--Est-ce qu'à la première journée que vous vîtes le signe, votre roi

le vit?

--Oui. Il l'eut lui-même.

--De quelle matière était la couronne?

--C'est bon à savoir qu'elle était de fin or; et elle était si riche

que je ne saurais nombrer sa richesse; et la couronne signifiait qu'il

tiendrait le royaume de France.

--Y avait-il pierreries?

--Je vous ai dit que je n'en sais rien.

--Est-ce que vous la maniâtes ou la baisâtes?

--Non.

--Est-ce que l'ange qui l'apporta venait de haut? Ou s'il venait par

terre?

--Il vint de haut. J'entends qu'il venait par le commandement de

Notre-Seigneur. Et entra par l'huis de la chambre.

--Est-ce que l'ange venait par terre et marchait depuis l'huis de la

chambre?

--Quand il vint devant le roi, il fit révérence au roi, en s'inclinant

devant lui, et prononçant les paroles que j'ai dites du signe. Et avec

cela, lui remémorait la belle patience qu'il avait eue au long des

grandes tribulations qui lui étaient survenues; et depuis l'huis, il

marchait et errait sur la terre, en venant au roi.

--Quel espace y avait-il de l'huis jusques au roi?

--Il y avait bien espace, comme je pense, de la longueur d'une lance;

et par où il était venu s'en retourna. Quand l'ange vint, je

l'accompagnai et allai avec lui, par les degrés, à la chambre du roi.

Et l'ange entra le premier. Et je dis au roi: «Sire, voilà votre

signe, prenez-le[752]!»

[Note 752: _Procès_, t. I, pp. 141-142.]

Et l'on découvre que cette fable est vraie au sens moral. Cette

couronne qui «fleure bon et fleurera bon, pourvu qu'elle soit bien

gardée», c'est la couronne de la victoire; et lorsque la Pucelle voit

l'ange qui l'apporta, c'est sa propre image qui lui apparaît. Un

théologien de son parti n'avait-il pas dit qu'elle pouvait être

appelée un ange? Non qu'elle en eût la nature; mais elle en faisait

l'office[753].

[Note 753: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations_, p. 212.--Le

P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. I, p. 346.]

Elle se mit à décrire les anges venus avec elle vers le roi:

--Certains s'entre-ressemblaient volontiers, les autres non, en la

manière que je les voyais. Quelques-uns avaient des ailes. Il y en

avait qui portaient des couronnes, les autres non. Et ils étaient en

la compagnie de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Et elles

furent avec l'ange que j'ai dit, et les autres anges aussi, jusque

dans la chambre du roi[754].

[Note 754: _Procès_, t. I, p. 144.]

Et longtemps encore, pressée par l'interrogateur, elle égrenait les

candides merveilles.

Quand on lui redemanda si l'ange lui avait écrit des lettres, elle

répondit que non[755]. Mais cette fois, il s'agissait de l'ange

porte-couronne, et non de saint Michel. Et, bien qu'elle eût dit que

c'était tout un, elle pouvait y faire quelque différence. Nous ne

saurons donc jamais si elle reçut des lettres de monseigneur saint

Michel archange ou de mesdames Catherine et Marguerite.

[Note 755: _Ibid._, t. I, p. 145.]

L'interrogateur s'enquit ensuite d'une tasse perdue que Jeanne avait

retrouvée ainsi que les gants de Reims[756]. Les saints ne

dédaignaient pas toujours de retrouver les objets perdus, comme il se

voit par l'exemple de saint Antoine de Padoue; c'était avec l'aide de

Dieu. Les devins imitaient leur pouvoir en invoquant les démons et par

profanation des choses saintes.

[Note 756: _Procès_, t. I, p. 146.]

On lui demanda aussi de répondre sur un prêtre concubinaire. C'était

encore un fait de divination qu'on lui reprochait. Elle avait su, par

mauvaise science, qu'un prêtre avait une concubine. On rapportait

d'elle plusieurs faits semblables; on disait, par exemple, qu'à la vue

d'une ribaude, elle avait su que cette femme avait fait mourir son

enfant[757].

[Note 757: Eberhard Windecke, pp. 184, 186.]

Puis ces questions, posées déjà bien des fois:

--Quand vous allâtes devant Paris eûtes-vous de vos Voix révélation?

Eûtes-vous révélation d'aller devant la ville de La Charité?

Eûtes-vous quelque révélation d'aller à Pont-l'Évêque?

Elle niait qu'elle eût alors révélation de ses Voix.

La dernière interrogation fut:

--Ne dîtes-vous point devant Paris: «Rendez la ville de par Jésus»?

Elle répondit que non, qu'elle avait dit: «Rendez la ville au roi de

France[758].»

[Note 758: _Procès_, t. I, pp. 147-148.]

Les Parisiens, qui repoussaient l'assaut, l'entendirent qui disait:

«Rendez-vous de par Jésus à nous tôt.» Et ces paroles correspondent à

tout ce que nous savons des idées de Jeanne en ses commencements. Elle

croyait que Messire voulait que les villes du royaume fussent rendues

à celle qu'il avait envoyée pour les reprendre. Nous avons déjà eu

l'occasion de remarquer que Jeanne, lors de son procès, était devenue

tout à fait étrangère à ses premières illuminations et parlait un tout

autre langage.

Le lendemain, mercredi 14 mars, deux interrogatoires encore dans la

prison. Celui du matin roula d'abord sur le saut de Beaurevoir. Elle

avoua qu'elle avait fait le saut sans congé de ses Voix, aimant mieux

mourir que d'être mise aux mains des Anglais[759].

[Note 759: _Ibid._, t. I, pp. 150-152.]

On l'accusait aussi d'avoir renié Dieu. Mais c'était faux[760].

[Note 760: _Ibid._, t. I, p. 157.]

L'évêque intervint:

--Vous avez dit que nous, évêque, nous nous mettions en grand danger,

en vous mettant en cause. Qu'était-ce? Et quel danger, tant de nous

que des autres?

--J'ai dit à monseigneur de Beauvais: «Vous dites que vous êtes mon

juge, je ne sais si vous l'êtes. Mais avisez-vous bien de ne pas juger

mal. Car vous vous mettriez en grand danger; et je vous en avertis,

afin que, si Notre-Seigneur vous en châtie, j'aie fait mon devoir de

vous le dire.»

--Quel est ce péril ou danger?

--Sainte Catherine m'a dit que j'aurais secours. Je ne sais si ce sera

à être délivrée de prison; ou, quand je serai au jugement, s'il y

viendra quelque trouble par le moyen duquel je pourrai être délivrée.

Je pense que ce sera l'un ou l'autre. Le plus souvent mes Voix me

disent que je serai délivrée par grande victoire. Et après, elles me

disent: «Prends tout en gré, ne te chaille de ton martyre; tu t'en

viendras enfin au royaume de Paradis.» Cela, mes Voix me le disent

simplement et absolument. Je veux dire: sans faute. Et je dis mon

martyre pour la peine et adversité que je souffre en prison. Et ne

sais si plus fort je souffrirai. Mais je m'en attends à

Notre-Seigneur[761].

[Note 761: _Procès_, t. I, pp. 154, 156.]

Il semble que les Voix annonçaient ainsi à la Pucelle la délivrance

tout ensemble au sens littéral et au sens spirituel, contraires l'un à

l'autre. Dans cette réponse, empreinte à la fois d'illusion et de

crainte, et faite pour inspirer la pitié aux hommes les plus durs,

ces prêtres ne virent que le moyen de la prendre insidieusement.

Feignant de comprendre qu'elle tirait de ses révélations une confiance

hérétique en son salut éternel, l'interrogateur lui fit, sous une

forme nouvelle, la question à laquelle elle avait déjà répondu

saintement. Il lui demanda si ses Voix lui avaient dit qu'elle irait

finalement au royaume de Paradis, si elle se tenait assurée d'être

sauvée et de ne point être damnée en enfer.

À quoi elle répondit, dans la grande foi que ses Voix lui inspiraient:

--Je crois fermement ce que mes Voix m'ont dit, que je serai sauvée,

aussi fermement que si j'y fusse déjà.

C'était errer dans la foi. L'interrogateur, qui n'avait pas coutume

d'apprécier les réponses, ne put se défendre de faire observer que

celle-là était de grand poids[762].

[Note 762: _Procès_, t. I, p. 156.]

Aussi ce même jour, dans l'après-midi, on lui montra une conséquence

de son erreur: à savoir, qu'elle n'avait pas besoin de se confesser si

elle tenait de ses Voix l'assurance de son salut éternel[763].

[Note 763: _Ibid._, t. I, p. 157.]

Jeanne fut interrogée, à cette séance, sur l'affaire de Franquet

d'Arras. En demandant à la Pucelle le seigneur Franquet, son

prisonnier, pour le juger à mort, le bailli de Senlis avait mal agi,

et les juges faisaient retomber la faute sur Jeanne[764].

[Note 764: _Procès_, t. I, pp. 158-159.]

L'interrogateur releva les péchés mortels imputables à l'accusée:

premièrement, avoir attaqué Paris un jour de fête; deuxièmement, avoir

dérobé la haquenée du seigneur évêque de Senlis; troisièmement, avoir

fait le saut de Beaurevoir; quatrièmement, avoir pris l'habit d'homme;

cinquièmement, avoir été consentante de la mort d'un prisonnier de

guerre. Sur tous ces points Jeanne ne se croyait pas en péché mortel;

toutefois, quant au saut de Beaurevoir, elle jugeait avoir mal fait,

mais elle en avait demandé pardon à Dieu[765].

[Note 765: _Ibid._, t. I, pp. 159-161.]

Il était suffisamment établi que l'accusée avait erré sur la foi. Le

tribunal de l'inquisition, grandement miséricordieux, voulait le salut

du pécheur. C'est pourquoi dès le lendemain, jeudi 15 mars au matin,

monseigneur de Beauvais exhorta Jeanne à se soumettre à l'Église, et

s'efforça de lui faire comprendre qu'elle devait obéir à l'Église

militante, car l'Église militante était telle chose et l'Église

triomphante telle autre. Jeanne l'écouta sans confiance[766]. On

l'interrogea encore, ce jour-là, sur sa fuite du château de Beaulieu

et sur son intention de quitter sa tour, sans le congé de monseigneur

de Beauvais. Elle y était bien résolue.

[Note 766: _Ibid._, t. I, p. 162.]

--Si je voyais l'huis ouvert, je m'en irais, et ce me serait le congé

de Notre-Seigneur. Je le crois fermement, si je voyais l'huis ouvert

et si mes gardes et les autres Anglais ne savaient résister,

j'entendrais que ce serait le congé, et que Notre-Seigneur

m'envoyerait secours. Mais sans congé, je ne m'en irais pas, si ce

n'était que je fisse une entreprise pour m'en aller, pour savoir si

Notre-Seigneur en serait content. Le proverbe dit: «Aide-toi, Dieu

t'aidera[767].» Je le dis pour que, si je m'en allais, on ne dise pas

je m'en suis allée sans congé[768].

[Note 767: «Il fault remettre tout à lui et soubz lui faire» ce

qui est possible aux hommes, car on dit: «Ayde-toy, Dieu te aidera.»

_Le Jouvencel_, t. II, p. 33.]

[Note 768: _Procès_, t. I, pp. 163-164.]

On revint sur l'habit d'homme.

--Lequel aimez-vous le mieux, prendre habit de femme et ouïr la messe,

ou demeurer en habit d'homme et ne pas ouïr la messe?

--Certifiez-moi d'ouïr la messe si je suis en habit de femme, et sur

ce je vous répondrai.

--Je vous certifie que vous ouïrez la messe, quand vous serez en habit

de femme.

--Et que dites-vous, si j'ai juré et promis à notre roi de ne point

mettre bas cet habit? Toutefois, si je vous réponds: «Faites-moi faire

une robe longue jusques à terre, sans queue, et me la baillez pour

aller à la messe; puis au retour je reprendrai l'habit que j'ai...»

--Prenez l'habit de femme simplement et absolument.

--Baillez-moi habit comme à une fille de bourgeois, c'est à savoir

houppelande longue, et je la prendrai, et même le chaperon de femme,

pour aller ouïr la messe. Le plus instamment que je puisse, je

requiers qu'on me laisse cet habit que je porte, et qu'on me laisse

ouïr la messe sans le changer[769].

[Note 769: _Procès_, t. I, pp. 165-166.]

Sa résistance à quitter l'habit d'homme ne s'explique pas seulement

parce que cet habit la gardait mieux que tout autre contre les

entreprises des gens d'armes, ce qui d'ailleurs est sujet à objection.

Elle ne voulait pas prendre l'habit de femme pour la raison que ses

Voix ne le lui avaient pas permis; et l'on devine bien pourquoi: elle

était chef de guerre. Quelle humiliation pour un chef de guerre de

porter des jupes comme une bourgeoise! Et dans quel moment la

voulait-on enjuponner? Quand les Français devaient, d'un moment à

l'autre, la venir délivrer par un prodigieux fait d'armes. Ne

fallait-il pas qu'ils trouvassent leur Pucelle en habit d'homme, toute

prête à s'armer et à combattre avec eux?

L'interrogateur lui demanda ensuite si elle voulait se soumettre à

l'Église, si elle faisait la révérence à ses Voix, si elle croyait à

leur sainteté, si elle ne leur offrait point des chandelles ardentes,

si elle leur obéissait, si, dans la guerre, elle n'avait rien fait

sans leur congé ou contre leur commandement[770].

[Note 770: _Ibid._, t. I, pp. 166-169.]

Puis cette question, qui, de l'avis des docteurs, était la plus

difficile qu'on pût poser:

--Si le diable se mettait en forme d'ange, comment connaîtriez-vous

que c'est bon ange ou mauvais ange?

Elle répondit avec une simplicité qui parut présomptueuse:

--Je connaîtrais bien si c'était saint Michel ou une chose contrefaite

d'après lui[771].

[Note 771: _Procès_, t. I, pp. 170-171.]

Le surlendemain, samedi, 17 mars, Jeanne fut interrogée, le matin et

le soir, dans sa prison[772].

[Note 772: _Ibid._, t. I, p. 173.]

Elle avait, jusque-là, montré une grande répugnance à décrire la

figure et l'habit de l'ange et des saintes qui l'étaient venus visiter

dans son village. Maître Jean de la Fontaine tâcha d'obtenir quelques

clartés à cet endroit:

--En quelle forme et apparence, grandeur et habit, vous vient saint

Michel?

--Il est en la forme d'un très vrai prudhomme[773].

[Note 773: _Ibid._, t. I, p. 173.]

Ce serait la mal connaître, que de croire qu'elle voyait l'archange

dans une longue robe de docteur, ou portant chape de drap d'or;

d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il figurait dans les églises; il y

était représenté, en peinture ou en sculpture, vêtu d'une armure

étincelante avec un heaume cerclé d'une couronne d'or[774]. Tel il

lui apparaissait, «en la forme d'un très vrai prudhomme», à prendre le

mot comme dans la chanson de Roland, où il est dit d'un grand coup

d'épée que c'est un coup de prudhomme. Il venait à elle en habit de

preux, comme Arthur et Charlemagne, tout armé.

[Note 774: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuves, pp. 74-75.]

L'interrogateur posa une fois encore la question dont la réponse était

pour Jeanne de vie ou de mort:

--Voulez-vous mettre tous vos dits et faits, soit bons ou mauvais, à

la détermination de notre mère, sainte Église?

--Quant à l'Église, je l'aime et la voudrais soutenir de tout mon

pouvoir pour notre foi chrétienne; et ce n'est pas moi qu'on doit

empêcher d'aller à l'église, ni d'ouïr la messe. Quant à ce qui est

des bonnes oeuvres que j'ai faites et de mon avènement, il faut que je

m'en attende au Roi du ciel qui m'a envoyée à Charles, fils de

Charles, roi de France. Et vous verrez que les Français gagneront

bientôt une grande besogne, que Dieu leur enverra, et en laquelle il

branlera presque tout le royaume de France. Je le dis, afin que, quand

ce sera advenu, on ait mémoire de ce que j'ai dit[775].

[Note 775: _Procès_, t. I, p. 174.]

Mais elle ne put assigner le terme auquel viendrait la grande besogne,

et maître Jean de la Fontaine en revint au point d'où dépendait le

sort de Jeanne.

--Vous en rapportez-vous à la détermination de l'Église?

--Je m'en rapporte à Notre-Seigneur qui m'a envoyée, à Notre-Dame et à

tous les benoîts saints et saintes de paradis. M'est avis que c'est

tout un de Notre-Seigneur et de l'Église, et qu'on n'en doit point

faire de difficulté. Pourquoi faites-vous difficulté, que ce ne soit

tout un?

Il faut rendre cette justice à maître Jean de la Fontaine, qu'il

répondit avec clarté:

--Il y a l'Église triomphante, où sont Dieu, les saints, les anges et

les âmes sauvées. L'Église militante, c'est notre Saint Père le Pape,

vicaire de Dieu sur terre, les cardinaux, les prélats de l'Église et

le clergé, et tous les bons chrétiens et catholiques, laquelle Église,

bien assemblée, ne peut errer et est gouvernée du Saint-Esprit.

Voulez-vous vous en rapporter à l'Église militante?

--Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie

et tous les benoîts saints et saintes du paradis et l'Église

victorieuse de là-haut, et de leur commandement; et à cette Église-là

je soumets tous mes bons faits, et tout ce que j'ai fait ou à faire.

Et de répondre si je me soumettrai à l'Église militante, je n'en

répondrai maintenant autre chose[776].

[Note 776: _Procès_, t. I, pp. 174, 176.]

On lui offrit de nouveau un habit de femme pour entendre la messe;

elle le refusa:

--Quant à l'habit de femme, je ne le prendrai pas encore, tant qu'il

plaira à Notre-Seigneur. Et si tant est qu'il me faille mener en

jugement, qu'il me faille dévêtir en jugement, je requiers

messeigneurs de l'Église qu'ils me donnent la grâce d'avoir une

chemise de femme et un couvre-chef sur ma tête. J'aime mieux mourir

que de révoquer ce que Notre-Seigneur m'a fait faire. Je crois

fermement que Notre-Seigneur ne laissera pas advenir que je sois mise

si bas, que je n'aie secours bientôt de Dieu, et par miracle.

Voici encore quelques questions qui lui furent faites:

--Est-ce que vous ne croyez pas aujourd'hui que les fées soient de

mauvais esprits?

--Je n'en sais rien.

--Savez-vous point si sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent

les Anglais?

--Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, et haïssent ce que Dieu

hait.

--Est-ce que Dieu hait les Anglais?

--De l'amour ou haine que Dieu a pour les Anglais ou de ce qu'il fera

à leurs âmes, je ne sais rien. Mais je sais bien qu'ils seront boutés

hors de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra

victoire aux Français, et contre les Anglais.

--Est-ce que Dieu était pour les Anglais, quand ils étaient en

prospérité en France?

--Je ne sais si Dieu haïssait les Français. Mais je crois qu'il

voulait permettre de les laisser battre pour leurs péchés, s'ils

étaient en péché[777].

[Note 777: _Procès_, t. I, p. 178.]

On posa quelques questions à Jeanne touchant la bannière sur laquelle

elle avait fait peindre des anges.

Elle répondit qu'elle avait fait peindre les anges comme ils sont dans

les églises[778].

[Note 778: _Procès_, t. I, p. 180.]

Et la séance fut levée.

L'après-dînée, eut lieu, dans la prison[779], le dernier

interrogatoire. Elle en avait subi quinze en vingt-cinq jours; elle

répondit d'un même courage. Plus encore qu'à l'ordinaire les sujets

furent divers et mêlés. D'abord, l'interrogateur s'efforça en vain de

surprendre les charmes et les maléfices qui avaient rendu heureux et

victorieux l'étendard peint de figures d'anges. Il voulut savoir

ensuite pourquoi les clercs mettaient sur les lettres de Jeanne les

saints noms de Jésus et de Marie[780].

[Note 779: _Ibid._, t. I, p. 181.]

[Note 780: _Ibid._, t. I, pp. 182-183.]

Puis cette question insidieuse:

--Croyez-vous que, si vous étiez mariée, vos Voix vous viendraient?

Comme elle était d'une chasteté passionnée, comme on pouvait

comprendre, à certains de ses propos, qu'elle tenait sa virginité pour

un porte-bonheur, on était curieux de savoir si, convenablement

sollicitée, elle ne traiterait pas avec mépris l'état de mariage, et

ne condamnerait pas l'oeuvre de chair entre époux, en quoi elle eût

gravement erré et glissé dans l'hérésie des Cathares[781].

[Note 781: Martène et Durand, _Thesaurus novus anecdotorum_, t. V,

col. 1760 et seq.]

Elle répondit:

--Je ne sais et m'en attends à Notre-Seigneur[782].

[Note 782: _Procès_, t. I, p. 183.]

Autre question bien plus dangereuse pour elle, qui aimait son roi de

tout son coeur:

--Pensez-vous et croyez-vous fermement que votre roi fit bien de tuer

ou faire tuer monseigneur de Bourgogne?

--Ce fut grand dommage pour le royaume de France[783].

[Note 783: _Ibid._, t. I, p. 184.]

L'interrogateur lui posa cette question solennelle:

--Vous semble-t-il que vous soyez tenue de répondre pleinement la

vérité au pape, vicaire de Dieu, de tout ce qu'on vous demanderait

touchant la foi et le fait de votre conscience?

--Je requiers que je sois menée devant lui. Et puis je répondrai

devant lui tout ce que je devrai répondre[784].

Par cette parole, elle en appelait au pape; et cet appel était de

droit. «Aux choses douteuses qui touchent la foi, avait dit saint

Thomas, l'on doit toujours recourir au pape ou au concile général.» Si

Jeanne ne signifia pas son appel dans les formes juridiques, le

pouvait-elle, ignorant ces formes, et sans avocat, sans conseil?

Selon son pouvoir, elle en appelait au père commun des fidèles, comme

l'y autorisaient la justice et l'usage.

[Note 784: _Ibid._, t. I, pp. 184-185.]

Les docteurs et maîtres se turent. Ainsi se fermait la seule voie de

salut qui restât à l'accusée; elle était bien perdue. Mais ce qui

surprend, ce n'est pas que des juges du parti de l'Angleterre n'aient

point admis l'appel de Jeanne, c'est que les docteurs et maîtres du

parti français, les clercs des pays tenus dans l'obéissance du roi

Charles n'aient point tous signé cet appel, n'aient pas tous demandé

d'une seule voix que la cause de cette Pucelle, estimée bonne par les

examinateurs de Poitiers, fût portée devant le pape et le concile.

Au lieu de répondre à la requête de Jeanne, l'interrogateur s'enquit

des anneaux magiques et des apparitions diaboliques dont il avait été

déjà tant question[785].

[Note 785: _Procès_, t. I, p. 185.]

--Est-ce que vous baisâtes ou accolâtes oncques saintes Catherine et

Marguerite?

--Je les accolai toutes deux.

--Fleuraient-elles bon?

--Il est bon à savoir; et sentaient bon.

--En accolant, sentiez-vous point de chaleur ou autre chose?

--Je ne les pouvais point accoler sans les sentir et toucher.

--Par quelle partie les accoliez-vous? Par haut ou par bas?

--Il affiert mieux à les accoler par le bas que par le haut.

--Leur avez-vous point donné de chapeaux de fleurs?

--En l'honneur d'elles, à leurs images ou ressemblances dans les

églises j'en ai plusieurs fois donné. Quant à celles qui

m'apparaissent, je n'en ai point baillé dont j'aie mémoire.

--Savez-vous rien de ceux qui vont cheminant avec les fées?

--Je ne le fis oncques, ni n'en sus quelque chose. Mais j'en ai bien

ouï parler, et qu'on y allait le jeudi. Mais je n'y crois point et

crois que c'est sorcerie[786].

[Note 786: _Procès_, t. I, pp. 185-186.]

Enfin, une question sur son étendard, que les juges pensaient

enchanté, amena une de ces réponses, en manière de proverbe, qu'elle

aimait.

--Pourquoi votre étendard fut-il plus porté en l'église de Reims, au

sacre, que ceux des autres capitaines?

--Il avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à

l'honneur[787].

[Note 787: _Ibid._, t. I, p. 187.]

À la suite des enquêtes et des interrogatoires, le procès préparatoire

fut déclaré clos et le procès dit ordinaire s'ouvrit le mardi après

les Rameaux, 27 mars, dans une chambre voisine de la grande salle du

château.

Avant d'ordonner la lecture de l'acte d'accusation, monseigneur de

Beauvais offrit à Jeanne un avocat. S'il avait tardé jusque-là à lui

en offrir un, c'est, sans doute, parce qu'à son avis, elle n'en avait

pas eu besoin. On sait que l'avocat de l'hérétique était tenu à borner

étroitement ses moyens de défense, s'il ne voulait lui-même tomber

dans l'hérésie. Au cours du procès préparatoire, il lui était permis

seulement de rechercher les noms des témoins à charge et de les faire

connaître à l'accusé. Si l'hérétique avouait, il était superflu de lui

donner un avocat[788]. Or, monseigneur de Beauvais prétendait fonder

l'accusation, non sur les dires des témoins, mais sur les aveux de

l'accusée. C'est pourquoi, sans doute, il attendit pour offrir un

conseil à Jeanne, l'ouverture du procès ordinaire, qui comportait la

discussion sur des points de doctrine.

[Note 788: J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, pp. 130-131.--E.

Méru, _Directorium Inquisitorium_, Romæ, 1578, p. 295.]

--Jeanne, lui dit-il alors, toutes les personnes ici présentes sont

des hommes d'Église, de science consommée, qui veulent et entendent

procéder envers vous en toute piété et mansuétude, ne cherchant ni

vengeance ni châtiment corporel, mais votre instruction et votre

séjour dans la voie de la vérité et du salut. Comme vous n'êtes ni

assez docte, ni assez instruite, soit dans les lettres, soit dans les

matières ardues dont il s'agit, pour prendre conseil de vous-même sur

ce que vous devez faire ou répondre, nous vous offrons de choisir,

pour conseil, un ou plusieurs assistants, à votre volonté[789].

[Note 789: _Procès_, t. I, pp. 200-201.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 19 / 29 段