assez déplaisante. À raison de sa translation

au siège de Lisieux, il devait à la cour de Rome, à titre d'annates,

une somme de 400 florins d'or. Le trésorier général du pape en

Germanie lui signifia que, pour avoir manqué à payer cette somme à la

Chambre apostolique, bien que de longs délais lui eussent été

accordés, il avait encouru l'excommunication; que, de plus, pour

s'être permis, quoique excommunié, de célébrer l'office divin, il

avait encouru l'irrégularité[1066]. Il en dut éprouver une contrariété

assez vive; mais ces sortes d'affaires, en somme, étaient fréquentes

et sans grande conséquence; de telles foudres tombaient dru sur les

gens d'Église sans leur faire grand mal.

[Note 1065: De Beaurepaire, _Les États de Normandie sous la

domination anglaise_, pp. 66, 67, 185, 188.--De Beaucourt, _loc.

cit._, p. 362.]

[Note 1066: De Beaurepaire, _loc. cit._, p. 17.--_Notes sur les

juges et assesseurs du procès de condamnation_, p. 117 et _Recherches

sur le procès_, p. 124.]

À partir de 1444, le royaume de France, débarrassé de ses ennemis et

de ses défenseurs, laboura, travailla à tous les métiers, fit le

négoce et s'enrichit. Le gouvernement du roi Charles conquit vraiment

la Normandie dans l'intervalle des guerres et durant les trêves, en

faisant avec elle le commerce des marchandises et l'échange des

denrées; il la gagna, peut-on dire, en abolissant les péages et les

droits sur les rivières de Seine, d'Oise et de Loire; il n'eut plus

ensuite qu'à la prendre. Ce fut si facile que, dans cette rapide

campagne de 1449[1067], le connétable lui-même ne fut pas battu, ni le

duc d'Alençon. Charles VII reprit sa ville de Rouen à sa manière

royale et douce, comme vingt ans auparavant il avait pris Troyes et

Reims, par entente avec ceux du dedans, moyennant amnistie et octroi

de franchises et privilèges aux bourgeois. Il y fit son entrée le

lundi 10 novembre 1449. Le gouvernement français se sentit même assez

fort pour reprendre l'Aquitaine, si profondément anglaise. En 1451,

monseigneur le Bâtard, maintenant comte de Dunois, s'empara de la

forteresse de Blaye; Bordeaux et Bayonne se rendirent la même année.

Voici comme le seigneur évêque du Mans célébra ces conquêtes, dignes

de la majesté du roi très chrétien:

«Le Maine, la Normandie, l'Aquitaine, ces belles provinces, sont

rentrées sous l'obéissance du roi, presque sans effusion de sang

français, sans qu'il ait été nécessaire de renverser les remparts de

tant de villes si bien murées, sans qu'on ait eu à démolir leurs

forts, sans que les habitants aient eu à souffrir ni pillages ni

meurtres[1068].»

[Note 1067: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. V, chap.

I.]

[Note 1068: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations en faveur de

Jeanne d'Arc_, p. 249.]

En effet, la Normandie et le Maine se revoyaient françaises avec un

plein contentement. La ville de Bordeaux, seule, regrettait les

Anglais dont le départ la ruinait. Elle se révolta en 1452; on eut

quelque peine à la reprendre, mais ce fut pour la garder toujours.

Dès lors, riche et victorieux, le roi Charles voulut effacer la tache

imprimée à son honneur royal par la sentence de 1431. Soucieux de

prouver au monde entier qu'il n'avait pas été mené à son sacre par une

sorcière, il s'efforça d'obtenir que le procès de la Pucelle fût

cassé. C'était un procès d'Église et le pape seul pouvait en ordonner

la revision. Le roi pensait l'y amener, bien qu'il sût que ce ne

serait pas facile. Il fit procéder, au mois de mars 1450, à une

information préalable[1069]; et l'affaire en resta là jusqu'à la venue

en France du cardinal d'Estouteville, légat du Saint-Siège. Le pape

Nicolas l'avait envoyé pour négocier, auprès du roi de France, la paix

avec l'Angleterre et la croisade contre les Turcs. Le cardinal

d'Estouteville, issu d'une famille normande, put plus facilement qu'un

autre découvrir le fort et le faible du procès de Jeanne. Pour se

concilier les bonnes grâces du roi Charles, il ouvrit comme légat une

nouvelle information à Rouen, avec l'assistance de Jean Bréhal, de

l'ordre des frères prêcheurs, inquisiteur de la foi au royaume de

France. Mais l'intervention du légat ne fut point approuvée par le

pape[1070]; durant trois ans, la revision demeura suspendue. Nicolas V

ne consentait pas à laisser croire que le sacré tribunal de la très

sainte Inquisition fût faillible et pût avoir, ne fût-ce qu'une fois,

rendu une sentence injuste. On avait à Rome une raison plus forte

encore de ne point toucher au procès de 1431: les Français demandaient

la revision; les Anglais s'y opposaient, et le pape ne voulait pas

fâcher les Anglais qui étaient alors aussi catholiques et plus

catholiques même que les Français[1071].

[Note 1069: _Procès_, t. II, pp. 1, 22.]

[Note 1070: _Gallia Christiana_, t. III, col. 1129 et t. XI, col.

90.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. V, p. 219.--Le P.

Ayroles, _La Pucelle devant l'Église de son temps_, chap. VI.]

[Note 1071: De Beaurepaire, _Les États de Normandie sous la

domination anglaise_, pp. 185, 188.]

Pour tirer le pape d'embarras et le mettre à l'aise, le gouvernement

de Charles VII trouva un biais. Le roi ne parut plus dans l'affaire;

il céda la place à la famille de la Pucelle. La mère de Jeanne,

Isabelle Romée de Vouthon, qui vivait retirée à Orléans[1072], et ses

deux fils, Pierre et Jean du Lys, demandèrent la revision[1073]. Par

cet artifice de procédure, l'affaire cessait d'être politique et ne

concernait plus que des particuliers. Sur ces entrefaites, Nicolas V

vint à mourir (24 mars 1455). Son successeur, Calixte III Borgia,

vieillard de soixante-dix-huit ans, par un rescrit en date du 11 juin

1455, donna l'autorisation d'instruire la cause. À cet effet, il

désigna Jean Jouvenel des Ursins, archevêque de Reims, Guillaume

Chartier, évêque de Paris, et Richard Olivier, évêque de Coutances,

qui devaient agir concurremment avec le Grand Inquisiteur de

France[1074].

[Note 1072: _Procès_, t. V, p. 276.]

[Note 1073: _Ibid._, t. II, pp. 108, 112.]

[Note 1074: _Ibid._, t. II, p. 95.--Le P. Ayroles, _La Pucelle

devant l'Église de son temps_, p. 607.--J. Belon et F. Balme, _Jean

Bréhal, grand inquisiteur de France et la réhabilitation de Jeanne

d'Arc_, Paris, 1893, in-4º.]

Il fut bien convenu, tout d'abord, qu'il ne s'agissait point de mettre

en cause tous ceux qui avaient eu part au procès, «car ils avaient été

trompés». On admit spécialement que la fille des rois, la mère des

études, l'Université de Paris, avait été induite en erreur par la

rédaction frauduleuse des douze articles; on s'accorda pour tout

rejeter sur l'évêque de Beauvais et sur le promoteur Guillaume

d'Estivet, tous deux décédés. La précaution était utile, car, si l'on

n'y avait pris garde, on aurait terriblement embarrassé certains

docteurs puissants auprès du roi et chers à l'Église de France.

Le 7 novembre 1455, Isabelle Romée et ses deux fils, suivis d'un long

cortège d'honorables hommes ecclésiastiques et séculiers et de prudes

femmes, vinrent en l'église Notre-Dame de Paris demander justice aux

prélats, commissaires du pape[1075].

[Note 1075: _Procès_, t. II, pp. 82, 92.]

Citation fut donnée à Rouen pour le 12 décembre aux dénonciateurs et

accusateurs de la feue Jeanne. Personne ne se présenta[1076]. Les

héritiers de feu messire Pierre Cauchon déclinèrent toute solidarité

avec les actes de leur parent décédé et se couvrirent, quant à la

responsabilité civile, de l'amnistie accordée par le roi lors de la

recouvrance de la Normandie[1077]. On procéda, comme on s'y était bien

attendu, sans contradiction ni débats.

[Note 1076: _Ibid._, t. II, pp. 92, 112.]

[Note 1077: _Ibid._, t. II, pp. 193, 196.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 26 / 29 段