Elle se rendit ensuite à Arlon, auprès d'Élisabeth de Gorlitz,

duchesse de Luxembourg, tante par alliance du duc de Bourgogne[1001].

Veuve pour la seconde fois et vieille, elle excitait par sa rapacité

la colère et la haine de son peuple. Jeanne reçut de cette princesse

un très bon accueil. Rien d'étrange à cela: les personnes qui vivaient

saintement et faisaient des miracles étaient recherchées par les

princes et les seigneurs, désireux de connaître par elles des secrets

ou d'obtenir ce qu'ils souhaitaient, et la duchesse de Luxembourg

pouvait bien croire que cette fille fût la pucelle Jeanne elle-même,

puisque les deux frères Du Lys, les seigneurs messins et les habitants

de Vaucouleurs le croyaient.

[Note 1001: _Procès_, t. V, p. 322, note 2.--G. Lefèvre-Pontalis,

_La fausse Jeanne d'Arc_, p. 21, note 1.]

Pour la foule des hommes, la vie et la mort de Jeanne étaient

entourées de mystère et pleines de prodiges. Beaucoup, dès la première

heure, avaient douté qu'elle eût péri de la main du bourreau.

Quelques-uns s'exprimaient à ce sujet avec d'étranges réticences; ils

disaient: «Les Anglais la firent ardre publiquement à Rouen ou une

autre femme en semblance d'elle[1002].» Certains avouaient ne pas

savoir ce qu'elle était devenue[1003].

[Note 1002: _Chronique normande_ (Ms. du British Museum), dans

_Procès_, t. IV, p. 344.--Symphorien Champier, _Nef des Dames_, Lyon,

1503, _ibid._]

[Note 1003: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 272.--_Chronique

Normande_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 2e série, t.

III, p. 116.--D. Calmet, _Histoire de Lorraine_, p. vj., Preuves.--G.

Save, _Jehanne des Armoises_, pp. 6-7.--On sait que Gabriel Naudé

soutint le paradoxe que Jeanne ne fut jamais brûlée qu'en effigie,

_Considérations politiques sur les coups d'État_, Rome, 1639,

in-4º.--G. Lefèvre-Pontalis, _La fausse Jeanne d'Arc_, p. 8.]

Aussi quand retentit soudain dans les Allemagnes et par toute la

France le bruit que la Pucelle était vivante et qu'on l'avait vue près

de Metz, la nouvelle fut diversement accueillie; les uns y croyaient

et les autres non. On peut juger de l'émotion qu'elle causa par

l'exemple de ces deux bourgeois d'Arles qui en disputèrent entre eux

avec une extrême ardeur. L'un affirmait que la Pucelle vivait encore;

l'autre soutenait qu'elle était bien morte; chacun paria pour ce qu'il

croyait véritable. La gageure était sérieuse; elle fut faite et tenue

devant notaire, le 27 juin 1436, cinq semaines seulement après

l'entrevue de la Grange-aux-Ormes[1004].

[Note 1004: Lanéry d'Arc, _Le culte de Jeanne d'Arc_, Orléans,

1887, in-8º.--_Revue du Midi._]

Cependant le frère aîné de la Pucelle, Jean du Lys, dit Petit-Jean,

s'était rendu, dans les premiers jours du mois d'août à Orléans, pour

y annoncer que sa soeur était vivante. En récompense de cette bonne

nouvelle, il reçut pour lui et sa suite, dix pintes de vin, douze

poules, deux oisons et deux levrauts[1005].

[Note 1005: _Procès_, t. V, p. 275.--Lottin, _Recherches_, t., p.

286.]

Deux magistrats avaient acheté la volaille, Pierre Baratin, dont on

trouve le nom dans les comptes de forteresse, en 1429[1006], lors de

l'expédition de Jargeau, et Aignan de Saint-Mesmin, vieillard de

soixante-six ans, très riche bourgeois[1007].

[Note 1006: _Procès_, t. V, p. 202.--Lecoy de la Marche, _Jeanne

des Armoises_, p. 568.]

[Note 1007: Il mourut à l'âge de cent dix-huit ans. (_Procès_ III,

p. 29.)]

Entre la ville du duc Charles et la ville de la duchesse de

Luxembourg, les courriers se croisaient. Une lettre d'Arlon parvint à

Orléans, le 9 août. Vers la mi-août, un poursuivant d'armes arriva à

Arlon; il se nommait Coeur-de-Lis, en l'honneur de la ville

d'Orléans, dont l'emblème héraldique est un coeur de lis, c'est-à-dire

une sorte de trèfle. Les magistrats d'Orléans l'avaient envoyé vers

Jeanne avec une missive dont nous ignorons la teneur; Jeanne lui remit

une lettre pour le roi, de qui elle sollicitait probablement une

audience. Il la porta tout de suite à Loches où le roi Charles

s'occupait alors des fiançailles de sa fille Yolande avec le prince

Amédée de Savoie[1008].

[Note 1008: _Procès_, t. V, p. 326.--Vallet de Viriville,

_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 376, note.--G. Lefèvre-Pontalis,

_La fausse Jeanne d'Arc_, p. 23, n. 5.]

Le poursuivant d'armes, après quarante et un jours de voyage, revint,

le 2 septembre, vers les procureurs qui l'avaient envoyé. Ceux-ci

firent servir, selon l'usage, dans la chambre de la maison de ville,

du pain, du vin, des poires et des cerneaux et firent boire le

messager, qui disait avoir grand'soif. Il en coûta deux sous quatre

deniers parisis à la ville, sans préjudice de six livres pour frais de

voyage, qui furent payées le mois suivant. Le varlet de la ville, qui

fournit les cerneaux, était Jacquet Leprestre, déjà en fonctions à

l'époque du siège. Les procureurs avaient reçu une autre lettre de

cette Pucelle le 25 août[1009].

[Note 1009: _Ibid._, t. V, p. 327.]

Jean du Lys faisait en vérité tout ce qu'il aurait fait si vraiment il

avait retrouvé sa soeur miraculeuse. Il se rendit auprès du roi et il

lui annonça l'extraordinaire nouvelle. Le roi en crut bien quelque

chose, puisqu'il ordonna qu'on remît à Jean du Lys une gratification

de cent francs. Sur quoi, Jean alla réclamer ces cent francs au

trésorier du roi, qui en bailla vingt. Les coffres du Victorieux

n'étaient pas encore pleins à cette époque.

Jean, de retour à Orléans, se présenta devant la chambre de la ville;

il fit connaître aux procureurs qu'il ne lui restait plus que huit

francs, et que c'était peu de chose pour s'en retourner en Lorraine

avec les quatre personnes de sa suite. Les magistrats lui firent

donner douze francs[1010].

[Note 1010: _Procès_, t. V, p. 326.--Lottin, _Recherches_, t. I,

pp. 284-285.]

Jusque-là, chaque année, l' «anniversaire» de la feue Pucelle était

célébré la surveille et la veille de la Fête-Dieu en l'église

Saint-Sanxon[1011]. L'an 1435, huit religieux des quatre ordres

mendiants chantèrent chacun une messe pour le repos de l'âme de

Jeanne. En cette année 1436 les magistrats firent brûler quatre

cierges pesant ensemble neuf livres et demie, auxquels était suspendu

l'écu de la Pucelle, à l'épée d'argent soutenant la couronne de

France; mais à la nouvelle que Jeanne était vivante, ils cessèrent

d'ordonner un service funèbre à son intention[1012].

[Note 1011: Depuis 1432. Toutefois il ne reste pas trace d'obit

pour les années 1433 et 1434. Il fut célébré de nouveau en 1439.]

[Note 1012: _Procès_, t. V, pp. 274, 275.--Lottin, _Recherches_,

t. I, p. 286.]

Tandis que ses affaires étaient ainsi menées en France, Jeanne se

tenait auprès de la duchesse de Luxembourg; elle y rencontra le jeune

comte Ulrich de Wurtemberg qui ne voulut plus la quitter. Il lui fit

faire une belle cuirasse et l'emmena à Cologne. Elle ne cessait pas de

se dire la Pucelle de France envoyée de Dieu[1013].

[Note 1013: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procès_,

t. V. p. 323.--Jean Nider, _Formicarium_, dans _Procès_, t. IV, p.

325.--Lecoy de la Marche, _loc. cit._, p. 566.]

Depuis le 24 juin, jour de la Saint-Jean-Baptiste, ses vertus lui

étaient revenues. Le comte Ulrich, lui reconnaissant un pouvoir

surnaturel, la pria d'en user pour lui et pour les siens. Il était

grand querelleur et fort engagé dans le schisme qui déchirait alors

l'archevêché de Trèves. Deux prélats se disputaient ce siège; l'un

Udalric de Manderscheit, désigné par le Chapitre, l'autre, Raban de

Helmstat, évêque de Spire, nommé par le pape[1014]. Udalric tint la

campagne avec une petite armée, assiégea par deux fois et canonna la

ville dont il se disait le véritable pasteur. Ce traitement jeta de

son côté la plus grande partie du diocèse[1015]; mais Raban, très

vieux et débile, avait aussi des armes; elles étaient puissantes, bien

que spirituelles: il prononça l'interdit contre tous ceux qui tenaient

le parti de son compétiteur.

[Note 1014: _Art de vérifier les dates_, t. XV, pp. 236 et suiv.;

_Gallia Christiana_, t. XIII, pp. 970 et suiv.; Gams, _Series

Episcoporum_ (1873), pp. 317, 319.]

[Note 1015: Quicherat dit, par erreur (_Procès_, t. IV, p. 502,

note), que la contestation pour l'archevêché de Trèves eut lieu entre

Raban de Helmstat et Jacques de Syrck. Sur Jacques de Syrck ou de

Sierck, cf. de Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. IV, p. 264.]

Le comte Ulrich de Wurtemberg, qui comptait parmi les plus ardents

partisans d'Udalric, interrogea à son sujet la Pucelle de Dieu[1016].

Des cas du même genre avaient été soumis à la première Jeanne, lors de

son séjour en France; on lui avait demandé, par exemple, lequel des

trois papes, Benoît, Martin et Clément, était le vrai père des

fidèles, et, sans s'expliquer sur-le-champ, elle avait promis de

désigner, dans Paris, à tête reposée, le pape auquel on devait

obéissance[1017]. La seconde Jeanne répondit avec plus d'assurance

encore; elle déclara connaître le véritable archevêque et se flatta de

l'introniser.

[Note 1016: Jean Nider, _Formicarium_, liv. V, chap. VIII.--D.

Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. II, p. 906.]

[Note 1017: _Procès_, t. I, pp. 245-246.]

Celui-là, selon elle, était Udalric de Manderscheit, que le Chapitre

avait désigné. Mais Udalric cité devant le Concile de Bâle y fut

déclaré intrus; et, ce qui n'était point leur règle constante, les

pères confirmèrent la nomination faite par le pape.

L'intervention de la Pucelle dans cette querelle ecclésiastique attira

malheureusement sur elle l'attention de l'inquisiteur général de la

ville de Cologne, Henry Kalt Eysen, insigne professeur de théologie:

recueillant les bruits qui couraient par la ville sur la protégée du

jeune prince, il connut qu'elle portait des vêtements dissolus, se

livrait aux danses avec des hommes, buvait et mangeait plus qu'il

n'est permis et pratiquait la magie. Il sut notamment que, dans une

assemblée, cette fille déchira une nappe, puis la rétablit dans son

premier état, et qu'ayant brisé contre la muraille un verre, elle en

réunit ensuite les morceaux par un merveilleux artifice. À ces

oeuvres, Kalt Eysen la soupçonnait véhémentement d'hérésie et de

sorcellerie. Il la cita devant son tribunal; elle refusa de

comparaître; cette désobéissance affligea l'inquisiteur général, qui

fit rechercher la défaillante. Mais le jeune comte de Wurtemberg cacha

sa Pucelle chez lui, et puis il la fit sortir secrètement de la ville.

Elle échappa ainsi au sort de celle qu'elle ne se souciait pas

d'imiter jusqu'à la fin. L'inquisiteur l'excommunia, faute de

mieux[1018].

[Note 1018: Jean Nider, _Formicarium_, dans _Procès_, t. IV, p.

502; t. V, p. 324.]

Réfugiée à Arlon auprès de la duchesse de Luxembourg sa protectrice,

elle y rencontra Robert des Armoises, seigneur de Tichemont, qu'elle

avait peut-être vu déjà, au printemps, à Marville, où il faisait sa

résidence habituelle. Ce gentilhomme était probablement fils d'un

seigneur Richard, gouverneur du duché de Bar en 1416. On ne sait rien

de lui, sinon qu'ayant fait passer une terre en mains étrangères, sans

la participation du duc de Bar, il vit cette terre confisquée et

donnée au sieur d'Apremont, à la charge de la prendre.

La présence du seigneur Robert à Arlon n'avait rien d'extraordinaire;

le château de Tichemont, dont il était seigneur, s'élevait dans le

voisinage de cette ville. D'une naissance illustre, il était toutefois

besogneux[1019].

[Note 1019: H. Vincent, _La maison des Armoises, originaire de

Champagne_, dans _Mémoires de la Société d'Archéologie lorraine_, 3e

série, t. V (1877), p. 324.--G. Lefèvre-Pontalis, _La fausse Jeanne

d'Arc_, p. 2, n. 4.]

La Pucelle retrouvée l'épousa[1020], apparemment par la volonté de la

duchesse de Luxembourg. D'après le sentiment du sacré inquisiteur de

Cologne, ce mariage ne fut contracté que pour garantir cette femme

contre l'interdit et la soustraire au glaive ecclésiastique[1021].

[Note 1020: Don Calmet, dans son _Histoire de Lorraine_ (t. V.,

pp. CLXIV et suiv.), dit que le contrat de mariage entre Robert des

Armoises et la Pucelle de France, longtemps conservé dans la famille,

était perdu de son temps. Il ne faut point en avoir de regret. On sait

aujourd'hui que ce contrat avait été fabriqué par le P. Jérôme

Vignier. Le comte de Marsy (_la fausse Jeanne d'Arc, Claude des

Armoises; du degré de confiance à accorder aux découvertes de Jérôme

Vignier_, Compiègne, 1890) et M. Tamizey de Larroque (_Revue Critique_

du 20 octobre 1890).--Sur d'autres faux de J. Vignier, cf. Julien

Havet, _Questions Mérovingiennes_, II.]

[Note 1021: Jean Nider, _Formicarium_, liv. V, chap.

VIIIi.--_Procès_, t. IV, pp. 503, 504.]

Sitôt après son mariage, elle alla vivre à Metz, dans l'hôtel que son

mari habitait devant l'église Sainte-Ségolène, au-dessus de la porte

Sainte-Barbe. Elle était, dès lors, Jeanne du Lys, la Pucelle de

France, dame de Tichemont. Ces noms lui sont donnés dans un contrat en

date du 7 novembre 1436, par lequel Robert des Armoises et sa femme,

autorisée par lui, vendent à Collard de Failly, écuyer, demeurant à

Marville, et à Poinsette, sa femme, le quart de la seigneurie

d'Haraucourt. Jean de Thoneletil, seigneur de Villette, et Saubelet de

Dun, prévôt de Marville, à la demande de leurs très chers et grands

amis, messire Robert et dame Jeanne, mirent sur le contrat leurs

sceaux avec ceux des vendeurs, en témoignage de vérité[1022].

[Note 1022: Quant à l'acte antérieur par lequel «Robert des

Harmoises et la Pucelle Jehanne d'Arc, sa femme», font l'acquisition

de la terre de Fléville (D. Calmet, 2e éd., t. V, p. CLXIV, _note_),

il est extrêmement suspect.]

En son logis, devant l'église Sainte-Ségolène, la dame des Armoises

mit au monde deux enfants[1023]. Il y avait quelque part en

Languedoc[1024] un honnête écuyer qui, s'il apprit ces naissances,

douta fort que Jeanne la Pucelle et la dame des Armoises fussent la

même personne; c'était Jean d'Aulon, l'ancien maître d'hôtel de

Jeanne; car il ne la croyait pas faite pour avoir des enfants, ayant

obtenu à ce sujet la confidence de femmes bien instruites[1025].

[Note 1023: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procès_,

t. V, p. 323.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 354-355.]

[Note 1024: _Procès_, t. III, p. 206, n. 2.]

[Note 1025: _Ibid._, t. III, p. 219.]

Au témoignage de frère Jean Nider, docteur en théologie de

l'Université de Vienne, cette union féconde finit mal. Un prêtre,

selon lui, un prêtre, qu'il faudrait plutôt appeler _leno_, séduisit

cette magicienne par des paroles amoureuses et l'enleva. Mais frère

Jean Nider ajoute que le prêtre conduisit furtivement la dame des

Armoises à Metz et y vécut en concubinage avec elle[1026]; or il est

avéré qu'elle avait son établissement dans cette ville même; donc ce

frère prêcheur parle de ce qu'il ignore[1027].

[Note 1026: Jean Nider, _Formicarium_, dans _Procès_, t. V, p.

325.]

[Note 1027: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procès_,

t. V, pp. 323-324.]

Ce qui est vrai, c'est qu'elle ne resta guère plus de deux ans cachée

dans l'ombre paisible de Sainte-Ségolène.

Mariée, elle n'entendait pas renoncer aux prophéties et aux

chevauchées. L'interrogateur demanda à Jeanne, en son procès: «Jeanne,

ne vous a-t-il pas été révélé que, si vous perdiez votre virginité,

vous perdriez votre chance et que vos Voix ne vous viendraient plus?»

Elle nia que cela lui eût été révélé. Et, comme il insistait, lui

demandant si elle croyait que, mariée, ses Voix lui viendraient

encore, elle répondit en bonne chrétienne: «Je ne sais et m'en attends

à Dieu[1028].» De même Jeanne des Armoises estimait que, pour s'être

mariée, elle n'avait pas perdu sa chance. Aussi bien se trouvait-il,

en ce temps de prophétisme, des veuves et des femmes mariées qui, à

l'exemple de Judith de Béthulie, agissaient par inspiration divine.

Telle avait été la dame Catherine de La Rochelle, qui, à la vérité,

n'avait pas fait de très grandes choses[1029].

[Note 1028: _Procès_, t. I, p. 183.]

[Note 1029: _Ibid._, t. I, pp. 106, 108, 119, 296.--_Journal d'un

bourgeois de Paris._]

Dans l'été de l'an 1439, la dame des Armoises se rendit à Orléans. Les

magistrats lui présentèrent, en guise d'hommage et de réjouissance, le

vin et la viande. Le 1er août, ils lui offrirent à dîner et lui

remirent deux cent dix livres parisis pour le bien qu'elle avait fait

à la ville pendant le siège. Ce sont les termes même par lesquels

cette dépense est consignée dans les comptes de la ville[1030].

[Note 1030: Extraits des comptes de la ville d'Orléans, dans

_Procès_, t. V, pp. 331-332.--Lecoy de la Marche, _Une fausse Jeanne

d'Arc_, pp. 570-571.]

Si les habitants la reconnurent pour la vraie Pucelle Jeanne, ce fut

moins par leurs yeux assurément que sur la foi des frères du Lys. Ils

l'avaient si peu vue, quand on y songe! Dans la semaine de mai, elle

ne s'était montrée à eux qu'armée et chevauchant; puis elle n'avait

plus fait que traverser la ville en juin 1429 et en janvier 1430. Il

est vrai qu'on lui avait offert le vin et que les procureurs s'étaient

assis à table auprès d'elle[1031]; mais il y avait de cela neuf ans.

Neuf ans ne passent pas sur le visage d'une femme sans y faire des

changements. Ils l'avaient laissée fille en son très jeune âge, ils la

retrouvaient femme et mère de deux enfants; ils croyaient sage de s'en

rapporter à ses proches. Où l'on commence à s'émerveiller quelque peu,

c'est quand on songe aux propos qui furent tenus dans le banquet et à

tout ce que la dame dut placer de bourdes et d'incongruités. S'ils ne

furent point désabusés, ces bourgeois étaient des hommes simples et de

bonne volonté.

[Note 1031: Cédules originales d'Orléans, dans _Procès_, t. V, p.

270.]

Et qui dit qu'ils ne le furent point? Qui dit qu'après avoir ajouté

foi à la nouvelle portée par Jean du Lys, les habitants ne

commençaient pas à découvrir l'imposture? La croyance que Jeanne

survivait n'était pas tout au moins unanime et générale dans la ville

pendant le séjour de la dame des Armoises, si l'on s'en rapporte aux

comptes des obits dont nous parlions tout à l'heure. Supprimé (à ce

qu'il semble) dans les années trente-sept et trente-huit, le service

funèbre de la Pucelle venait d'être célébré en trente-neuf, la

surveille de la Fête-Dieu, trois mois environ avant le banquet du 1er

août[1032]; en sorte que les Orléanais reconnaissants avaient en même

temps pour leur libératrice des messes en commémoration de sa mort et

des banquets où ils la faisaient boire.

[Note 1032: _Procès_, t. V, p. 274.--Lottin, _Recherches_, t. I,

p. 286.]

La dame des Armoises ne resta guère que quinze jours parmi eux. Elle

quitta la ville vers la fin de juillet, et il semble que son départ

ait été brusque et précipité, car, priée à un souper où huit pintes de

vin devaient lui être présentées, elle était déjà partie quand le vin

fut servi; le repas eut lieu sans elle[1033]. Jean Luillier et

Thévanon de Bourges y assistèrent. Ce Thévanon était peut-être le même

que Thévenin Villedart, chez qui habitaient les frères de Jeanne,

pendant le siège[1034]. Quant à Jean Luillier, on reconnaît en lui le

jeune marchand drapier qui, en juin 1429, avait fourni de la fine

bruxelles vermeille pour faire une robe à la Pucelle[1035].

[Note 1033: Extraits des comptes de la ville d'Orléans, dans

_Procès_, t. V, pp. 331-332.--Lottin, _Recherches_, t. I, p. 287.]

[Note 1034: _Procès_, t. V, p. 260.]

[Note 1035: _Ibid._, t. V, pp. 112-113.]

La dame des Armoises s'était rendue à Tours, où elle se faisait

connaître comme la véritable Jeanne. Elle remit au bailli de Touraine

une lettre pour le roi; le bailli se chargea de la faire tenir au

prince qui se trouvait alors à Orléans, où il était arrivé peu de

temps après le départ de Jeanne. Le bailli de Touraine, en 1439,

n'était autre que Guillaume Bellier qui, lieutenant de Chinon, dix ans

auparavant, avait reçu la Pucelle dans sa maison, sous la garde de sa

dévote femme[1036].

[Note 1036: _Procès_, t. III, p. 17; t. V, p. 327.]

En même temps que cette lettre, Guillaume Bellier adressa, par

messager, au roi, une note «touchant le fait de la dame Jeanne des

Armoises[1037]». On en ignore entièrement la teneur[1038].

[Note 1037: _Procès_, t. V, p. 332.--G. Lefèvre-Pontalis, _La

fausse Jeanne d'Arc_, pp. 23-24.]

[Note 1038: _Procès_, t. V, p. 332.]

Peu de temps après, cette dame s'en alla en Poitou où elle se mit au

service du seigneur Gille de Rais, maréchal de France[1039], qui, dans

sa prime jeunesse, avait conduit la Pucelle à Orléans, fait comme elle

la campagne du sacre, assailli avec elle les murailles de Paris et,

pendant la captivité de Jeanne, occupé Louviers et poussé une pointe

hardie sur Rouen. Maintenant, il dépeuplait d'enfants ses vastes

seigneuries, et, mêlant la magie à l'orgie, offrait aux démons le sang

et les membres d'innombrables victimes. Ses monstruosités sanglantes

répandaient la terreur autour de ses châteaux de Tiffauges et de

Machecoul, et déjà le bras ecclésiastique était sur lui.

[Note 1039: Vallet de Viriville, _Notices et extraits de chartes

et de manuscrits appartenant au British Museum_, dans _Bibliothèque de

l'École des Chartes_, t. VIII, 1846, p. 116.]

La dame des Armoises pratiquait la magie, au dire du sacré inquisiteur

de Cologne, pourtant ce ne fut pas comme invocatrice de démons que

l'employa le maréchal de Rais; il lui confia la charge et le

gouvernement de gens de guerre[1040]; à peu près l'état que Jeanne

tenait à Lagny et à Compiègne. Fit-elle de grandes vaillances d'armes?

On ne sait. Toujours est-il qu'elle ne garda pas longtemps sa charge,

qui fut donnée après elle à un écuyer gascon nommé Jean de

Siquemville[1041]. Dans le printemps de 1440, elle s'approcha de

Paris[1042].

[Note 1040: Abbé Bossard, _Gille de Rais_, p. 174.]

[Note 1041: Lettre de Rémission, dans _Procès_, t. V, pp.

332-334.]

[Note 1042: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 335.--Lecoy de

la Marche, _Une fausse Jeanne d'Arc_, p. 574.]

Depuis près de deux ans et demi, la grande ville obéissait au roi

Charles, qui y avait fait son entrée, sans y ramener la prospérité.

Partout des maisons, abandonnées, tombaient en ruines; les loups

venaient dans les faubourgs dévorer les petits enfants[1043].

Bourguignons naguère, les habitants n'avaient pas tous oublié que la

Pucelle, en compagnie du frère Richard et des Armagnacs, avait attaqué

leur ville le jour de la Nativité de Notre-Dame. Beaucoup, sans doute,

lui en gardaient rancune et la croyaient brûlée pour ses démérites;

mais son nom ne soulevait pas, comme en 1429, une réprobation unanime.

Plusieurs, même parmi ses anciens ennemis, s'avisaient[1044] qu'elle

était martyre pour son légitime seigneur. C'est ce qu'on disait dans

la ville de Rouen; on le devait dire bien davantage dans la ville de

Paris redevenue française. Au bruit que Jeanne n'était pas morte;

qu'elle avait été reconnue par ceux d'Orléans et qu'elle approchait de

la ville, le menu peuple parisien s'émut et l'on put craindre des

troubles.

[Note 1043: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 338 et

suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. III, pp. 384 et

suiv.]

[Note 1044: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 270.]

En 1440, sous Charles de Valois, l'Université de Paris était animée du

même esprit qu'en 1431, sous Henri de Lancastre; elle respectait, elle

honorait le roi de France, gardien de ses privilèges et défenseur des

libertés de l'Église gallicane. Les insignes maîtres n'éprouvaient

aucun remords d'avoir réclamé et obtenu le châtiment de la Pucelle

hérétique et coupable de sédition. Est hérétique quiconque s'obstine

dans son erreur; est séditieux qui tente de renverser les puissances

et n'y réussit pas. Dieu qui voulait, en 1440, que Charles de Valois

fût maître dans sa ville de Paris, ne l'avait pas voulu en 1429; donc

la Pucelle avait combattu contre Dieu. L'Université eût, en 1440,

poursuivi d'un même zèle le châtiment d'une pucelle anglaise.

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 25 / 29 段