anneaux de Jeanne d'Arc_, dans _Mémoires de la Société des Antiquaires
de France_, t. XXX, 1868, pp. 82, 97.]
On essaya de la prendre sur un pacte conclu avec le diable, près de
l'arbre des Fées. Elle ne donna pas prise, mais elle prophétisa sa
délivrance et la ruine de ses ennemis.
--Ceux qui voudront m'ôter de ce monde pourront bien s'en aller avant
moi.... Il faudra qu'un jour je sois délivrée.... Je sais que mon roi
gagnera le royaume de France.
On lui demanda ce qu'elle avait fait de sa mandragore. Mais elle n'en
avait jamais eu[702].
[Note 702: _Procès_, t. I, p. 86.]
Puis l'interrogateur eut des curiosités sur saint Michel:
--Était-il nu?
Elle répondit:
--Pensez-vous que Messire n'a pas de quoi le vêtir?
--Avait-il des cheveux?
--Pourquoi lui auraient-ils été coupés?
--Tenait-il une balance?
--Je n'en sais rien[703].
[Note 703: _Procès_, t. I, p. 89.]
On voulait savoir si elle voyait saint Michel tel qu'il était figuré
dans les églises, avec une balance pour peser les âmes[704].
[Note 704: A. Maury, _Croyances et légendes du moyen âge_, pp. 171
et suiv.]
Comme elle dit qu'il lui semblait, à la vue de l'archange, n'être
point en état de péché mortel, l'interrogateur se mit à l'arguer sur
sa conscience. Elle répondit chrétiennement[705]. Alors il revint au
miracle du signe, qu'on avait laissé dormir depuis la première séance,
au mystère de Chinon, à cette couronne merveilleuse, que Jeanne, à
l'imitation de sainte Catherine d'Alexandrie, croyait tenir de la main
d'un ange. Mais elle avait promis à sainte Catherine et à sainte
Marguerite de n'en rien dire.
[Note 705: _Procès_, t. I, p. 90.]
--Quand vous montrâtes le signe au roi, y avait-il quelqu'un avec lui?
--Je ne pense pas qu'il y eût personne autre, bien qu'il se trouvât
beaucoup de monde assez proche.
--Avez-vous vu une couronne sur la tête du roi quand vous lui avez
montré ce signe?
--Je ne puis le dire sans parjure.
--Votre roi avait-il une couronne à Reims?
--Mon roi, je pense, a pris avec plaisir la couronne qu'il a trouvée à
Reims. Mais une bien riche couronne lui fut apportée par la suite. Il
ne l'a point attendue, pour hâter son fait à la requête de ceux de la
ville de Reims, afin d'éviter la charge des hommes de guerre. S'il eût
attendu, il aurait eu une couronne mille fois plus riche.
--Avez-vous vu cette couronne plus riche?
--Je ne puis vous le dire sans encourir parjure. Si je ne l'ai pas
vue, j'ai ouï dire à quel point elle est riche et magnifique[706].
[Note 706: _Procès_, t. I, pp. 90-91.]
Jeanne souffrait beaucoup d'être privée des sacrements. Un jour, comme
messire Jean Massieu la conduisait devant ses juges, ainsi que l'y
obligeait son état d'huissier ecclésiastique, elle lui demanda s'il
n'y avait pas sur le chemin quelque église ou chapelle, dans laquelle
fût le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ[707].
[Note 707: _Ibid._, t. II, p. 16.]
Messire Jean Massieu, doyen de la chrétienté de Rouen, était
extrêmement luxurieux; il s'attirait, par sa paillardise invétérée, de
fâcheuses affaires avec le chapitre et l'officialité[708]. Il n'était
peut-être pas aussi courageux ni aussi franc qu'il voulait le
paraître; mais ce n'était pas un homme dur et sans pitié.
[Note 708: De Beaurepaire, _Recherches sur le procès de
condamnation_, p. 115.]
Il répondit à sa prisonnière qu'il y avait une chapelle sur leur
chemin. Et il lui montra la chapelle castrale.
Alors elle le pria très instamment de la faire passer devant cette
chapelle pour qu'elle pût y faire à Messire révérence et prière.
Messire Jean Massieu y consentit volontiers et la laissa s'agenouiller
devant le sanctuaire. Inclinée à terre, Jeanne fit dévotement son
oraison.
Le seigneur évêque, instruit de ce fait, en fut mécontent; il donna
l'ordre à l'huissier de ne plus tolérer à l'avenir de telles oraisons.
De son côté, le promoteur, maître Jean d'Estivet, adressa à messire
Jean Massieu maintes réprimandes:
--Truand, lui dit-il, qui te fait si hardi de laisser approcher d'une
église, sans licence, cette putain excommuniée? Je te ferai mettre en
telle tour, que tu ne verras ni lune ni soleil d'ici à un mois, si tu
le fais plus.
Messire Jean Massieu n'obéit pas à cette menace. Le promoteur, qui
s'en aperçut, se mettait devant la porte de la chapelle, au passage de
Jeanne, pour empêcher la pauvre fille de faire ses dévotions[709].
[Note 709: _Procès_, t. II, p. 16.]
La sixième séance fut tenue dans la même salle que les précédentes en
présence de quarante et un assesseurs, dont six ou sept nouveaux, et
parmi ceux-là maître Guillaume Erart, docteur en théologie[710].
[Note 710: _Procès_, t. I, pp. 91-92.]
Au début, l'interrogateur demanda à Jeanne si elle avait bien vu saint
Michel et les saintes et si elle en avait vu autre chose que la face.
Il insista:
--Il faut dire ce que vous savez.
--Plutôt que de dire tout ce que je sais, j'aimerais mieux que vous me
fissiez couper le cou[711].
[Note 711: _Ibid._, t. I, p. 93.]
On l'embarrassa sur la substance des corps glorieux. Elle était
simple; elle avait vu de ses yeux saint Michel; elle le disait et ne
pouvait dire autre chose.
L'interrogateur, toujours averti de ce qu'elle racontait dans sa
prison, lui demanda si elle avait entendu ses Voix.
--Oui, vraiment. Elles m'ont dit que je serais délivrée. Mais je ne
sais ni le jour ni l'heure. Et elles m'ont dit de faire bonne chère,
hardiment[712].
[Note 712: _Ibid._, t. I, p. 94.]
Les juges n'en croyaient rien, parce que les démonologues enseignaient
que les sorcières perdent tout leur pouvoir quand un officier de la
sainte Église met la main sur elles.
L'interrogateur revint sur l'habit d'homme. Puis il tâcha de savoir si
elle n'avait pas mis des sorts sur les bannières de ses compagnons de
guerre.
Il cherchait par quel secret elle entraînait les gens d'armes.
Ce secret, elle le révéla:
--Je leur disais bien à la fois: «Entrez hardiment parmi les Anglais,
et j'y entrais moi-même[713]».
[Note 713: _Procès_, t. I, pp. 95-97.]
Dans cet interrogatoire, le plus diffus et le plus fastidieux de tous,
il fut adressé à l'accusée cette question bizarre:
--Quand vous étiez devant Jargeau, qu'est-ce que c'était que vous
portiez derrière votre heaume? N'y avait-il aucune chose ronde[714]?
[Note 714: _Ibid._, t. I, p. 99.]
Elle avait reçu, au siège de Jargeau, une énorme pierre sur la tête,
et n'en avait pas été blessée, ce que, dans son parti, on avait trouvé
miraculeux[715]. Les juges de Rouen s'imaginaient-ils qu'elle portait
un nimbe d'or, comme les saints et les saintes, et que ce nimbe
l'avait protégée?
[Note 715: _Chronique de la Pucelle_, p. 301.--_Journal du siège_,
pp. 98-99.]
Elle fut interrogée non moins étrangement, sur un tableau qui était
dans la maison de son hôte à Orléans, et où il y avait trois femmes
peintes avec cette inscription: Justice, Paix, Union.
Jeanne n'en savait rien[716]; elle n'était pas, comme le duc de Bar et
le duc d'Orléans, curieuse de peintures et de tapisseries. Ses juges
ne l'étaient pas non plus, du moins en ce moment. Et, s'ils
s'inquiétaient d'un tableau pendu dans la maison de maître Jean
Boucher, c'était non pour la peinture, mais pour la doctrine. Sans
doute, ces trois femmes que maître Jacques Boucher, homme riche,
gardait dans sa maison, étaient nues. Les peintres, à cette époque,
traitaient, sur de petits panneaux, des scènes d'étuves et des
allégories, et peignaient des femmes nues. Grands fronts, têtes
rondes, cheveux d'or, petits corps grêles, avec de gros ventres, d'une
nudité minutieusement rendue sous des voiles transparents; il s'en
faisait beaucoup en Flandre et en Italie. Les insignes maîtres, qui
trouvaient ces peintures ordes et vilaines, voulaient faire sans doute
un grief à Jeanne d'en avoir contemplé de telles chez le trésorier du
duc d'Orléans. On devine les soupçons de ces docteurs quand on les
entend demander à Jeanne si saint Michel était nu, par où elle
accolait ses saintes et à quelle partie du corps elle leur faisait
toucher ses bagues[717].
[Note 716: _Procès_, t. I, p. 101.]
[Note 717: _Procès_, t. I, p. 89.]
Ils auraient bien voulu tenir d'elle qu'elle se faisait honorer comme
une sainte. Elle les déconcerta par cette réponse:
--Les pauvres gens venaient volontiers à moi, parce que je ne leur
faisais point déplaisir, mais les supportais à mon pouvoir[718].
[Note 718: _Ibid._, t. I, p. 102.]
L'interrogatoire toucha ensuite les sujets les plus divers: frère
Richard; les enfants que Jeanne avait tenus sur les fonts baptismaux;
les bonnes femmes de la ville de Reims qui faisaient toucher leur
anneau à l'anneau que Jeanne portait au doigt; les papillons pris dans
un étendard à Château-Thierry[719].
[Note 719: _Procès_, t. I, p. 103.]
En cette ville, disait-on, certaines gens de la Pucelle prirent des
papillons dans son étendard. Or, les docteurs en théologie savaient de
science certaine que les sorciers sacrifiaient des papillons au
diable. Cent ans en ça, le tribunal de la sacrée inquisition avait
condamné, à Pamiers, le carme Pierre Recordi, coupable d'avoir célébré
un semblable sacrifice. Il avait tué le papillon, et le diable avait
annoncé sa présence par un souffle d'air[720]. Il se peut que les
juges fissent à la Pucelle un grief de ce genre; il se peut qu'on lui
en fît un tout autre. À la guerre un papillon au chapeau était signe
qu'on se rendait à merci ou qu'on avait un sauf-conduit[721]. Les
juges l'accusaient-ils, elle ou les siens, d'avoir feint de se rendre
pour attaquer traîtreusement l'ennemi? Ils en étaient capables. Quoi
qu'il en soit, l'interrogateur passant outre, s'enquit d'un gant perdu
que Jeanne avait retrouvé dans la ville de Reims[722]. Il importait de
savoir si elle ne l'avait pas retrouvé par divination. Puis ce
magistrat curieux revint sur plusieurs points capitaux du procès: la
communion reçue en habit d'homme; la haquenée de l'évêque de Senlis,
que Jeanne avait prise, ce qui était une manière de sacrilège;
l'enfant noir qu'elle avait ressuscité à Lagny; Catherine de La
Rochelle, qui venait de témoigner contre elle à l'officialité de
Paris; le siège de La Charité qu'il lui avait fallu lever; le saut de
Beaurevoir, tenté par désespoir, et enfin quelque parole
blasphématoire qu'on l'accusait faussement d'avoir prononcée à
Soissons, à propos du capitaine Bournel[723].
[Note 720: Lea, p. 551.]
[Note 721: _Le Jouvencel_, t. II, p. 237.]
[Note 722: _Procès_, t. I, p. 104.]
[Note 723: _Procès_, t. I, pp. 111.]
Le seigneur évêque déclara que les interrogatoires étaient terminés,
mais que, si toutefois il paraissait utile d'interroger Jeanne plus
amplement, quelques docteurs et maîtres seraient délégués à cette
fin[724].
[Note 724: _Ibid._, t. I, p. 111-112.]
En conséquence, le samedi 10 mars, maître Jean de la Fontaine,
commissaire instructeur, se rendit dans la prison, en compagnie de
Nicolas Midi, Gérard Feuillet, Jean Fécard et Jean Massieu[725].
L'interrogatoire roula d'abord sur la sortie de Compiègne. Les prêtres
se donnaient beaucoup de peine pour démontrer à Jeanne que ses Voix
n'étaient pas bonnes ou qu'elle les avait mal entendues, puisqu'en
leur obéissant elle était allée à sa perte. Jacques Gélu[726], Jean
Gerson avaient prévu ce dilemme et y avaient répondu à l'avance par de
beaux arguments théologiques[727]. On l'interrogea sur les peintures
de son étendard, à quoi elle répondit:
[Note 725: _Ibid._, t. I, p. 113.]
[Note 726: Gélu, _Questio quinta_, dans _Mémoires et consultations
en faveur de Jeanne d'Arc_, éd. Lanéry d'Arc, pp. 593 et suiv.]
[Note 727: _Procès_, t. III, pp. 299 et suiv.]
--Sainte Catherine et sainte Marguerite me dirent de prendre
l'étendard et de le porter hardiment et d'y faire mettre en peinture
le Roi du ciel. Et ce, je le dis à mon roi, très à contre-coeur. Et de
la signifiance ne sais autre chose[728].
[Note 728: _Ibid._, t. I, p. 117.]
Ils auraient bien voulu la faire passer pour avaricieuse, orgueilleuse
et superbe, parce qu'elle avait un écu et des armes, une écurie,
coursiers, demi-coursiers et trottiers, et de l'argent pour payer les
gens de sa maison; de dix à douze mille livres[729]. Mais où ils la
pressèrent le plus vivement ce fut sur le signe dont il avait été
question déjà deux fois dans les interrogatoires publics. À ce sujet,
la curiosité des docteurs était inépuisable. Aussi bien le signe
c'était le sacre à rebours, non plus par onction divine, mais par
charmes magiques, le couronnement du roi de France par une sorcière.
Et maître Jean de la Fontaine avait à ce sujet sur Jeanne l'avantage
de savoir et ce qu'elle allait lui dire et ce qu'elle voulait lui
cacher:
--Quel est le signe qui vint à votre roi?
[Note 729: _Ibid._, t. I, pp. 117, 119.]
--Il est bel et honoré, et bien croyable, et est bon, et le plus riche
qui soit....
--Dure-t-il encore?
--Il est bon à savoir qu'il dure, et durera jusques à mille ans, et
outre. Il est au trésor du roi.
--Est-ce or, argent ou pierre précieuse, ou couronne?
--Je ne vous en dirai autre chose; et ne saurait homme deviser d'aussi
riche chose comme est le signe. Et toutefois le signe qu'il vous faut,
à vous, c'est que Dieu me délivre de vos mains, et est le plus certain
qu'il vous sache envoyer....
--Quand le signe vint à votre roi, quelle révérence y fîtes-vous?
--Je remerciai Notre-Seigneur de ce qu'il me délivrait de la peine des
clercs de par delà, qui arguaient contre moi. Et je m'agenouillai
plusieurs fois. Un ange, de par Dieu et non de par autre, bailla le
signe à mon roi. Et j'en remerciai moult de fois Notre-Seigneur. Les
clercs cessèrent de m'arguer, quand ils eurent su ledit signe[730].
[Note 730: C'est depuis lors, au contraire qu'on commença à
«l'arguer» ou qu'on l'argua de plus belle. Elle semble oublier que
l'entrevue de Chinon précéda les interrogatoires de Poitiers. Il y a
peut-être intérêt à remarquer que frère Pasquerel, qui sait ces choses
par elle, fait dans sa déposition, la même méprise.]
--Est-ce que les gens d'Église de par delà virent le signe?
--Quand mon roi et ceux qui étaient avec lui eurent vu le signe et
même l'ange qui le bailla, je demandai à mon roi s'il était content,
et il répondit qu'oui. Alors je partis et m'en allai à une petite
chapelle assez près, et j'ouïs dire alors qu'après mon départ plus de
trois cents personnes virent le signe. Pour l'amour de moi et pour
qu'on cessât de m'interroger, Dieu voulut permettre de voir le signe à
tous ceux de mon parti qui le virent.
--Votre roi et vous, fîtes-vous point de révérence à l'ange quand il
apporta le signe?
--Oui, pour ce qui est de moi. Je m'agenouillai et ôtai mon
chaperon[731].
[Note 731: _Procès_, t. I, pp. 120, 122.]
CHAPITRE XII
LA CAUSE DE LAPSE (_Suite_).
Le lundi 12 mars, frère Jean Lemaistre reçut de frère Jean Graveran,
inquisiteur de France, mandat de procéder contre une certaine femme,
nommée Jeanne, vulgairement la Pucelle, jusqu'à la sentence définitive
inclusivement[732]. Ce même jour, au matin, maître Jean de la
Fontaine, en présence de l'évêque, interrogea pour la deuxième fois
Jeanne dans sa prison[733].
[Note 732: _Procès_, t. I, pp. 122-124.]
[Note 733: _Ibid._, t. I, p. 125.]
Il en revint d'abord au signe.
--L'ange qui apporta le signe parla-t-il point?
--Oui: il dit à mon roi qu'on me mît en besogne, et que le pays serait
bientôt allégé.
--L'ange qui apporta le signe était-il l'ange qui vous apparut en
premier, ou en était-ce un autre?
--C'est toujours tout un. Et oncques ne me faillit.
--De ce que vous avez été prise, l'ange ne vous a-t-il pas failli aux
biens de la fortune?
--Je crois, puisqu'il plaît à Notre-Seigneur, que c'est le mieux que
je sois prise.
--L'ange ne vous a-t-il pas failli aux biens de la grâce?
--Comment me viendrait-il à faillir, quand il me conforte tous les
jours[734]?
[Note 734: _Procès_, t. I, p. 126.]
Maître Jean de la Fontaine fit alors une question narquoise et aussi
enjouée qu'il se pouvait en un procès d'Église:
--Saint Denys ne vous est-il oncques apparu[735]?
[Note 735: _Ibid._, t. I, p. 126.]
Saint Denys, patron des rois très chrétiens, saint Denys, cri de
France, saint Denys, avait laissé prendre par les Anglais son abbaye
et cette riche église où les reines venaient recevoir la couronne, où
les rois avaient leur sépulture; il s'était tourné Anglais et
Bourguignon et il n'y avait guère d'apparence qu'il vînt converser
avec la Pucelle des Armagnacs.
À cette demande:
--Parliez-vous à Dieu même, quand vous promîtes de garder votre
virginité?
Elle répondit:
--Il devait bien suffire de le promettre aux envoyés de la part de
Dieu, à savoir saintes Catherine et Marguerite[736].
[Note 736: _Procès_, t. I, p. 126.]
C'est bien là qu'ils voulaient la prendre, car le voeu se fait à Dieu
seul. À quoi on pouvait répondre qu'il est loisible de promettre une
chose bonne à un ange ou à un homme, et que cette chose bonne, ainsi
promise, peut être l'objet d'un voeu. On voue à Dieu ce que l'on a
promis aux saints. Pierre de Tarentaise (IV, dist. xxviij, a. 1)
enseigne que tout voeu se fait à Dieu: ou immédiatement à lui-même, ou
médiatement dans la personne des saints[737].
[Note 737: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations_, pp. 224,
434, 435.--Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. I, pp. 351 et
suiv., 481 et suiv.]
Comme d'après une allégation produite dans l'enquête, Jeanne avait
fait promesse de mariage à un jeune paysan, l'interrogateur tenta
d'établir que ce voeu de virginité fait en une mauvaise forme, il
n'avait tenu qu'à elle d'y manquer; mais Jeanne soutint qu'elle
n'avait point promis le mariage, et elle ajouta:
--La première fois que j'ouïs ma Voix, je fis voeu de garder ma
virginité tant qu'il plairait à Dieu.
Mais cette fois-là, c'était saint Michel, et non les saintes, qui lui
avait apparu[738]. Elle ne pouvait se reconnaître elle-même dans les
images confuses de ses songes et de ses extases. Et sur les rêves
incertains d'une enfant ces docteurs édifiaient laborieusement une
accusation capitale.
[Note 738: _Procès_, t. I, p. 128.]
L'interrogateur lui posa une question d'une extrême gravité:
--De toutes ces visions que vous dites avoir, n'aviez-vous point parlé
à votre curé ou à un autre homme d'Église?
--Non. J'en parlai seulement à Robert de Baudricourt et à mon
roi[739].
[Note 739: _Procès_, t. I, pp. 128, 129.]
Ce vavasseur de Champagne, homme d'âge mûr et de sens rassis, qui, du
temps du roi Jean, ouït, comme elle, une voix dans son champ et reçut
commandement d'aller vers le roi, l'alla dire tout de suite à son
curé. Celui-ci lui ordonna de jeûner pendant trois jours, de faire
pénitence et de retourner ensuite au champ où la voix lui avait parlé.
Le vavasseur obéit. De nouveau la voix se fit entendre et réitéra
l'ordre précédemment donné. Le paysan en instruisit son curé qui lui
dit: «Mon frère, moi et toi ferons abstinence et jeûnerons encore par
trois jours, et je prierai Notre-Seigneur Jésus-Christ pour toi.»
Ainsi firent-ils, et, le quatrième jour, le bon homme retourna au
champ. Après que la voix eut parlé pour la troisième fois, le curé
enjoignit à son paroissien d'aller tout de suite accomplir sa mission,
puisque telle était la volonté de Dieu[740].
[Note 740: _Chronique des quatre premiers Valois_, p. 47.]
Sans doute, ce vavasseur, selon les apparences, avait agi plus
prudemment que la fille de la Romée. Celle-ci, en cachant ses visions
à son curé méconnaissait l'autorité de l'Église militante. Toutefois,
pour sa défense, on pouvait alléguer avec l'apôtre Paul, que là où est
l'Esprit de Dieu, là est la liberté[741]. Si vous êtes conduit par
l'Esprit, vous n'êtes plus sous la loi[742]. Hérétique ou sainte:
c'était là tout le procès.
[Note 741: II, _Corinth._, IV.]
[Note 742: _Galates_, V.--Lanéry d'Arc, _Mémoires et
consultations_, p. 275.]
Puis vint cette question singulière:
--Avez-vous eu des lettres de saint Michel ou de vos Voix?
Elle répondit:
--Je n'ai point congé de vous le dire; et d'ici huit jours, j'en
répondrai volontiers ce que je saurai[743].
[Note 743: _Procès_, t. I, p. 130.]
Tel était son tour de langage quand elle voulait taire ce qu'elle ne
voulait pas nier. La question était donc embarrassante. Aussi bien les
interrogatoires procédaient d'informations riches en faits vrais ou
faux; et l'on observe le plus souvent, dans les demandes adressées à
l'accusée, une certaine prévision de la réponse. Qu'est-ce que c'était
que ces lettres de saint Michel et des saintes, dont elle ne niait pas
l'existence, mais que les juges ne produisaient pas? Était-ce ceux de
son parti qui les envoyaient à Jeanne pour qu'elle agît selon leurs
intentions, croyant obéir à Dieu?
L'interrogateur, sans insister davantage, pour cette fois, passa à un
autre grief:
--Est-ce que vos Voix ne vous ont point appelée _fille de Dieu, fille
de l'Église, la fille au grand coeur_?
--Avant le siège d'Orléans levé et depuis, tous les jours, quand elles
parlent à moi, elles m'ont plusieurs fois appelée _Jeanne la Pucelle,
fille de Dieu_[744].
[Note 744: _Procès_, t. I, pp. 130-131.]
L'interrogatoire suspendu fut repris dans l'après-midi.
Maître Jean de la Fontaine questionna Jeanne sur un songe de son père
dont les juges étaient instruits par l'enquête[745].
[Note 745: _Ibid._, t. I, pp. 131-132.]
Et il est triste de penser que lorsqu'on faisait à Jeanne un crime
d'avoir violé le commandement de Dieu: «Tes père et mère honoreras»,
ni sa mère ni aucun de ses parents ne demandaient à être entendus
comme témoins. Pourtant, il y avait des personnes d'Église dans sa
famille[746]; mais un procès en matière de foi causait une invincible
épouvante.
[Note 746: _Procès_, t. V, p. 252.--E. de Bouteiller et G. de
Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, pp. 14,
15.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. XLVI et suiv.]
On revint à l'habit d'homme, et non pour la dernière fois[747]. C'est
chose merveilleuse que la profondeur des méditations où se plongeaient
les clercs touchant les chausses et le gippon de cette Pucelle; ils
les considéraient avec une sombre terreur dans leurs rapports avec le
Deutéronome.
[Note 747: _Procès_, t. I, p. 133.]
Ils l'interrogèrent ensuite sur le duc d'Orléans, pour rendre
manifeste, par les réponses mêmes qu'elle ferait, que ses Voix
l'avaient trompée en lui promettant la délivrance du prisonnier; ils y
réussirent aisément. Alors elle allégua que le temps lui avait manqué:
--Si j'eusse duré trois ans sans empêchement, je l'eusse délivré.
Il y avait (dans ses révélations) plus bref terme que de trois ans et
plus long que d'un an[748].
[Note 748: _Procès_, t. I, p. 134.]
Interrogée de nouveau sur le signe baillé à son roi, elle répondit
qu'elle en aurait conseil de sainte Catherine.
Le lendemain, mardi 13 mars, l'évêque et le vice-inquisiteur se
rendirent dans la prison. Le vice-inquisiteur ouvrit la bouche pour la
première fois[749]:
[Note 749: _Ibid._, t. I, pp. 134, 138.]
--Avez-vous juré et promis à sainte Catherine de ne point dire ce
signe?
Il parlait du signe donné au roi. Jeanne répondit:
--J'ai juré et promis de ne pas dire ce signe, de moi-même. Parce
qu'on me pressait trop de le dire. Je promets que je n'en parlerai
plus à homme qui vive[750].
[Note 750: _Ibid._, t. I, p. 139.]
Et tout aussitôt:
--Le signe ce fut que l'ange certifiait à mon roi, en lui apportant la
couronne, et lui disait qu'il aurait tout le royaume de France
entièrement à l'aide de Dieu, et moyennant mon labeur, et qu'il me mît
en besogne. C'est, à savoir, qu'il me baillât des gens d'armes.
Autrement il ne serait mie sitôt couronné et sacré....
--En quelle manière l'ange apporta-t-il la couronne? est-ce qu'il la
mit sur la tête de votre roi?
--Elle fut baillée à un archevêque, c'est à savoir celui de Reims,
comme il me semble, en la présence du roi. Ledit archevêque la reçut
et la bailla au roi; et j'étais moi-même présente; et elle est mise au
trésor du roi.
--En quel lieu fut-elle apportée?
--Ce fut en la chambre du roi, au château de Chinon.
--Quel jour et à quelle heure?
--Du jour je ne sais, et de l'heure, il était haute heure. Je n'ai
autrement mémoire de l'heure et du mois, au mois d'avril ou de mars,
comme il me semble, il y aura deux ans au mois d'avril prochain ou en
ce présent mois. C'était après Pâques[751].
[Note 751: _Procès_, t. I, pp. 140-141.]