religieux de Saint-Riquier la visitèrent en sa prison[511]. Elle fut
amenée ensuite au Crotoy, dont le château était baigné de tous côtés
par la mer. Le duc d'Alençon, qu'elle appelait son beau duc, y avait
été enfermé après la bataille de Verneuil[512]. Quand elle y passa,
maître Nicolas Gueuville, chancelier de l'Église cathédrale de
Notre-Dame d'Amiens, y était prisonnier des Anglais. Il la confessa et
lui donna la communion[513]. Et dans cette baie de Somme, morne et
grise, au ciel bas, traversé du long vol des oiseaux de mer, Jeanne
vit venir à elle le visiteur des premiers jours, monseigneur saint
Michel archange; et elle fut consolée. On a dit que les demoiselles et
les bourgeois d'Abbeville l'allèrent voir dans le château où on la
tenait renfermée[514]. Ces bourgeois, lors du sacre, songeaient à se
tourner français; ils l'eussent fait, si le roi Charles était venu
chez eux; il ne vint pas, et les habitants d'Abbeville visitèrent
peut-être Jeanne par charité chrétienne, mais ceux d'entre eux qui
pensaient du bien d'elle n'en dirent pas, de peur de sentir la
persinée comme elle[515].
[Note 511: Chronique de Jean de la Chapelle, dans _Procès_, t. V,
pp. 358-360.--Lefils, _Histoire de la ville du Crotoy et de son
château_, pp. 111-118.--G. Lefèvre-Pontalis, _La panique anglaise_, p.
8, nº 5.--L'abbé Bouthors, _Histoire de Saint-Riquier_, Abbeville,
1902, pp. 185, 215, 220.]
[Note 512: Perceval de Cagny, pp. 22, 137.]
[Note 513: _Procès_, t. III, p. 121.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc
et la Normandie_, pp. 63 et suiv.--Lanéry d'Arc, _Livre d'or_, p.
521.]
[Note 514: _Procès_, t. I, p. 89; t. III, p. 121.--Le P. Ignace de
Jésus Maria, _Histoire généalogique des comtes de Ponthieu et maïeurs
d'Abbeville_, Paris, 1657, p. 490.--_Procès_, t. V, p. 361.]
[Note 515: Monstrelet, t. IV, pp. 353-354.--_Procès_, t. V, p.
143.]
Les docteurs et maîtres de l'Université la poursuivaient avec un
acharnement à peine croyable; avertis au mois de novembre que le
marché était conclu entre Jean de Luxembourg et les Anglais, ils
écrivirent, par l'organe du recteur, au seigneur évêque de Beauvais
pour lui reprocher ses retardements dans l'affaire de cette femme et
l'exhorter à plus de diligence.
«Il ne vous importe pas médiocrement, disait cette lettre, que, tandis
que vous gérez dans l'Église du Dieu saint un célèbre présulat, les
scandales commis contre la religion chrétienne soient extirpés,
surtout quand il est, par bonheur, advenu que le jugement s'en trouve
départi à votre juridiction[516].»
[Note 516: _Procès_, t. I, pp. 15-16.--M. Fournier, _La faculté de
décret et l'Université de Paris_, t. I, p. 353.]
Ces clercs, pleins de foi et de zèle pour venger, comme ils disaient,
l'honneur de Dieu, se tenaient toujours prêts à brûler des sorcières;
ils craignaient le diable; mais, sans peut-être se l'avouer, ils le
craignaient vingt fois plus quand il était Armagnac.
On fit sortir Jeanne du Crotoy à marée haute et on la conduisit en
barque à Saint-Valéry, puis à Dieppe, à ce qu'on suppose, et enfin à
Rouen[517].
[Note 517: _Procès_, t. I, p. 21.--Le P. Ignace de Jésus Maria,
dans _Procès_, t. V, p. 363.--F. Poulaine, _Jeanne d'Arc à Rouen_,
Paris, 1899, in-16.--Ch. Lemire, _Jeanne d'Arc en Picardie et en
Normandie_, Paris, 1903, pp. 10 et _passim_.--Lanéry d'Arc, _Livre
d'or_, pp. 524, 549.]
Elle fut menée dans le vieux château, construit sous Philippe-Auguste,
au penchant de la colline de Bouvreuil[518]. Le roi Henri VI,
débarqué en France pour son couronnement, y était établi depuis la fin
du mois d'août. C'était un enfant triste et pieux, que le comte de
Warwick, gouverneur du château, traitait durement[519]. Ce château
avait sept tours, y compris le donjon, et il était très fort[520].
Jeanne fut enfermée dans une tour qui donnait sur les champs[521]. On
la mit en la chambre du milieu, qui se trouvait entre le souterrain et
la chambre haute. On y montait par huit marches[522]; elle occupait
tout un étage de la tour qui avait quarante-trois pieds de diamètre en
comprenant les murs[523]. Un escalier de pierre y grimpait
obliquement. Une partie des ouvertures ayant été bouchée, l'on n'y
voyait plus très clair[524]. Les Anglais avaient commandé à un
serrurier de Rouen, nommé Étienne Castille, une cage de fer où l'on
ne pouvait, disait-on, se tenir que debout. Jeanne, à son arrivée, si
l'on en croit des propos tenus par des greffiers ecclésiastiques, fut
attachée dedans par le cou, les pieds et les mains[525], et on l'y
laissa jusqu'à l'ouverture du procès. Un apprenti maçon vit peser la
cage chez Jean Salvart, _à l'Écu de France_, devant la cour de
l'official[526]. Mais jamais, dans la prison, personne n'y trouva
Jeanne enfermée. Ce traitement, si toutefois il lui fut infligé, ne
fut pas imaginé pour elle: lorsque le capitaine La Hire, au mois de
février de cette même année 1430, prit Château-Gaillard, près Rouen,
il trouva le bon chevalier Barbazan dans une cage de fer dont il ne
voulait pas sortir, alléguant qu'il était prisonnier sur parole[527].
Jeanne, au contraire, s'était gardée de rien promettre, ou plutôt
avait promis de s'échapper dès qu'elle le pourrait[528]. Aussi les
Anglais, qui la croyaient capable de sortilèges, étaient-ils en grande
méfiance[529]. Poursuivie par des juges d'Église, elle devait être
placée dans les prisons de l'officialité[530], mais les Godons ne
laissaient à personne le soin de la garder. Quelqu'un d'entre eux
disait qu'elle leur était chère, car ils l'avaient chèrement payée.
Ils lui mettaient les fers aux pieds, et lui passaient autour de la
taille une chaîne cadenassée à une poutre de cinq à six pieds. La
nuit, cette chaîne, traversant le pied du lit, s'allait tendre à la
grosse poutre[531]. De même Jean Hus, en 1415, remis à l'évêque de
Constance et transféré à la forteresse de Gottlieben, demeura enchaîné
nuit et jour, jusqu'à ce qu'il fût conduit au bûcher.
[Note 518: A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie au XVe
siècle_, Rouen, 1896, in-4º, chap. V.]
[Note 519: _Procès_, t. III, pp. 136-137.--Vallet de Viriville,
_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 198.]
[Note 520: L. de Duranville, _Le château de Bouvreuil_, dans la
_Revue de Rouen_, 1852, p. 387.--A. Deville, _La tour de la Pucelle du
château de Rouen_, dans _Précis des travaux de l'Académie de Rouen_,
1865-1866, pp. 236-268.--Bouquet, _Notice sur le donjon du château de
Philippe-Auguste_, Rouen, 1877, pp. 7 et suiv.]
[Note 521: _Procès_, t. II, pp. 317, 345; t. III, p. 121.]
[Note 522: _Ibid._, t. III, p. 154.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et
la Normandie_, p. 190, note 1.--L. Delisle, dans _Revue des Sociétés
savantes_, 1867, 4e série, t. V, p. 440.--F. Bouquet, _Jeanne d'Arc au
donjon de Rouen_, dans _Revue de Normandie_, 1867, t. VI, pp.
873-83.--L. Delisle, dans _Revue des Sociétés savantes_, t. V
(1867).--Lanéry d'Arc, pp. 528-33.]
[Note 523: Ballin, _Renseignements sur le Vieux-Château de Rouen_,
dans _Revue de Rouen_, 1842, p. 35.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la
Normandie_, p. 188.]
[Note 524: _Procès_, t. II, p. 7.]
[Note 525: _Procès_, t. III, p. 155.]
[Note 526: _Ibid._, t. II, p. 36.--A. Sarrazin, pp. 191-192.]
[Note 527: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
pp. 240-241.]
[Note 528: _Procès_, t. I, p. 47.]
[Note 529: _Ibid._, t. II, p. 322.]
[Note 530: _Ibid._, t. II, pp. 216, 217.--J. Quicherat, _Aperçus
nouveaux_, p. 112.]
[Note 531: _Procès_, t. II, p. 18.]
Cinq hommes d'armes anglais[532], de l'espèce qu'on nommait
houspilleurs, gardaient la prisonnière[533]; ce n'était pas la fleur
de la chevalerie. Ils la tournaient en dérision, et elle le leur
reprochait; ce dont ils devaient être trop contents. La nuit, deux
d'entre eux se tenaient derrière la porte. Il en restait trois près
d'elle, qui la troublaient en lui disant tantôt qu'elle allait mourir
et tantôt qu'elle serait délivrée. Personne ne pouvait lui parler sans
leur agrément[534].
[Note 532: Lea, _Histoire de l'inquisition au moyen âge_, traduct.
S. Reinach, t. II, p. 576.]
[Note 533: _Procès_, t. III, p. 154.]
[Note 534: _Ibid._, t. II, pp. 318-319; t. III, pp. 131, 140, 148,
161.--A. Sarrazin, _P. Cauchon_, p. 200.]
Au reste, on entrait dans cette prison comme au moulin; des gens de
tout état y allaient voir Jeanne à leur plaisir. Ainsi firent maître
Laurent Guesdon, lieutenant du bailli de Rouen[535], et maître Pierre
Manuel, avocat du roi d'Angleterre, qui y fut en compagnie de maître
Pierre Daron, procureur de la ville de Rouen. Ils la trouvèrent ferrée
aux pieds et gardée par des soldats[536].
[Note 535: _Procès_, t. III, pp. 186-187.]
[Note 536: _Procès_, t. III, pp. 199-200.]
Maître Pierre Manuel crut convenable de lui dire qu'à coup sûr elle ne
serait point venue là si on ne l'y eût amenée. Les gens de bon sens
étaient toujours surpris de voir les sorcières et les devineresses
tomber dans quelque piège, comme de simples chrétiennes. Sans doute
que l'avocat du roi était un homme de bon sens, car il fit à Jeanne
des questions qui laissaient voir son ébahissement; il lui demanda:
--Saviez-vous que vous deviez être prise?
--Je m'en doutais bien, répondit-elle.
--Pourquoi alors, demanda derechef maître Pierre, si vous vous en
doutiez, n'avez-vous pas su vous garder le jour où vous fûtes prise?
Elle répondit:
--Je ne savais ni le jour ni l'heure où je serais prise, ni quand cela
m'arriverait[537].
[Note 537: _Ibid._, t. III, p. 200.]
Un jeune compagnon, nommé Pierre Cusquel, qui travaillait chez Jean
Salvart, dit Jeanson, maître maçon du château, put, à la faveur de son
patron, s'introduire aussi dans la tour. Il trouva Jeanne attachée par
une longue chaîne fixée à une poutre, et les fers aux pieds. Il
prétendit, beaucoup plus tard, l'avoir avertie de parler avec prudence
et qu'il y allait de sa vie. Il est vrai qu'elle parlait abondamment
à ses gardes et que tout ce qu'elle disait était rapporté aux juges.
Et il se peut que le petit compagnon Pierre, dont le maître était à la
dévotion des Anglais, ait voulu, ait su même la conseiller. On peut le
soupçonner aussi de s'être vanté, comme tant d'autres[538].
[Note 538: _Procès_, t. III, p. 179.]
Le sire Jean de Luxembourg vint à Rouen et se rendit à la tour de la
Pucelle avec son frère, le seigneur évêque de Thérouanne, chancelier
d'Angleterre; sir Humfrey, comte de Stafford, connétable de France
pour le roi Henri; le comte de Warwick, gouverneur du château de Rouen
et le jeune seigneur de Macy, qui tenait Jeanne pour très chaste
depuis qu'elle l'avait empêché de lui prendre les seins. Et voici le
propos que le sire de Luxembourg tint à la prisonnière:
--Jeanne, je suis venu pour vous racheter, si toutefois vous voulez
promettre que vous ne vous armerez jamais contre nous.
Ces paroles ne s'expliquent pas suffisamment par ce que nous savons
des négociations relatives à la vente de la Pucelle; elles semblent
indiquer qu'à ce moment même le marché n'était pas entièrement conclu
ou que du moins le vendeur croyait pouvoir le rompre à sa volonté.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans le propos du sire de
Luxembourg, c'est la condition qu'il met au rachat de la Pucelle. Il
lui demande de s'engager à ne plus combattre l'Angleterre et la
Bourgogne. Il semblerait, à considérer cette clause, qu'il pense
maintenant la vendre au roi de France ou à quelque personne agissant
pour lui[539].
[Note 539: Morosini, t. III, p. 236.]
Cependant l'on ne voit pas que ce langage ait beaucoup inquiété les
Anglais. Jeanne n'y ajouta nulle foi.
--En nom Dieu, lui répondit-elle, vous vous moquez de moi. Car je sais
bien que vous n'avez ni le pouvoir ni le vouloir.
On affirme que, comme il persistait dans son dire, elle reprit:
--Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant, après ma
mort, gagner le royaume de France.
Il semble fort douteux qu'elle ait dit que les Anglais la feraient
mourir, car elle ne le croyait pas. Tant que dura le procès, elle
s'attendit, sur la foi de ses Voix, à être délivrée. Elle ne savait ni
quand ni comment la délivrance s'accomplirait, mais elle en était
aussi assurée que de la présence de Notre-Seigneur dans le
saint-sacrement. Peut-être dit-elle au sire de Luxembourg: «Je sais
bien que ces Anglais voudront me faire mourir.» Puis elle répéta, très
courageusement, ce qu'elle avait déjà dit mille fois:
--Mais quand ils seraient cent mille Godons de plus qu'ils ne sont de
présent, ils n'auront pas le royaume.
En entendant ces paroles, sir Humfrey dégaina et c'est le comte de
Warwick qui lui retint le bras[540]. On refuserait de croire que le
connétable d'Angleterre leva son épée sur une femme chargée de fers,
si l'on ne savait d'ailleurs que sir Humfrey, ayant, en ce même temps,
ouï quelqu'un dire du bien de Jeanne, le voulut transpercer[541].
[Note 540: _Procès_, t. III, pp. 121, 123.]
[Note 541: _Ibid._, t. III, p. 140.]
Pour que l'évêque et vidame de Beauvais pût exercer la juridiction à
Rouen, il fallait qu'il y eût à son profit concession de territoire. Le
siège archiépiscopal de Rouen était vacant[542]. L'évêque de Beauvais
demanda cette concession au chapitre avec lequel il avait eu des
démêlés[543]. Les chanoines de Rouen ne manquaient ni de fermeté ni
d'indépendance; il y avait parmi eux plus d'hommes honnêtes que de
malhonnêtes; il y avait des hommes instruits, pleins de lettres, et même
de bonnes âmes. Ils ne nourrissaient ni les uns ni les autres aucunes
mauvaises intentions contre les Anglais. Le régent Bedford était
chanoine de Rouen, comme le roi Charles VII était chanoine du Puy[544].
Le 20 octobre de cette même année 1430, il avait revêtu le surplis et
l'aumusse et distribué le pain et le vin capitulaires[545]. Les
chanoines de Rouen n'étaient pas prévenus en faveur de la Pucelle des
Armagnacs; ils accueillirent la demande de l'évêque de Beauvais et lui
firent concession de territoire[546].
[Note 542: C. de Beaurepaire, _Recherches sur le procès de
condamnation de Jeanne d'Arc_, dans _Précis des travaux de l'Académie
de Rouen_, 1867-1868, pp. 470-9.--U. Chevalier, _L'abjuration de
Jeanne d'Arc_, p. 29.]
[Note 543: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 17.]
[Note 544: _Gallia Christiana_, t. II, p. 732.--Vallet de
Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 213-214.--S. Luce,
_Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CCXCV.]
[Note 545: C. de Beaurepaire, _Recherches sur le procès de
condamnation de Jeanne d'Arc_, _loc. cit._--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc
et la Normandie_, pp. 168, 171.]
[Note 546: 28 décembre 1430.--_Procès_, t. I, pp. 20, 23.--De
Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 46.]
Le 3 janvier 1431, le roi Henri ordonna par lettres royales de
remettre la Pucelle à l'évêque et comte de Beauvais, se réservant de
la reprendre par devers lui, au cas où elle serait mise hors de cause
par la justice ecclésiastique[547].
[Note 547: _Procès_, t. I, pp. 18, 19.]
Toutefois, elle ne fut pas placée en chartre d'Église, au fond de
quelqu'une de ces fosses où, contre le portail des Libraires, dans
l'ombre de la prodigieuse cathédrale, pourrissaient les malheureux qui
pensaient mal sur la foi[548]. Elle y aurait retrouvé accrus et
affinés les supplices et les épouvantes de sa tour guerrière. Le Grand
Conseil, en ne la confiant pas à l'officialité de Rouen, faisait moins
de tort à l'accusée que de honte à ses juges.
[Note 548: A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, pp.
1771-78.]
Mis de la sorte en état d'agir, l'évêque de Beauvais procéda avec sa
fougue de vieux cabochien, mais non sans art mondain ni science
canonique[549]. Pour promoteur de la cause, c'est-à-dire comme
magistrat chargé de soutenir l'accusation, il choisit Jean d'Estivet,
dit Bénédicité, chanoine de Bayeux et de Beauvais, promoteur général
du diocèse de Beauvais. Ami du seigneur évêque, chassé en même temps
que lui par les Français, Jean d'Estivet était suspect d'animosité
contre la Pucelle[550]. Le seigneur évêque institua Jean de la
Fontaine, maître ès arts, licencié en droit canon, comme conseiller
commissaire au procès[551]. Il choisit l'un des greffiers de
l'officialité de Rouen, Guillaume Manchon, prêtre, pour faire office
de premier greffier.
[Note 549: J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 147.--De
Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 9.]
[Note 550: _Procès_, t. I, p. 24; t. III, p. 162.--De Beaurepaire,
_Notes sur les juges_, p. 26.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la
Normandie_, p. 220.]
[Note 551: _Procès_, t. I, p. 25.]
En l'avisant de ce qu'il attendait de lui, le seigneur évêque dit à
messire Guillaume:
--Il vous faut bien servir le roi. Nous avons l'intention de faire un
beau procès contre cette Jeanne[552].
[Note 552: _Ibid._, t. I, p. 25; t. III, p. 137.--A. Sarrazin,
_loc. cit._, pp. 221-222.]
Pour ce qui était de servir le roi, le seigneur évêque ne l'entendait
pas aux dépens de la justice; il avait un orgueil de prêtre et n'était
point homme à faire étendard de sa propre infamie. S'il parlait de la
sorte, c'est qu'en France, depuis cent ans au moins, la juridiction
inquisitoriale était considérée comme une juridiction royale[553]. Et
quant à dire qu'on voulait un beau procès, c'était dire qu'il fallait
observer soigneusement les formes et prendre garde à ce que rien de
vicieux ne se glissât dans une cause intéressant les docteurs et
maîtres du royaume de France et de la chrétienté tout entière. Messire
Guillaume Manchon, qui connaissait les termes de pratique, ne pouvait
s'y tromper. Un beau procès, dans la langue du droit, c'était un
procès régulier. On disait, par exemple: «N... et N... ont, par beau
procès juridique, trouvé un tel coupable[554].»
[Note 553: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en
France_, pp. 550-551.]
[Note 554: De Beaurepaire, _Recherches sur le procès de
condamnation_, p. 320.]
Chargé par l'évêque de choisir un autre greffier, pour l'assister,
Guillaume Manchon désigna Guillaume Colles, surnommé Boisguillaume,
comme lui notaire d'Église, qui lui fut adjoint[555].
[Note 555: _Procès_, t. I, p. 25; t. III, p. 137.--De Beaurepaire,
_Recherches..._, p. 103.--A. Sarrazin, _loc. cit._, pp. 222-223.]
Jean Massieu, prêtre, doyen de la chrétienté de Rouen, fut institué
comme huissier exécuteur[556].
[Note 556: _Procès_, t. I, p. 26.--De Beaurepaire,
_Recherches..._, p. 115.--A. Sarrazin, _loc. cit._, pp. 223-224.]
Dans ces sortes de procès, si fréquents alors, il n'y avait proprement
que deux juges, l'ordinaire et l'inquisiteur. Mais il était d'usage que
l'évêque appelât, comme conseillers et comme assesseurs, des personnes
expertes en l'un et l'autre droit. Le nombre et la qualité de ces
conseillers variait beaucoup d'une cause à l'autre. Et il est clair que
l'opiniâtre fauteur d'une hérésie très pestilente devait être examiné
plus curieusement et jugé d'une manière plus solennelle qu'une vieille
âme vendue à quelque petit diable qui ne pouvait grêler que des choux.
Pour le commun des sorciers, pour la foule de ces femelles ou
muliercules, comme disait certain inquisiteur qui se félicitait d'en
avoir fait brûler beaucoup, les juges se contentaient de trois ou quatre
avocats d'Église et d'autant de chanoines[557]. Quand il s'agissait
d'une personne notable, ayant donné un exemple très pernicieux, d'un
avocat du roi, par exemple, comme maître Jean Segueut, qui, cette même
année, dans cette province de Normandie, avait parlé contre l'autorité
temporelle de l'Église, on convoquait une nombreuse assemblée de
docteurs et de prélats tant anglais que français et l'on demandait des
consultations écrites aux docteurs et maîtres de l'Université de
Paris[558]. Or, il convenait de juger la Pucelle des Armagnacs plus
amplement et plus solennellement encore, avec un plus grand concours de
docteurs et de pontifes. C'est ce que fit le seigneur évêque de
Beauvais: il appela comme conseillers et comme assesseurs les chanoines
de Rouen, en aussi grand nombre qu'il lui fut possible, et parmi ceux
qui se rendirent à son appel on remarque Raoul Roussel, trésorier du
chapitre; Gilles Deschamps, qui avait été aumônier du feu roi Charles
VI, en l'an 1415; Pierre Maurice, docteur en théologie, recteur de
l'Université de Paris, en 1428; Jean Alespée, un des seize qui, lors du
siège de 1418, étaient allés, vêtus de noir et en belle contenance,
mettre aux pieds du roi Henri V la vie et l'honneur de la cité; Pasquier
de Vaux, notaire apostolique au concile de Constance, président de la
Chambre des comptes de Normandie; Nicolas de Venderès, qu'un parti
puissant portait alors au siège vacant de Rouen; enfin, Nicolas
Loiseleur. Le seigneur évêque appela au même titre les abbés des grandes
abbayes normandes, le Mont Saint-Michel-au-péril-de-la-mer, Fécamp,
Jumièges, Préaux, Mortemer, Saint-Georges de Boscherville, la
Trinité-du-mont-Sainte-Catherine, Saint-Ouen, le Bec, Cormeilles, les
prieurs de Saint-Lô, de Rouen, de Sigy, de Longueville, et l'abbé de
Saint-Corneille de Compiègne. Il appela douze avocats en cour d'Église;
il appela d'insignes docteurs et maîtres de l'Université de Paris, Jean
Beaupère, recteur en 1412; Thomas Fiefvé, recteur en 1427; Guillaume
Erart, Nicolas Midi[559] et ce jeune docteur, plein de science et de
modestie, le plus clair rayon du soleil de la chrétienté, Thomas de
Courcelles[560]. Le seigneur évêque veut donner au tribunal qui jugera
Jeanne l'autorité d'un synode, et, vraiment, c'est un concile
provincial devant lequel elle est citée. Aussi bien va-t-on juger en
même temps que cette fille, Charles de Valois qui se dit roi de France
et légitime successeur de Charles le sixième. Voilà pourquoi
s'assemblent tant d'abbés crossés et mitrés, tant d'insignes docteurs et
maîtres.
[Note 557: Eymeric, _Directorium Inquisitorium_, quest. 85.--J.
Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 109.--De Beaurepaire, _Notes sur les
juges_, p. 9.]
[Note 558: De Beaurepaire, _Recherches..._, pp. 321 et suiv.]
[Note 559: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 27-114.--J.
Quicherat, _Aperçus nouveaux_, pp. 103-104.--Boucher de Molandon,
_Guillaume Erard l'un des juges de la Pucelle_, dans _Bulletin du
Comité hist. et phil._, 1892, pp. 3-10.]
[Note 560: _Procès_, t. I, p. 39, note.--Du Boulay, _Historia
Universitatis Paris._, t. V, pp. 912, 920.--J. Quicherat, _Aperçus
nouveaux_, p. 105.--De Beaurepaire, _Notes..._, pp. 30, 31.--A.
Sarrazin, _loc. cit._, pp. 226-227.]
Et pourtant, l'évêque de Beauvais ne s'entoura pas de toutes les
lumières qu'il aurait pu. Il consulta les deux évêques de Coutances et
de Lisieux; il ne consulta pas le doyen des évêques de Normandie,
l'évêque d'Avranches, messire Jean de Saint-Avit, que, durant la
vacance du siège de Rouen, le chapitre de la cathédrale avait chargé
de la célébration des ordres dans le diocèse. Mais messire Jean de
Saint-Avit passait, avec raison, pour favorable au roi Charles[561].
Par contre, les docteurs et maîtres de l'Angleterre, résidant à Rouen,
qui avaient été consultés dans le procès de Segueut, ne le furent
point dans le procès de Jeanne[562]. Les docteurs et maîtres de
l'Université de Paris, les abbés de Normandie, le chapitre de Rouen,
s'en tenaient très résolument au traité de Troyes; ils étaient aussi
prévenus que les clercs anglais contre la Pucelle du dauphin Charles,
et ils étaient moins suspects; c'était tout avantage[563].
[Note 561: _Procès_, t. II, pp. 5, 6.--De Beaurepaire, _Notes..._,
pp. 121-125.--A. Sarrazin, _loc. cit._, pp. 308-310.]
[Note 562: De Beaurepaire, _Recherches_, pp. 321 et suiv.]
[Note 563: J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 101.]
Le mardi 9 de janvier, monseigneur de Beauvais convoqua dans sa maison
huit conseillers, les abbés de Fécamp et de Jumièges, le prieur de
Longueville, les chanoines Roussel, Venderès, Barbier, Coppequesne et
Loiseleur.
--Avant d'intenter procès à cette femme, leur dit-il, nous avons jugé
bon de mûrement et amplement délibérer avec des hommes doctes et
habiles en droit humain et divin, dont le nombre, grâce à Dieu, est
grand dans cette cité de Rouen.