informations sur les faits et dits publiquement imputés à cette femme.
Le seigneur évêque leur apprit que déjà quelques informations avaient
été faites par son ordre et qu'il était décidé à en ordonner d'autres,
desquelles il serait ultérieurement rendu compte en présence du
Conseil[564].
[Note 564: _Procès_, t. I, pp. 5-8.]
Il est certain qu'un tabellion d'Andelot, en Champagne, Nicolas
Bailly, requis par messire Jean de Torcenay, bailli de Chaumont pour
le roi Henri, se transporta à Domremy et procéda avec Gérard Petit,
prévôt d'Andelot et quelques moines mendiants, à une enquête sur la
vie et la réputation de Jeanne. Les interrogateurs entendirent douze
ou quinze témoins et entre autres Jean Hannequin[565] de Greux et Jean
Bégot chez qui ils logèrent[566]. Nous tenons de Nicolas Bailly,
lui-même, qu'ils ne recueillirent aucun fait à la charge de Jeanne.
Et, si l'on en croit Jean Moreau, bourgeois de Rouen, maître Nicolas,
ayant apporté à monseigneur de Beauvais le résultat de ses recherches,
fut traité de mauvais homme et de traître et n'obtint point la
récompense de ses dépenses et labeurs[567]. C'est possible, encore
qu'étrange. Mais qu'on n'ait recueilli ni à Vaucouleurs ni à Domremy
ni dans les villages voisins aucun fait à la charge de Jeanne, voilà
qui n'est nullement vrai. Bien au contraire on y ramassa un grand
nombre d'accusations contre les habitants en général qui usaient de
maléfices et contre Jeanne qui hantait les fées[568], portait dans son
sein une mandragore et désobéissait à ses père et mère[569].
[Note 565: _Ibid._, t. II, p. 463.]
[Note 566: _Procès_, t. II, p. 453.]
[Note 567: _Ibid._, t. III, pp. 192-193.]
[Note 568: _Ibid._, t. I, pp. 105, 146, 234.]
[Note 569: _Ibid._, t. I, pp. 208-209, 213.]
Des informations copieuses furent faites non seulement en Lorraine et
à Paris, mais dans des pays obéissant au roi Charles, à Lagny, à
Beauvais, à Reims et jusque dans la Touraine et le Berry[570], qui
fournirent assez pour brûler dix hérétiques et vingt sorcières. On y
releva notamment des diableries horribles aux yeux des clercs, telles
que tasse et gants perdus et retrouvés, prêtre concubinaire dévoilé,
l'épée de sainte Catherine, l'enfant ressuscité. On en rapporta une
lettre téméraire sur le pape et bien d'autres indices de sorcellerie,
magie, hérésie et erreurs sur la foi[571]. Ces informations ne furent
point insérées au procès[572]. C'était l'usage constant de la sacrée
inquisition de tenir secrets et les témoignages et les noms des
témoins[573]. En l'espèce, l'évêque de Beauvais pouvait alléguer
l'intérêt des déposants qu'il eût trop peu ménagé en publiant les
informations recueillies dans les provinces soumises au dauphin
Charles. Car, à défaut de leurs noms, leurs dépositions seules
pouvaient les faire reconnaître. Au reste, les propos que tenait
Jeanne dans sa prison formaient la source la plus abondante
d'informations: elle parlait beaucoup et sans prudence.
[Note 570: J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 117.]
[Note 571: _Procès_, t. I, pp. 245-246.]
[Note 572: _Ibid._, t. II, p. 200.]
[Note 573: De Beaurepaire, _Recherches_, _loc. cit._--J.
Quicherat, _Aperçus nouveaux_, pp. 122-124.--L. Tanon, _Histoire des
tribunaux de l'inquisition_, pp. 389-395.]
Un peintre, dont on ne sait pas le nom, vint la voir en sa tour, et
lui demanda tout haut, devant les gardes, quelles armes elle portait,
comme s'il eût voulu la représenter avec son écu. Dans ce temps-là, on
ne faisait guère de peintures sur le vif, si ce n'était de personnes
de très haut rang, et le plus souvent dans l'attitude de la prière,
agenouillées et les mains jointes. Et si l'on pouvait voir dans les
Flandres et dans la Bourgogne des portraits où ne paraissaient nuls
signes de dévotion, c'était en bien petit nombre. Quand on parlait
d'un portrait, on songeait naturellement à une personne priant Dieu,
la Sainte Vierge ou quelque saint. C'est pourquoi l'intention de faire
le portrait de la Pucelle eût été, sans doute, fort mal vue par les
juges d'Église. D'autant plus qu'ils pouvaient craindre que le peintre
ne figurât cette femme excommuniée sous l'apparence d'une sainte
canonisée par l'Église, ainsi que faisaient les Armagnacs. En y
songeant, on est tenté de croire que cet homme était un faux peintre
et un espion véritable. Jeanne lui dit les armes que le roi avait
données à ses frères, un écu d'azur et une épée entre deux fleurs de
lis d'or. Et ce qui confirme les soupçons, c'est qu'au procès, il lui
fut reproché, comme faste et vanité, d'avoir fait peindre ses
armes[574].
[Note 574: _Procès_, t. I, pp. 117, 300.]
Plusieurs clercs introduits dans sa prison lui faisaient croire qu'ils
étaient des gens d'armes du parti de Charles de Valois[575]. Le
promoteur lui-même, maître Jean d'Estivet, prit, pour la tromper,
l'habit d'un pauvre prisonnier[576]. Un des chanoines de Rouen appelés
au procès, maître Nicolas Loiseleur, fut particulièrement fertile en
ruses, ce semble, pour découvrir les hérésies de Jeanne. Natif de
Chartres, il n'était que maître ès arts, mais il avait un grand renom
d'habileté; en 1427 et 1428, il s'acquitta de négociations difficiles
qui le retinrent de longs mois à Paris; en 1430, il fut de ceux que
le Chapitre députa vers le cardinal de Winchester afin d'obtenir une
audience du roi Henri, à l'effet de lui recommander l'église de Rouen.
Maître Nicolas Loiseleur était donc personne agréable au Grand
Conseil[577].
[Note 575: _Ibid._, t. II, p. 362.]
[Note 576: _Ibid._, t. III, p. 63.]
[Note 577: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 72-82.--A.
Sorel, _loc. cit._, pp. 243-247.]
S'étant concerté avec l'évêque de Beauvais et le comte de Warwick, il
entra dans la prison de Jeanne en habit court, à la mode des laïques;
les gardes avertis se retirèrent et maître Nicolas, resté seul avec la
prisonnière, lui confia qu'il était natif, comme elle, des Marches de
Lorraine, cordonnier de son état, qu'il tenait le parti des Français,
et qu'il avait été pris par les Anglais. Il lui apporta du roi Charles
des nouvelles qu'il imaginait à sa fantaisie. Jeanne n'avait rien de
plus cher que son roi. Se l'étant ainsi gagnée, le feint cordonnier
lui fit diverses questions sur les anges et les saintes qu'elle
voyait. Elle lui répondait avec confiance, comme payse à pays et amie
à ami. Il lui donnait des conseils, il lui recommandait de ne pas
croire tous ces gens d'Église, de ne pas faire ce qu'ils lui
demandaient:
--Car, lui disait-il, si tu leur donnes créance, tu seras détruite.
Maintes fois, à ce qu'on assure, maître Nicolas Loiseleur fit le
cordonnier lorrain. Il dictait ensuite aux greffiers tout ce que
Jeanne lui avait dit et c'était là un supplément précieux
d'informations dont on faisait mémoire en vue des interrogatoires. Il
paraît même que durant certaines de ces visites on apostait les
greffiers dans une chambre voisine, près d'un judas[578]. S'il faut en
croire les bruits de la ville, maître Nicolas faisait aussi sainte
Catherine et, par ce moyen, amenait Jeanne à dire tout ce qu'il
voulait.
[Note 578: _Procès_, t. II, pp. 10, 342; t. III, pp. 140, 141,
156, 160 et suiv.]
Peut-être ne se vantait-il point de tant d'artifice[579]; assurément
il ne s'en cachait pas. Plusieurs maîtres insignes l'approuvaient;
d'autres le blâmaient[580]. L'ange de l'école, maître Thomas de
Courcelles, qu'il instruisit de ses déguisements, lui conseilla de les
cesser. Les greffiers prétendirent par la suite avoir mis une extrême
répugnance à prendre en cachette des paroles ainsi surprises par ruse.
Il fallait que l'âge d'or de la justice inquisitoriale fût bien passé
pour qu'un docteur aussi rigide que maître Thomas mollît sur les
formes les plus solennelles de cette justice; il fallait que la
procédure inquisitoriale fût profondément corrompue pour que deux
notaires d'Église songeassent à en éluder les prescriptions les plus
constantes. Ces clercs, en contrefaisant les gens d'armes, ce
promoteur en se donnant l'apparence d'un pauvre prisonnier,
accomplissaient les fonctions les plus régulières de la justice
instituée par Innocent III. En faisant le cordonnier et sainte
Catherine, si toutefois il recherchait le salut et non la perte de la
pécheresse, et si, contrairement à la rumeur publique, loin de
l'inciter à la révolte, il l'induisait à l'obéissance, s'il ne la
trompait enfin que pour son bien temporel et spirituel, maître Nicolas
Loiseleur procédait conformément aux règles établies. Il est dit dans
le _Tractatus de hæresi_: «Que nul n'approche l'hérétique, si ce n'est
de temps à autre deux personnes fidèles et adroites qui l'avertissent
avec précaution et comme si elles avaient compassion de lui, de se
garantir de la mort en confessant ses erreurs, et qui lui promettent
que, s'il le fait, il pourra échapper au supplice du feu; car la
crainte de la mort et l'espoir de la vie amollissent quelquefois un
coeur qu'on n'aurait pu attendrir autrement[581].»
[Note 579: _Ibid._, t. III, p. 181.]
[Note 580: _Ibid._, t. III, p. 141.]
[Note 581: _Tractatus de hæresi pauperum de Lugduno_, apud
Martene, _Thésaurus anecd._, t. V, col. 1787.--J. Quicherat, _Aperçus
nouveaux_, pp. 131-132.]
Le devoir des greffiers était tracé en ces termes: «Les choses seront
ainsi ordonnées, que certaines personnes seront apostées dans un lieu
convenable pour surprendre les confidences des hérétiques et
recueillir leurs paroles[582].»
[Note 582: Eymeric, _Directorium_, part. III: _Cautelæ
inquisitorum contra hæreticorum cavilationes et fraudes._]
Et quant à l'évêque de Beauvais, qui avait ordonné ou permis ces
procédures, il découvrait sa justification et sa louange dans cette
parole de l'apôtre saint Paul aux Corinthiens: Je ne vous ai point
fait de tort, mais j'ai usé de finesse pour vous surprendre: _Ego vos
non gravavi; sed cum essem astutus, dolo vos cepi_ (II, _Corinth._,
ch. XII, v. 16)[583].
[Note 583: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en
France_, p. 394.]
Cependant, quand elle vit le promoteur Jean d'Estivet revêtu du
camail, Jeanne ne le reconnut pas. Maître Nicolas Loiseleur se rendait
souvent près d'elle en robe longue. Sous ces dehors il lui inspirait
une grande confiance: elle se confessait à lui dévotement, et n'avait
point d'autre confesseur[584]. Elle le voyait tantôt en cordonnier,
tantôt en chanoine sans s'apercevoir que ce fût la même personne.
C'est donc qu'elle était, à certains égards d'une incroyable
simplicité. Ces grands théologiens devaient s'apercevoir qu'il n'était
pas difficile de la prendre.
[Note 584: _Procès_, t. II, pp. 10, 342.]
C'était un fait connu de tous les hommes versés dans les sciences
divines et humaines, que l'Ennemi des hommes ne faisait point de pacte
avec une fille, sans lui prendre d'abord son pucelage[585]. À
Poitiers, déjà les clercs de France y avaient songé et lorsque la
reine Yolande leur eut assuré que Jeanne était vierge, ils ne
craignirent plus qu'elle ne vînt du diable[586]. Le seigneur évêque de
Beauvais attendait un semblable examen dans une contraire espérance.
Madame la duchesse de Bedford elle-même y procéda à la prison,
assistée de lady Anna Bavon et d'une autre matrone. On a dit que,
pendant ce temps, le Régent, caché dans une pièce voisine, regardait
par un trou du plancher[587]. Ce n'est pas sûr, mais ce n'est pas
impossible: il était encore à Rouen quinze jours après que Jeanne y
eut été amenée[588]. Imaginaire ou véritable, cette curiosité lui fut
sévèrement reprochée. Si beaucoup d'autres l'eussent eue à sa place,
chacun en jugera à part soi; mais il ne faut pas oublier que
monseigneur de Bedford croyait que Jeanne était sorcière et que ce
n'était pas l'habitude, en ce temps-là, d'étendre aux sorcières le
respect dû aux dames. On doit songer aussi que ce point intéressait
puissamment la vieille Angleterre que le Régent aimait de tout son
coeur et de toutes ses forces.
[Note 585: Vallet de Viriville, _Nouvelles recherches sur Agnès
Sorel_, pp. 33 et suiv.--Du Cange, _Glossaire_, au mot:
_Matrimonium_.]
[Note 586: _Procès_, t. III, pp. 102, 209.]
[Note 587: _Procès_, t. III, pp. 155, 163.]
[Note 588: A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, p. 40.]
À l'expertise de la duchesse de Bedford comme à celle de la reine de
Sicile, Jeanne fut trouvée vierge. Les matrones connaissaient
plusieurs signes de virginité; mais, pour nous, un signe plus certain
c'est la parole de Jeanne qui, lorsqu'on lui demandait pourquoi on
l'appelait la Pucelle et si elle l'était en effet, répondait: «Je peux
bien dire que je suis telle[589].» Les juges ne firent pas état, qu'on
sache, de ces conclusions favorables. Croyaient-ils, avec le sage roi
Salomon, que toute recherche à cet égard est vaine; repoussèrent-ils
les conclusions des matrones en vertu de l'adage: _Virginitatis
probatio non minus difficilis quam custodia?_ Non, ils croyaient bien
qu'elle était vierge. Ils le laissaient suffisamment entendre, en ne
disant pas le contraire[590]. Et, puisqu'ils persistaient à la
poursuivre comme sorcière, c'était donc qu'ils pensaient qu'elle
pouvait, par exception, s'être donnée à des diables qui l'avaient
laissée comme ils l'avaient prise. Les moeurs des démons étaient
pleines de ces contrariétés qui déconcertaient les plus savants
docteurs; on en découvrait tous les jours.
[Note 589: _Procès_, t. III, p. 175.]
[Note 590: _Procès_, t. II, pp. 217-218.]
Le samedi 13 janvier, le seigneur abbé de Fécamp, les docteurs et
maîtres Nicolas de Venderès, Guillaume Haiton, Nicolas Coppequesne,
Jean de la Fontaine et Nicolas Loiseleur, se réunirent dans la maison
du seigneur évêque et lecture leur fut donnée des informations
recueillies en Lorraine et ailleurs sur la Pucelle. Et il fut décidé
que, d'après ces informations, un certain nombre d'articles seraient
rédigés en bonne forme; ce qui fut fait[591].
[Note 591: _Ibid._, t. I, pp. 27-28.]
Le mardi 23 janvier, les docteurs et maîtres sus-nommés prirent
connaissance des articles et, les tenant pour bons, estimèrent qu'ils
devaient servir de matière aux interrogatoires, puis ils décidèrent
que l'évêque de Beauvais devait ordonner l'enquête préparatoire sur
les faits et dits de Jeanne[592].
[Note 592: _Procès_, t. I, pp. 28-29.]
Le mardi 13 février, Jean d'Estivet, dit Bénédicité, promoteur, Jean
de la Fontaine, commissaire, Boisguillaume et Manchon, greffiers, et
Jean Massieu, huissier, prêtèrent serment d'exécuter fidèlement leur
office. Aussitôt, maître Jean de la Fontaine, assisté de deux
greffiers, procéda à l'enquête préparatoire[593].
[Note 593: _Ibid._, t. I, pp. 29-31.]
Le lundi 19 février, à huit heures du matin, les docteurs et maîtres
réunis, au nombre d'onze, dans la maison de l'évêque de Beauvais,
ayant ouï lecture des articles et de l'information préparatoire,
donnèrent leur avis et l'évêque décida, conformément à cet avis, qu'il
y avait matière suffisante pour que la femme nommée la Pucelle dût
être citée et appelée en cause de foi[594].
[Note 594: _Ibid._, t. I, pp. 31-33.]
Mais une nouvelle difficulté apparaissait. Il fallait, dans une telle
cause, que l'accusée comparût en même temps devant l'ordinaire et
devant l'inquisiteur. Les deux juges étaient également nécessaires à
la bonté du procès. Or, le Grand Inquisiteur pour le royaume de
France, frère Jean Graverent, se trouvait alors retenu à Saint-Lô, où
il poursuivait en matière de foi un bourgeois de la ville, nommé Jean
Le Couvreur[595]. En l'absence du frère Jean Graverent, l'évêque de
Beauvais avait invité le vice-inquisiteur pour le diocèse de Rouen à
procéder conjointement avec lui contre Jeanne. Cependant le
vice-inquisiteur semblait ne rien entendre, ne soufflait mot et
laissait l'évêque dans l'embarras avec son procès. C'était frère Jean
Lemaistre, prieur des frères prêcheurs de Rouen, bachelier en
théologie, religieux plein de prudence et de scrupules[596]. Enfin,
sur sommation par huissier, il se rendit chez l'évêque de Beauvais, ce
19 février, à quatre heures du soir, et se déclara prêt à intervenir,
s'il en avait le droit, ce dont toutefois il doutait[597]. Il donna la
raison de son incertitude: il était l'inquisiteur de Rouen; l'évêque
de Beauvais exerçait la juridiction épiscopale de Beauvais sur un
territoire emprunté: dès lors était-ce à l'inquisiteur de Rouen?
n'était-ce pas plutôt à l'inquisiteur de Beauvais qu'il appartenait de
siéger au côté de l'évêque de Beauvais? Il annonça qu'il demanderait
au Grand Inquisiteur du royaume de France un mandat qui s'étendît sur
le diocèse de Beauvais, et qu'en attendant ces pouvoirs, il consentait
à siéger, pour l'acquit de sa conscience et pour empêcher que toute
la procédure ne devînt caduque, ce qui eût été le cas, au sentiment de
tous, si la cause avait été instruite sans le concours de la Très
Sainte Inquisition[598]. Toutes les difficultés étaient levées. La
Pucelle fut citée à comparaître le mercredi 21 février[599].
[Note 595: _Ibid._, t. I, p. 32.--J. Quicherat, _Aperçus
nouveaux_, p. 102.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp.
24-27.--Le P. Chapotin, _La guerre de cent ans, Jeanne d'Arc et les
dominicains_, pp. 141-143.--A. Sarrazin, _P. Cauchon_, p. 124.]
[Note 596: _Procès_, t. I, p. 33.]
[Note 597: _Ibid._, t. I, p. 35.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_,
p. 394.--Doinel, dans _Mémoire de la Société archéologique-historique de
l'Orléanais_, 1892, t. XXIV, p. 403.--Le P. Chapotin, _La guerre de cent
ans, Jeanne d'Arc et les dominicains_, p. 141.--U. Chevalier,
_L'abjuration de Jeanne d'Arc_, p. 32.]
[Note 598: _Procès_, t. I, p. 35.]
[Note 599: _Ibid._, t. I, pp. 40-42.]
Ce jour, à huit heures du matin, l'évêque de Beauvais, le vicaire de
l'inquisiteur et quarante et un conseillers et assesseurs dont quinze
docteurs en théologie, cinq docteurs en l'un et l'autre droit, six
bacheliers en théologie, onze bacheliers en droit canon, quatre
licenciés en droit civil, se réunirent dans la chapelle du château.
L'évêque siégea seul comme juge. À ses côtés les conseillers et
assesseurs, revêtus du camail des chanoines ou de la bure des
mendiants, exprimaient ou la douceur évangélique ou la gravité
sacerdotale. Il y avait des regards de flamme et des yeux baissés.
Frère Jean Lemaistre, vice-inquisiteur de la foi, se tenait parmi eux,
silencieux, dans la livrée noire et blanche de l'obéissance et de la
pauvreté[600].
[Note 600: _Ibid._, t. I, pp. 38-39.]
Avant d'introduire l'accusée, l'huissier rendit compte à l'évêque que
Jeanne, touchée par la citation, avait répondu que volontiers elle
comparaîtrait, que toutefois elle demandait que des hommes d'Église du
parti de la France fussent adjoints en nombre égal à ceux du parti de
l'Angleterre. Elle demandait aussi qu'il lui fût permis d'entendre la
messe[601]. L'évêque rejeta ces deux requêtes[602] et Jeanne fut
introduite, en habit d'homme, les fers aux pieds. On la fit asseoir
près de la table où se tenaient les greffiers.
[Note 601: _Procès_, t. I, pp. 42-43.]
[Note 602: _Ibid._, t. I, p. 43.]
Ce qui éclata tout de suite entre ces théologiens et cette jeune
fille, ce fut la haine et l'horreur réciproques. Contrairement aux
usages de son sexe, que les ribaudes elles-mêmes n'osaient enfreindre,
elle montrait ses cheveux, des cheveux bruns taillés sur l'oreille.
C'étaient peut-être les premiers cheveux de femme que voyait tel de
ces jeunes religieux, tel de ces jeunes maîtres assis derrière leurs
anciens. Elle portait des chausses comme un garçon. Ils trouvaient son
habit impudique, abominable[603]. Elle les irritait et les indignait.
Si l'évêque de Beauvais l'avait forcée à comparaître en robe et en
chaperon, ils l'eussent regardée sans doute avec moins de colère. Cet
habit d'homme leur rendait présentes les oeuvres accomplies par la
Pucelle, avec le secours des démons, dans le camp du dauphin Charles,
se disant roi. En ôtant comme avec la main, par magie, toute force aux
gens d'armes anglais, elle avait nui grandement à la plupart de ces
hommes d'Église qui la jugeaient. Les uns songeaient aux bénéfices
dont elle les avait dépouillés; d'autres, docteurs et maîtres de
l'Université, se rappelaient qu'elle avait failli mettre Paris à feu
et à sang[604]; d'autres, abbés et chanoines, lui en voulaient
peut-être plus encore de les avoir fait trembler jusqu'en Normandie.
Et le tort ainsi causé à une notable partie de l'Église de France,
pouvaient-ils le lui pardonner quand ils savaient qu'elle l'avait fait
par sorcellerie, divination, et invocation des diables? «Il faut être
bien ignorant, disait Sprenger, pour nier la réalité de la magie.»
Comme ils étaient très savants, ils voyaient des magiciens et des
sorciers où d'autres n'en auraient pas soupçonné; ils estimaient que
le doute touchant le pouvoir des démons sur les hommes et sur les
choses était non seulement hérésie et impiété, mais encore subversion
de toute société naturelle et politique. Ces docteurs assis là, dans
la chapelle du château, avaient fait brûler chacun dix, vingt,
cinquante sorcières, et toutes avaient confessé leur crime. N'eût-ce
pas été folie que de douter après cela qu'il fût des sorcières?
[Note 603: _Ibid._, p. 43.]
[Note 604: Le P. Denifle et Châtelain, _Le procès de Jeanne d'Arc
et l'Université de Paris_.]
On pouvait s'étonner que des créatures capables de faire tomber la
grêle, et de jeter des sorts sur les animaux et les hommes, se
laissassent prendre, juger, torturer et brûler sans défense, mais
c'était un fait constant; tous les juges ecclésiastiques avaient pu
l'observer. Et les hommes très doctes en rendaient compte: ils
expliquaient que les sorciers et les sorcières perdaient leur pouvoir
dès qu'ils étaient aux mains des gens d'Église. On tenait cette
explication pour satisfaisante. La pauvre Pucelle avait comme les
autres, perdu son pouvoir; ils ne la craignaient plus.
Jeanne les haïssait pour le moins autant qu'ils la haïssaient. Cette
antipathie que les saintes ignorantes, les belles inspirées, d'esprit
libre, capricieux, ardent, éprouvaient naturellement pour les docteurs
enflés de leur science et tout raidis de scolastique, elle l'avait
ressentie naguère à l'égard des clercs de Poitiers, qui cependant
étaient du parti de France, ne lui voulaient pas de mal et ne
l'avaient pas beaucoup tourmentée. On peut juger par là de la
répulsion que lui inspiraient les clercs de Rouen. Elle savait qu'ils
cherchaient à la faire mourir. Mais elle ne les craignait pas; elle
attendait avec confiance que les anges et les saintes, accomplissant
leur promesse, vinssent la délivrer. Elle ne savait ni quand ni
comment arriverait le salut; elle ne doutait pas qu'il n'arrivât. En
douter eût été douter de saint Michel, de sainte Catherine et de
Notre-Seigneur; c'eût été croire que ses Voix étaient mauvaises. Ses
Voix lui avaient dit de ne rien craindre et elle ne craignait
rien[605]. Intrépide simplicité; d'où lui venait cette confiance en
ses Voix, sinon de son coeur?
[Note 605: _Procès_, t. I, pp. 88, 94, 151, 155 et _passim_.]
L'évêque la requit de jurer en la forme prescrite, les deux mains sur
les saints Évangiles, qu'elle répondrait la vérité sur tout ce qui lui
serait demandé.
Elle ne pouvait. Ses Voix lui défendaient de rien confier à personne
des révélations dont elles la gratifiaient abondamment.
Elle répondit:
--Je ne sais sur quoi vous voulez m'interroger. Vous pourriez me
demander telles choses que je ne vous dirai pas.
Et comme l'évêque insistait pour qu'elle jurât de dire toute la
vérité:
--De mon père et de ma mère, dit-elle, et de ce que j'ai fait après ma
venue en France, je jurerai volontiers. Mais des révélations de la
part de Dieu, oncques n'en ai dit ni révélé à personne, hors à
Charles, mon roi. Et je n'en révélerai rien, me dût-on couper la tête.
Et, soit qu'elle voulût gagner du temps, soit qu'elle comptât avoir
bientôt sur ce point un nouvel avis de son Conseil, elle ajouta
qu'avant huit jours elle saurait bien si elle devait révéler ces
choses.