Pucelle, Pierronne et sa compagne. Et il en reste une avec les
Armagnacs, nommée Catherine de La Rochelle.... Frère Richard, le
cordelier, qui menait après lui une si grande foule d'hommes lorsqu'il
prêchait à Paris aux Innocents et ailleurs, gouvernait ces femmes; il
était leur beau père[960].»
[Note 960: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 270, 272.--Il y
a d'étranges faussetés dans ce discours; sont-elles du fait de
l'inquisiteur ou de l'auteur du journal?]
La Pierronne brûlée à Paris, sa compagne mise au pain d'angoisse et à
l'eau d'amertume dans les prisons d'Église, Jeanne brûlée à Rouen, le
béguinage royal se trouvait presque entièrement anéanti. Il ne restait
auprès du roi que la sainte dame de La Rochelle échappée des mains de
l'official de Paris; mais elle s'était rendue importune par
l'indiscrétion de son langage[961]. Pendant qu'une si cruelle disgrâce
frappait ses pénitentes, le bon frère Richard éprouvait lui-même la
mauvaise fortune. Les vicaires de l'évêché de Poitiers et
l'inquisiteur de la foi lui avaient interdit la prédication; le grand
sermonneur, qui avait opéré tant de conversions dans le peuple
chrétien, ne pouvait plus tonner contre les tablettes et les dés des
joueurs, contre les hennins des dames et contre les mandragores vêtues
d'habillements magnifiques; il ne pouvait plus annoncer la venue de
l'Antéchrist ni préparer les âmes aux effroyables épreuves qui
devaient précéder la fin prochaine du monde; il avait ordre de garder
les arrêts dans le couvent des cordeliers de Poitiers; et sans doute
il ne se soumettait pas très docilement à la sentence de ses
supérieurs, car le vendredi 23 mars 1431, l'ordinaire et l'inquisiteur
demandèrent, à cet effet, aide et confort au parlement de Poitiers,
qui ne les refusa pas. Pourquoi ces rigueurs de la sainte Église à
l'endroit d'un prêcheur capable de remuer si fort les âmes
pécheresses? On en peut tout au moins soupçonner la cause. Il y avait
beau temps que les clercs anglais et bourguignons lui criaient à
l'apostat et au sorcier. Or, telle était l'unité de l'Église et
spécialement la communauté de doctrine qui régnait dans l'Église
gallicane, telle était l'autorité de l'Université de Paris, clair
soleil de la chrétienté, qu'en se rendant suspect d'hérésie et
d'erreur aux yeux des docteurs du parti d'Angleterre et de Bourgogne,
un clerc inspirait une extrême défiance au clergé de l'obéissance du
roi Charles, même s'il apparaissait que l'Université avait opiné
contre lui, touchant la foi catholique, en faveur des Anglais. Très
probablement, la condamnation de la Pierronne et même le procès
d'inquisition intenté à la Pucelle avaient fait quelque tort au frère
Richard dans l'esprit des clercs de Poitiers. Ce bon frère, s'entêtant
à prêcher la fin du monde, fut véhémentement soupçonné de mauvaise
science. Sachant le sort qu'on lui préparait, il s'enfuit, et dès lors
on n'eut plus de ses nouvelles[962].
[Note 961: _Procès_, t. IV, p. 473.]
[Note 962: Th. Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t.
IV, pp. 103, 104.--Monstrelet, ch. LXIII.--Bougenot, _Deux documents
inédits relatifs à Jeanne d'Arc_, dans _Revue Bleue_, 13 février 1892,
pp. 203-204.]
Toutefois, les conseillers du roi Charles ne renonçaient point à
employer aux armées de dévotes personnes. Au moment même où
disparaissaient le bon frère Richard et ses pénitentes, ils mettaient
en oeuvre le jeune berger que monseigneur l'archevêque comte de Reims,
chancelier du royaume, avait annoncé comme le successeur miraculeux
de Jeanne. Voici dans quelles circonstances le pâtre fut admis à
montrer son pouvoir:
La guerre continuait; vingt jours après la mort de Jeanne, les Anglais
vinrent à grande puissance reprendre la ville de Louviers. Ils avaient
tardé jusque-là, non, comme on l'a dit, qu'ils doutassent de réussir à
rien tant que vivrait la Pucelle, mais parce qu'il leur avait fallu du
temps pour trouver de l'argent et pour réunir des engins de
siège[963]. Dans les mois de juillet et d'août de cette même année
1431, monseigneur de Reims, chancelier de France, et le maréchal de
Boussac tenaient, à Senlis et à Beauvais, le parti des Français, et
monseigneur de Reims ne pouvait être soupçonné de le tenir mollement,
puisqu'il défendait du même coup ses bénéfices, qui lui étaient
chers[964]. Les ayant recouvrés par une pucelle, il pensait les garder
par un puceau, et il essaya le petit berger des monts Lozère,
Guillaume qui, comme saint François d'Assise et sainte Catherine de
Sienne, avait reçu les stigmates. Un parti de Français surprit le
régent à Mantes et faillit l'enlever. L'alerte fut donnée à l'armée
qui assiégeait Louviers; deux ou trois compagnies de gens d'armes s'en
détachèrent et coururent à Mantes où elles apprirent que le Régent
avait pu gagner Paris. Alors, renforcés par des troupes venues de
Gournay et de quelques autres garnisons anglaises, fortes de deux
mille hommes environ et commandées par les comtes de Warwick,
d'Arundel, de Salisbury, de Suffolk, lord Talbot et sir Thomas Kiriel,
les Anglais s'enhardirent au point de marcher sur Beauvais. Instruits
de leur venue, les Français sortirent de la ville au point du jour et
allèrent à leur rencontre du côté de Savignies, au nombre de huit
cents à mille combattants, commandés par le maréchal de Boussac, les
capitaines La Hire, Poton, et autres[965].
[Note 963: _Procès_, t. II, pp. 3, 344, 348, 373; t. III, p. 189;
t. V, pp. 169, 179, 181.--Dibon, _Essai sur Louviers_, Rouen, 1836,
in-8º, pp. 33 et suiv.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles
VII_, t. II, pp. 216 et suiv.]
[Note 964: Le P. Denifle, _La désolation des Églises de France
vers le milieu du XVe siècle_, t. I, p. XVI.]
[Note 965: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 132.--Monstrelet,
t. IV, p. 433.--Lefèvre de Saint-Remy, t. II, p. 265.]
Le berger Guillaume, qu'ils croyaient envoyé de Dieu, chevauchait à
leur tête, se tenant de côté et montrant les plaies miraculeuses de
ses mains, de ses pieds, de son flanc gauche[966].
[Note 966: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 272.]
À une lieue environ de la ville, ils furent assaillis de traits au
moment où ils s'y attendaient le moins. Les Anglais, avertis par leurs
espions de la marche des Français, les avaient guettés derrière un pli
de terrain. Maintenant, ils les attaquaient en tête et en queue très
âprement. Les deux partis combattaient avec vaillance; il y eut un
assez grand nombre de morts, ce qui ne se voyait pas alors dans la
plupart des batailles, où l'on ne tuait guère que les fuyards. Mais
les Français, se sentant enveloppés, prirent peur et se détruisirent
eux-mêmes. La plus grande partie, avec le maréchal de Boussac et le
capitaine La Hire, coururent s'enfermer dans la ville de Beauvais; le
capitaine Poton et le berger Guillaume restèrent aux mains des Anglais
qui, à grand honneur et triomphe, s'en retournèrent à Rouen[967].
[Note 967: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 272.]
Poton était bien sûr d'être mis à rançon, selon l'usage. Le petit
berger ne pouvait espérer un semblable traitement; il était suspect
d'hérésie et de sorcellerie; il avait séduit le peuple chrétien et
rendu les gens idolâtres de lui. Les marques de la passion de
Notre-Seigneur qu'il portait sur lui ne lui étaient d'aucun secours;
au contraire, ce que les Français tenaient pour empreintes divines
semblait aux Anglais marques diaboliques.
Comme la Pucelle, Guillaume avait été pris sur le diocèse de Beauvais.
Le seigneur évêque de cette ville, messire Pierre Cauchon, qui avait
réclamé Jeanne, réclama pareillement Guillaume, pour lui faire son
procès, et le berger, obtenant ce qui avait été refusé à la Pucelle,
fut mis dans les prisons ecclésiastiques[968]. Il semblait moins
difficile à garder et surtout moins précieux. Mais les Anglais
venaient d'apprendre ce que c'était qu'un procès d'inquisition; ils
savaient maintenant que c'était long et solennel. L'avantage ne leur
apparaissait pas de convaincre ce berger d'hérésie. Si les Français
avaient mis en lui comme en Jeanne l'espérance d'être heureux à la
guerre[969], cette espérance avait été courte. Faire honte et vergogne
aux Armagnacs de leur puceau en montrant qu'il venait du diable, le
jeu n'en valait pas la chandelle. Le petit berger fut conduit à Rouen,
puis à Paris[970].
[Note 968: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. 248.--De Beaurepaire, _Recherches sur les juges_, p. 43.]
[Note 969: Lea, _Histoire de l'inquisition_, trad. S. Reinach, t.
I, p. 455.]
[Note 970: Lefèvre de Saint-Remy, t. II, pp. 263-264.]
Il était prisonnier depuis quatre mois, quand le roi Henri VI, âgé de
neuf ans, fit son entrée à Paris, où il devait être couronné, en
l'église Notre-Dame, des deux couronnes de France et d'Angleterre.
Cette entrée fut célébrée le dimanche 16 décembre, à grand'pompe et à
grand'liesse. On avait construit sur le passage du cortège, rue du
Ponceau-Saint-Denys, une fontaine ornée de trois sirènes au milieu
desquelles s'élevait une grande tige de lis qui jetait par les fleurs
et les boutons des ruisseaux de vin et de lait. La foule se
précipitait pour y boire. Autour de la vasque, des hommes déguisés en
sauvages amusaient le peuple par des jeux et des simulacres de
combats.
Depuis la porte Saint-Denys jusqu'à l'hôtel Saint-Paul au Marais, le
roi enfant chevaucha sous un grand ciel d'azur, semé de fleurs de lis
d'or, porté d'abord par les quatre échevins, en chaperon et vêtus de
vermeil, puis par les corporations, drapiers, épiciers, changeurs,
orfèvres et bonnetiers.
Il était précédé par vingt-cinq hérauts et vingt-cinq trompettes, par
de très beaux hommes et de très belles dames qui, vêtus d'armures
magnifiques et portant de grands écus, représentaient les neuf preux
et les neuf preuses, et par nombre de chevaliers et d'écuyers. Dans ce
brillant cortège paraissait le petit berger Guillaume, qui n'étendait
plus les bras pour montrer sur ses mains les plaies de la passion: car
il était lié de bonnes cordes[971].
[Note 971: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 274.]
Après la cérémonie, il fut reconduit dans sa prison; puis on l'en tira
pour le coudre dans un sac et le jeter dans la Seine[972].
[Note 972: Lefèvre de Saint-Remy, t. II, p. 264.]
Il fut admis chez les Français, que Guillaume n'avait point mission de
Dieu et qu'il était tout sot[973].
[Note 973: Martial d'Auvergne, _Vigiles_, édit. Coustelier, t. I,
p.]
* * * * *
En l'an 1433, le connétable, aidé par la reine de Sicile, fit enlever
et assassiner le sire de la Trémouille. C'était l'usage princier de
donner des conseillers au roi Charles et de les tuer ensuite. Le sire
de la Trémouille avait un si gros ventre que la lame s'y perdit dans
la graisse sans autrement l'atteindre; mais il était tué dans son
crédit; le roi Charles souffrit le connétable comme il avait souffert
le sire de la Trémouille[974].
[Note 974: Gruel, _Chronique d'Arthur de Richemont_, p.
81.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle Biographie générale_.--De
Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 297.--E. Cosneau, _Le
connétable de Richemont_, pp. 200-201.]
Celui-ci laissait la renommée d'un homme cupide, indiffèrent au bien
du royaume. Son plus grand tort fut peut-être d'avoir gouverné dans un
temps de guerres et de pilleries, quand amis et ennemis dévoraient le
royaume. On l'accusa d'avoir voulu perdre la Pucelle, dont il était
jaloux. Cette idée est sortie de la maison d'Alençon, où l'on n'aimait
guère le sire chambellan[975]. Ce qui est certain, au contraire, c'est
que la Trémouille fut, après le chancelier, le plus hardi à mettre en
oeuvre la Pucelle de Dieu, et si, par la suite, cette jeune fille
contraria ses projets, rien ne prouve qu'il ait formé le dessein de la
faire détruire par les Anglais; elle se détruisit elle-même et se
consuma par sa propre ardeur. À tort ou à raison, le sire chambellan
passait pour un très mauvais homme, et, quoique le duc de Richemont
fût avare, dur, violent, maladroit au delà du possible, bourru,
malfaisant, toujours battu et toujours mécontent, on crut n'avoir pas
perdu au change. Le connétable venait au bon moment, alors que le duc
de Bourgogne faisait la paix avec le roi de France.
[Note 975: Perceval de Cagny, pp. 170, 173 et _passim_.]
Les Anglais, entrés dans le royaume, comme disait ce chartreux, par le
trou fait au crâne du duc Jean, sur le pont de Montereau, ne se
tenaient dans le royaume que sous la main du duc Philippe; ils
n'étaient qu'une poignée; la main du géant s'étant retirée, un souffle
suffisait à les emporter. Voyant se réaliser l'horoscope du roi Henri
VI: «Exeter perdra ce que Monmouth a gagné», le Régent mourut de
douleur et de colère[976].
[Note 976: Carlier, _Histoire des Valois_, 1764, in-4º, t. II, p.
442.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p.
307.--Le Régent croyait lui aussi à l'astrologie (B-N. ms 1352.)]
Le 13 avril 1436, le comte de Richemont entra dans Paris. La mère
nourricière des clercs bourguignons et des docteurs cabochiens,
l'Université elle-même, s'était entremise pour la paix[977].
[Note 977: Gruel, _Chronique d'Arthur de Richemont_, pp.
120-121.--Dom Félibien, _Histoire de Paris_, t. IV, p. 597.]
Or, un mois après que Paris se fut rangé dans l'obéissance du roi
Charles, une fille âgée de vingt-cinq ans, environ, qui jusque-là
s'était fait appeler Claude, parut en Lorraine et fit connaître à
plusieurs seigneurs de la ville de Metz qu'elle était Jeanne la
Pucelle[978].
[Note 978: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud de Metz_, dans
_Procès_, t. V, pp. 321, 324.--Jacomin Husson, _Chronique de Metz_,
éd. Michelant, Metz, 1870, pp. 64-65.--Cf. Lecoy de la Marche, _Une
fausse Jeanne d'Arc_, dans _Revue des Questions historiques_, octobre
1871, pp. 562 et suiv.--Vergniaud-Romagnési, _Des portraits de Jeanne
d'Arc et de la fausse Jeanne d'Arc_ dans _Mémoires de la Société
d'Agriculture d'Orléans_, t. I, (1853), pp. 250, 253.--De Puymaigre,
_La fausse Jeanne d'Arc_ dans _Revue Nouvelle d'Alsace-Lorraine_, t. V
(1885), pp. 533 et suiv.--A. France, _Une fausse Jeanne d'Arc_ dans
_Revue des Familles_, 15 février 1891.]
À cette époque, le père et l'aîné des frères de Jeanne[979], étaient
morts. Isabelle Romée vivait; ses deux fils cadets étaient au service
du roi de France, qui les avait anoblis et faits Du Lys. Jean, l'aîné,
dit Petit-Jean[980], avait été nommé bailli de Vermandois, puis
capitaine de Chartres. Aux environs de cette année 1436, il était
prévôt et capitaine de Vaucouleurs[981].
[Note 979: Varanius est seul à dire que Jacques d'Arc mourut de la
douleur d'avoir perdu sa fille. _Procès_, t. V, p. 85.]
[Note 980: _Procès_, t. V, p. 280.]
[Note 981: _Procès_, t. V, pp. 279-280.--G. Lefèvre-Pontalis, _La
fausse Jeanne d'Arc_, p. 6, note 1.]
Le cadet, Pierre, ou Pierrelot, tombé avec Jeanne aux mains des
Bourguignons devant Compiègne, venait de quitter enfin les prisons du
bâtard de Vergy[982]. Ils croyaient bien tous deux que leur soeur
avait été brûlée à Rouen; mais avertis qu'elle vivait et les voulait
voir, ils prirent rendez-vous à la Grange-aux-Ormes, village situé
dans les prairies du Sablon, entre la Seille et la Moselle, à une
lieue environ au sud de la ville de Metz. Arrivés en cet endroit, le
20 mai, ils la virent et la reconnurent aussitôt pour leur soeur; et
elle les reconnut pour ses frères[983].
[Note 982: _Procès_, t. V, p. 210.--Lefèvre de Saint-Remy, t. II,
p. 176.]
[Note 983: _Procès_, t. V, pp. 321, 324.]
Elle était accompagnée de seigneurs messins parmi lesquels se trouvait
un très noble homme, messire Nicole Lowe qui fut chambellan de Charles
VII[984]. Ces seigneurs la reconnurent à plusieurs enseignes pour la
Pucelle Jeanne qui avait mené le roi Charles à Reims. On nommait alors
enseignes certains signes sur la peau[985]. Or une prophétie relative
à Jeanne disait qu'elle avait une petite tache rouge sous
l'oreille[986]; cette prophétie fut faite après l'événement; nous
devons donc croire que la Pucelle était marquée de ce signe. Fut-ce à
telle enseigne que les gentilhommes messins la reconnurent?
[Note 984: Le _Metz ancien_, (Metz, 1856, 2 vol. in-fº) du baron
d'Hannoncelles, où se trouve la généalogie de Nicole Lowe.]
[Note 985: «Et fut recongneu par plusieurs enseignes.» (_Procès_,
V, p. 322).--M. Lecoy de la Marche (_Une fausse Jeanne d'Arc_, dans
_Revue des questions historiques_, octobre 1871, p. 565), et M. Gaston
Save (_Jehanne des Armoises, Pucelle d'Orléans_, Nancy, 1893, p. 11),
comprennent qu'elle fut reconnue par plusieurs officiers ou
porte-étendards. J'ai entendu _enseignes_ dans le sens de signes
naturels sur la peau. (Cf. La Curne.)]
[Note 986: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procès_,
t. V, p. 322.]
[Note 987: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 354.]
Nous ignorons comment elle prétendait avoir échappé à la mort, mais on
a des raisons de croire[987] qu'elle attribuait son salut à sa
sainteté. Annonçait-elle qu'un ange l'avait retirée des flammes? On
lisait dans les livres que jadis les lions du cirque léchaient les
pieds nus des vierges et que l'huile bouillante rafraîchissait comme
un baume le corps des saintes martyres; et l'on voyait même dans les
histoires que maintes fois le glaive avait pu seul trancher la vie des
pucelles de Notre-Seigneur. Rien de plus sûr; mais de semblables
récits tirés hors du vieux temps et ramenés à l'heure présente
auraient paru moins croyables; et, sans doute, cette jeune fille
n'ornait pas autant son aventure. Très probablement elle donnait à
entendre qu'à sa place on avait brûlé une autre femme.
Si l'on s'en rapporte à la confession qu'elle fit plus tard, elle
venait de Rome où, vêtue du harnois de guerre, elle s'était
vaillamment comportée au service du pape Eugène. Peut-être fit-elle
connaître aux Lorrains les belles actions qu'elle avait accomplies là.
Or, Jeanne avait prophétisé (du moins le croyait-on) qu'elle mourrait
dans une bataille contre les infidèles et qu'une Pucelle de Rome
hériterait de sa puissance. Mais, loin d'accréditer Jeanne recouvrée,
cet oracle, à le supposer connu des seigneurs messins, leur dénonçait
l'imposture[988]. Quoi qu'il en soit, ils crurent ce que cette femme
leur disait.
[Note 988: Voyez néanmoins ce qu'en dit M. Germain
Lefèvre-Pontalis, à qui nous devons de connaître cette prophétie
(Eberhard Windecke, pp. 108 à 111).]
Peut-être que, comme beaucoup de gentilshommes de la république, ils
se sentaient plus d'amitié pour le roi Charles que pour le duc de
Bourgogne. Et sûrement, ayant chevalerie, ils estimaient la chevalerie
en toute personne et ils admiraient la Pucelle pour sa grande
vaillance. Aussi lui firent-ils bonne chère.
Messire Nicole Lowe lui donna un roussin et une paire de houseaux. Le
roussin valait trente francs; c'était un prix quasi royal, car des
deux chevaux donnés par le roi à la pucelle Jeanne, dans la ville de
Soissons et dans la ville de Senlis, l'un valait trente-huit livres
dix sous et l'autre trente-sept livres dix sous[989]. Le cheval de
Vaucouleurs n'avait été payé que seize francs[990].
[Note 989: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procès_,
t. V, p. 322.--Chronique de Philippe de Vigneulles, dans les
_Chroniques Messines_ de Huguenin, p. 198.]
[Note 990: _Procès_, t. II, p. 457.--L. Champion, _Jeanne d'Arc
écuyère_, ch. II; ch. VI.]
Nicole Grognot, gouverneur de la ville[991], offrit à la soeur des
deux frères Du Lys une épée, Aubert Boullay un chaperon[992].
[Note 991: Variante de la _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_,
envoyée de Metz à Pierre du Puy, dans _Procès_, t. V, pp. 322, 324.]
[Note 992: _Ibid._, pp. 322, 324.]
Elle sauta à cheval avec cette adresse qui, sept ans auparavant, si
l'on en croit des récits assez fabuleux, avait émerveillé le vieux duc
de Lorraine[993]. Et elle tint certains propos à messire Nicole Lowe
qui affermirent ce seigneur dans la croyance que c'était bien là cette
Pucelle Jeanne qui était allée en France. Elle parlait volontiers
comme une prophétesse, par images et paraboles, et sans rien découvrir
de ses intentions.
[Note 993: D. Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. VII, Preuves,
col. vj.]
Elle disait qu'elle n'aurait pas de puissance avant la
Saint-Jean-Baptiste. Or, ce terme qu'elle assignait à sa mission était
précisément celui que la pucelle Jeanne, en 1429, après la bataille de
Patay, avait marqué, disait-on, pour l'extermination de la gent
anglaise en France[994].
[Note 994: _Procès_, t. V, pp. 322, 324.--Eberhard Windecke, p.
108.--Morosini, t. III, p. 62, note.]
Cette prophétie ne se réalisa point; aussi n'en fut-il plus parlé. Et
Jeanne, si tant est qu'elle l'eût faite, ce qui est bien possible, dut
être la première à l'oublier. Au reste, le terme de la Saint-Jean
était d'un usage constant pour les baux, foires, règlement de gages,
louage de service, etc., et l'on conçoit que le calendrier des
prophétesses ne différât point du calendrier du laboureur.
Dès le lendemain de leur arrivée à la Grange-aux-Ormes, le lundi 21
mai, les frères Du Lys emmenèrent celle qu'ils tenaient pour leur
soeur en cette ville de Vaucouleurs[995] où la fille d'Isabelle Romée
était allée trouver sire Robert de Baudricourt et où vivaient encore,
en 1436, tant de personnes de toute condition qui l'avaient vue au
mois de février 1429, telles que les époux Leroyer et le seigneur
Aubert d'Ourches[996].
[Note 995: M. le baron de Braux me fit l'honneur de m'écrire de
Boucq par Foug, Meurthe-et-Moselle, le 28 juin 1896: que Bacquillon
(_Procès_, V, p. 322) n'était qu'une lecture vicieuse d'un des
manuscrits du doyen de Saint-Thibaud. «En comparant, ajouta-t-il, les
diverses lectures (V. Quicherat et les _Chroniques messines_), on peut
s'assurer qu'il s'agit de Vaucouleurs, _Valquelou_, mal lu.»]
[Note 996: _Procès_, t. II, pp. 406, 408, 445, 449.]
Après une semaine à Vaucouleurs, elle se rendit à Marville, petite
ville entre Corny et Pont-à-Mousson, à une lieue de la Moselle, où
elle passa les fêtes de la Pentecôte et demeura trois semaines dans la
maison d'un nommé Jean Quenat[997]. Sur son départ, elle reçut la
visite de plusieurs habitants de Metz qui, la reconnaissant pour la
Pucelle de France, lui donnèrent des joyaux[998]. On se rappelle que
plusieurs chevaliers messins, venus auprès du roi Charles à Reims,
lors du sacre, avaient vu Jeanne. À Marville, Geoffroy Desch, à
l'exemple de Nicole Lowe, donna un cheval à la Pucelle retrouvée.
Geoffroy Desch appartenait à une des familles les plus puissantes de
la république de Metz. Il était parent de ce Jean Desch, secrétaire de
la ville en 1429[999].
[Note 997: La _Chronique de Tournai_ dit de la vraie Jeanne
qu'elle était de Mareville petite ville entre Metz et Pont-à-Mousson.
«Cette Jeanne avait longtemps demeuré et servi dans une métairie de ce
lieu.»]
[Note 998: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procès_,
t. V, pp. 322, 324.--Lecoy de la Marche, _Jeanne des Armoises_, p.
566.--G. Save, _Jehanne des Armoises, pucelle d'Orléans_, p. 14.]
[Note 999: _Procès_, t. V, pp. 352 et suiv.]
De là, elle s'en fut en pèlerinage à Notre-Dame de Liance, que les
Picards appelaient Lienche, et qui devint un peu plus tard Notre-Dame
de Liesse. On y vénérait une image noire de la Sainte-Vierge,
rapportée, selon la tradition, de Terre-Sainte, par les croisés. Cette
chapelle, située entre Laon et Reims, était, au dire des religieux qui
la desservaient, un des lieux désignés dans l'itinéraire du sacre, et
les rois, avec leur suite, avaient coutume de s'y rendre au retour de
Reims; peut-être n'était-ce pas très vrai. Mais les habitants de Metz
se montraient particulièrement dévots à la bonne dame de Liance, et
l'on concevait que Jeanne, échappée des prisons anglaises, allât
rendre grâces de sa merveilleuse délivrance à la Vierge noire de
Picardie[1000].
[Note 1000: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procès_,
t. V, pp. 322, 324.--Dom Lelong, _Histoire du diocèse de Laon_, 1783,
p. 371.--Abbé Ledouble, _Les origines de Liesse et du pèlerinage de
Notre-Dame_, Soissons, 1885, pp. 6 et suiv.]