monseigneur de Beauvais réduisait l'accusée à choisir entre les
conseillers et assesseurs, appelés par lui-même au procès, il lui
faisait encore la part plus large qu'il n'y était obligé. Le choix de
l'avocat n'appartenait pas au prévenu; il appartenait au juge, qui
devait désigner un homme probe et loyal. Bien plus! Il était licite au
juge ecclésiastique de refuser jusqu'au bout tout conseil à l'accusé.
Nicolas Eymeric, en son _Directorium_, décide que l'évêque et
l'inquisiteur, agissant conjointement, forment une autorité suffisante
pour interpréter la loi et peuvent procéder simplement, _de plano_,
sans tumulte d'avocats ni figure de jugement[790].
[Note 790: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition_,
pp. 400 et suiv.--U. Chevalier, _L'abjuration de Jeanne d'Arc_, p.
34.]
Il est à remarquer que monseigneur de Beauvais offrit un conseil à
l'accusée, eu égard à son ignorance des choses divines et humaines;
mais sans arguer de son jeune âge. Devant d'autres juridictions, un
procès contre un mineur de vingt-cinq ans non assisté était nul de
plein droit[791]. S'il en était allé de même en droit inquisitorial,
l'évêque aurait évité ce cas de nullité; il le pouvait faire sans
inconvénient, puisqu'il avait le choix de l'avocat. «Notre justice
n'est pas la même que la leur», disait avec raison Bernard Gui, en
comparant la procédure inquisitoriale à celle des autres cours
d'Église, qui fonctionnaient conformément au droit romain.
[Note 791: Méru, _Directorium Inquisitorium_, Schola, p. 147.]
Jeanne n'accepta pas l'offre du juge:
--Premièrement, répondit-elle, de ce que vous m'admonestez pour mon
bien et sur notre foi, je vous remercie, et toute la compagnie aussi.
Quant au conseil que vous m'offrez, aussi je vous remercie, mais je
n'ai point intention de me départir du conseil de Notre-Seigneur[792].
[Note 792: _Procès_, t. I, p. 201.]
Aussitôt, maître Thomas de Courcelles commença de lire, en langue
française, le libellé de l'accusation, tel que le promoteur l'avait
rédigé en soixante-dix articles. Ce libellé reproduisait, dans un
ordre méthodique, les faits déjà reprochés à Jeanne et qu'on tenait
gratuitement comme avoués par elle et dûment prouvés. Soixante-dix
chefs de crimes épouvantables contre la foi et notre sainte mère
l'Église. Interrogée sur chaque article, Jeanne, avec une candeur
héroïque, refit ses réponses précédentes. Cette longue lecture fut
continuée et achevée le mercredi après les Rameaux, 28 mars. Selon sa
coutume, elle demanda délai pour répondre sur certains points[793]. Le
31 mars, veille de Pâques, ce délai étant expiré, monseigneur de
Beauvais se rendit dans la prison et, avec l'assistance des docteurs
et maîtres de l'Université, réclama les réponses différées. Elles se
rapportaient presque toutes à l'accusation qui contenait toutes les
autres, à l'hérésie qui enveloppait toutes les hérésies, au refus
d'obéir à l'Église militante. Jeanne, en résumé, déclara qu'elle était
résolue à s'en rapporter à Notre-Seigneur plutôt qu'à homme du monde,
ce qui était ruiner l'autorité du pape et du concile[794].
[Note 793: _Ibid._, t. I, pp. 204, 323.]
[Note 794: _Procès_, t. I, pp. 324-325.]
Les docteurs et maîtres de l'Université de Paris furent d'avis de
distiller le copieux libellé du promoteur, d'en tirer la quintessence
et de réduire à un petit nombre d'articles les soixante-dix chefs
d'accusation[795]. Maître Nicolas Midi, docteur en théologie, exécuta
ce travail et le soumit aux juges et aux assesseurs[796]. L'un d'eux
proposa des corrections. Frère Jacques de Touraine, de l'ordre des
frères mineurs, docteur en théologie, chargé de la rédaction
définitive, admit la plupart des corrections demandées[797]. Les
propositions[798] condamnables que les juges prétendaient (bien à
tort) avoir tirées des réponses aux interrogatoires, se trouvèrent de
la sorte résumées en douze articles[799].
[Note 795: _Ibid._, t. III. p. 143.]
[Note 796: _Ibid._, t. III, p. 60.--U. Chevalier, _L'abjuration de
Jeanne d'Arc_, p. 38.]
[Note 797: _Ibid._, t. III, p. 232.--J. Quicherat, _Aperçus
nouveaux_, pp. 124, 129.]
[Note 798: _Ibid._, t. II, pp. 22, 212; t. III, p. 306; t. V, p.
461.]
[Note 799: _Ibid._, t. I, pp. 328, 336.]
Ces douze articles ne furent pas communiqués à Jeanne. Le jeudi 12
avril, vingt et un docteurs et maîtres se réunirent dans la chapelle
de l'évêché, et après avoir examiné les articles, donnèrent une
consultation dont le sens était défavorable à l'accusée.
Selon eux, les apparitions et révélations dont elle se vantait ne
venaient point de Dieu; c'étaient ou des inventions humaines ou des
effets de l'esprit malin; elle n'avait pas pour y croire des signes
suffisants. Ces docteurs et maîtres découvraient dans le cas de cette
femme des mensonges, des invraisemblances, une créance trop légèrement
donnée, des divinations superstitieuses, des faits scandaleux et
irréligieux, des dits téméraires, présomptueux, pleins de jactance,
des blasphèmes contre Dieu et les saints, de l'impiété dans la manière
de se conduire avec père et mère, des contrariétés au précepte sur
l'amour du prochain, de l'idolâtrie, ou tout au moins des fictions
mensongères, des propositions schismatiques, destructives de l'unité,
autorité et puissance de l'Église; mauvaise science et suspicion
véhémente d'hérésie[800].
[Note 800: _Procès_, t. I, pp. 337, 340.]
Si elle n'avait pas été soutenue et réconfortée par les Voix du ciel,
les voix de son coeur, Jeanne ne serait pas allée jusqu'à la fin de
cet horrible procès où torturée à la fois par des princes de l'Église
et des goujats d'armée, elle endura de corps et d'esprit des
souffrances intolérables à la commune nature humaine; elle les endura
sans que sa constance, sa foi, sa divine espérance, on dirait presque
sa gaieté en fussent atteints. Enfin, à bout de forces et non de
courage, elle tomba brisée, en proie à une maladie qu'on croyait
mortelle; elle semblait perdue, ou plutôt, hélas! sauvée[801].
[Note 801: _Procès_, t. III, p. 51.]
Le mercredi 18 avril, monseigneur de Beauvais et le vice-inquisiteur
de la foi, se rendirent avec plusieurs docteurs et maîtres auprès
d'elle afin de l'exhorter charitablement; elle était encore très
malade[802]. Monseigneur de Beauvais lui représenta que, interrogée
devant des personnes de haute sagesse, sur des points ardus, maintes
choses dites par elle avaient été notées comme contraires à la foi.
C'est pourquoi, considérant qu'elle était femme sans lettres, il lui
offrait de la pourvoir d'hommes savants et probes pour l'instruire. Il
priait les docteurs présents de lui donner des conseils salutaires, et
l'invitait elle-même, si elle connaissait d'autres personnes, à les
lui désigner, promettant qu'il les ferait venir sans faute.
[Note 802: _Ibid._, t. I, pp. 374-375.]
--L'Église, ajouta-t-il, ne ferme point son sein à qui lui revient.
Jeanne répondit qu'elle le remerciait de ce qu'il lui disait pour son
salut, et elle ajouta:
--Il me semble, vu la maladie que j'ai, que je suis en grand péril de
mort. S'il en est ainsi, Dieu veuille faire de moi à son plaisir. Je
vous requiers de me faire avoir confession, et le corps de mon Sauveur
aussi, et de me mettre en terre sainte.
Monseigneur de Beauvais lui représenta que si elle voulait recevoir
les sacrements, elle devait se soumettre à l'Église.
--Si mon corps meurt en prison, répondit-elle, je m'attends à vous que
vous le fassiez mettre en terre sainte; si vous ne l'y faites mettre,
je m'en attends à Notre-Seigneur[803].
[Note 803: _Procès_, t. I, pp. 376, 378.]
Elle soutint ensuite énergiquement la vérité des révélations qu'elle
avait eues de par Dieu, saint Michel, saintes Catherine et Marguerite.
Et comme on lui demandait une fois encore si elle soumettait soi et
ses actes à notre sainte mère l'Église, elle répondit:
--Quelque chose qui m'en doive advenir, je n'en ferai ou dirai autre
chose que ce que j'ai déjà dit au procès.
Les docteurs et maîtres l'exhortèrent l'un après l'autre à se
soumettre à notre sainte mère l'Église, alléguant de nombreux passages
de l'Écriture sainte; ils lui promirent le corps de Notre-Seigneur, si
elle voulait obéir; mais elle demeura ferme dans son propos.
--De cette soumission, dit-elle, je ne répondrai autre chose que ce
que j'ai déjà fait. J'aime Dieu, je le sers et suis bonne chrétienne,
et je voudrais aider et soutenir la sainte Église de tout mon
pouvoir[804].
[Note 804: _Procès_, t. I, pp. 380-381.]
On avait recours aux processions dans les grandes nécessités.
--Ne voulez-vous point, lui fut-il demandé, qu'on ordonne une belle et
notable procession pour vous mettre en bon état, si vous n'y êtes?
Elle répondit:
--Je veux très bien que l'Église et les catholiques prient pour
moi[805].
[Note 805: _Ibid._, t. I, p. 381.]
Parmi les docteurs consultés, plusieurs recommandèrent qu'elle fût de
nouveau instruite et admonestée charitablement. Le mercredi 2 mai,
soixante-trois révérends docteurs et maîtres se réunirent dans la
salle de Parement du château[806]. Elle fut introduite et maître Jean
de Castillon, docteur en théologie, archidiacre d'Évreux[807], lut une
cédule en français dans laquelle les faits et dits reprochés à Jeanne
étaient résumés en six articles. Puis plusieurs docteurs et maîtres
lui adressèrent tour à tour des admonitions et des conseils
charitables. Ils l'exhortèrent à se soumettre à l'Église militante
universelle, à notre Saint-Père le Pape et au saint Concile général.
Ils l'avertirent que, si l'Église l'abandonnait, elle serait en grand
danger d'encourir la peine du feu éternel quant à son âme, sans
préjudice de la peine du feu corporel quant au corps, et par la
sentence d'autres juges.
[Note 806: _Ibid._, t. I, pp. 381-382.]
[Note 807: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 114, 117.]
Jeanne répondit comme devant[808].
[Note 808: _Procès_, t. I, pp. 383, 399.]
Le lendemain jeudi 3 mai, jour de l'Invention de la Sainte Croix,
l'archange Gabriel lui apparut; elle n'était pas bien sûre de l'avoir
déjà vu; mais cette fois elle ne pouvait douter; ses Voix lui dirent
que c'était bien lui; et elle en eut grand réconfort.
Ce même jour, elle demanda à ses Voix si elle devait se soumettre à
l'Église, comme tous les clercs l'en pressaient.
Les Voix lui répondirent:
--Si tu veux que Notre-Seigneur t'aide, attends-toi à lui de tous tes
faits.
Jeanne voulut savoir d'elles si elle serait brûlée.
Les Voix lui dirent de s'en attendre à Notre-Seigneur et qu'il
l'aiderait[809]. Ce secours mystérieux raffermissait le coeur de
Jeanne.
[Note 809: _Ibid._, t. I, pp. 400-401.]
L'opiniâtreté dont elle faisait preuve n'était pas sans exemple parmi
les hérétiques et les possédées. Au contraire, les juges d'Église
étaient accoutumés à l'endurcissement des femmes abusées par le
diable. Pour les obliger à dire la vérité, quand les exhortations et
les admonitions ne suffisaient pas on recourait à la torture. Et ce
moyen ne réussissait pas toujours. Beaucoup de ces mauvaises femelles
(_mulierculae_) supportaient les plus cruelles souffrances avec une
constance qui passait les forces ordinaires de la nature humaine.
Aussi les docteurs ne croyaient-ils pas que cette constance fût
naturelle; ils l'attribuaient à un artifice infernal. Le démon était
capable encore de protéger ses servantes tombées aux mains des juges
d'Église; il leur accordait le pouvoir de se taire dans les tortures.
C'est ce qu'on appelait le don de taciturnité[810].
[Note 810: Nicolas Eymeric, _Directorium inquisitorium..._, Rome,
1586, in-fol., p. 24, col. 1.--Ludovicus a Paramo, _De origine et
progressu officii sanctæ inquisitionis_, MDXCIIX, in-fol., lib. III,
questio 5, p. 709.]
Le mercredi 9 mai, Jeanne fut menée à la grosse tour du château et
introduite dans la chambre de torture. Là monseigneur de Beauvais, en
présence du vice-inquisiteur et de neuf docteurs et maîtres, lui donna
lecture des articles auxquels elle avait jusque-là refusé de répondre,
et la menaça, si elle ne confessait point toute la vérité, d'être mise
à la géhenne.
Les instruments étaient préparés; les deux exécuteurs, Mauger
Leparmentier, clerc marié, et son compagnon, se tenaient près d'elle,
attendant les ordres du seigneur évêque.
Jeanne, qui six jours auparavant avait reçu de ses Voix grand
réconfort, répondit avec fermeté:
--Vraiment, si vous me deviez faire arracher les membres et faire
partir l'âme hors du corps, je ne vous dirais autre chose et, si je
vous disais quelque chose, après dirais-je toujours que vous me
l'avez fait dire par force[811].
[Note 811: _Procès_, t. I, pp. 399-400.]
Monseigneur de Beauvais décida de surseoir à la torture, craignant
qu'elle ne fût pas profitable à cette âme endurcie[812]. Le samedi
suivant, il en délibéra dans sa maison, avec le vice-inquisiteur et
treize docteurs et maîtres; les avis furent partagés. Maître Raoul
Roussel conseillait de ne pas donner la torture à Jeanne pour éviter
qu'un procès aussi bien fait que celui-ci pût être attaqué. Il
craignait, à ce qu'il semble, que la Pucelle, ayant reçu du diable le
don de taciturnité, les tourments ne lui donnassent occasion de braver
la sainte inquisition par un silence diabolique. Maître Aubert Morel,
licencié en droit canon, avocat près l'officialité de Rouen, chanoine
de la cathédrale, et maître Thomas de Courcelles jugèrent qu'il serait
bon, au contraire, d'appliquer la question. Maître Nicolas Loiseleur,
maître ès arts, chanoine de Rouen, qui faisait au procès le cordonnier
lorrain et la voix de sainte Catherine, n'avait pas d'opinion bien
arrêtée à cet égard; toutefois, il ne lui semblait pas mauvais que
Jeanne, pour la médecine de son âme, fût torturée. Les docteurs et
maîtres en majorité estimèrent qu'il n'y avait pas lieu de la
soumettre à cette épreuve, quant à présent; les uns ne donnèrent point
des raisons, les autres alléguèrent qu'il convenait de l'avertir
charitablement encore une fois. Maître Guillaume Erard, docteur en
théologie, se fonda sur ce qu'on avait déjà assez ample matière pour
juger[813]. Ainsi, parmi ceux qui épargnèrent les tourments à Jeanne,
se trouvait le moins miséricordieux de tous à son égard. Tel était
l'esprit des tribunaux d'Église que refuser la torture à un accusé,
c'était, en certains cas, lui refuser une grâce.
[Note 812: _Ibid._, t. I, pp. 401-402.]
[Note 813: _Procès_, t. I, pp. 402, 404.]
Lors du procès de Marguerite la Porète, les juges ne convoquèrent
point d'experts[814]. Ils soumirent à l'Université de Paris un rapport
écrit, touchant les charges tenues pour prouvées. L'Université donna
son avis sous réserve de la vérité des charges. Cette réserve était de
pure forme et la décision de l'Université avait l'autorité d'un
jugement. Dans le procès de Jeanne, on invoqua ce précédent. Le 21
avril, maître Jean Beaupère, maître Jacques de Touraine et maître
Nicolas Midi quittèrent Rouen et, au risque d'être houspillés en
chemin par les gens de guerre, allèrent porter les douze articles à
leurs collègues de Paris.
[Note 814: _Recueil des historiens de la France_, t. XX, p. 601;
t. XXI, p. 34.--Histoire littéraire de la France, t. XXVII, p. 70.]
Le 28 avril, l'Université, réunie en assemblée générale à
Saint-Bernard, chargea de l'examen des douze articles la sacrée
Faculté de Théologie et la vénérable Faculté des Décrets[815].
[Note 815: _Procès_, t. I, pp. 407, 413, 420.--M. Fournier, _La
faculté de décret de l'Université de Paris_, p. 353.--Le P. Denifle et
Châtelain, _Chartularium Universitatis Parisiensis_, t. IV, pp. 510 et
suiv.]
Le 14 mai, les délibérations des deux Facultés furent soumises à
toutes les Facultés solennellement réunies, qui les ratifia, les fit
siennes et les envoya au roi Henri, en suppliant Son Excellente
Hautesse de faire prompte justice, afin que le peuple, tant scandalisé
par cette femme, fût ramené à bonne doctrine et sainte croyance[816].
Et il est remarquable que dans une cause, qui était celle du pape,
représenté par le vice-inquisiteur, et du roi, représenté par
l'évêque, la fille aînée des rois ait communiqué directement avec le
roi de France, gardien de ses privilèges.
[Note 816: _Procès_, t. II, p. 6.--U. Chevalier, _L'abjuration de
Jeanne d'Arc_, p. 42.]
Selon la sacrée Faculté de Théologie, les apparitions de Jeanne
étaient fictives, mensongères, séductrices, inspirée par des diables.
Le signe donné au roi était un mensonge présomptueux et pernicieux,
attentatoire à la dignité des anges, la croyance de Jeanne aux visites
de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite était une
croyance téméraire et injurieuse par la comparaison que Jeanne en
faisait avec les vérités de la foi; les prédictions de Jeanne étaient
superstition, divination et vaine jactance; l'affirmation de porter
l'habit d'homme par commandement de Dieu était blasphème, mépris des
sacrements, violation de la loi divine et des sanctions
ecclésiastiques, suspicion d'idolâtrie. Jeanne, dans les lettres
dictées par elle, se montrait traîtresse, perfide, cruelle, altérée
de sang humain, séditieuse, poussant à la tyrannie, blasphématrice de
Dieu. En partant pour la France, elle avait violé le commandement
d'honorer père et mère, causé scandale, blasphémé, erré dans la foi.
En faisant le saut de Beaurevoir, elle s'était montrée d'une
pusillanimité tournant au désespoir et à l'homicide, et ç'avait été de
plus pour elle l'occasion d'affirmations téméraires touchant la remise
de son péché et d'erreur sur le libre arbitre. En proclamant sa
confiance en son salut, elle ne proférait que mensonges présomptueux
et pernicieux; en disant que sainte Catherine et sainte Marguerite ne
parlaient pas anglais, elle blasphémait ces saintes et violait le
précepte: «Tu aimeras ton prochain»; les honneurs qu'elle rendait à
ses saintes étaient idolâtrie et invocation de démons; son refus de
s'en rapporter de ses faits à l'Église tendait au schisme, au mépris
de l'unité et de l'autorité de l'Église, à l'apostasie[817].
[Note 817: _Procès_, t. I, pp. 414, 417.]
Les docteurs de la Faculté de Théologie étaient très savants; ils
connaissaient les trois esprits malins que Jeanne abusée prenait pour
saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite. C'étaient Bélial,
Satan et Béhémot. Bélial, adoré des sidoniens, se montre quelquefois
sous la figure d'un ange plein de beauté; c'est le démon de la
désobéissance. Satan est le chef des enfers et Béhémot est un être
lourd et stupide, qui mange du foin comme un boeuf[818].
[Note 818: _Procès_, t. I, p. 414.--Migne, _Dictionnaire des
sciences occultes_.]
La vénérable Faculté des Décrets décidait que cette femme
schismatique, errant en la foi, apostate, menteuse, devineresse,
devait être charitablement exhortée et dûment avertie par les juges
compétents et que, si elle refusait néanmoins d'abjurer son erreur, il
la faudrait abandonner au bras séculier pour en recevoir le châtiment
dû[819]. Voilà les délibérations et décisions que la vénérable
Université de Paris soumettait à l'examen et aux arrêts du Saint-Siège
apostolique et du sacro-saint Concile général[820].
[Note 819: _Ibid._, t. I, pp. 417, 420.]
[Note 820: _Ibid._, t. I, pp. 414, 417.]
Mais les clercs de France n'avaient-ils donc rien à dire en cette
cause? N'avaient-ils donc aucune décision à soumettre au pape et au
concile? Pourquoi n'opposaient-ils pas leur opinion à celles des
Facultés parisiennes? Pourquoi gardaient-ils le silence? Ces docteurs,
qui avaient recommandé au roi de mettre en oeuvre la jeune fille, afin
de ne pas refuser les dons du Saint-Esprit, pourquoi n'envoyaient-ils
pas à Rouen le livre de Poitiers que réclamait Jeanne[821]? Tous ces
universitaires chassés de Paris, tous ces avocats et conseillers au
Parlement exilé, tous ces magistrats qui n'avaient pas de robe à se
mettre, pas de souliers à donner à leurs enfants, avant que cette
Pucelle eût soutenu leur cause penchante, et qui maintenant, grâce à
elle, reprenaient chaque jour espoir et vigueur, comment
laissaient-ils traiter d'hérétique et de femme dissolue cette grande
servante de leur roi? Ce frère Pasquerel, ce frère Richard, tous ces
religieux qui naguère l'accompagnaient en France et pensaient
l'accompagner à la croisade contre les Bohêmes et les Turcs, pourquoi
ne demandaient-ils pas un sauf-conduit afin d'être entendus au procès?
Pourquoi n'envoyaient-ils pas du moins leur témoignage? Cet archevêque
d'Embrun, qui tantôt encore donnait de si nobles conseils à son roi,
pourquoi n'adressait-il pas aux juges de Rouen son mémoire en faveur
de la Pucelle? Monseigneur de Reims, chancelier du royaume, qui avait
bien dit qu'elle était orgueilleuse mais non pas hérétique, pourquoi,
contrairement à ses intérêts et à son honneur, ne témoignait-il pas en
faveur de celle qui lui avait fait recouvrer sa ville épiscopale?
Pourquoi, comme c'était son droit, comme c'était son devoir de
métropolitain, ne prononçait-il pas la censure et la suspension contre
son suffragant, l'évêque de Beauvais, coupable d'avoir prévariqué dans
l'administration de la justice? Ces grands clercs, députés par le roi
Charles au Concile de Bâle, comment ne s'engageaient-ils pas à porter
au synode la cause de la Pucelle? Comment, enfin, les prêtres, les
religieux du royaume ne demandaient-ils pas, d'un cri unanime,
l'appel au Saint-Père?
[Note 821: Sans doute le livre de Poitiers devait être d'une
grande pauvreté théologique; mais on avait les conclusions présentées
au roi, le mémoire de Gélu et celui de Gerson.]
Tous, comme frappés d'étonnement et de stupeur, demeuraient sans
parler ni agir. Ne serait-ce point parce qu'ils craignaient que cette
illustre Université, que de tous les pays chrétiens on venait
consulter en matière de foi, ce soleil de l'Église, n'eût éclairé d'un
jour trop éclatant la cause de Jeanne, et que cette femme, qu'en
France on avait cru sainte, ne fût inspirée par le malin esprit? S'ils
le craignaient, s'ils le soupçonnaient, cette opinion théologique, ces
doutes sur une matière difficile, en une cause ardue, expliqueraient
leur silence; on comprendrait qu'ils se taisaient de honte et de
douleur. Mais ce qu'ils avaient cru naguère, s'ils le croyaient
encore, s'ils étaient persuadés que la Pucelle était venue de Dieu
pour conduire leur roi à son sacre glorieux, que penser de ces
prêtres, que penser de ces clercs de France, qui reniaient la fille de
Dieu, à la veille de sa passion?
CHAPITRE XIII
L'ABJURATION.--LA PREMIÈRE SENTENCE.
Les docteurs et maîtres réunis, le samedi 19 mai, dans la chapelle
archiépiscopale de Rouen, au nombre de cinquante, s'associèrent
unanimement aux délibérations de l'Université de Paris, et monseigneur
de Beauvais décida qu'une nouvelle admonition charitable serait
adressée à Jeanne[822]. En conséquence, le mercredi 23, l'évêque, le
vicaire inquisiteur et le promoteur se rendirent dans une chambre du
château, voisine de la prison de Jeanne; ils étaient accompagnés de
sept docteurs et maîtres, du seigneur évêque de Noyon et du seigneur
évêque de Thérouanne[823]. Celui-là, frère de messire Jean de
Luxembourg qui avait vendu la Pucelle, comptait parmi les premiers
personnages du Grand Conseil d'Angleterre; il était chancelier de
France pour le roi Henri comme messire Regnault de Chartres l'était
pour le roi Charles[824].
[Note 822: _Procès_, t. I, pp. 404, 429.]
[Note 823: _Ibid._, t. I, pp. 429-430.]
[Note 824: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 126-127.]
L'accusée fut introduite et maître Pierre Maurice, docteur en
théologie, lui donna lecture des douze articles abrégés et commentés
conformément aux délibérations de l'Université, le tout en manière de
discours à elle adressé:
ARTICLE PREMIER
Premièrement, Jeanne tu as dit qu'en l'âge de treize ans, ou environ,
tu as eu révélations et apparitions d'anges et des saintes Catherine
et Marguerite, que tu les as vus fréquemment de tes yeux corporels, et
qu'ils ont parlé à toi et qu'ils te parlent souvent et qu'ils t'ont
dit beaucoup de choses que tu as pleinement déclarées dans ton procès.