Enfin elle jura selon les formes, à genoux, les deux mains sur le

missel[606]. Puis elle répondit sur son nom, son pays, ses parents,

son baptême, ses parrains et marraines. Elle dit qu'elle avait à peu

près dix-neuf ans, à ce qu'il lui semblait[607].

[Note 606: _Procès_, t. I, p. 45.]

[Note 607: _Ibid._, t. I, p. 46.]

Interrogée sur ce qu'elle avait appris:

--J'ai appris de ma mère _Notre Père_, _Je vous salue, Marie_ et _Je

crois en Dieu_.

Mais quand on lui demanda de dire _Notre Père_, elle s'y refusa, ne

voulant le dire qu'en confession. C'était pour que l'évêque l'entendît

au tribunal de la pénitence[608].

[Note 608: _Procès_, t. I, pp. 46-47]

La séance était très agitée; chacun parlait à la fois. Jeanne, de sa

voix douce, avait scandalisé les docteurs.

L'évêque lui fit défense de sortir de prison, sous peine d'être

convaincue du crime d'hérésie.

Elle n'accepta point cette défense:

--Si je m'évadais, dit-elle, nul ne pourrait me reprocher d'avoir

rompu ma foi, car oncques ne donnai ma foi à personne.

Elle se plaignit ensuite d'être aux fers.

L'évêque lui représenta que c'était parce qu'elle avait tenté de

s'évader.

Elle en convint:

--C'est vrai, j'ai voulu m'évader, et je le voudrais encore comme

c'est permis à tout prisonnier[609].

[Note 609: _Ibid._, t. I, p. 47.]

Aveu d'une grande hardiesse, si elle avait bien entendu ces paroles du

juge, qu'en sortant de prison, elle encourait les peines dues aux

hérétiques. C'était, un crime contre l'Église que de s'échapper des

prisons de l'Église, c'était un crime et une folie; car les prisons

de l'Église sont des séjours de pénitence, et il est aussi criminel

qu'insensé, le pécheur qui se refuse à la pénitence salutaire; il est

semblable au malade qui ne veut point être guéri. Mais Jeanne n'était

pas proprement dans une prison ecclésiastique; elle était dans le

château de Rouen, prisonnière de guerre, aux mains des Anglais.

Pouvait-on dire qu'en s'évadant, elle encourait l'excommunication et

les peines spirituelles et temporelles dues aux ennemis de la foi? Il

y avait là une difficulté. Le seigneur évêque la leva incontinent par

une belle fiction juridique. Trois hommes d'armes d'Angleterre, John

Gris, écuyer, John Bervox et William Talbot étaient commis par le roi

à la garde de Jeanne. L'évêque, agissant comme juge ecclésiastique,

les commit lui-même à cette garde et leur fit jurer sur les saints

Évangiles de lier et enfermer cette fille[610]. De ce fait la Pucelle

était prisonnière de notre sainte Mère l'Église et elle ne pouvait

rompre ses fers sans tomber dans l'hérésie.

[Note 610: _Procès_, t. I, pp. 47-8.]

La deuxième audience fut fixée au lendemain 22 février[611].

[Note 611: _Ibid._, t. I, p. 48.]

CHAPITRE XI

LA CAUSE DE LAPSE (_Suite_).

Après l'audience, quand il s'agit de rédiger le procès-verbal, un

conflit s'éleva entre les notaires ecclésiastiques et deux ou trois

greffiers royaux qui avaient enregistré, eux aussi, les réponses de

l'accusée. Les deux rédactions, comme on pouvait s'y attendre,

différaient l'une de l'autre en plusieurs endroits. On décida que

Jeanne serait interrogée à nouveau sur les points contestés[612]. Les

notaires d'Église se plaignaient aussi du mal qu'ils avaient à saisir

les paroles de Jeanne à travers les interruptions des assistants qui

les hachaient.

[Note 612: _Procès_, t. III, pp. 131-136.]

En un procès d'inquisition il n'y avait pas de lieu déterminé pour les

interrogatoires non plus que pour les autres actes de la procédure;

les juges interrogeaient soit dans une chapelle, soit dans une salle

capitulaire, ou bien encore dans la prison ou dans une chambre de

torture. Pour éviter le tumulte de la première séance, comme le

croyait Messire Guillaume Manchon[613], et parce qu'il n'y avait plus

de raison de procéder aussi solennellement qu'à l'ouverture des

débats, le juge et les conseillers se réunirent dans la chambre de

Parement, petite pièce située au bout de la grande salle du

château[614]; et l'on mit deux gardes anglais à la porte. Selon le

droit inquisitorial, les assesseurs désignés n'étaient pas tenus

d'assister à toutes les délibérations[615]. Cette fois, quarante-deux

étaient présents, trente-six anciens et six nouveaux, et parmi ces

grands clercs, frère Jean Lemaistre, le vice-inquisiteur de la foi,

l'humble frère prêcheur, non plus, comme au temps de saint Dominique,

chien carnassier du Seigneur, mais, par suite des entreprises de

l'Église des Gaules sur la puissance pontificale, chien de l'évêque,

pauvre moine n'osant ni agir ni s'abstenir, muet, craintif, le dernier

et moindre de tous, en attendant de devenir du jour au lendemain juge

souverain et sans appel[616].

[Note 613: _Procès_, t. III, p. 135.]

[Note 614: _Ibid._, t. I, p. 48.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la

Normandie_, pp. 323-324.]

[Note 615: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition_, p.

420.]

[Note 616: _Procès_, t. I, pp. 48-50.]

Jeanne fut introduite par messire Jean Massieu, huissier. Elle tenta

encore d'éluder le serment de tout dire; mais il lui fallut jurer sur

l'Évangile[617].

[Note 617: _Procès_, t. I, p. 50.]

Ce fut maître Jean Beaupère qui l'interrogea; il était docteur en

théologie. L'Université de Paris, qui le regardait comme une de ses

plus belles lumières, l'avait nommé deux fois recteur, chargé des

fonctions de chancelier, en l'absence de Gerson, et envoyé en l'an

1419, avec messire Pierre Cauchon, en la ville de Troyes, pour donner

aide et conseil au roi Charles VI, et, trois ans après, vers la reine

d'Angleterre et le duc de Glocester, pour obtenir, par leur appui, la

confirmation de ses privilèges. Il venait d'être nommé chanoine de

Rouen par le roi Henri VI[618].

[Note 618: Du Boulay, _Historia Universitatis Paris._, t. V, p.

919.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 27-30.]

Maître Jean Beaupère demanda d'abord à Jeanne à quel âge elle avait

quitté la maison de son père. Elle ne sut pas le dire, bien qu'elle

eût répondu la veille qu'elle avait présentement dix-neuf ans

environ[619].

[Note 619: _Procès_, t. I, p. 51.]

Interrogée sur les occupations de son enfance, elle répondit qu'elle

vaquait aux soins du ménage et n'allait guère aux champs avec les

bêtes.

--Pour filer et coudre, dit-elle, je ne crains femme de Rouen[620].

[Note 620: _Ibid._, t. I, p. 51.]

Ainsi, portant jusque dans ces choses domestiques son goût de

chevalerie et son ardeur de prouesses, elle défiait au fuseau et à

l'aiguille toutes les femmes d'une ville, sans en connaître une seule.

Interrogée sur ses confessions et ses communions, elle répondit

qu'elle se confessait à son curé ou à un autre prêtre quand celui-ci

était empêché. Mais elle ne voulut pas dire si elle avait communié à

d'autres fêtes qu'à Pâques[621].

[Note 621: _Procès_, t. I, pp. 51-52.]

Maître Jean Beaupère procédait sans ordre et sautait brusquement d'un

sujet à l'autre, afin de la surprendre. Il lui parla tout à coup de

ses Voix. Elle lui répondit comme il suit:

--Étant en l'âge de treize ans, j'ai eu une Voix de Dieu pour m'aider

à me bien gouverner. Et la première fois j'ai eu grand'peur. Et la

Voix vint quasiment à l'heure de midi, en été, dans le jardin de mon

père...

Elle entendit la Voix à droite, vers l'église. Rarement elle l'entend

sans une lumière. Cette lumière est du côté que la Voix est ouïe[622].

[Note 622: _Ibid._, t. I, p. 52.]

En apprenant que Jeanne entendait la Voix à droite, un docteur plus

savant et plus doux que n'était maître Jean eût sans doute interprété

favorablement cette circonstance, puisqu'on lit dans Ezéchiel que les

anges se tenaient à droite de la demeure, puisque nous voyons, au

dernier chapitre de saint-Marc, que les femmes virent l'Ange assis à

droite et puisque enfin saint Luc observe en termes exprès que l'Ange

apparut à Zacharie à droite de l'autel encensé, sur quoi le vénérable

Bède fit cette réflexion: «il apparut à droite, parce qu'il apportait

un signe de la divine miséricorde[623]». Mais l'interrogateur

n'attacha son esprit à rien de semblable; et, croyant embarrasser

Jeanne, il lui demanda comment elle voyait la lumière, puisqu'elle

était de côté[624]. Jeanne ne répondit pas et comme distraite:

[Note 623: Bréhal, _Mémoires et consultations en faveur de Jeanne

d'Arc_, édit. Lanéry d'Arc, p. 409.]

[Note 624: Voir Appendice I, la lettre du docteur G. Dumas.]

--Si j'étais dans un bois, j'entendrais bien les Voix qui viendraient

à moi.... Elle me semble être une digne Voix. Je crois que cette Voix

m'a été envoyée de la part de Dieu. Après avoir entendu trois fois

cette Voix, j'ai connu que c'était la voix d'un ange.

--Quels enseignements vous donnait cette Voix pour le salut de votre

âme?

--Elle m'apprit à me bien conduire, à fréquenter l'église, et elle m'a

dit qu'il me fallait aller en France[625].

[Note 625: _Procès_, t. I, p. 52.]

Et Jeanne conta comment, sur l'ordre de la Voix, elle était allée à

Vaucouleurs, vers sire Robert de Baudricourt, qu'elle avait reconnu,

sans l'avoir oncques vu auparavant; comment le duc de Lorraine l'avait

appelée auprès de lui pour qu'elle le guérît et comment elle s'était

rendue en France[626].

[Note 626: _Ibid._, t. I, pp. 53-54.]

Elle fut ensuite amenée à dire qu'elle savait bien que Dieu aimait le

duc d'Orléans et qu'elle avait sur lui plus de révélations que sur

homme vivant, excepté son roi, qu'il lui avait fallu changer son habit

de femme en habit d'homme et que son conseil l'avait bien avisée[627].

[Note 627: _Procès_, t. I, p. 54.]

On lui donna lecture de la lettre aux Anglais. Elle reconnut qu'elle

l'avait dictée dans les mêmes termes, à trois endroits près. Elle

n'avait pas dit: _corps pour corps_, ni _chef de guerre_; et elle

avait dit _rendez au roi_, au lieu de _rendez à la Pucelle_. Les juges

n'avaient pas altéré le texte de la lettre, comme on peut s'en assurer

en le comparant à d'autres textes qui ne passèrent pas par leurs mains

et qui contiennent les expressions niées par Jeanne[628].

[Note 628: _Ibid._, t. I, pp. 55-56; t. V, p. 95.]

Au début de sa vocation, elle croyait que Notre-Seigneur, vrai roi de

France, lui avait ordonné de remettre la lieutenance du royaume à

Charles de Valois. Les propos où elle exprime ces idées sont rapportés

par trop de personnes étrangères les unes aux autres pour qu'on puisse

douter qu'elle les ait prononcés. «Le roi aura le royaume en commande;

le roi de France est lieutenant du roi des cieux.» Ce sont là des

paroles sorties de sa bouche et elle a vraiment dit au dauphin:

«Faites don de votre royaume au roi des cieux[629].» Mais ce qu'on est

bien obligé de reconnaître, c'est qu'à Rouen il ne subsiste plus en

elle aucune trace de ces idées mystiques et qu'elle semble même

incapable de les avoir jamais eues. Dans toutes les réponses qu'elle

fait à ses interrogateurs, elle se montre si étrangère à tout

raisonnement un peu abstrait et aux spéculations même les moins

compliquées, qu'on se figure mal qu'elle ait pu concevoir la royauté

temporelle de Jésus-Christ sur la terre des Lis. Rien dans son langage

ni dans ses pensées ne la montre préparée à de telles méditations et

l'on en arrive à croire que cette théologie politique lui avait été

enseignée, dans son âge tendre et ductile, par des clercs désireux de

remédier aux maux de l'Église et du royaume, mais qu'elle n'en avait

point pénétré profondément l'esprit ni bien possédé le sens, et que

les termes mêmes lui en avaient peu à peu échappé, dans une vie rude

et parmi des gens d'armes dont l'âme simple s'accordait avec la sienne

mieux que l'âme plus ornée de ses initiateurs contemplatifs.

[Note 629: _Ibid._, t. II, p. 456; t. III, pp. 91-92.--Morosini,

t. III, p. 104.--Eberhard Windecke, pp. 152-153.--J. Quicherat,

_Aperçus nouveaux_, pp. 132-133.--Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne

d'Arc_, t. IV, p. 440, chap. I: _La royauté du Jésus-Christ_.]

Interrogée sur sa venue à Chinon, elle répondit:

J'allai sans empêchement vers mon roi; quand j'arrivai à la ville de

Sainte-Catherine de Fierbois, j'envoyai premièrement à la ville de

Château-Chinon où était mon roi. J'y arrivai vers l'heure de midi et

me logeai dans une hôtellerie et, après dîner, j'allai à mon roi qui

était dans le château.

Les greffiers, s'il faut les en croire, s'émerveillaient à l'envi de

sa mémoire. Ils admiraient qu'elle se rappelât avec exactitude ce

qu'elle avait dit huit jours auparavant[630]. Pourtant ses souvenirs

étaient parfois étrangement incertains, et l'on a quelque raison de

penser avec le Bâtard qu'elle attendit deux jours à l'auberge avant

d'être reçue par le roi[631].

[Note 630: _Procès_, t. III, pp. 89, 142, 161, 176, 178, 201.]

[Note 631: _Ibid._, t. III, p.]

À propos de cette audience au château de Chinon, elle dit à ses juges

qu'elle avait reconnu le roi comme elle avait reconnu le sire de

Baudricourt, par révélation[632].

[Note 632: _Ibid._, t. I, p. 56.]

L'interrogateur lui demanda:

--Quand la Voix vous montra votre roi, y avait-il là quelque

lumière[633]?

[Note 633: _Ibid._, p. 56.]

Cette question se rapportait à des circonstances étranges qui

intéressaient grandement les juges, car ils y soupçonnaient la Pucelle

de s'être rendue coupable de fraude sacrilège ou peut-être de

sorcellerie, avec la complicité du roi de France. Ils avaient appris,

en effet, par leurs informateurs, que Jeanne se vantait d'avoir donné

un signe au roi, en la forme d'une couronne précieuse[634]. Voici la

vérité sur ce point.

[Note 634: Il ne paraît pas possible d'admettre avec Quicherat

(_Aperçus nouveaux_), que Jeanne imaginait la fable de la couronne à

mesure qu'on la pressait de questions au sujet «du signe». À la façon

dont les juges conduisaient l'interrogatoire, on voit bien qu'ils

connaissaient toute cette histoire extraordinaire.]

Madame sainte Catherine, ainsi qu'on le rapportait dans son histoire,

reçut un jour, de la main d'un ange, une couronne resplendissante et

la posa sur la tête de l'impératrice des Romains. Cette couronne

signifiait la béatitude éternelle[635]. Jeanne, qui était nourrie de

cette histoire, disait que semblable chose lui était advenue. En

France elle avait fait plusieurs récits merveilleux de couronnes et

dans l'un de ces récits elle se représentait en la grande salle du

château de Chinon, au milieu des seigneurs, recevant de la main d'un

ange une couronne, pour la donner à son roi[636]. C'était vrai, au

sens spirituel, car elle avait mené Charles à son sacre et

couronnement. Jeanne n'était pas très exercée à concevoir deux ordres

de vérités. Il se peut toutefois qu'elle eut des doutes sur la réalité

matérielle de cette vision. Il se peut même qu'elle la tînt pour vraie

seulement au sens spirituel. En tout cas, elle avait promis

d'elle-même spontanément à sainte Catherine et à sainte Marguerite de

n'en point parler à ses juges[637].

[Note 635: _Legenda aurea_, éd. 1846, pp. 789 et suiv.]

[Note 636: _Procès_, t. I, pp. 120-122.]

[Note 637: _Ibid._, t. I, p. 90.]

--Vîtes-vous quelque ange au-dessus du roi? demanda l'interrogateur.

Elle refusa de répondre[638].

[Note 638: _Ibid._, t. I, p. 56.]

Pour cette fois, il ne fut rien dit de la couronne.

Maître Jean Beaupère demanda à Jeanne si elle entendait souvent la

Voix.

--Il n'est jour que je ne l'entende. Et elle me fait bien besoin[639].

[Note 639: _Procès_, t. III, p. 57.]

Elle ne parlait jamais de ses Voix sans exprimer qu'elles étaient son

refuge et son réconfort, son allègement et son allégresse. Or, les

théologiens s'accordaient à croire que le bon esprit laisse en se

retirant l'âme comblée de joie, de paix et de consolation, et ils en

donnaient pour preuve cette parole de l'ange à Zacharie et à Marie:

«Ne craignez point[640]». Ce n'était pas toutefois une raison assez

forte pour persuader à des clercs du parti anglais que des Voix

ennemies des Anglais venaient de Dieu.

[Note 640: Jean Bréhal, dans les _Mémoires et consultations en

faveur de Jeanne d'Arc_, éd. Lanéry d'Arc, p. 409.]

Et la Pucelle ajouta:

--Oncques n'ai requis d'elle autre récompense finale que le salut de

mon âme[641].

[Note 641: _Procès_, t. III, p. 57.]

L'interrogatoire se termina sur une charge capitale: l'assaut donné à

Paris un jour de fête. C'est peut-être à ce sujet que frère Jacques de

Touraine, de l'ordre des frères mineurs, qui de temps à autre faisait

aussi des questions, demanda à Jeanne si elle avait jamais été en un

lieu où des Anglais eussent été tués.

--En nom Dieu, si j'y ai été? répliqua Jeanne vivement. Comme vous

parlez doucement! Que ne partaient-ils de France et n'allaient-ils

dans leur pays!

Un seigneur d'Angleterre, qui se trouvait dans la salle, entendant ces

paroles, dit à ses voisins:

--Vraiment, c'est une bonne femme. Que n'est-elle Anglaise[642]!

[Note 642: _Procès_, t. III, p. 48.]

La troisième séance publique fut fixée au surlendemain, samedi 24

février[643].

[Note 643: _Ibid._, t. I, p. 57.]

On était en carême; Jeanne observait le jeûne très

rigoureusement[644].

[Note 644: _Ibid._, t. I, pp. 61, 70.]

Le vendredi 23 au matin, les Voix vinrent d'elles-mêmes l'éveiller.

Elle se souleva sur son lit et s'y tint assise, les mains jointes,

pour leur rendre grâces. Puis elle leur demanda ce qu'elle devait

répondre aux juges, les priant de prendre conseil là-dessus de

Notre-Seigneur. Les Voix prononcèrent d'abord des paroles qu'elle ne

comprit pas. Cela arrivait quelquefois, surtout aux heures difficiles.

Puis elles dirent[645]:

--Réponds hardiment, Dieu t'aidera.

[Note 645: _Ibid._, t. I, p. 62.]

Ce même jour, elle les entendit une deuxième fois à l'heure des vêpres

et une troisième fois quand les cloches sonnèrent l'_Ave Maria_ du

soir. Dans la nuit du vendredi et du samedi, elles revinrent et lui

révélèrent beaucoup de secrets pour le bien du roi de France. Elle en

reçut un grand réconfort[646]. Très probablement elles lui

renouvelèrent l'assurance qu'elle serait tirée des mains de ses

ennemis et que ses juges, au contraire, se trouvaient en grand danger.

[Note 646: _Procès_, t. I, pp. 61-64.]

Elle se gouvernait entièrement par ses Voix. Quand elle était

embarrassée sur ce qu'elle devait dire à ses juges, elle faisait une

prière à Notre-Seigneur; elle lui disait dévotement: «Très doux Dieu,

en l'honneur de votre sainte Passion, je vous requiers, si vous

m'aimez, que me révéliez ce que je dois répondre à ces gens d'Église.

Je sais bien, quant à l'habit, le commandement comment je l'ai pris;

mais je ne sais point par quelle manière je dois le laisser. Pour ce,

plaise vous à moi l'enseigner.»

Et tout aussitôt les Voix venaient[647].

[Note 647: _Ibid._, t. I, p. 279.]

À la troisième séance, tenue le 24 février, dans la chambre de

Parement, siégèrent soixante-deux assesseurs, dont vingt

nouveaux[648].

[Note 648: _Ibid._, t. I, pp. 58-60.]

Jeanne montra plus de répugnance encore que les autres jours à prêter

sur les saints évangiles serment de répondre à tout ce qu'on lui

demanderait. L'évêque l'avertit charitablement que ce refus obstiné la

rendrait suspecte, et il la requit de jurer, sous peine d'être

reconnue coupable sur tous les chefs d'accusation[649]. Ainsi le

voulait en effet, la justice inquisitoriale. En l'an 1310, une béguine

nommée La Porète refusa le serment au sacré inquisiteur de la foi,

frère Guillaume de Paris; elle fut incontinent excommuniée, et, sans

être davantage interrogée, après une longue procédure, livrée au

prévôt de Paris, qui la fit brûler vive. La dévotion qu'elle montra

sur le bûcher tira des larmes à tous les assistants[650].

[Note 649: _Procès_, t. I, pp. 60-61.]

[Note 650: _Grandes Chroniques_, éd. P. Paris, t. V, p. 188.]

Toutefois l'évêque ne put obtenir que la Pucelle jurât sans

restrictions. Elle jura de dire la vérité sur tout ce qu'elle saurait

touchant le procès, se réservant de taire ce qui, selon elle, ne s'y

rapporterait pas. Elle parla volontiers des Voix qu'elle avait

entendues la veille et dans la matinée, et ne céda point qu'elles lui

avaient fait des révélations concernant le roi. Mais, quand maître

Jean Beaupère se montra curieux de les connaître, elle demanda un

délai de quinze jours pour répondre, sûre que d'ici là elle serait

délivrée; et aussitôt elle se mit à vanter les secrets que ses Voix

lui avaient confiés pour le bien du roi.

--Je voudrais qu'il les sût dès maintenant, dit-elle, dussé-je ne pas

boire de vin d'ici à Pâques[651].

[Note 651: _Procès_, t. I, p. 64.]

«Ne pas boire de vin d'ici Pâques». Employait-elle de la sorte, sans y

prendre garde, une locution en usage dans le pays de ce joli vin qui

a des teintes de rose desséchée, de ce vin «gris» dont deux doigts

avec un morceau de pain faisaient le repas des femmes de Domremy[652]?

Ou bien avait-elle pris cette façon de dire aux gens d'armes de sa

compagnie, avec les bonnes buffes et les bons torchons? Hélas! quel

hypocras devait-elle boire pendant les cinq semaines qui restaient à

courir avant Pâques? Elle employait là une expression toute faite,

comme il lui arrivait souvent, et n'y attribuait aucun sens précis, à

moins qu'à l'idée de vin ne se mêlât plus ou moins confusément dans

son esprit une pensée cordiale, un espoir de voir, une fois délivrée,

les seigneurs de France emplir leur tasse en l'honneur d'elle.

[Note 652: E. Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, pp. 37, 177.]

Maître Jean Beaupère lui demanda si, avec les Voix, elle voyait

quelque chose.

Elle répondit:

--Je ne vous dirai pas tout. Je n'en ai pas congé... La Voix est bonne

et digne... De cela je ne suis pas tenue de répondre.

Et elle pria qu'on lui donnât par écrit les points sur lesquels elle

ne répondait pas tout de suite[653].

[Note 653: _Procès_, t. I, pp. 64-65.]

Quel usage pensait-elle faire de cet écrit? Elle ne savait pas lire;

elle n'avait pas d'avocat. Voulait-elle montrer la cédule à quelque

faux ami qui la trompait, comme Loiseleur? Ou pensait-elle la mettre

sous les yeux de ses saintes?

Maître Beaupère demanda si la Voix avait un visage et des yeux.

Elle refusa de le dire et cita un dicton en usage chez les enfants:

«Souvent on est pendu pour avoir dit la vérité[654].»

[Note 654: _Procès_, t. I. p. 65.--«Souvent on est blâmé de trop

parler» proverbe commun au XVe siècle, cf. Le Roux de Lincy, _Les

proverbes français_, t. II, p. 417.]

Maître Beaupère demanda:

--Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu?

La question était singulièrement captieuse: elle mettait Jeanne entre

l'aveu de son péché et la plus condamnable témérité. Un des

assesseurs, maître Jean Lefèvre, de l'ordre des frères ermites, fit

observer qu'elle n'était pas tenue de répondre. Il y eut des murmures

dans la salle.

Mais Jeanne:

--Si je n'y suis, Dieu m'y mette, et si j'y suis, Dieu m'y garde. Je

serais la plus dolente du monde si je savais ne pas être en la grâce

de Dieu[655].

[Note 655: _Procès_, t. I, p. 65.]

Les assesseurs furent surpris qu'elle eût si bien répondu. Pourtant

ils n'étaient point revenus à de meilleurs sentiments pour elle. Ils

reconnaissaient qu'elle parlait bien au sujet de son roi, mais que,

pour le reste, elle avait trop de subtilité et de cette subtilité

propre à la femme[656].

[Note 656: _Ibid._, t. II, pp. 21, 358.]

Maître Jean Beaupère questionna ensuite Jeanne sur son enfance au

village, essayant de la montrer cruelle, encline à l'homicide dès ses

tendres années et adonnée à ces pratiques d'idolâtrie, pour lesquelles

les habitants de Domremy étaient notoirement diffamés[657].

[Note 657: _Procès_, t. I, pp. 65-68.]

Il toucha alors un point d'une singulière importance pour pénétrer les

origines obscures de la mission de Jeanne.

--Ne vous a-t-on pas regardée comme l'envoyée du bois Chesnu?

En poussant dans ce sens, on aurait peut-être obtenu des révélations

importantes. Assurément Jeanne avait été accréditée en France par de

fausses prophéties; mais ces clercs n'étaient pas en état de se

débrouiller dans tous ces pseudo-Bède et pseudo-Merlin[658].

[Note 658: _Ibid._, t. I, p. 68.]

Jeanne répondit:

--Quand je vins trouver le roi, aucuns me demandaient s'il y avait

dans mon pays un bois nommé le bois Chesnu, parce qu'il existait des

prophéties disant que des environs de ce bois devait venir une jeune

fille qui ferait des merveilles. Mais à cela je n'ajoutai pas foi.

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 16 / 29 段