À cela elle n'ajouta pas foi, il faut l'en croire; mais si elle

n'accordait aucune créance à la prophétie de Merlin sur la vierge de

la forêt chesnue, elle donnait au contraire une grande attention à la

prophétie annonçant qu'une Pucelle libératrice viendrait des Marches

de Lorraine, puisqu'elle la récitait, celle-là, aux époux Leroyer et à

son oncle Lassois d'un tel accent qu'ils en demeuraient étonnés. Or,

les deux vaticinations, il faut bien le reconnaître, se ressemblent

comme deux soeurs. Maître Jean Beaupère, laissant Merlin l'Enchanteur,

brusquement demanda:

--Jeanne, voulez-vous avoir un habit de femme?

Elle répondit:

--Donnez-m'en un, je le prendrai et partirai. Autrement non. Je me

contenterai de celui-ci, puisqu'il plaît à Dieu que je le porte.

Sur cette réponse, qui contenait deux erreurs tendant à l'hérésie, le

seigneur évêque leva la séance[659].

[Note 659: _Procès_, t. I, p. 68.]

Le lendemain 25 février était le premier dimanche du Carême. Ce

jour-là ou un autre, mais plus probablement ce jour-là, monseigneur de

Beauvais envoya une alose à Jeanne, qui, ayant mangé de ce poisson,

eut la fièvre et fut prise de vomissements[660]. Deux maîtres ès arts

de l'Université de Paris, docteurs en médecine, Jean Tiphaine et

Guillaume Delachambre, assesseurs au procès, furent appelés par le

comte de Warwick qui leur dit:

--Jeanne, d'après ce qu'on m'a rapporté, est souffrante. Je vous ai

mandés pour aviser à la guérir. Le roi ne veut pour rien au monde

qu'elle meure de mort naturelle. Car il l'a chère, l'ayant chèrement

achetée. Il entend qu'elle ne trépasse que par justice et soit brûlée.

Faites donc le nécessaire, visitez-la avec grand soin et tâchez

qu'elle se rétablisse[661].

[Note 660: _Ibid._, t. III, pp. 48-49.]

[Note 661: _Procès_, t. III, p. 51.]

Conduits par maître Jean d'Estivet auprès de Jeanne, les médecins lui

demandèrent de quel mal elle souffrait.

Elle répondit qu'elle avait mangé d'une carpe que monseigneur de

Beauvais lui avait envoyée et qu'elle se doutait que là était la cause

de son mal.

Soupçonnait-elle l'évêque d'avoir voulu l'empoisonner? C'est ce que

maître Jean d'Estivet crut comprendre, car il se mit dans une violente

colère:

--Putain, paillarde! s'écria-t-il, c'est toi qui as mangé des harengs

et autres choses à toi contraires.

--Je ne l'ai pas fait, répliqua-t-elle.

Ils échangèrent tous deux des paroles injurieuses et Jeanne en fut

plus malade[662].

[Note 662: _Ibid._, t. III, p. 49.]

Les médecins la palpèrent aux reins et au côté droit et lui trouvèrent

de la fièvre. D'où ils conclurent à une saignée.

Ils en avisèrent le comte de Warwick qui s'inquiéta:

--Une saignée? Prenez garde! Elle est rusée et pourrait bien se tuer.

Néanmoins on fit la saignée et Jeanne guérit[663].

[Note 663: _Ibid._, t. III, pp. 51-52.]

Il n'y eut pas d'interrogatoire le lundi 26[664]. À l'ouverture de la

quatrième séance, le mardi 27, maître Jean Beaupère lui demanda

comment elle s'était portée; ce dont elle fut peu touchée. Elle lui

répondit sèchement: «Vous le voyez bien. Je me suis portée le mieux

que j'ai pu[665].»

[Note 664: Ce qui m'induit à placer cette indisposition à la date

du 25 février, c'est la question de Jean Beaupère à la séance du 27:

«Comment vous êtes-vous portée?» et la réponse ironique de Jeanne. Il

ne faut pas, ce me semble, confondre cette indigestion, comme on le

fait généralement, je crois, avec la grave maladie dont Jeanne fut

atteinte après Pâques. L'alose et les harengs viennent mieux en

carême, et maître Delachambre dit formellement qu'après la saignée

Jeanne guérit.]

[Note 665: _Procès_, t. I, p. 70.]

Cette séance avait lieu dans la salle de Parement, en présence de

cinquante-quatre assesseurs[666]. Cinq de ceux-là n'avaient pas encore

assisté aux débats, et dans le nombre maître Nicolas Loiseleur,

chanoine de Rouen, qui faisait, dans le procès, le cordonnier lorrain

et madame sainte Catherine d'Alexandrie[667].

[Note 666: _Ibid._, t. I, pp. 68-69.]

[Note 667: _Ibid._, t. II, pp. 332, 362; t. III, pp. 60, 133, 141,

156, 162, 173, 181.]

Maître Jean Beaupère se montra curieux, comme le samedi précédent, de

savoir si Jeanne avait entendu ses Voix. Elle les entendait tous les

jours[668].

[Note 668: _Ibid._, t. I, p. 70.]

Il demanda:

--Est-ce une voix d'ange qui vous parle, ou la voix d'un saint ou

d'une sainte? Ou bien est-ce Dieu qui vous parle sans truchement?

Jeanne:

--Cette voix est celle de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Et

leurs figures sont couronnées de belles couronnes, moult richement et

moult précieusement. De vous le dire j'ai licence de Messire. Si vous

en faites doute, envoyez à Poitiers où je fus interrogée[669].

[Note 669: _Procès_, t. I, p. 71.]

Elle se réclamait à bon droit des clercs de France. Les docteurs

armagnacs n'avaient pas moins d'autorité en matière de foi que les

docteurs anglais et bourguignons. Ne devaient-ils pas se retrouver

tous ensemble au concile?

L'interrogateur demanda:

--Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes? Les connaissez-vous

bien l'une d'avec l'autre?

Jeanne:

--Je sais bien que ce sont elles et je les connais bien l'une d'avec

l'autre.

--Comment?

--Par la révérence qu'elles me font[670].

[Note 670: _Ibid._, t. I, p. 72.]

Réponse qu'on ne se hâtera pas de taxer d'erreur ou de fausseté, si

l'on songe que l'ange salua Gédéon (_Jud._ VI) et que Raphaël salua

Tobie(_Tob._ XII)[671].

[Note 671: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations en faveur de

Jeanne d'Arc_, p. 406.]

Jeanne donna ensuite une autre raison:

--Je les connais parce qu'elles se nomment à moi[672].

[Note 672: _Procès_, t. I, p. 72.]

Quand on lui demanda si ses saintes étaient vêtues toutes deux de la

même étoffe, si elles étaient du même âge, si elles parlaient toutes

deux à la fois, si l'une d'elles lui était apparue la première, elle

refusa de répondre, alléguant qu'elle n'en avait pas congé[673].

[Note 673: _Procès_, t. I, pp. 72-73.]

Maître Jean Beaupère lui demanda quelle apparition vint à elle la

première quand elle était âgée de treize ans, ou environ.

Jeanne:

--Ce fut saint Michel. Je le vis de mes yeux. Et il n'était pas seul,

mais bien accompagné d'anges du ciel. Je ne suis venue en France que

par l'ordre de Messire.

--Vîtes-vous saint Michel et ces anges corporellement et réellement?

--Je les vis des yeux de mon corps, aussi bien que je vous vois. Et

quand ils s'éloignaient de moi, je pleurais et j'aurais bien voulu

qu'ils m'eussent emportée avec eux.

--En quelle figure était saint Michel[674]?

[Note 674: _Ibid._, t. I, p. 73.]

Elle n'avait pas congé de le dire.

On lui demanda si elle avait eu congé de Dieu d'aller en France et si

c'était Dieu qui lui avait prescrit de prendre l'habit d'homme.

En se taisant, elle se rendait suspecte d'hérésie et, de quelque

manière qu'elle répondît, elle se chargeait gravement: ou bien elle

prenait sur elle l'homicide et l'abomination, ou bien elle en

attribuait la volonté à Dieu, ce qui était manifestement sacrilège.

Sur sa venue en France, elle dit:

--J'aimerais mieux être tirée à quatre chevaux que d'être venue en

France sans congé de Messire.

Sur l'habit:

--L'habit est peu de chose, moins que rien. Je n'ai pris l'habit

d'homme sur le conseil d'homme du monde. Je n'ai pris cet habit ni

fait chose que par l'ordre de Messire et des anges[675].

[Note 675: _Procès_, t. I, pp. 74-75.]

Maître Jean Beaupère:

--Quand vous voyez cette Voix venir à vous, y a-t-il de la lumière?

Elle, alors, moqueuse comme à Poitiers:

--Toutes les lumières ne viennent pas à vous, mon beau seigneur[676].

[Note 676: _Ibid._, t. I, p. 75. J'ai restitué «mon beau Seigneur»

d'après _Procès_, t. III, p. 80.]

Avec beaucoup de cautèle et de ruse, c'est le procès du roi de France

que faisaient ces docteurs de Paris et de Rouen. Maître Jean Beaupère

lança cette question:

--Comment votre roi ajouta-t-il foi à vos dires?

--Parce qu'il avait bons signes, et par ses clercs.

--Quelles révélations eut votre roi?

--Vous n'aurez pas cela de moi cette année.

En entendant cette parole de la jeune fille, monseigneur de Beauvais,

qui était dans les conseils du roi Henri, ne songea-t-il donc point à

cette parole du livre de _Tobie_ (XII, 7): «Il est bon de cacher le

secret du roi»?

Jeanne dut ensuite répondre longuement sur l'épée de sainte Catherine.

Les clercs la soupçonnaient d'avoir trouvé cette épée par divination

et invocation du démon et d'avoir mis un charme dessus. Tout ce

qu'elle put dire ne dissipa point leurs soupçons[677].

[Note 677: _Procès_, t. I, pp. 75-77.]

On passa à l'épée qu'elle avait gagnée sur un Bourguignon.

--Je la portais, dit-elle, à Compiègne, parce que c'était bonne épée

de guerre, et bonne à donner de bonnes buffes et bons torchons[678].

[Note 678: _Ibid._, t. I, pp. 77-78.]

Voilà qui est clairement dit. La buffe était un soufflet, un coup de

plat, le torchon un coup de tranchant[679]. Quelques instants après, à

propos de sa bannière, elle déclara qu'elle la portait elle-même,

quand elle chargeait les ennemis, pour éviter de tuer personne.

[Note 679: La Curne et Godefroy, aux mots: _Buffe_ et _Torchon_.]

Et elle ajouta:

--Oncques n'ai tué personne[680].

[Note 680: _Procès_, t. I, p. 78.]

Les docteurs trouvaient qu'elle variait dans ses réponses[681]. Sans

doute, elle variait. Mais si les docteurs avaient vu, comme elle, à

toute heure de jour et de nuit, le ciel leur dégringoler sur la tête;

si toutes leurs pensées, tous leurs instincts bons ou mauvais, tous

leurs désirs à peine formés, s'étaient mués aussitôt, à leur insu, en

des ordres de Dieu, exprimés par des voix d'archanges et de

bienheureuses, ils eussent varié tout autant, et sans doute ils

eussent montré dans leurs paroles et dans leurs actions moins de

douceur mêlée à moins de courage et moins de sens dans autant

d'illusion.

[Note 681: _Ibid._, t. I, p. 34; t. II, p. 318.]

Les interrogatoires étaient longs; ils duraient trois et quatre

heures[682]. Avant de clore celui-là, maître Jean Beaupère voulut

savoir si Jeanne avait été blessée à Orléans. C'était un point

intéressant. Il était généralement admis que les sorcières perdaient

leur pouvoir avec leur sang. Enfin on la chicana sur la capitulation

de Jargeau, et la séance fut levée[683].

[Note 682: _Procès_, t. II, pp. 350, 365.]

[Note 683: _Ibid._, t. I, pp. 79-80.]

Maître Jean Lohier, notable clerc normand, étant venu à Rouen,

l'évêque comte de Beauvais donna ordre de le mettre au courant de la

procédure. Le premier samedi de carême, 24 février, l'évêque le fit

appeler dans sa maison près Saint-Nicolas-le-Painteur et l'invita à

donner son opinion sur le procès. Maître Jean Lohier parla de telle

sorte que l'évêque courut après les docteurs et maîtres Jean Beaupère,

Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Thomas de

Courcelles, Nicolas Loiseleur, et leur dit tout ému:

--Voilà Lohier qui nous veut bailler belles interlocutoires en notre

procès! Il veut tout calomnier et dit que le procès ne vaut rien. Qui

l'en voudrait croire, il faudrait tout recommencer, et tout ce que

nous avons fait ne vaudrait rien! On voit bien de quel pied il cloche.

Par saint Jean, nous n'en ferons rien; mais continuerons notre procès

comme il est commencé.

Le lendemain, maître Jean Lohier rencontra dans l'église Notre-Dame

messire Guillaume Manchon qui lui demanda:

--Avez-vous vu le procès?

--Je l'ai vu, répondit maître Jean. Ce procès ne vaut rien. Impossible

de le soutenir, pour plusieurs raisons. _Primo_, il y manque la forme

d'un procès ordinaire[684].

[Note 684: _Procès_, t. II, pp. 11, 341.]

Il entendait par là qu'on ne devait pas procéder contre Jeanne sans

informations préalables sur les présomptions de culpabilité, soit

qu'il ignorât les informations ordonnées par monseigneur de Beauvais,

soit plutôt qu'il les jugeât insuffisantes[685].

[Note 685: Voir la déposition de Thomas de Courcelles, dans

_Procès_, t. III, p. 38.]

--_Secundo_, poursuivit maître Jean Lohier, ce procès est déduit dans

le château, en lieu clos et fermé, où juges et assesseurs, n'étant

point en sûreté, n'ont pas pleine et entière liberté de dire purement

et simplement ce qu'ils veulent. _Tertio_, le procès touche à

plusieurs personnes qui ne sont pas appelées à comparoir, et on y

engage notamment l'honneur du roi de France, dont Jeanne suivit le

parti, sans citer le roi ni quelqu'un qui le représente. _Quarto_, ni

libellés, ni articles n'ont été donnés, et cette femme, qui est une

fille simple, on la laisse sans conseil pour répondre à tant de

maîtres, à de si grands docteurs et en matières si graves,

spécialement celle qui concerne ses révélations. Pour tous ces motifs,

le procès ne me semble pas valable.

Il ajouta:

--Vous voyez comment ils procèdent. Ils la prendront, s'ils peuvent,

par ses paroles. Ils tireront avantage des assertions où elle dit: «Je

sais de certain», au sujet de ses apparitions. Mais si elle disait:

«Il me semble», au lieu de: «Je sais de certain», m'est avis qu'il

n'est homme qui la pût condamner. Je m'aperçois bien qu'ils agissent

plus par haine que par tout autre sentiment. Ils ont l'intention de la

faire mourir. Aussi ne me tiendrai-je plus ici. Je n'y veux plus être.

Ce que je dis déplaît[686].

[Note 686: _Procès_, t. II, pp. 12, 341, 300; t. III, p. 138.]

Ce jour même, maître Jean quitta Rouen[687].

[Note 687: _Ibid._, t. II, pp. 12, 203, 252, 300; t. III, pp. 50,

138.]

L'aventure de maître Nicolas de Houppeville ressemble à celle de

maître Jean Lohier. Maître Nicolas, très notable clerc, conférant avec

des hommes d'Église, exprima cet avis que, faire juger Jeanne par des

gens du parti contraire n'était pas une bonne façon de procéder; et il

fit observer que Jeanne avait été déjà examinée par les clercs de

Poitiers et par l'archevêque de Reims, métropolitain de l'évêque de

Beauvais. Instruit de ces conciliabules, monseigneur de Beauvais se

mit dans une violente colère et fit citer devant lui maître Nicolas.

Celui-ci répondit qu'il relevait de l'official de Rouen et que

l'évêque de Beauvais n'était point son juge. S'il est vrai, comme on

l'a dit, que maître Nicolas fut mis ensuite dans les prisons du roi,

ce fut pour une raison plus juridique, sans doute, que d'avoir fâché

le seigneur évêque de Beauvais. Ce qui paraît plus probable, c'est que

ce très notable clerc ne voulut pas siéger comme assesseur et qu'il

quitta Rouen pour n'être pas appelé au procès[688].

[Note 688: _Procès_, t. I, pp. 252, 326, 354, 356; t. III, pp.

171-172.]

Quelques hommes d'Église, entre autres maître Jean Pigache, maître

Pierre Minier et maître Richard de Grouchet s'aperçurent beaucoup plus

tard qu'ils avaient opiné sous le coup de la crainte et dans un grand

péril. «Nous assistâmes au procès, dirent-ils, mais nous fûmes dans la

pensée de fuir[689].» En fait, il ne fut fait violence à personne et

ceux qui refusèrent d'assister au procès ne furent point inquiétés.

Des menaces! Pourquoi? Était-il donc difficile alors de condamner une

sorcière? Sorcière, Jeanne ne l'était pas. D'autres l'étaient-elles

davantage? Toutefois, entre ces autres et celle-là, on voyait cette

différence, que Jeanne avait exercé ses sortilèges en faveur des

Armagnacs et qu'en la condamnant on servait les Anglais qui étaient

les maîtres, chose à considérer, et que l'on fâchait les Français en

passe de le redevenir, ce qui donnait aussi à réfléchir aux gens

avisés. Il y avait bien de quoi rendre les docteurs perplexes; mais la

seconde considération pesait moins que la première; on ne croyait

guère que les Français fussent si près de reprendre la Normandie.

[Note 689: _Ibid._, t. II, pp. 356, 359.]

La cinquième séance publique eut lieu en l'endroit accoutumé, le 1er

mars, en présence de cinquante-huit assesseurs dont neuf n'avaient pas

encore siégé[690].

[Note 690: _Procès_, t. I, pp. 80-81.]

L'interrogateur demanda premièrement à Jeanne:

--Que dites-vous de notre seigneur le Pape, et qui croyez-vous qui

soit vrai pape?

Elle répondit habilement par une autre question:

--Est-ce qu'il y en a deux[691]?

[Note 691: _Ibid._, t. I, p. 82.]

Non, il n'y en avait pas deux; le schisme avait cessé par l'abdication

de Clément VIII; la grande déchirure de l'Église était recousue depuis

treize ans et toutes les nations chrétiennes, la française elle-même,

résignée à ne plus revoir ses papes d'Avignon, reconnaissaient le pape

de Rome. Mais, ce que ne savaient ni l'accusée ni les juges, ce 1er

mars 1431, il n'y avait ni deux papes ni un seul, il n'y en avait

point du tout; le saint-siège était vacant depuis la mort de Martin V,

survenue le 20 février; et cette vacance ne devait cesser que le

surlendemain, 3 mars, par l'élection d'Eugène IV[692].

[Note 692: _Analecta juris Pontif._, t. XIV, p. 117]

Ce n'était pas sans motif que l'interrogateur posait à Jeanne une

question relative au Saint-Siège. Ses raisons devinrent manifestes

quand il lui demanda si elle n'avait pas reçu une lettre du comte

d'Armagnac. Elle reconnut avoir reçu cette lettre et y avoir répondu.

Une copie de ces deux pièces se trouvait au dossier. On les lut à

Jeanne.

Il apparut que le comte d'Armagnac avait demandé, par missive, à la

Pucelle, lequel des trois papes était le vrai et que Jeanne avait fait

savoir, également par missive, qu'elle n'avait pas le temps de donner

réponse pour l'heure, mais qu'elle le ferait à loisir, quand elle

serait à Paris.

Ayant entendu la lecture de ces deux lettres, Jeanne déclara que celle

qu'on lui attribuait n'était de son fait qu'en partie. Et, puisqu'elle

dictait et qu'elle ne pouvait lire ensuite ce qu'on avait mis, il

était concevable que des paroles rapides, jetées le pied sur l'étrier,

n'eussent pas été fidèlement transcrites; mais elle ne put, dans une

suite de réponses embarrassées et contradictoires, établir en quoi sa

dictée différait du texte écrit[693]; et en elle-même la lettre au

comte d'Armagnac paraît bien plutôt le fait d'une visionnaire

ignorante que d'un clerc quelque peu avisé des affaires de l'Église.

On y remarque certaines expressions et certaines formules qui se

retrouvent dans d'autres lettres de Jeanne. Le doute n'est guère

possible; cette lettre est d'elle, elle l'avait oubliée; rien de

surprenant à cela: sa mémoire, comme nous l'avons vu, était sujette à

des défaillances plus étranges[694].

[Note 693: _Procès_, t. I, pp. 82, 84.]

[Note 694: La formule: «À Dieu vous recommande; Dieu soit garde de

vous», se rencontre dans les lettres à ceux de Tournai, de Troyes, de

Reims et dans la lettre au duc de Bourgogne. Et, ce qui est plus

significatif, on retrouve dans deux de ces lettres, dans celle aux

gens de Troyes et dans celle au duc de Bourgogne, les termes: «Le Roi

du ciel, mon droiturier et souverain seigneur.».--_Procès_, t. I, p.

246.]

Les juges tiraient de cet écrit des charges accablantes pour elle; ils

y voyaient la preuve d'une coupable témérité. Quelle jactance, à leurs

yeux, de la part de cette femme, que de prétendre savoir de Dieu même

ce que l'Église a pour mission d'enseigner! Et promettre de désigner

le pape par illumination intérieure, n'était-ce pas pécher gravement

contre l'Épouse de Jésus-Christ, déchirer d'une main sacrilège la

tunique sans coutures de Notre-Seigneur?

Jeanne vit si bien cette fois l'endroit par où ses juges voulaient la

prendre, qu'elle déclara par deux fois sa créance au seigneur pape de

Rome[695]. Elle aurait souri amèrement, si elle avait su que ces

insignes docteurs, ces lumières de l'Université de Paris, qui lui

faisaient un grief mortel de mal croire au pape, croyaient eux-mêmes

au pape à peu près comme s'ils n'y croyaient pas; qu'en ce moment,

plusieurs d'entre eux, maître Thomas de Courcelles, si grand docteur,

maître Jean Beaupère, l'interrogateur, maître Nicolas Loiseleur, qui

faisait la voix de sainte Catherine, avaient hâte de l'expédier,

l'innocente fille, pour enfourcher leur mule et trotter jusqu'à Bâle,

où ils devaient, dans la Synagogue de Satan, jeter feu et flammes

contre le Saint-Siège apostolique, et décréter diaboliquement de

soumettre le pape au concile, de lui ôter ses annates, qui lui étaient

plus chères que la prunelle de ses yeux, et finalement de le

déposer[696]. C'est alors qu'elle aurait pu, mieux que jadis au clerc

limousin, jeter le cri d'une âme rustique aux prêtres si âpres à

venger sur elle l'honneur de l'Église:

--Je suis plus catholique que vous!

[Note 695: _Procès_, t. I, pp. 82-83.]

[Note 696: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 27, 32, 75,

82.]

Non qu'il faille leur reprocher de s'être montrés bons gallicans, à

Bâle, mais d'avoir été, à Rouen, hypocrites et cruels.

Dans sa prison, la Pucelle prophétisait devant John Gris, son gardien.

Instruits de ces prophéties, les juges voulurent les entendre de la

bouche de Jeanne, qui leur dit:

--Avant qu'il soit sept années, les Anglais laisseront un plus grand

gage qu'ils n'ont fait devant Orléans. Ils perdront tout en France.

Ils auront plus grande perdition qu'oncques eurent en France, et cela

sera par grande victoire que Dieu enverra aux Français.

--Comment le savez-vous?

--Je le sais par révélation à moi faite, et que cela arrivera avant

sept ans. Et je serais bien fâchée que ce fût différé. Je le sais par

révélation aussi bien que je vous sais maintenant devant moi.

--Quand cela viendra-t-il?

--Je ne sais le jour ni l'heure.

--Mais l'année?

--Vous ne l'aurez pas encore. Mais je voudrais bien que ce fût avant

la Saint-Jean.

--N'avez-vous pas dit que cela arriverait avant la Saint-Martin

d'hiver?

--J'ai dit que, avant la Saint-Martin d'hiver, on verrait bien des

choses et qu'il se pourrait que les Anglais soient jetés bas.

Après quoi, l'interrogateur demanda à Jeanne si, quand saint Michel

vint à elle, saint Gabriel était avec lui.

Jeanne répondit:

--Je ne me le rappelle pas[697].

[Note 697: _Procès_, t. I, pp. 84-85.]

Elle ne se rappelait pas si, dans la foule des anges venus à elle,

s'était trouvé l'ange Gabriel qui avait salué Notre-Dame, et annoncé

la rédemption des hommes. Elle en avait tant vu, d'anges et

d'archanges, que celui-là ne l'avait pas particulièrement frappée.

Comment, après une réponse d'une telle simplicité, ces prêtres

eurent-ils encore le courage de l'interroger sur ses visions?

N'étaient-ils pas suffisamment édifiés? Mais non! Ces réponses

innocentes échauffaient le zèle de l'interrogateur. Avec quelle ardeur

et quelle abondance, passant des anges aux saintes, il multiplia les

questions menues et perfides! Avaient-elles des cheveux? des anneaux

aux oreilles? Y avait-il quelque chose entre leurs couronnes et leurs

cheveux? Ces cheveux étaient-ils longs et pendants? Avaient-elles des

bras? Comment parlaient-elles? Quelle espèce de voix était-ce[698]?

[Note 698: _Procès_, t. I, p. 86.]

Cette dernière question touchait un point grave en théologie. Les

démons dont le gosier grince comme roues de charrette ou vis de

pressoir, ne peuvent imiter le doux parler des saintes[699].

[Note 699: Le Loyer, _IV Livres des spectres_, Angers, 1605,

in-4º.]

Jeanne répondit que la voix était belle, douce, polie, et parlait

français.

Sur quoi on lui demanda insidieusement pourquoi sainte Marguerite ne

parlait pas anglais.

Elle répondit:

--Comment parlerait-elle anglais, puisqu'elle n'est pas du parti des

Anglais[700]?

[Note 700: _Procès_, t. I, p. 86.]

Un poète champenois avait bien dit, deux cents ans auparavant, que le

parler français, que le Seigneur fit bel et léger, était le langage du

paradis.

Elle fut ensuite interrogée sur ses anneaux. Matière ardue: il y avait

en ce temps-là beaucoup d'anneaux enchantés ou chargés d'amulettes.

Les magiciens faisaient des anneaux sous l'influence des planètes et

leur donnaient des vertus au moyen de pierres et d'herbes

merveilleuses, de caractères et de charmes. Avec des anneaux

constellés, on opérait des merveilles. Hélas! elle n'avait eu que deux

pauvres anneaux, l'un de laiton, avec les noms de Jésus et de Marie,

qu'elle tenait de ses père et mère, l'autre que son frère lui avait

donné. L'évêque lui retenait celui-là; les Bourguignons lui avaient

ôté l'autre[701].

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 17 / 29 段