considéré les modes de ces révélations et apparitions, leur fin, la
substance des choses révélées, et la condition de ta personne, et
considéré tout ce qu'il y avait lieu de considérer, disent que ce sont
fictions mensongères, séduisantes et périlleuses, ou que des
révélations et apparitions de cette sorte sont superstitieuses,
procédant d'esprits malins et diaboliques.
ARTICLE 2.
Item, tu as dit que ton roi eut signe par quoi il connut que tu étais
envoyée de Dieu, à savoir que saint Michel, accompagné d'une multitude
d'anges, dont certains avaient des ailes, d'autres des couronnes et
avec lesquels étaient les saintes Catherine et Marguerite, vint à toi
en la ville de Château-Chinon; et que tous ceux-là entrèrent avec toi
par l'escalier du château, dans la chambre de ton roi devant qui
s'inclina un ange qui portait une couronne. Et une fois, tu as dit que
cette couronne que tu appelles signe, fut remise à l'archevêque de
Reims qui la remit à ton roi, en présence d'une multitude de princes
et de seigneurs que tu as nommés.
Et quant à cela, lesdits clercs disent que ce n'est pas vraisemblable,
mais que c'est mensonge présomptueux, séduisant, pernicieux, une chose
feinte et attentatoire à la dignité des anges.
ARTICLE 3.
Item, tu as dit que tu connaissais les anges et les saintes par bon
conseil, confort et doctrine qu'ils te donnaient et par ce qu'ils se
nommèrent à toi et que les saintes te saluèrent. Tu croyais aussi que
ce fut saint Michel qui t'apparut et que leurs faits et dits sont
bons, aussi fermement que tu crois la foi du Christ.
Quant à cela, les clercs disent que ce ne sont pas signes suffisants
pour connaître lesdits saints et anges, et que tu as cru légèrement et
témérairement affirmé, et que en outre, pour ce qui est de la
comparaison que tu fais de croire aussi fermement, etc., tu erres dans
la foi.
ARTICLE 4.
Item, tu as dit que tu es assurée de certaines choses à venir, que tu
as su des choses cachées, que tu as pareillement reconnu des hommes
que tu n'avais jamais vus auparavant, et cela par les voix des saintes
Catherine et Marguerite.
Et quant à cela, les clercs disent que, en ces dits, est superstition,
divination, présomptueuse assertion et vaine jactance.
ARTICLE 5.
Item, tu as dit que du commandement de Dieu et de son bon plaisir tu
as porté et portes encore habit d'homme et, parce que tu as
commandement de Dieu de porter cet habit, tu as pris tunique courte,
gippon, chausses liées à maintes aiguillettes; tu portes même les
cheveux coupés en rond au-dessus des oreilles, sans rien garder sur
toi de ce qui prouve et dénote le sexe féminin, excepté ce que nature
t'a donné; et souvent tu as reçu en cet habit le sacrement de
l'Eucharistie, et bien que tu aies été plusieurs fois admonestée de le
quitter, néanmoins tu n'en as voulu rien faire, disant que tu
aimerais mieux mourir que quitter cet habit, à moins que ce ne fût par
le commandement de Dieu; et que, si tu étais encore en cet habit avec
ceux de ton parti, ce serait grand bien pour la France. Tu dis aussi
que, pour rien, tu ne ferais serment de ne pas porter cet habit et des
armes, et tu dis qu'en tout cela tu fais bien et par l'ordre de Dieu.
Sur ce point, les clercs disent que tu blasphèmes Dieu et le méprises
en ses sacrements, que tu transgresses la loi divine, la sainte
Écriture et les règles canoniques, que tu penses mal et erres en
matière de foi, que tu es pleine de vaine jactance, que tu es suspecte
d'idolâtrie et d'adoration de toi-même et de tes habits, en imitant
les usages des païens.
ARTICLE 6.
Item, tu as dit que souvent, dans tes lettres, tu as mis ces noms,
JHESUS MARIA, et le signe de la croix pour avertir ceux à qui tu
écrivais de ne pas faire ce qui était marqué dans la lettre. Dans
d'autres lettres tu t'es vantée de faire tuer tous ceux qui ne
t'obéissaient pas et qu'aux coups on verrait qui aurait meilleur droit
de par le Dieu du ciel et tu as dit souvent n'avoir rien fait que par
révélation et commandement du Seigneur.
Quant à cela, les clercs disent que tu es traîtresse, perfide,
cruelle, désirant cruellement l'effusion du sang humain, séditieuse,
provoquant à tyrannie, blasphémant Dieu en ses commandements et
révélations.
ARTICLE 7.
Item, tu dis que, par révélations que tu as eues en l'âge de dix-sept
ans, tu as quitté la maison de tes parents, contre leur volonté, de
quoi ils furent quasi fous. Et tu es allée vers Robert de Baudricourt,
qui, à ta requête, te donna un habit d'homme et une épée, avec
certaines gens pour te conduire vers ton roi, et quand tu es venue
vers lui, tu lui as dit que tu venais pour chasser ses adversaires et
que tu lui avais promis de le mettre en un grand royaume, et qu'il
aurait victoire sur ses adversaires et que Dieu t'envoyait pour cela.
Tu dis aussi que, de la sorte, tu as bien fait en obéissant à Dieu et
par révélation.
Quant à cela, les clercs disent que tu as été impie envers tes
parents, transgressant le commandement de Dieu d'honorer père et mère,
scandaleuse, blasphématrice de Dieu, errant en la foi et que tu as
fait une promesse présomptueuse et téméraire.
ARTICLE 8.
Item, tu as dit que, volontairement, tu as sauté de la tour de
Beaurevoir, aimant mieux mourir que d'être livrée aux mains des
Anglais et vivre après la destruction de Compiègne; et, bien que les
saintes Catherine et Marguerite te défendissent de sauter, tu ne pus
te contenir; et, quoi que ce fût un grand péché que d'offenser ces
saintes, pourtant tu as su par tes Voix que Dieu te l'avait remis
après que tu t'en fusses confessée.
Sur ce point les clercs disent que ce fut là pusillanimité tournant à
désespoir et probablement suicide. En cela encore tu as émis une
assertion téméraire et présomptueuse en prétendant avoir rémission de
ton péché et tu penses mal touchant le libre arbitre.
ARTICLE 9.
Item, tu as dit que les saintes Catherine et Marguerite promirent de
te conduire en paradis pourvu que tu gardasses la virginité que tu
leur avais vouée et promise, et de cela tu es aussi certaine que si tu
étais déjà dans la gloire des Bienheureux. Tu crois n'avoir pas fait
oeuvre de péché mortel. Et il te semble que, si tu étais en état de
péché mortel, les saintes ne te visiteraient pas quotidiennement,
comme elles font.
Quant à cela, les clercs disent que c'est une assertion présomptueuse
et téméraire, un mensonge pernicieux; qu'il y a là contradiction avec
ce que tu avais dit précédemment, et qu'enfin tu penses mal touchant
la foi chrétienne.
ARTICLE 10.
Item, tu as dit que tu savais bien que Dieu aime plus que toi
certaines personnes vivantes, et que cela tu l'as appris par
révélation des saintes Catherine et Marguerite; aussi, que ces saintes
parlent français, non anglais, puisqu'elles ne sont pas du parti des
Anglais. Et quand tu as su que tes Voix étaient pour ton roi, tu n'as
plus aimé les Bourguignons.
Quant à cela, les clercs disent que c'est une téméraire et
présomptueuse assertion, une divination superstitieuse, un blasphème
contre les saintes Catherine et Marguerite, et une transgression du
précepte de l'amour du prochain.
ARTICLE 11.
Item, tu as dit que, à ceux que tu appelles saint Michel et les
saintes Catherine et Marguerite, tu as fait plusieurs révérences,
fléchissant le genou, tirant ton chaperon, baisant la terre où ils
marchaient, leur vouant ta virginité; que ces saintes, tu les avais
baisées et embrassées et invoquées, qu'aussi tu as cru à leurs
enseignements du moment qu'elles sont venues à toi, sans demander
conseil à ton curé ou à quelque autre homme d'Église. Et néanmoins tu
crois que ces Voix viennent de Dieu aussi fermement que tu crois en la
foi chrétienne, et que Notre-Seigneur Jésus-Christ a souffert passion.
Tu as dit en outre que si quelque mauvais esprit t'apparaissait sous
la figure de saint Michel, tu saurais bien le connaître et le
discerner. Tu as dit encore que, de ton propre mouvement, tu as juré
de ne point dire le signe que tu avais donné à ton roi. Et finalement
tu as ajouté: «Si ce n'est sur l'ordre de Dieu.»
Quant à cela, les clercs disent que, à supposer que tu aies eu les
révélations et apparitions dont tu te vantes, de la manière que tu as
dit, tu es idolâtre, invocatrice des démons, errant en matière de foi,
téméraire en tes assertions et que tu as fait un serment illicite.
ARTICLE 12.
Item, tu as dit que, si l'Église voulait que tu fisses le contraire
des ordres que tu dis avoir reçus de Dieu, tu ne le ferais pour quoi
que ce fût; que tu sais bien que tout ce qui est contenu dans ton
procès vient des ordres de Dieu et qu'il t'était impossible de faire
le contraire. Relativement à ces faits, tu ne veux pas te rapporter au
jugement de l'Église qui est sur la terre, ni d'homme vivant, mais à
Dieu seul. Et tu as dit en outre que cette réponse, tu ne la faisais
pas de ta tête, mais sur le commandement de Dieu, bien que cet article
de foi: _Unam sanctam Ecclesiam catholicam_, t'ait été plusieurs fois
déclaré et que tout chrétien doive soumettre tous ses dits et faits à
l'Église militante, principalement dans le fait de révélations et
choses telles.
Quant à cela, les clercs disent que tu es schismatique, mal pensante
sur l'unité et l'autorité de l'Église, apostate et opiniâtrement
errante en matière de foi[825].
[Note 825: _Procès_, t. I, pp. 430, 437.]
Ayant achevé cette lecture, maître Pierre Maurice, sur l'invitation de
l'évêque, exhorta Jeanne. Il avait été recteur de l'Université de
Paris en 1428[826]. On l'estimait comme orateur; c'était lui qui, le 5
juin 1430, avait harangué, au nom du chapitre, le roi Henri VI, lors
de son entrée à Rouen. Il se distinguait, ce semble, par quelque
connaissance et quelque goût des lettres antiques, et possédait de
précieux manuscrits, au nombre desquels se trouvaient les comédies de
Térence et l'_Énéide_ de Virgile[827].
[Note 826: Du Boulay, _Historia Universitatis Parisiensis_, t. V,
p. 929.]
[Note 827: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 88.]
Cet insigne docteur invita Jeanne, en termes d'une simplicité
calculée, à réfléchir aux suites de ses dires et de ses actes et
l'exhorta tendrement à se soumettre à l'Église. Après l'absinthe il
lui offrit le miel; il lui tint des propos doux et familiers. Il entra
avec une singulière adresse dans les goûts et les sentiments qui
emplissaient le coeur de cette jeune fille. La voyant toute pleine de
chevalerie et si loyale à Charles qu'elle avait fait sacrer, c'est par
des comparaisons tirées de la vie militaire et seigneuriale qu'il
essaya de lui faire comprendre qu'elle devait en croire l'Église
militante plutôt que ses Voix et ses apparitions.
--Si votre roi, lui dit-il, vous avait confié la garde d'une
forteresse, en vous défendant d'y laisser entrer personne, n'est-il
pas vrai que vous refuseriez de recevoir quiconque s'y présenterait de
sa part sans montrer de lettres ou quelque autre signe. De même,
lorsque Notre-Seigneur Jésus-Christ, s'élevant au ciel, commit au
bienheureux apôtre Pierre et à ses successeurs le gouvernement de son
Église, il leur défendit de faire accueil à ceux qui prétendraient
venir en son nom, sans en apporter la preuve.
Et pour lui rendre sensible quelle faute c'était de désobéir à
l'Église, il lui rappela le temps où elle faisait la guerre et prit
pour exemple un chevalier désobéissant à son roi:
--Lorsque vous étiez dans le domaine de votre roi, lui dit-il, si un
chevalier ou tout autre, placé sous son obéissance, s'était levé
disant: «Je n'obéirai pas au roi; je ne me soumettrai ni à lui ni à
ses officiers», n'auriez-vous pas dit: «Voilà un homme qui doit être
condamné»? Que dites-vous donc de vous qui, engendrée dans la foi du
Christ, devenue par le baptême la fille de l'Église et l'épouse du
Christ, n'obéissez pas aux officiers du Christ, c'est-à-dire aux
prélats de l'Église[828]?
[Note 828: _Procès_, t. I, pp. 437, 441.]
Maître Pierre Maurice s'efforçait ainsi de se faire comprendre de
Jeanne. Il n'y réussit pas; toutes les raisons et toute l'éloquence du
monde se seraient brisées contre le coeur de cette enfant. Après que
maître Pierre eut parlé, Jeanne, interrogée si elle ne se croyait pas
tenue de soumettre ses dits et faits à l'Église, répondit:
--La manière que j'ai toujours dite et tenue au procès, je la veux
maintenir quant à cela.... Si j'étais en jugement et voyais allumer
les bourrées, et le bourreau prêt de bouter le feu, et moi étant dans
le feu, je n'en dirais autre chose et soutiendrais ce que j'ai dit au
procès jusqu'à la mort.
Sur ces paroles, l'évêque déclara les débats clos et remit au
lendemain le prononcé de la sentence[829].
[Note 829: _Procès_, t. I, pp. 441-442.]
Le lendemain, jeudi après la Pentecôte, 24 mai, Jeanne fut visitée de
bon matin, en sa prison, par maître Jean Beaupère qui l'avertit
qu'elle serait tantôt conduite à l'échafaud pour être prêchée.
--Si vous êtes bonne chrétienne, fit-il, vous direz que vous soumettez
tous vos faits et dits à notre sainte mère l'Église et spécialement
aux juges ecclésiastiques.
Maître Jean Beaupère crut entendre qu'elle répondit:
--Ainsi ferai-je[830].
[Note 830: _Ibid._, t. II, p. 21.]
Si telle fut sa réponse, c'est qu'elle avait été brisée par une nuit
d'angoisse, et que sa chair se troublait à la pensée de mourir par le
feu.
Au moment du départ, comme elle était debout près d'une porte, maître
Nicolas Loiseleur lui donna les mêmes avis et, pour la mieux engager à
les suivre, il lui fit une fausse promesse:
--Jeanne, croyez-moi, dit-il. Il ne tient qu'à vous d'être sauvée.
Prenez l'habit de votre sexe et faites ce qu'on décidera. Autrement
vous êtes en péril de mort. Si vous faites ce que je vous dis, il vous
en arrivera tout bien et aucun mal. Vous serez mise entre les mains de
l'Église[831].
[Note 831: _Procès_, t. III, p. 146.--De Beaurepaire, _Notes sur
les juges_, pp. 445 et suiv.]
On la mena en charrette, sous escorte, dans le quartier de la ville
nommé Bourg-l'Abbé, qui était au pied du château, et l'on s'arrêta à
trois ou quatre cents tours de roue, dans le cimetière Saint-Ouen, dit
aussi les _aîtres Saint-Ouen_, où chaque année, à la fête du patron de
l'abbaye, se tenait une foire très fréquentée[832]. C'est là que
Jeanne devait être prêchée, comme tant d'autres malheureuses l'avaient
été avant elle. On donnait de préférence ces spectacles exemplaires
dans les lieux où le peuple y pût assister en foule. Une église
paroissiale s'élevait depuis cent ans, au bord de ce vaste charnier
que fermait, au midi, la haute nef de l'abbatiale. Deux échafauds
avaient été dressés[833], l'un grand et l'autre petit, contre le beau
vaisseau de l'église, à l'ouest du portail qu'on nommait _portail des
Marmousets_, à cause d'une multitude de petites figures qui y étaient
sculptées[834].
[Note 832: _Ibid._, t. II, p. 351.]
[Note 833: _Ibid._, t. III, p. 54.]
[Note 834: De Beaurepaire, _Notes sur le cimetière de Saint-Ouen
de Rouen_, dans _Précis analytique des travaux de l'Académie de
Rouen_, 1875-1876, pp. 211, 230, plan.--U. Chevalier, _L'abjuration de
Jeanne d'Arc et l'authenticité de sa formule_, p. 44.--A. Sarrazin,
_Jeanne d'Arc et la Normandie_, p. 351.]
Sur le grand échafaud les deux juges, le seigneur évêque et le vicaire
inquisiteur, prirent place, assistés du révérendissime cardinal de
Winchester, des seigneurs évêques de Thérouanne, de Noyon et de
Norwich, des seigneurs abbés de Fécamp, de Jumièges, du Bec, de
Cormeilles, du Mont-Saint-Michel-au-péril-de-la-mer, de Mortemart, de
Préaux et de Saint-Ouen de Rouen, où se faisait l'assemblée, des
prieurs de Longueville et de Saint-Lô, ainsi que d'une foule de
docteurs et de bacheliers en théologie, de docteurs et de licenciés en
l'un et l'autre droit[835]; et il se trouvait là encore beaucoup de
personnages considérables du parti des Anglais. L'autre échafaud était
une sorte d'ambon, où monta le docteur qui devait prêcher Jeanne,
selon l'usage de la sainte inquisition. C'était maître Guillaume
Erard, docteur en théologie, chanoine des églises de Langres et de
Beauvais[836]. Très pressé, pour l'heure, d'aller en Flandre où il
était attendu, il confia à frère Jean de Lenisoles, son jeune
serviteur, que cette prédication lui causait grand déplaisir. «Je
voudrais bien être en Flandre, disait-il. Cette affaire m'est fort
désagréable[837].»
[Note 835: _Procès_, t. I, pp. 442, 444.--O'Reilly, _Les deux
procès_, t. I, pp. 70-93.]
[Note 836: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 402, 408.]
[Note 837: _Procès_, t. III, p. 113.]
Il y avait pourtant un endroit par lequel elle devait lui agréer,
puisqu'elle lui donnait lieu d'attaquer le roi de France, Charles
VII, et de montrer de la sorte son dévouement aux Anglais; car il leur
était fort attaché.
On fit paraître à côté de lui, devant le peuple, Jeanne en habit
d'homme[838].
[Note 838: _Procès_, t. I, pp. 469-470.]
Maître Guillaume Erard commença son sermon de cette manière:
«Je prendrai pour thème cette parole de Dieu en Saint-Jean, chapitre
XV: «La branche ne peut porter de fruits d'elle-même si elle ne
demeure attachée à la vigne[839].» C'est ainsi que tous les
catholiques doivent rester attachés à la vraie vigne de notre sainte
mère l'Église, que la main de Notre-Seigneur Jésus-Christ a plantée.
Or, Jeanne que voici, tombant d'erreur en erreur et de crime en crime,
s'est séparée de l'unité de notre sainte mère l'Église et a scandalisé
en mille manières le peuple chrétien.»
[Note 839: _Ibid._, t. I, p. 444.--E. Richer, _Histoire manuscrite
de la Pucelle d'Orléans_, liv. I, fol. 8; liv. II, fol. 198 vº.]
Puis il lui reprocha d'avoir beaucoup failli, d'avoir péché contre la
Majesté royale, et contre Dieu et la foi catholique, toutes choses
dont elle devait désormais se garder sous peine d'être brûlée.
Il s'éleva véhémentement contre l'orgueil de cette femme; il dit qu'il
n'y avait jamais eu en France de monstre comme celui qui s'était
manifesté en Jeanne; qu'elle était sorcière, hérétique, schismatique,
et que le roi, qui la protégeait, encourait les mêmes reproches, du
moment qu'il voulait recouvrer son trône par le moyen d'une semblable
hérétique[840].
[Note 840: _Procès_, t. III, p. 61.]
Vers le milieu de son sermon, il commença à s'écrier à haute voix:
--Ah! tu es bien abusée, noble maison de France, toi qui as été la
maison très chrétienne! Charles, qui se dit roi et de toi gouverneur,
a adhéré, comme hérétique et schismatique, aux paroles et actes d'une
femme malfaisante, diffamée et de tout déshonneur pleine. Et non pas
lui seulement, mais tout le clergé de son obéissance et seigneurie par
lequel cette femme, suivant son dire, a été examinée et n'a point été
reprise. C'est grande pitié[841]!
[Note 841: _Ibid._, t. II, pp. 15, 17.]
Maître Guillaume répéta deux ou trois fois les mêmes propos sur le roi
Charles. Puis, s'adressant à Jeanne, il dit en levant le doigt:
--C'est à vous, Jeanne, que je parle; et je vous dis que votre roi est
hérétique et schismatique.
Ces paroles offensaient cruellement Jeanne en son amour pour les lis
de France et pour le roi Charles. Il se fit en elle un grand émoi, et
elle entendit ses Voix qui lui disaient:
--Réponds hardiment à ce prêcheur qui te prêche[842].
[Note 842: _Ibid._, t. I, pp. 456-457.--U. Chevalier,
_L'abjuration de Jeanne d'Arc_, pp. 46-47.]
Leur obéissant de bon coeur, elle interrompit maître Guillaume:
--Par ma foi, messire, lui dit-elle, révérence gardée, je vous ose
bien dire et jurer, sous peine de ma vie, que c'est le plus noble
chrétien de tous les chrétiens, et qui le mieux aime la foi et
l'Église, et n'est point tel que vous dites[843].
[Note 843: _Procès_, t. II, pp. 15, 17, 335, 345, 353, 367.]
Maître Guillaume donna ordre à l'huissier Jean Massieu de la faire
taire[844]. Puis il acheva son sermon, et conclut en ces termes:
--Jeanne, voici messeigneurs les juges qui plusieurs fois vous ont
sommée et requise que vous voulussiez soumettre tous vos faits et dits
à notre sainte mère l'Église. Et en ces dits et faits étaient
plusieurs choses, lesquelles, comme il semblait aux clercs, n'étaient
bonnes à dire et à soutenir[845].
[Note 844: _Ibid._, t. II, p. 14.]
[Note 845: _Ibid._, t. I, pp. 444-445.]
--Je vous répondrai, fit Jeanne.
Sur l'article de la soumission à l'Église, elle rappela qu'elle avait
demandé que toutes les oeuvres qu'elle avait faites et ses dits
fussent envoyés à Rome devers notre Saint-Père le Pape, auquel, Dieu
premier, elle se rapportait.
Elle ajouta:
--Et quant aux dits et faits que j'ai faits, je les ai faits de par
Dieu[846].
[Note 846: _Ibid._, t. I, p. 445.]
Et elle déclara qu'elle n'entendait pas qu'on envoyât son procès au
Pape, pour l'en faire juge.
--Je ne veux pas, dit-elle, que la chose se passe ainsi. Je ne sais
pas ce que vous mettriez dans le procès. Je veux être menée au Pape et
qu'il m'interroge[847].
[Note 847: _Procès_, t. II, p. 358.]
On la poussait à charger son roi. On y perdit sa peine.
--De mes faits et dits je ne charge personne quelconque, ni mon roi ni
autre. Et, s'il y a quelque faute, c'est à moi et non à autre[848].
[Note 848: _Ibid._, t. I, p. 445.]
--Voulez-vous révoquer tous vos dits et faits? Vos faits et dits que
vous avez faits, qui sont réprouvés par les clercs, voulez-vous les
révoquer?
--Je m'en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le Pape.
--Mais cela ne suffit pas. On ne peut aller quérir notre Saint-Père si
loin. Les ordinaires sont juges chacun en son diocèse. Ainsi, il est
besoin que vous vous en rapportiez à notre mère sainte Église, et que
vous teniez pour vrai ce que les clercs et les gens qui s'y
connaissent disent et ont déterminé au sujet de vos dits et
faits[849].
[Note 849: _Ibid._, t. I, pp. 445-446.]
Admonestée jusqu'à la troisième monition, Jeanne refusa
d'abjurer[850]. Elle attendait avec confiance la délivrance promise
par ses Voix, certaine que tout à coup viendraient des hommes d'armes
de France et que, dans un grand tumulte de gens de guerre et d'anges,
elle serait enlevée. C'est pour cela qu'elle avait tant voulu garder
son habit d'homme.
[Note 850: _Ibid._, t. I, p. 446.]
Deux sentences avaient été préparées, l'une pour le cas où la coupable
abjurerait son erreur, l'autre pour le cas où elle y persévérerait. La
première relevait Jeanne de l'excommunication; par la seconde, le
tribunal, déclarant qu'il ne pouvait plus rien pour elle,
l'abandonnait au bras séculier. Le seigneur évêque les avait toutes
deux sur lui[851].
[Note 851: _Procès_, t. III, p. 146.]
Il prit la seconde et commença de lire.
«Au nom du Seigneur, ainsi soit-il. Tous les pasteurs de l'Église qui
ont à coeur de prendre un soin fidèle de leur troupeau...»
Pendant cette lecture, les clercs qui se tenaient autour de Jeanne la
pressaient d'abjurer tandis qu'il en était temps encore. Maître
Nicolas Loiseleur l'exhortait à faire ce qu'il lui avait recommandé et
à prendre un habit de femme.
Maître Guillaume Erard lui disait:
Faites ce qu'on vous conseille et vous serez délivrée de prison[852].
[Note 852: _Ibid._, t. II, pp. 17, 331; t. III, pp. 52, 156.]
Les Voix montaient vers elle, instantes.
--Jeanne, nous avons si grande pitié de vous! Il faut que vous
révoquiez ce que vous avez dit ou que nous vous abandonnions à la
justice séculière.... Jeanne, faites ce qu'on vous conseille.
Voulez-vous vous faire mourir[853]?
[Note 853: _Procès_, t. III, p. 123.]
La sentence était longue; le seigneur évêque la lisait lentement:
....................................................................
«Nous, juges, ayant devant les yeux le Christ et l'honneur de la foi
orthodoxe, afin que notre jugement émane de la face du Seigneur, nous
disons et décrétons que tu as été mensongère, inventrice de
révélations et apparitions prétendues divines; séductrice,
pernicieuse, présomptueuse, légère en ta foi, téméraire,
superstitieuse, devineresse, blasphématrice envers Dieu, les saints et
les saintes; contemptrice de Dieu même dans ses sacrements,
prévaricatrice de la loi divine, de la doctrine sacrée et des
sanctions ecclésiastiques, séditieuse, cruelle, apostate,
schismatique, engagée en mille erreurs contre notre foi, et à toutes
ces enseignes, témérairement coupable envers Dieu et la sainte
Église[854].»
[Note 854: _Ibid._, t. I, pp. 473, 475.]