Ce mercredi 30 mai, dans la matinée, les deux jeunes frères prêcheurs,

bacheliers en théologie, frère Martin Ladvenu et frère Isambart de la

Pierre, se rendirent auprès d'elle, sur l'ordre de monseigneur de

Béarnais. Frère Martin lui annonça qu'elle devait mourir ce jour-là.

À l'approche de cette mort cruelle et dans le silence de ses Voix,

elle comprit enfin qu'elle ne serait pas sauvée, et, cruellement

éveillée de son rêve, sentant à la fois la terre et le Ciel lui

manquer, elle tomba dans un profond désespoir.

--Hélas! s'écria-t-elle, me traitera-t-on aussi horriblement et

cruellement qu'il faille que mon corps net et entier, qui ne fut

jamais corrompu, soit aujourd'hui consumé et réduit en cendres? Ah!

ah! j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée.

Hélas! si j'eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle je

m'étais soumise, et que j'eusse été gardée par les gens d'Église, non

par mes ennemis et adversaires, il ne me fût pas si misérablement

arrivé malheur. Oh! j'en appelle devant Dieu, le grand juge, des

grands torts et ingravances qu'on me fait[906].

[Note 906: _Procès_, t. II, pp. 3, 4, 8.]

Comme elle se lamentait, les docteurs et maîtres Nicolas de Venderès,

Pierre Maurice et Nicolas Loiseleur entrèrent dans la prison; ils

venaient sur l'ordre de monseigneur de Beauvais. La veille,

trente-neuf conseillers sur quarante-deux, en déclarant que Jeanne

était relapse, avaient ajouté qu'ils estimaient bon de lui remémorer

les termes de sa rétractation[907]. Et, pour déférer aux voeux de ces

clercs, le seigneur évêque avait envoyé quelques savants docteurs

auprès de la relapse et résolu de s'y rendre lui-même.

[Note 907: _Ibid._, t. I, pp. 466-467.]

Elle dut subir un dernier interrogatoire.

--Croyez-vous que vos Voix et apparitions procèdent de bons ou de

mauvais esprits?

--Je ne sais; je m'en attends à ma mère l'Église[908].

[Note 908: _Procès_, t. I, pp. 478-479.--Ou: «À entre vous qui

estes gens d'Église.» _Procès_, t. I, p. 482.]

Maître Pierre Maurice, qui lisait Térence et Virgile, se sentait de la

pitié pour cette pauvre Pucelle. La veille, il l'avait déclarée

relapse parce que sa science théologique l'y obligeait; et maintenant,

il prenait souci du salut de cette âme en péril, qui ne pouvait être

sauvée qu'en reconnaissant la fausseté de ses Voix.

--Sont-elles bien réelles? demanda-t-il.

Elle répondit:

--Soit bons, soit mauvais, ils me sont apparus.

Elle affirma qu'elle avait vu de ses yeux, entendu de ses oreilles les

Voix et les apparitions dont on avait parlé au procès.

Elle les entendait surtout, disait-elle, à l'heure de complies et de

matines, quand sonnaient les cloches[909].

[Note 909: _Ibid._, t. I, p. 480.]

Maître Pierre Maurice ne pouvait professer la philosophie

pyrrhonienne, comme un secrétaire de pape; mais il était enclin à

interpréter raisonnablement les phénomènes de la nature, si l'on en

juge par cette observation qu'il fit alors, que souvent, en écoutant

les cloches, on croit entendre des paroles.

Sans rien dire de précis sur la figure de ses apparitions, Jeanne

expliqua qu'elles lui venaient en grande multitude et toutes petites.

Elle n'y croyait plus, voyant bien qu'elles l'avaient déçue.

Maître Pierre Maurice lui demanda ce qu'il en était de l'ange qui

avait apporté la couronne.

Elle répondit qu'il n'y avait jamais eu d'autre couronne que la

couronne promise par elle à son roi, et que l'ange, c'était elle[910].

[Note 910: _Procès_, t. I, pp. 480-481.]

À ce moment, le seigneur évêque de Beauvais et le vicaire inquisiteur

entrèrent dans la prison, accompagnés de maître Thomas de Courcelles

et de maître Jacques Lecamus.

À la vue du juge qui l'avait mise au point où elle en était, elle

cria:

--Évêque, je meurs par vous!

Pour réponse, il lui adressa de pieuses remontrances:

--Ah! Jeanne, prenez tout en patience, vous mourrez parce que vous

n'avez pas tenu ce que vous nous aviez promis et que vous êtes

retournée à votre premier maléfice[911]. Or, ça, Jeanne, lui

demanda-t-il, vous nous avez toujours dit que vos Voix vous

promettaient votre délivrance, et vous voyez maintenant comment elles

vous ont déçue; dites-nous maintenant la vérité.

[Note 911: _Ibid._, t. II, p. 34.]

Elle répondit:

--Vraiment, je vois bien qu'elles m'ont déçue[912].

[Note 912: _Procès_, t. I, pp. 481-482.]

L'évêque et le vicaire inquisiteur se retirèrent. Ils étaient venus à

bout d'une pauvre fille de vingt ans.

«Si les hérétiques se repentent après leur condamnation et que les

signes de leur repentir soient manifestes, on ne peut leur refuser les

sacrements de pénitence et d'eucharistie, en tant qu'ils les

demanderont avec humilité[913].» Ainsi disposaient les sacrées

décrétales. Mais aucune rétractation, aucune assurance de la

conformité de sa foi avec celle de l'Église ne pouvait sauver le

relaps. On lui accordait la confession, l'absolution et la communion;

c'est-à-dire qu'au _forum_ du sacrement, on croyait à la sincérité de

son repentir et de sa conversion. En même temps on lui déclarait que

juridiquement on ne le croyait pas et que, par conséquent, il lui

fallait mourir[914].

[Note 913: _Textus decretalium_, lib. V, ch. IV.]

[Note 914: Ignace de Doellinger, _La Papauté_, trad. par A.

Giraud-Teulon, _Paris_, 1904, in-8º, p. 105.]

Frère Martin Ladvenu entendit Jeanne en confession. Puis il envoya

messire Massieu, l'huissier, auprès de monseigneur de Beauvais, pour

lui faire savoir qu'elle demandait qu'on lui donnât le corps de

Jésus-Christ.

L'évêque réunit à ce sujet quelques docteurs; et, sur leur

délibération, il répondit à l'huissier:

--Vous direz à frère Martin de lui donner la communion et tout ce

qu'elle demandera.

Messire Massieu revint au château aviser frère Martin de cette

réponse. Frère Martin entendit une seconde fois Jeanne en confession

et lui administra le sacrement de pénitence[915].

[Note 915: _Procès_, t. II, p. 334; t. III, p. 158.]

Un clerc nommé Pierre apporta le corps de Notre-Seigneur, mais d'une

façon irrévérencieuse, sur une patène enveloppée du linge dont on

couvre le calice, sans lumières, sans cortège, sans surplis et sans

étole[916].

[Note 916: _Ibid._, t. II, p. 334.--De Beaurepaire, _Recherches

sur le procès_, pp. 116-117.]

Frère Martin, mal satisfait, envoya quérir une étole et des cierges.

Puis, prenant entre ses doigts l'hostie consacrée et la présentant à

Jeanne:

--Croyez-vous que ce soit le corps du Christ?

--Oui, et celui-là seul qui me peut délivrer.

Et elle pria qu'il lui fût administré.

L'officiant demanda:

--Croyez-vous encore à vos Voix?

--Je crois seulement en Dieu et ne veux plus ajouter foi à ces Voix

qui m'ont ainsi déçue[917].

[Note 917: _Procès_, t. I, pp. 482-483.]

Et elle reçut le corps de Notre-Seigneur très dévotement et en

pleurant d'abondantes larmes.

Puis elle fit à Dieu, à la Vierge Marie et aux saints de belles et

dévotes oraisons et donna de grands signes de pénitence, dont les

personnes présentes furent touchées jusqu'aux larmes[918].

[Note 918: _Procès_, t. II, pp. 19, 308, 320; t. III, pp. 114,

158, 183, 197.]

Elle dit, contrite et dolente, à maître Pierre Maurice[919]:

[Note 919: Sur la communion de Jeanne, voir aussi De Beaurepaire,

_Recherches sur le procès_, pp. 116-117.]

--Maître Pierre, où serai-je ce soir?

--N'avez-vous pas bonne espérance dans le Seigneur? demanda le

chanoine.

--Oui, Dieu aidant, je serai en paradis[920].

[Note 920: _Procès_, t. III, p. 191.]

Maître Nicolas Loiseleur l'exhorta à extirper l'erreur qu'elle avait

semée dans le peuple.

--Il faut pour cela que vous déclariez en public que vous avez été

abusée et avez abusé le peuple, et que vous en demandiez humblement

pardon.

Mais, craignant de ne pas se le rappeler comme il faudrait, quand elle

serait en jugement public, elle demanda à frère Martin de le lui

remettre alors en mémoire, ainsi que les autres choses concernant son

salut[921].

[Note 921: _Ibid._, t. I, p. 485.--Maître N. Taquel donne à

entendre que les interrogatoires eurent lieu après la communion de

Jeanne, ce qui est difficile à admettre.]

Maître Loiseleur s'en alla en donnant les signes d'une douleur

extravagante, et, marchant comme fou dans les rues, se fit huer par

les Godons[922].

[Note 922: _Ibid._, t. II, p. 320; t. III, p. 162.]

Il était environ neuf heures du matin quand Jeanne, tirée avec frère

Martin et messire Massieu hors de la prison où elle était enchaînée

depuis cent soixante-dix-huit jours, fut mise dans une charrette et

menée, entre une escorte de quatre-vingts hommes d'armes, à travers

les rues étroites, à la place du Vieux-Marché, assez près de la

rivière[923]. Cette place était resserrée entre une halle de bois, la

halle de la boucherie, à l'est, et les aîtres Saint-Sauveur à l'ouest,

c'est-à-dire le cimetière qui bordait, du côté de la place, l'église

Saint-Sauveur[924]. On avait élevé trois échafauds en cet endroit,

l'un contre le pignon nord de la halle, et, en les montant, on avait

rompu plusieurs tuiles du toit[925]. C'est sur cet échafaud que Jeanne

devait être exposée et prêchée. Un autre échafaud, plus vaste, se

dressait sur le cimetière. Les juges y devaient siéger, avec les

prélats[926]. Pour prononcer les condamnations en matière de foi, qui

étaient des actes de juridiction ecclésiastique, l'inquisiteur et

l'ordinaire choisissaient de préférence un territoire consacré, un

sol bénit. Il est vrai qu'une bulle du pape Lucius interdisait de

prononcer des sentences de mort dans les églises et les cimetières;

mais les juges éludaient cette prescription, en recommandant au bras

séculier de modérer sa sentence. Le troisième échafaud, situé en face

de celui-là, sur le milieu de la place, au lieu ordinaire des

exécutions, était de plâtre et chargé de bois, le bûcher. À l'estache

qui le surmontait un écriteau était cloué portant ces mots:

[Note 923: A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, p. 369.]

[Note 924: Bouquet, _Rouen aux différentes époques de son

histoire_, pp. 25 et suiv.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la

Normandie_, pp. 374-375.--De Beaurepaire, _Mémoires sur le lieu du

supplice de Jeanne d'Arc_, accompagné d'un plan de la place du

Vieux-Marché de Rouen d'après le _Livre de Fontaine de 1525_, Rouen,

1867, in-8º.]

[Note 925: De Beaurepaire, _Note sur la prise du château de Rouen,

par Ricarville_, Rouen, 1857, in-8º, p. 5.]

[Note 926: Bouquet, _Jeanne d'Arc au château de Rouen_, p. 25.--De

Beaurepaire, _Mémoire sur le lieu du supplice de Jeanne d'Arc_, p.

32.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, pp. 376 et suiv.]

«Jehanne qui s'est faict nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse,

abuseresse du peuple, divineresse, superstitieuse, blasphemeresse de

Dieu, presumptueuse, malcreant de la foy de Jhésucrist, vanteresse,

ydolatre, cruelle, dissolue, invocateresse de diables, apostate,

scismatique et hérétique[927].»

[Note 927: _Procès_, t. IV, p. 459.]

La place était gardée par cent soixante hommes d'armes d'Angleterre.

Une foule de curieux se pressait derrière les soldats; les fenêtres

regorgeaient de spectateurs et les toits en étaient couverts. Jeanne

fut hissée sur l'échafaud adossé au pignon de la halle. Elle portait

une robe longue; sa tête était couverte d'un chaperon[928]. Maître

Nicolas Midi, docteur en théologie, monta sur le même ambon et se mit

à la prêcher[929]. Il avait pris pour texte de son sermon la parole de

l'Apôtre dans la première épître aux Corinthiens: «Si un membre

souffre, tous les membres souffrent.» Jeanne ouït patiemment le

sermon[930].

[Note 928: _Ibid._, t. II, pp. 14, 303, 328; t. III, pp. 159,

173.]

[Note 929: _Ibid._, t. I, p. 470; t. II, p. 334; t. III, pp. 53,

114, 159.]

[Note 930: _Procès_, t. III, p. 194.]

Puis monseigneur de Beauvais, en son nom et au nom du vicaire

inquisiteur, prononça la sentence.

Il décréta Jeanne hérétique et relapse.

... «Nous décidons que toi, Jeanne, membre pourri dont nous voulons

empêcher que l'infection ne se communique aux autres membres, tu dois

être rejetée de l'unité de l'Église, tu dois être arrachée de son

corps, tu dois être livrée à la puissance séculière; et nous te

rejetons, nous t'arrachons, nous t'abandonnons, priant que cette même

puissance séculière, en deçà de la mort et de la mutilation des

membres, modère envers toi sa sentence[931]...»

[Note 931: _Ibid._, t. III, p. 159.]

Par cette formule, le juge d'Église s'ôtait par avance toute part dans

la mort violente d'une créature: _Ecclesia abhorret a sanguine_[932].

Mais chacun savait ce que valait cette prière et que si, par

impossible, le magistrat y eût cédé, il aurait encouru les mêmes

peines que l'hérétique. À ce moment, la ville de Rouen eût appartenu

au roi Charles, que le roi Charles lui-même n'eût pu sauver la Pucelle

du bûcher.

[Note 932: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition_, p.

374.]

La sentence prononcée, Jeanne poussa des soupirs à fendre les coeurs.

Tout pleurant, elle se mit à genoux, recommanda son âme à Dieu, à

Notre-Dame, aux benoîts saints du paradis, dont elle désigna

nommément plusieurs. Elle demanda merci très humblement à toute

manière de gens, de quelque condition ou état qu'ils fussent, tant de

l'autre parti que du sien, requérant qu'ils voulussent lui pardonner

le mal qu'elle leur avait fait et prier pour elle. Elle demanda pardon

à ses juges, aux Anglais, au roi Henri, aux princes anglais du

royaume. S'adressant à tous les prêtres là présents, elle pria que

chacun d'eux voulût bien dire une messe pour le salut de son âme[933].

[Note 933: _Procès_, t. II, p. 19; t. III, p. 177.]

Ainsi, durant une demi-heure, elle exprima, dans les pleurs et les

gémissements, les sentiments d'humilité et de contrition que les

clercs lui avaient inspirés[934].

[Note 934: _Ibid._, t. II, pp. 19, 351.]

Cependant, elle songeait encore à défendre l'honneur de ce gentil

dauphin qu'elle avait tant aimé.

On l'entendit qui disait:

--Je n'ai jamais été induite par mon roi à faire ce que j'ai fait,

soit bien, soit mal[935].

[Note 935: _Ibid._, t. III, p. 56.]

Beaucoup pleuraient. Quelques Anglais riaient. Les capitaines ne

comprenant rien à ces cérémonies édifiantes de la justice d'Église,

plusieurs s'impatientèrent et, voyant messire Massieu qui, sur

l'ambon, exhortait Jeanne à faire une bonne fin, ils lui crièrent:

--Quoi donc? prêtre, nous feras-tu dîner ici[936]?

[Note 936: _Ibid._, t. II, pp. 6, 20; t. III, pp. 53, 177, 186.]

À Rouen, quand un hérétique était abandonné au bras séculier, l'usage

était de le conduire au conseil de la ville, qu'on nommait la cohue,

pour lui signifier sa sentence[937]. On n'observa pas ces formes à

l'égard de Jeanne. Le bailli, messire Le Bouteiller, qui était

présent, fit un signe de la main et dit: «Menez, menez[938]!» Aussitôt

deux sergents du roi la tirèrent en bas de l'échafaud et la placèrent

dans la charrette qui attendait. On coiffa sa tête rasée d'une grande

mitre de papier sur laquelle ces mots étaient écrits: «Hérétique,

relapse, apostate, idolâtre» et on la remit au bourreau[939].

[Note 937: _Procès_, t. III, p. 188.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc

et la Normandie_, p. 386.--Guedon et Ladvenu ont ajouté à leur

déposition que peu de temps après, un nommé Georges Folenfant fut

également abandonné au bras séculier; mais l'archevêque et

l'inquisiteur envoyèrent Ladvenu au bailli «_pour l'avertir qu'il ne

serait pas fait dudit Georges comme de la Pucelle, laquelle, sans

sentence finale et jugement définitif, fut au feu consommée_».

_Procès_, t. II, p. 9.]

[Note 938: _Procès_, t. II, p. 344.]

[Note 939: Fauquembergue dans _Procès_, t. IV, p. 459.--Toutefois

Martin Ladvenu: _jusqu'à la dernière heure_, etc., manifestement

faux.]

Un témoin l'entendit qui disait:

--Ah! Rouen, j'ai grand'peur que tu n'aies à souffrir de ma mort[940].

[Note 940: _Procès_, t. III, p. 53.]

C'était donc qu'elle se croyait encore l'envoyée du Ciel et l'ange du

royaume de France. Et il est possible que l'illusion cruellement

arrachée soit revenue au dernier instant l'envelopper de ses voiles

bienfaisants. Il semble toutefois qu'elle était brisée et qu'il ne

subsistait plus en elle qu'une infinie horreur de mourir et la piété

d'un enfant.

Les juges d'Église eurent à peine le temps de descendre pour fuir un

spectacle dont ils n'auraient pu être témoins sans encourir

l'irrégularité. Ils pleuraient tous; le seigneur évêque de Thérouanne,

chancelier d'Angleterre, avait les yeux pleins de larmes; le cardinal

de Winchester, qui n'entrait jamais dans une église, disait-on, que

pour y demander à Dieu la mort d'un ennemi[941], avait pitié de cette

fille si contrite et si désolée; maître Pierre Maurice, ce chanoine

qui lisait l'_Énéide_, ne retenait pas ses pleurs. Tous les prêtres

qui l'avaient livrée au bourreau étaient édifiés de la voir faire une

fin si sainte; c'est ce que voulait dire maître Jean Alespée, quand il

soupirait: «Je voudrais que mon âme fût où je crois qu'est l'âme de

cette femme[942].»

[Note 941: Shakespeare, _Henry VI_, première partie, scène I.]

[Note 942: _Procès_, t. II, p. 6; t. III, pp. 53, 191, 375.]

Il faisait application à cette malheureuse créature et à lui-même de

cette strophe de la prose des morts:

_Qui Mariam absolvisti,

Mihi quoque spem dedisti_[943].

[Note 943: _Missel Romain, Office des morts_; Cf. Le P. C. Clair,

_Le Dies iræ, histoire, traduction et commentaire_, Paris, in-8º,

1881, pp. 38 et 142.]

Et sans doute il n'en pensait pas moins qu'elle s'était elle-même mise

dans le cas de mourir par ses hérésies et son opiniâtreté.

Les deux jeunes frères prêcheurs et l'huissier Massieu accompagnèrent

Jeanne au bûcher.

Elle demanda une croix. Un Anglais lui en fit une petite avec deux

morceaux de bois et la lui donna. Elle la reçut dévotement, la baisa

et la mit sur son sein, entre sa chair et ses vêtements. Puis elle

supplia frère Isambart d'aller à l'église voisine chercher une croix,

de la lui apporter et de la tenir dressée devant elle, afin que la

croix où Dieu pendit fût, elle vivante, continuellement offerte à sa

vue. Massieu la fit demander au clerc de Saint-Sauveur, qui l'apporta.

Jeanne embrassa cette croix bien étroitement et longuement en

pleurant, et ses mains la pressèrent tant qu'elles furent libres[944].

[Note 944: _Procès_, t. II, pp. 6, 20.]

Pendant qu'on la liait à l'estache, elle invoquait spécialement saint

Michel et il n'y avait plus là, du moins, d'interrogateur pour lui

demander si c'était vraiment celui qu'elle voyait dans le jardin de

son père. Elle pria aussi sainte Catherine[945].

[Note 945: _Ibid._, t. III, p. 170.]

Quand elle vit mettre le feu au bûcher, elle cria d'une voix forte

«Jésus!» Elle répéta ce nom plus de six fois[946]. On l'entendit aussi

qui demandait de l'eau bénite[947].

[Note 946: _Ibid._, t. III, p. 186.]

[Note 947: _Ibid._, t. II, p. 8; t. III, pp. 169, 194.]

D'ordinaire, le bourreau, pour abréger les souffrances du patient,

l'étouffait dans une épaisse fumée avant que les flammes eussent

monté; mais l'exécuteur de Rouen éprouvait un grand trouble à l'idée

des prodiges accomplis par cette pucelle et il pouvait difficilement

atteindre jusqu'à elle, parce que le bailli avait fait construire en

plâtre un échafaud trop élevé. Il jugea lui-même, bien que fort

endurci, qu'elle souffrait une trop cruelle mort[948].

[Note 948: _Procès_, t. II, p. 7.]

Jeanne prononça une fois encore le nom de Jésus, inclina la tête et

rendit l'esprit[949].

[Note 949: _Ibid._, t. III, p. 186.]

Une fois qu'elle fut morte, le bailli ordonna au bourreau d'écarter

les flammes afin qu'on pût voir que la prophétesse des Armagnacs ne

s'était point échappée avec l'aide du diable ou autrement[950]. Puis,

quand ce pauvre corps noirci eut été offert en spectacle au peuple,

l'exécuteur, pour le réduire en cendres, jeta sur le bûcher de

l'huile, du soufre et du charbon.

[Note 950: _Ibid._, t. III, p. 191.--_Journal d'un bourgeois de

Paris_, p. 269-270.]

En ces sortes de supplices, la combustion des chairs était rarement

complète[951]. Dans les cendres éteintes, le coeur et les entrailles

se retrouvèrent intacts. De peur qu'on ne vînt à recueillir les restes

de Jeanne pour en faire des sorcelleries ou quelques maléfices[952],

le bailli les fit jeter dans la Seine[953].

[Note 951: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition_, p.

478.]

[Note 952: _Chronique des cordeliers_, fol. 507 vº.--_Journal d'un

bourgeois de Paris_, p. 269.]

[Note 953: _Procès_, t. III, pp. 159, 160, 185; t. IV, p.

518.--Th. Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p.

83.--Th. Cochard, _Existe-t-il des reliques de Jeanne d'Arc?_ Orléans,

1891, in-8º.]

CHAPITRE XV

APRÈS LA MORT DE LA PUCELLE.--LA FIN DU BERGER.--LA DAME DES ARMOISES.

Après l'exécution, le soir, le bourreau, geignant et sans doute ivre,

alla, selon sa coutume, mendier au couvent des frères prêcheurs. Cette

brute se plaignait d'avoir eu grand mal à expédier Jeanne. Selon une

fable imaginée plus tard, il aurait dit aux religieux qu'il craignait

d'être damné pour avoir brûlé une sainte[954]. S'il avait tenu ce

propos dans la maison du vicaire inquisiteur, il aurait été

immédiatement jeté dans un cul de basse-fosse, jugé en matière de foi

et en grand danger d'être traité comme celle qu'il nommait une sainte.

Et comment n'eût-il pas cru que cette femme, condamnée par le bon père

Lemaistre et monseigneur de Beauvais, était une mauvaise femme? La

vérité est qu'il se faisait auprès des religieux un mérite d'avoir

exécuté une sorcière, et d'y avoir peiné, et il venait chercher son

pot-de-vin. Un religieux, et précisément un frère prêcheur, frère

Pierre Bosquier, s'oublia jusqu'à dire qu'on avait mal fait en

condamnant la Pucelle. Bien qu'il eût parlé devant un petit nombre de

personnes, ses propos furent dénoncés à l'inquisiteur général. Mis en

accusation, frère Pierre Bosquier déclara en toute humilité que ses

paroles étaient de tous points déraisonnables et sentant l'hérésie,

qu'elles lui avaient échappé inconsidérément après boire. Il en

demanda pardon à genoux et les mains jointes à notre sainte mère

l'Église ainsi qu'à ses juges et seigneurs très redoutables. Eu égard

à son repentir, en considération de ce qu'il avait parlé en état

d'ivresse, et attendu la qualité de sa personne, monseigneur de

Beauvais et le vicaire inquisiteur, usant d'indulgence à l'égard du

frère Pierre Bosquier, le condamnèrent, par sentence du 8 août 1431, à

tenir prison au pain et à l'eau, dans la maison des frères prêcheurs,

jusqu'à Pâques[955].

[Note 954: _Procès_, t. II, pp. 7, 352, 366.]

[Note 955: _Procès_, t. I, pp. 493, 495.]

Les juges et conseillers qui avaient siégé au procès de la Pucelle

reçurent, le 12 juin, du Grand Conseil, des lettres de garantie.

Était-ce pour le cas où ils seraient inquiétés par la justice de

France? Mais ces lettres leur eussent alors fait plus de mal que de

bien[956].

[Note 956: Le P. Denifle et Châtelain, _Cartularium Universitatis

Parisiensis_, t. IV, p. 527.]

La grande chancellerie d'Angleterre expédia des lettres en latin à

l'empereur, aux rois et aux princes de la chrétienté, en français aux

prélats, ducs, comtes, seigneurs et à toutes les villes de

France[957], pour faire savoir que le roi Henri et ses conseillers

avaient eu grande pitié de la Pucelle et que, s'ils l'avaient fait

mourir, ç'avait été par zèle pour la foi et sollicitude pour tout le

peuple chrétien[958].

[Note 957: _Procès_, t. III, pp. 240, 243.]

[Note 958: _Ibid._, t. I, pp. 485, 496; t. IV, p.

403.--Monstrelet, t. IV, chap. CV.]

L'Université de Paris écrivit dans le même sentiment au Saint-Père, à

l'empereur et au collège des cardinaux[959].

[Note 959: _Procès_, t. I, pp. 496, 500.]

Le 4 juillet, jour de Saint-Martin-le-Bouillant, maître Jean

Graverant, prieur des Jacobins, inquisiteur de la foi, fit, à

Saint-Martin-des-Champs, une prédication dans laquelle il rappela tous

les faits de Jeanne la Pucelle et dit comment, pour ses erreurs et

démérites, elle avait été livrée aux juges laïcs et brûlée vive.

Et il ajouta:

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 23 / 29 段