Le temps s'écoulait. Le seigneur évêque avait déjà lu la plus grande
partie de la sentence[855]. Le bourreau était là, tout prêt à emmener
la condamnée dans sa charrette[856].
[Note 855: _Ibid._, t. I, p. 473 note.]
[Note 856: _Ibid._, t. III, pp. 65, 147, 149, 273.--De
Beaurepaire, _Recherches sur le procès_, p. 358.]
Jeanne cria, les mains jointes, qu'elle voulait bien obéir à
l'Église[857].
[Note 857: _Procès_, t. II, p. 323.]
Le juge interrompit la lecture de la sentence.
À ce moment, une rumeur courut dans la foule composée en grande partie
d'hommes d'armes anglais et d'officiers du roi Henri. Ignorants des
usages de l'inquisition qui n'avait point été admise dans leur pays,
ces Godons ne comprenaient rien à ce qui se passait, sinon que la
sorcière était sauve; et comme ils estimaient la mort de Jeanne
nécessaire à l'Angleterre, ils s'indignaient des étranges façons
d'agir du seigneur évêque et des docteurs. Ce n'était point ainsi que,
dans leur île, on en usait avec les sorcières; on les brûlait sans
miséricorde, et tôt. Des murmures irrités s'élevèrent; quelques
pierres furent lancées aux clercs du procès[858]; maître Pierre
Maurice, qui mettait un grand zèle à affermir Jeanne dans ses bons
propos, fut menacé, et peu s'en fallut que des coués ne lui fissent un
mauvais parti[859]; maître Jean Beaupère et les délégués de
l'Université de Paris reçurent leur part d'outrages; on les accusait
de favoriser les erreurs de Jeanne[860]. Qui savait mieux qu'eux
l'injustice de ces reproches?
[Note 858: _Ibid._, t. II, pp. 137, 376.]
[Note 859: _Ibid._, t. II, p. 356; t. III, pp. 157, 178.]
[Note 860: _Ibid._, t. II, p. 55.]
Quelques-uns des hauts personnages assis sur l'estrade à côté des
juges se plaignirent au seigneur évêque de ce qu'il n'allait pas au
bout de la sentence et admettait Jeanne à résipiscence.
Même il fut injurieusement traité, car on l'entendit qui s'écriait:
--Vous me le payerez.
Il menaçait de suspendre le procès.
--Je viens d'être insulté, disait-il. Je ne procéderai pas plus avant
jusqu'à ce qu'il m'ait été fait amende honorable[861].
[Note 861: _Procès_, t. III, pp. 90, 147, 156.]
Dans le tumulte, maître Guillaume Erard, dépliant une feuille de
papier double, lut à Jeanne la cédule d'abjuration libellée au moment
où l'on avait recueilli l'opinion des maîtres. Elle n'était pas plus
longue qu'un _Pater_, et comprenait six à sept lignes d'écriture.
Rédigée en français, elle commençait par ces mots: «Je, Jeanne...» La
Pucelle s'y soumettait à la détermination, au jugement et aux
commandements de l'Église; reconnaissait avoir commis le crime de
lèse-majesté et séduit le peuple. Elle s'engageait à ne plus porter
les armes ni l'habit d'homme, ni les cheveux taillés en rond[862].
[Note 862: _Ibid._, t. III, pp. 52, 65, 132, 156, 197.]
Quand maître Guillaume eut lu la cédule, Jeanne déclara qu'elle ne
comprenait pas ce qu'il voulait dire et que là-dessus elle avait
besoin d'être avisée[863]. On l'entendit qui demandait conseil à
saint Michel[864]. Elle croyait encore fidèlement à ses Voix, qui
pourtant ne l'avaient point aidée en cette cruelle nécessité, et qui
ne lui épargnaient pas la honte de les renier, car, si simple qu'elle
était, elle savait bien au fond ce que les clercs lui demandaient et
qu'ils ne la laisseraient pas aller sans avoir obtenu d'elle un grand
renoncement. Et ce qu'elle en disait n'était plus que pour gagner du
temps et parce que, ayant peur de la mort, cependant elle ne pouvait
se résoudre à mentir.
[Note 863: _Ibid._, t. III, pp. 156, 157.]
[Note 864: _Procès_, t. II, p. 323.]
Sans perdre un instant, maître Guillaume dit à messire Jean Massieu
l'huissier:
--Conseillez-la pour cette abjuration.
Et il lui passa la cédule.
Messire Jean Massieu s'excusa d'abord; puis il avertit Jeanne du péril
où elle se mettrait par son refus.
--Comprenez bien, lui dit-il, que, si vous allez à rencontre d'aucuns
de ces articles, vous serez brûlée. Je vous conseille de vous en
rapporter à l'Église universelle si vous devez abjurer ces articles ou
non.
Maître Guillaume Erard demanda à Jean Massieu:
--Eh bien, que lui dites-vous?
Jean Massieu répondit:
--Je fais connaître à Jeanne le texte de la cédule et je l'invite à
signer. Mais elle déclare qu'elle ne saurait.
À ce moment Jeanne, qu'on pressait toujours de signer, dit à haute
voix:
--Je veux que l'Église délibère sur les articles. Je m'en rapporte à
l'Église universelle si je les dois abjurer ou non. Que la cédule soit
lue par l'Église et par les clercs aux mains desquels je dois être
placée. Si leur avis est que je doive la signer et faire ce qui m'est
dit, je le ferai volontiers.
Maître Guillaume Erard répliqua vivement:
--Faites-le maintenant, sinon vous serez brûlée aujourd'hui même.
Et il défendit à Jean Massieu de conférer davantage avec elle.
Jeanne dit alors qu'elle aimait mieux signer que d'être brûlée[865].
[Note 865: _Procès_, t. II, p. 331; t. III, p. 156.]
Tout de suite, messire Jean Massieu lui donna une seconde lecture de
la cédule. Elle répétait les mots à mesure que l'huissier les
prononçait[866]. Soit qu'il passât sur sa face contractée par des
émotions violentes une sorte de ricanement, soit que sa raison,
sujette de tous temps à des troubles étranges, eût sombré dans les
affres et les tortures d'un procès d'Église et qu'elle ressentît
vraiment, après tant de douleurs, les lugubres joies de la folie; soit
que, au contraire, en son bon sens et d'esprit rassis, elle se moquât
des clercs de Rouen, comme elle en était bien capable après s'être
moquée des clercs de Poitiers, elle avait l'air de plaisanter et l'on
remarquait dans l'assistance qu'elle prononçait en riant les mots de
son abjuration[867]. Parmi ces bourgeois, ces prêtres, ces artisans et
ces hommes d'armes qui voulaient sa mort, sa gaieté apparente ou
réelle excita des colères. Force gens disaient: «C'est une pure
trufferie. Jeanne n'a fait que se moquer[868].»
[Note 866: _Ibid._, t. III, pp. 156, 197.]
[Note 867: _Procès_, t. II, p. 338; t. III, p. 147.]
[Note 868: _Ibid._, t. III, pp. 55, 143.]
Maître Laurent Calot, secrétaire du roi d'Angleterre, se montrait des
plus agités. On le voyait à la fois près des juges et près de
l'accusée, très violent. Un seigneur de Picardie qui se trouvait là,
celui-là même qui dans le château de Beaurevoir avait essayé des
mignardises avec la prisonnière, crut remarquer que cet Anglais
faisait signer de force un papier à Jeanne[869]. Il se trompait; il y
a toujours dans les foules des gens pour voir les choses de travers:
l'évêque n'eût rien souffert de pareil; il était à la dévotion du
Régent, mais sur les formes il ne cédait point. Cependant, sous une
tempête d'injures, sous une grêle de pierres, dans le cliquetis des
épées, les insignes maîtres, les illustres docteurs pâlissaient. Le
prieur de Longueville guettait le moment de s'excuser auprès de
monseigneur le cardinal de Winchester[870].
[Note 869: _Ibid._, t. III, p. 123.]
[Note 870: _Ibid._, t. II, p. 361.--J. Quicherat, _Aperçus
nouveaux_, p. 135.]
Un chapelain du cardinal interpella vivement, sur l'estrade, le
seigneur évêque.
--Vous faites mal d'accepter une abjuration pareille, c'est une
dérision.
--Vous mentez, répliqua messire Pierre. Juge en cause de foi, je dois
plutôt chercher le salut de cette femme que sa mort.
Le cardinal fit taire son chapelain[871].
[Note 871: _Procès_, t. III, pp. 147, 156.]
On rapporte que le comte de Warwick, s'avançant vers les juges, se
plaignit à eux de ce qu'ils avaient fait et ajouta:
--Le roi est mal servi, puisque Jeanne échappe.
Et l'on assure que l'un d'eux répondit:
--Messire, n'ayez cure; nous la rattraperons bien[872].
[Note 872: _Ibid._, t. II, p. 376.]
Il est peu croyable qu'il s'en soit trouvé un seul pour le dire; mais,
sans doute, plusieurs, dès ce moment, le pensaient.
Quel mépris devait éprouver l'évêque de Beauvais pour ces esprits
obtus, incapables de comprendre le service qu'il rendait à la vieille
Angleterre en obligeant cette fille à reconnaître que tout ce qu'elle
avait déclaré et soutenu à l'honneur de son roi n'était que mensonge
et illusion.
Avec une plume que Massieu lui tendit, Jeanne fit une croix au bas de
la cédule[873].
[Note 873: _Ibid._, t. II, p. 17; t. III, p. 164.]
Monseigneur de Beauvais lut, au milieu des grognements et des
jurements des Anglais, la sentence la plus miséricordieuse. Par cette
sentence, Jeanne était relevée de l'excommunication, réconciliée avec
notre sainte mère l'Église[874].
[Note 874: _Procès_, t. I, p. 450.]
De plus la sentence portait:
....................................................................
«... Parce que tu as péché témérairement envers Dieu et envers la
sainte Église, nous, juges, pour que tu fasses une pénitence
salutaire, notre clémence et notre modération étant sauves, nous te
condamnons finalement et définitivement à la prison perpétuelle, avec
le pain de douleur et l'eau d'angoisse, de telle sorte que là tu
pleures tes fautes et n'en commettes plus qui soient à pleurer[875].»
[Note 875: _Ibid._, t. I, p. 452.]
....................................................................
Cette peine, comme toutes les autres peines, excepté la mort et la
mutilation des membres, était dans les pouvoirs des juges d'Église et
ils la prononçaient si fréquemment que, dans les premiers temps de la
sainte inquisition, les pères du concile de Narbonne disaient que les
pierres et le mortier allaient manquer avec l'argent[876]. C'était une
peine, sans doute, mais une peine qui différait par son caractère et
sa signification des peines infligées par la justice laïque; c'était
une pénitence. Selon la justice ecclésiastique, toute miséricordieuse,
la prison était un lieu favorable où le condamné faisait, en mangeant
le pain de douleur et en buvant l'eau de tribulation, une pénitence
perpétuelle. Insensé celui qui, refusant d'y entrer ou s'en échappant,
rejetait cette médecine salutaire! Il s'évadait ainsi du doux tribunal
de la pénitence, et l'Église, avec tristesse, le retranchait de la
communion des fidèles. En prononçant cette peine, qu'un bon catholique
devait nommer plutôt un bien, monseigneur l'évêque et monseigneur le
sacré vicaire de l'inquisition se conformaient à l'usage de notre
sainte mère l'Église dans sa réconciliation avec les hérétiques. Mais
étaient-ils en état de faire exécuter leur sentence? La prison à
laquelle ils avaient condamné Jeanne, la prison expiatoire,
l'emmurement salutaire, c'était la chartre d'église, les cachots de
l'officialité. Pouvaient-ils l'y placer?
[Note 876: L. Tanon, _Tribunaux de l'inquisition_, p. 454.]
Jeanne, se tournant vers eux, leur dit:
--Or ça, entre vous gens d'Église, menez-moi en vos prisons et que je
ne sois plus entre les mains des Anglais[877].
[Note 877: _Procès_, t. II, p. 14.]
Plusieurs de ces clercs le lui avaient promis[878]; ils l'avaient
trompée; ils savaient que ce n'était pas possible, les gens du roi
d'Angleterre ayant stipulé de reprendre Jeanne après le procès[879].
[Note 878: _Ibid._, t. III, p. 52, 149.]
[Note 879: _Ibid._, t. I, p. 19.]
Le seigneur évêque donna cet ordre:
--Menez-la où vous l'avez prise[880].
[Note 880: _Ibid._, t. II, p. 14.]
Juge d'Église, il commettait le crime de livrer sa fille réconciliée,
sa fille pénitente, à des laïques parmi lesquels elle ne pourrait
pleurer ses péchés, et qui, en haine de son corps, au mépris de son
âme, la devaient tenter et faire retomber dans sa faute.
Tandis que Jeanne était ramenée en charrette à la tour sur les champs,
les soldats l'insultaient et leurs chefs les laissaient faire[881].
[Note 881: _Procès_, t. II, p. 376.]
Cependant, le vicaire inquisiteur, assisté de plusieurs docteurs et
maîtres, se rendit dans la prison et exhorta Jeanne charitablement.
Elle promit de mettre des vêtements de femme et se laissa raser la
tête[882].
[Note 882: _Ibid._, t. I, pp. 452-453.]
Madame la duchesse de Bedford, sachant que Jeanne était vierge,
veillait à ce qu'elle fût traitée avec respect[883]. Comme naguère les
dames de Luxembourg, elle s'efforçait de lui faire reprendre les
habits de son sexe. Elle lui avait fait faire, par un tailleur nommé
Jeannotin Simon, une robe que Jeanne avait jusque-là refusé de mettre.
Jeannotin apporta le vêtement féminin à la prisonnière qui, cette
fois, ne le refusa pas. En le lui passant, Jeannotin lui prit
doucement le sein. Elle se fâcha et lui donna un soufflet[884].
[Note 883: _Ibid._, t. III, p. 155.]
[Note 884: _Ibid._, t. III, p. 89.]
Au surplus, elle consentit à porter la robe donnée par la duchesse.
CHAPITRE XIV
LA CAUSE DE RELAPSE.--SECONDE SENTENCE.--MORT DE LA PUCELLE.
Le dimanche suivant, dimanche de la Trinité, une rumeur court du
château jusqu'aux ruelles où les clercs avaient leurs maisons pointues
dans l'ombre de la cathédrale: «Jeanne a repris l'habit d'homme.»
Aussitôt notaires et assesseurs se rendent à la tour du côté des
champs. Une centaine d'hommes d'armes, qui se trouvaient dans le
bayle, les accueillent par des vociférations et des menaces. Ces
trognes ne comprennent pas encore que les juges ont conduit le procès
à l'honneur de la vieille Angleterre et à la honte des Français,
puisqu'ils ont amené la Pucelle des Armagnacs, pourtant si opiniâtre
dans ses dires, à confesser ses impostures et qu'on sait maintenant,
par le monde, que Charles de Valois fut mené à son sacre par une
hérétique. Mais non! ces brutes n'auront de cesse qu'ils ne voient
brûler une pauvre fille prisonnière, qui leur a fait peur. Ils
traitent les docteurs et maîtres de faux traîtres, de faux conseillers
et d'Armagnacs[885].
[Note 885: _Procès_, t. II, p. 14; t. III, p. 148.]
Maître André Marguerie, bachelier en décrets, archidiacre de
Petit-Caux, conseiller du roi[886], s'enquiert, dans le bayle, de ce
qui est arrivé. Il s'était montré fort assidu au procès de la Pucelle,
qu'il jugeait une fille très rusée[887]; encore voulait-il apprécier
en connaissance de cause.
[Note 886: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 82 et suiv.]
[Note 887: _Procès_, t. II, p. 354.]
--Ce n'est pas tout que de voir Jeanne vêtue de l'habit d'homme,
dit-il. Il faut en outre connaître les motifs qui le lui ont fait
reprendre.
Maître André Marguerie était un orateur habile, une des lumières du
concile de Constance; mais, un homme d'armes ayant levé contre lui sa
hache, en lui criant: «Traître, Armagnac!», il ne demanda plus rien et
s'alla mettre au lit, très malade[888].
[Note 888: _Ibid._, t. III, pp. 158, 180.]
Ces clercs inflexibles, qui tenaient tête aux rois et faisaient la
leçon au pape, craignaient les coups. On ne procéda pas judiciairement
ce jour-là, de peur des horions et par égard pour la solennité du
jour.
Le lendemain, lundi 28, monseigneur de Beauvais et le vicaire
inquisiteur, accompagnés de plusieurs docteurs et maîtres, se
rendirent au château. Messire Guillaume Manchon, le greffier, y fut
mandé. Sa couardise était telle, qu'il ne se risqua que sous la
conduite d'un homme d'armes du comte de Warwick[889]. Ils trouvèrent
Jeanne vêtue de l'habit d'homme, gippon et robe courte; un chaperon
couvrait sa tête rasée. Elle avait le visage plein de larmes et
défiguré par une horrible douleur[890].
[Note 889: _Procès_, t. I, p. 454.]
[Note 890: _Ibid._, t. II, p. 5.--La déposition d'Isambart
s'applique à ce jour du 28.]
On lui demanda quand et pourquoi elle avait repris cet habit.
Elle répondit:
--J'ai naguère repris l'habit d'homme et laissé l'habit de femme.
--Pourquoi l'avez-vous pris et qui vous l'a fait prendre?
--Je l'ai pris de ma volonté, sans nulle contrainte. J'aime mieux
l'habit d'homme que de femme.
--Vous aviez promis et juré de ne point reprendre l'habit d'homme.
--Oncques n'entendis que j'eusse fait serment de ne le point prendre.
--Pour quelle cause l'avez-vous repris?
--Pour ce qu'il m'est plus licite de le reprendre et avoir habit
d'homme, étant entre les hommes, que d'avoir habit de femme... Je l'ai
repris pour ce qu'on ne m'a point tenu ce qu'on m'avait promis, c'est
à savoir que j'irais à la messe et recevrais mon Sauveur, et qu'on me
mettrait hors de fers.
--Avez-vous abjuré mêmement de ne pas reprendre cet habit?
--J'aime mieux à mourir que d'être aux fers. Mais si on me veut
laisser aller à la messe et ôter hors des fers, et mettre en prison
gracieuse, et que j'aie une femme, je serai bonne et ferai ce que
l'Église voudra.
--Depuis jeudi n'avez-vous point ouï vos Voix?
--Oui.
--Que vous ont-elles dit?
--Elles m'ont dit que Dieu m'a mandé par saintes Catherine et
Marguerite la grande pitié de la trahison que je consentis en faisant
l'abjuration et révocation pour sauver ma vie, et que je me damnais
pour sauver ma vie. Avant jeudi mes Voix m'avaient dit ce que je
ferais, et ce que je fis ce jour. Mes Voix me dirent, en l'échafaud,
que je répondisse à ce prêcheur hardiment. C'est un faux prêcheur. Il
a dit plusieurs choses que je n'ai point faites. Si je disais que Dieu
ne m'a envoyée, je me damnerais. Vrai est que Dieu m'a envoyée. Mes
Voix m'ont dit depuis que j'avais fait grande mauvaiseté de confesser
que je n'eusse point bien fait. De peur du feu, j'ai dit ce que j'ai
dit[891].
[Note 891: _Procès_, t. I, pp. 455-456.]
Ainsi parla Jeanne, douloureusement. Dès lors que deviennent ces
propos de cloître et de sacristie, ces histoires de viols rapportés
plus tard par un greffier et deux religieux[892]? Et comment messire
Massieu nous fera-t-il croire que Jeanne, ne trouvant pas ses jupes,
qu'on lui avait ôtées, passa des chausses pour aller à la selle, ne
voulant pas se montrer nue devant ses gardiens[893]? La vérité est
tout autre, et c'est Jeanne qui la confesse avec courage et
simplicité. Elle se repentait de son abjuration, comme du plus grand
péché qu'elle eût fait en sa vie, elle ne se pardonnait pas d'avoir
menti de peur de mourir. Ses Voix qui, avant le prêche de Saint-Ouen,
lui avaient prédit qu'elle les renierait, vinrent lui dire «la grande
pitié de sa trahison». Pouvaient-elles parler autrement, puisqu'elles
étaient les voix de son coeur? Et Jeanne pouvait-elle ne pas les
entendre comme elle les avait entendues chaque fois qu'elles lui
avaient conseillé le sacrifice et l'offre d'elle-même? Elle avait
repris l'habit d'homme pour rentrer dans l'obéissance de son Conseil
céleste, parce qu'elle ne voulait pas racheter sa vie en reniant
l'ange et les saintes, et parce qu'enfin, de corps et de consentement,
elle abjurait son abjuration.
[Note 892: _Procès_, t. II, pp. 5, 8, 365; t. III, pp. 148-149.]
[Note 893: _Ibid._, t. II, p. 18.]
Cela, toutefois, reste à la charge des Anglais, qu'ils lui avaient
laissé ses habits d'homme. Il y aurait eu plus d'humanité à les lui
prendre, puisqu'elle ne pouvait les remettre sans se faire mourir. On
les lui avait enveloppés dans un sac[894]. Et même ses gardiens
peuvent-ils être soupçonnés de l'avoir tentée en lui plaçant sous les
yeux ces hardes auxquelles elle attachait des idées heureuses. Le peu
de bien qu'elle avait en ce monde et jusqu'à sa pauvre bague de
laiton, on lui avait tout ôté; on ne lui laissait que cet habit, qui
était sa mort.
[Note 894: _Procès_, t. II, p. 18.]
Cela encore reste à la charge des juges ecclésiastiques, qu'ils ne
devaient pas la condamner à la prison, s'ils prévoyaient qu'ils ne la
pourraient mettre aux prisons d'Église, ni lui ordonner une pénitence
qu'ils savaient qu'ils ne pourraient lui infliger. Cela reste à la
charge de l'évêque de Beauvais et du vice-inquisiteur qu'après avoir,
pour le bien de cette âme pécheresse, prescrit le pain d'amertume et
l'eau d'angoisse, ils ne lui donnèrent ni cette eau ni ce pain, mais
la livrèrent déshonorée à ses cruels ennemis.
En prononçant ces paroles: «Dieu m'a mandé par saintes Catherine et
Marguerite la grande pitié de la trahison que je consentis», Jeanne
consomma le sacrifice de sa vie[895].
[Note 895: «Responsio mortifera», écrit le notaire Boisguillaume
dans la marge de sa minute. _Procès_, t. I, pp. 456-457.]
L'évêque et l'inquisiteur n'avaient plus qu'à procéder conformément à
la loi. Pourtant l'interrogatoire dura quelques instants encore.
--Croyez-vous que vos Voix soient sainte Marguerite et sainte
Catherine?
--Oui, et de Dieu.
--Dites-nous la vérité touchant la couronne.
--De tout je vous ai dit la vérité au procès, le mieux que j'ai su.
--En l'échafaud, devant nous juges et autres, devant le peuple, quand
vous avez abjuré, vous avez reconnu que vous vous étiez vantée
mensongèrement que ces Voix étaient celles des saintes Catherine et
Marguerite.
--Je ne l'entendais point ainsi faire ou dire. Je n'ai point dit ou
entendu révoquer mes apparitions, c'est à savoir que ce fussent
saintes Marguerite et Catherine. Et tout ce que j'ai fait, c'est de
peur du feu et n'ai rien révoqué que ce ne soit contre la vérité.
J'aime mieux faire ma pénitence en une fois, c'est à savoir à mourir,
qu'endurer plus longuement peine en chartre. Je ne fis oncques chose
contre Dieu ou la foi, quelque chose qu'on m'ait fait révoquer. Ce qui
était en la cédule de l'abjuration, je ne l'entendais point. Alors, je
n'en entendais point révoquer quelque chose, à moins qu'il ne plût à
Notre-Seigneur. Si les juges veulent, je reprendrai habit de femme.
Pour le reste, je n'en ferai autre chose[896].
[Note 896: _Procès_, t. I, pp. 456-458.]
Sortant de la prison, monseigneur de Beauvais rencontra le comte de
Warwick en nombreuse compagnie; il lui dit, moitié en anglais moitié
en français: «_Farewell_. Faites bonne chère.» On veut qu'il ait
ajouté en riant: «C'est fait! Elle est prise[897].» Tout cela sans
doute était son oeuvre, mais il n'est pas sûr qu'il ait ri.
[Note 897: _Procès_, t. II, pp. 5, 8, 305.]
Le lendemain, mardi 29, il réunit le tribunal dans la chapelle de
l'archevêché. Les quarante-deux assesseurs présents furent instruits
de ce qui s'était passé la veille et invités à donner leur avis, qui
ne pouvait être douteux[898]. Tout hérétique qui rétractait sa
confession était tenu pour parjure, non seulement impénitent, mais
relaps. Et les relaps étaient abandonnés au bras séculier[899].
[Note 898: _Ibid._, t. I, pp. 459, 467.]
[Note 899: Bernard Gui, _Pratique_, IIIe part., p. 144.--L. Tanon,
_Tribunaux de l'inquisition_, pp. 464 et suiv.]
Maître Nicolas de Venderès, chanoine, archidiacre, opina le premier:
--Jeanne est et doit être censée hérétique. Il faut la laisser à la
justice séculière[900].
[Note 900: _Procès_, t. I, pp. 462-463.]
Le seigneur abbé de Fécamp s'exprima en ces termes:
--Jeanne est relapse. Toutefois, il est bon que la cédule, qui lui a
été lue, lui soit relue encore une fois et, qu'en même temps, on lui
rappelle la parole de Dieu. La sentence une fois portée par les juges,
il faudra laisser Jeanne à la justice séculière en la priant d'agir
avec douceur[901].
[Note 901: _Ibid._, t. I, p. 463.]
Cette prière d'agir avec douceur était une clause de style; si le
prévôt de Rouen en avait tenu compte, il aurait été aussitôt
excommunié, sans préjudice des peines temporelles[902]. Toutefois,
quelques conseillers spécifièrent qu'il n'y avait pas lieu à
supplication miséricordieuse, écartant ainsi jusqu'à l'ombre et au
simulacre de la pitié.
[Note 902: L. Tanon, _Tribunaux de l'inquisition_, pp. 472-473.]
Maître Guillaume Erard et plusieurs autres assesseurs, parmi lesquels
maîtres Marguerie, Loiseleur, Pierre Maurice, frère Martin Ladvenu,
opinèrent comme le seigneur abbé de Fécamp[903].
[Note 903: _Procès_, t. I, pp. 463, 467.]
Maître Thomas de Courcelles ajouta qu'il fallait que cette femme fût
encore charitablement admonestée au sujet du salut de son âme.
Et ce fut aussi l'opinion de frère Isambart de la Pierre[904].
[Note 904: _Ibid._, t. I, p. 466.]
Le seigneur évêque, ayant recueilli les avis, conclut qu'il devait
être procédé contre Jeanne comme relapse. En conséquence, il l'assigna
à comparaître le lendemain, 30 mai, sur la place du Vieux-Marché[905].
[Note 905: _Ibid._, t. I, pp. 467, 469.]
* * * * *