tenté de s'évader par une fenêtre, suspendue à un drap ou à quelque
autre chose qui se rompit; mais il en faut croire la Pucelle: elle dit
qu'elle saillit; si elle s'était suspendue à une corde, elle n'aurait
pas cru commettre un pêché et ne s'en serait pas confessée. Ce saut
fut connu et le bruit courut au loin qu'elle s'était échappée et avait
rejoint ceux de son parti[472].
[Note 472: _Chronique des cordeliers_, fol. 507 rº.--Morosini, t.
III, pp. 301-303.--_Chronique de Tournai_, éd. de Smedt, dans _Recueil
des Chroniques de Flandre_, t. III, pp. 416, 417.]
Cependant le bon prêcheur que Jeanne, mal contente de lui, avait
quitté mal content d'elle, frère Richard, ayant prêché le carême aux
Orléanais, reçut d'eux, en témoignage de satisfaction, un Jésus taillé
en cuivre par un orfèvre nommé Philippe, d'Orléans. Et le libraire
Jean Moreau lui relia un livre d'heures, aux frais de la ville[473].
[Note 473: Lottin, _Recherches sur la ville d'Orléans_, t. I, p.
252.--_Procès_, t. I, p. 99, note 1.--_Journal du siège_, pp.
235-238,--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CCLXIII, note 2.]
Il ramena la reine Marie à Jargeau et se fit bien venir d'elle. Cette
amertume fut épargnée à Jeanne d'apprendre que, tandis qu'elle
languissait en prison, ses amis d'Orléans, son gentil dauphin, sa
reine Marie, faisaient bonne chère à ce religieux qui s'était détourné
d'elle et lui avait préféré une dame Catherine qu'elle considérait
comme rien[474]. Naguère, Jeanne s'alarmait à l'idée qu'on pût mettre
en oeuvre la dame Catherine, elle en écrivait à son roi et, dès
qu'elle le voyait elle l'adjurait de n'en rien faire. Maintenant le
roi ne tenait nul compte de ce qu'elle lui avait dit; il consentait à
ce que la préférée du bon frère Richard fût mise en état d'accomplir
sa mission, qui était d'obtenir de l'argent des bonnes villes et de
négocier la paix avec le duc de Bourgogne. Mais cette sainte dame ne
possédait peut-être pas toute la prudence nécessaire pour faire oeuvre
d'homme et servir le roi. Tout de suite, elle causa des embarras à ses
amis.
[Note 474: _Procès_, t. I, pp. 296-297.]
Se trouvant dans la ville de Tours, elle se prit à dire: «En cette
ville, il y a des charpentiers qui charpentent, mais non pas pour
logis, et, si l'on n'y prend garde, cette ville est en voie de prendre
bientôt le mauvais bout, et il y en a dans la ville qui le savent
bien[475].»
[Note 475: Registre des Comptes de la ville de Tours, pour l'année
1430, dans _Procès_, t. IV, p. 473, note 1.]
Sous forme de parabole, c'était une dénonciation. La dame Catherine
accusait les gens d'Église et les bourgeois de Tours de travailler
contre Charles de Valois, leur seigneur. Il fallait que cette dame fût
réputée pour avoir du crédit auprès du roi, de son conseil et de sa
parenté, car les habitants de Tours prirent peur et envoyèrent un
religieux augustin, frère Jean Bourget, vers le roi Charles, la reine
de Sicile, l'évêque de Séez et le seigneur de Trèves, pour s'enquérir
si les paroles de cette sainte femme avaient trouvé créance auprès
d'eux. La reine de Sicile et les conseillers du roi Charles remirent
au religieux des lettres par lesquelles ils mandaient à ceux de Tours
qu'ils n'avaient ouï parler de rien de semblable et le roi Charles
déclara qu'il se fiait bien aux gens d'Église, bourgeois et habitants
de sa ville de Tours[476].
[Note 476: _Procès_, t. IV, p. 473.]
La dame Catherine avait tenu les mêmes méchants propos sur les
habitants d'Angers[477].
[Note 477: _Ibid._, t. IV, p. 473.]
Cette dévote personne, soit qu'elle voulût, comme la bienheureuse
Colette de Corbie, cheminer d'un parti à l'autre, soit qu'il lui
arrivât d'être prise par des hommes d'armes bourguignons, comparut à
Paris devant l'official. Il semble que les gens d'Église se soient,
dans leur interrogatoire, moins occupés d'elle que de la Pucelle
Jeanne, dont le procès s'instruisait alors.
Au sujet de la Pucelle, Catherine dit ceci:
--Jeanne a deux conseillers, qu'elle appelle conseillers de la
Fontaine[478].
[Note 478: _Ibid._, t. I, p. 295.]
Par ce propos, elle exprimait un souvenir confus des entretiens
qu'elle avait eus à Jargeau et à Montfaucon. Le mot de conseil était
celui que Jeanne employait le plus souvent en parlant de ses Voix;
mais la dame Catherine mêlait ce que la Pucelle lui avait dit de la
Fontaine-des-Groseilliers à Domremy et de ses visiteurs célestes.
Si Jeanne nourrissait de la malveillance pour Catherine, Catherine ne
nourrissait pas de bienveillance pour Jeanne. Elle n'affirma pas que
le fait de Jeanne n'était que néant; mais elle donna clairement à
entendre que la pauvre fille, alors prisonnière des Bourguignons,
était invocatrice des mauvais esprits.
--Jeanne, dit-elle à l'official, sortira de prison par le secours du
diable, si elle n'est pas bien gardée[479].
[Note 479: _Procès_, t. I, p. 106, note.--_Journal d'un bourgeois
de Paris_, p. 271.--Vallet de Viriville, _Procès de condamnation de
Jeanne d'Arc_, pp. LXI-LXV.]
Que Jeanne fût ou non secourue par le diable, c'était affaire à
décider entre elle et les docteurs de l'Église. Mais il était certain
qu'elle ne pensait qu'à s'échapper des mains de ses ennemis et qu'elle
imaginait sans cesse toutes sortes de moyens d'évasion. La dame
Catherine de La Rochelle la connaissait bien et lui voulait beaucoup
de mal.
Cette dame fut relâchée. Les juges d'Église, sans doute, n'auraient
pas usé envers elle d'une telle indulgence si elle avait porté sur la
Pucelle un témoignage favorable. Elle retourna auprès du roi
Charles[480].
[Note 480: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 271.]
Les deux femmes de religion qui avaient suivi Jeanne à son départ de
Sully et avaient été prises à Corbeil, Pierronne de Bretagne
bretonnante, et sa compagne, étaient gardées, depuis le printemps,
dans les prisons ecclésiastiques, à Paris. Elles se disaient
publiquement envoyées de Dieu pour venir en aide à la Pucelle Jeanne.
Le frère Richard avait été leur beau père et elles s'étaient tenues en
compagnie de la Pucelle. C'est pourquoi elles étaient véhémentement
soupçonnées d'offenses graves envers Dieu et sa foi. Le grand
inquisiteur de France, frère Jean Graverent, prieur des Jacobins de
Paris, instruisit leur procès dans les formes usitées en ce pays. Il
procéda concurremment avec l'ordinaire, représenté par l'official.
La Pierronne publiait et tenait pour vrai que Jeanne était bonne, que
ce qu'elle faisait était bien fait et selon Dieu. Elle reconnut que,
dans la nuit de Noël de la présente année, à Jargeau, le frère Richard
lui avait donné deux fois le corps de Jésus-Christ et qu'il l'avait
donné trois fois à Jeanne[481]. Le fait se trouvait d'ailleurs établi
par des informations recueillies auprès de témoins oculaires. Les
juges, qui étaient des maîtres insignes, estimèrent que ce religieux
ne devait pas ainsi prodiguer à de telles femmes le pain des anges.
Toutefois, la communion multiple n'étant formellement interdite par
aucune disposition du droit canon, on ne pouvait en faire grief à la
Pierronne. Les informateurs qui instruisaient alors contre Jeanne ne
retinrent point les trois communions de Jargeau[482].
[Note 481: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 271-272.]
[Note 482: Voltaire, _Dictionnaire philosophique_, art.: _Arc_.]
Des charges plus lourdes pesaient sur les deux Bretonnes. Elles
étaient sous le coup d'une accusation de maléfices et de sorcellerie.
La Pierronne affirma et jura que Dieu lui apparaissait souvent en
humanité et lui parlait comme un ami à un ami, et que, la dernière
fois qu'elle l'avait vu, il était vêtu d'une huque vermeille et d'une
longue robe blanche[483].
[Note 483: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 259-260.]
Les insignes maîtres qui la jugeaient lui représentèrent que ces dires
touchant de semblables apparitions étaient blasphèmes. Et ces femmes
furent reconnues en possession du mauvais esprit, qui les faisait
errer dans leurs paroles et leurs actions.
Le dimanche 3 septembre 1430, elles furent menées au Parvis Notre-Dame
pour y être prêchées. Des échafauds y avaient été dressés selon
l'usage, et l'on avait choisi le dimanche pour que le peuple pût
profiter de ce spectacle édifiant. Un insigne docteur adressa à toutes
deux une exhortation charitable. L'une d'elles, la plus jeune, en
l'écoutant et en voyant le bûcher préparé, vint à résipiscence. Elle
reconnut qu'elle avait été séduite par un ange de Satan et répudia
dûment son erreur.
La Pierronne au contraire ne voulut pas se rétracter. Elle demeura
obstinée dans cette croyance qu'elle voyait Dieu souvent, vêtu comme
elle avait dit.
L'Église ne pouvait plus rien pour elle. Remise au bras séculier, elle
fut à l'instant même conduite sur le bûcher qui lui était destiné, et
brûlée vive de la main du bourreau[484].
[Note 484: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 259-260,
271-272.--Jean Nider, _Formicarium_, dans _Procès_, t. IV, p. 504.--A.
de la Borderie, _Pierronne et Perrinaïc_, pp. 7 et suiv.]
Ainsi le grand inquisiteur de France et l'évêque de Paris faisaient
cruellement périr d'une mort ignominieuse une des filles qui avaient
suivi le frère Richard, une des saintes du dauphin Charles. De ces
filles, la plus fameuse et la plus abondante en oeuvres était entre
leurs mains. La mort de la Pierronne annonçait le sort réservé à la
Pucelle.
CHAPITRE X
BEAUREVOIR.--ARRAS.--ROUEN.--LA CAUSE DE LAPSE.
Au mois de septembre, deux habitants de Tournai, le grand doyen
Bietremieu Carlier et le conseiller maître Henri Romain, revenant des
bords de la Loire, où leur ville les avait députés auprès du roi de
France, s'arrêtèrent à Beaurevoir. Bien que ce lieu se trouvât sur
leur route directe et leur offrit un gîte entre deux étapes, on ne
peut s'empêcher de supposer un lien entre leur mission auprès de
Charles de Valois et leur passage dans la seigneurie du sire de
Luxembourg, surtout lorsqu'on songe à l'attachement de leurs
concitoyens aux fleurs de lis et si l'on sait les relations déjà
nouées à cette époque entre ces deux ambassadeurs et la Pucelle[485].
[Note 485: H. Vandenbroeck, _Extraits des anciens registres des
consaux de la ville de Tournai..._, t. II (1422-1430) et Morosini, t.
III, pp. 185-186.]
Fidèle, nous le savons, au roi de France, qui lui avait accordé
franchises et privilèges, la prévôté de Tournai lui envoyait messages
sur messages, ordonnait en sa faveur de belles processions, prête à
tout lui accorder tant qu'il ne lui demandait ni un homme ni un sol.
S'étant rendus précédemment tous deux en ambassadeurs dans la ville de
Reims pour assister au sacre et couronnement du roi Charles, le doyen
Carlier et le conseiller Romain y avaient vu la Pucelle dans sa
gloire, et, sans doute, l'avaient tenue alors pour une très grande
sainte. C'était le temps où leur ville, attentive aux progrès des
armées royales, correspondait assidûment avec la béguine guerrière et
avec son confesseur, frère Richard, ou, plus probablement, frère
Pasquerel. Aujourd'hui ils se rendaient au château où elle était
renfermée, aux mains de ses cruels ennemis. Nous ne savons ce qu'ils
venaient dire au sire de Luxembourg, ni même s'ils furent reçus par
lui; sans doute, il ne refusa pas de les entendre, s'il pensa qu'ils
venaient apporter les offres secrètes du roi Charles pour le rachat de
celle qui avait été à ses batailles. Nous ne savons pas d'avantage
s'ils purent voir la prisonnière. Il est très possible qu'ils
pénétrèrent auprès d'elle, car, le plus souvent alors, l'accès des
captifs était facile et tout loisir donné aux passants d'accomplir, en
les visitant, une des sept oeuvres de la miséricorde.
Ce qui est certain, c'est qu'en quittant Beaurevoir, ils emportaient
une lettre que Jeanne leur avait confiée, les chargeant de la remettre
aux magistrats de leur ville. Par cette lettre, elle demandait qu'en
la faveur du roi son seigneur et des bons services qu'elle lui avait
faits, les habitants de Tournai voulussent bien lui envoyer de vingt à
trente écus d'or pour employer à ses nécessités[486].
[Note 486: H. Vandenbroeck, _Extraits analytiques des anciens
registres des consaux de la ville de Tournai_, t. II, pp. 338,
371-373.--Chanoine H. Debout, _Jeanne d'Arc et les villes d'Arras et
de Tournai_, Paris, s. d. p. 24.]
C'est ainsi qu'on voyait alors les prisonniers mendier leur
nourriture.
La demoiselle de Luxembourg, qui venait de faire son testament et
n'avait plus que quelques jours à vivre[487], pria, dit-on, son noble
neveu de ne pas livrer la Pucelle aux Anglais[488]. Mais que pouvait
la bonne dame contre le roi d'Angleterre avec l'or de la Normandie et
la sainte Église avec ses foudres? Car si monseigneur Jean n'avait pas
livré cette fille soupçonnée de sortilèges, idolâtries, invocations de
diables et autres crimes contre la foi, il était excommunié. La
vénérable Université de Paris avait pris soin de l'avertir qu'un refus
l'exposait aux peines de droit, qui étaient grandes[489].
[Note 487: Le P. Anselme, _Histoire généalogique de la maison de
France_, t. III, pp. 723-724.--Vallet de Viriville, _Histoire de
Charles VII_, t. II, pp. 175-176.--Morosini, t. IV, annexe XIX.]
[Note 488: _Procès_, t. I, pp. 95, 231.]
[Note 489: _Ibid._, t. I, pp. 13-14.]
Cependant le sire de Luxembourg n'était pas tranquille: il craignait
qu'en ce lieu de Beaurevoir une prisonnière valant dix mille livres
d'or ne fût pas suffisamment à l'abri d'un coup de main des Français
ou des Anglais, ou des Bourguignons, et de toutes gens qui, sans souci
de Bourgogne, d'Angleterre ni de France, eussent idée de l'enlever
pour la mettre en fosse et à rançon, selon l'usage des coitreaux
d'alors[490].
[Note 490: _Les miracles de madame Sainte Katerine_, éd. Bourassé,
_passim_.]
Vers la fin de septembre, il fit demander à son seigneur, le duc de
Bourgogne, qui possédait belles villes et cités très fortes, de
vouloir bien lui garder sa prisonnière. Monseigneur Philippe y
consentit, et, sur son ordre, Jeanne fut conduite à Arras, dont les
murailles étaient hautes et qui avait deux châteaux dont l'un, la
Cour-le-Comte, s'élevait au milieu de la ville. C'est probablement
dans les prisons de la Cour-le-Comte qu'elle fut renfermée, sous la
garde de monseigneur David de Brimeu, seigneur de Ligny, chevalier de
la Toison d'or, gouverneur d'Arras.
Ce n'était guère l'usage, en ce temps-là, de tenir les prisonniers
cachés[491]. Jeanne, à Arras, reçut des visiteurs et, entre autres, un
Écossais qui lui fit voir un portrait où elle était figurée en armes,
un genou en terre, et présentant une lettre à son roi[492]. Cette
lettre pouvait être du sire de Baudricourt ou de tout autre, qui,
clerc ou capitaine, avait, dans la pensée du peintre, envoyé la jeune
fille au dauphin; ce pouvait être une lettre annonçant au roi la
délivrance d'Orléans ou la victoire de Patay.
[Note 491: «Se faisoit servir en la prinson comme une dame»,
rapporte le _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 271, au sujet de la
prison de Rouen.]
[Note 492: _Procès_, t. I, p. 100.]
Ce portrait fut le seul que Jeanne vit jamais fait à sa ressemblance,
et, pour sa part, elle n'en fit faire aucun; mais, au temps si bref de
sa puissance, le peuple des villes françaises mettait ses images
peintes et taillées dans les chapelles des saints, et portait des
médailles de plomb qui la représentaient, observant de la sorte, à son
égard, l'usage établi en l'honneur des saints canonisés par
l'Église[493].
[Note 493: _Procès_, t. I, pp. 101, 206, 291; t. III, p. 87; t. V,
pp. 104, 305.--Chastellain, éd. Kervyn de Lettenhove, t. II, p.
46.--P. Lanéry d'Arc, _Le culte de Jeanne d'Arc au XVe siècle_,
Orléans, 1887, in-8º.--Noël Valois, _Un nouveau témoignage sur Jeanne
d'Arc_, pp. 8, 13, 18.]
Plusieurs seigneurs bourguignons et parmi eux un chevalier nommé Jean
de Pressy, conseiller, chambellan du duc Philippe, gouverneur général
des finances de Bourgogne, lui offrirent un habit de femme, comme
avaient fait les dames de Luxembourg, pour son bien, et afin d'éviter
un grand scandale; mais pour rien au monde Jeanne n'eût quitté l'habit
qu'elle avait pris par révélation.
Elle reçut aussi dans sa prison d'Arras un clerc de Tournai, du nom de
Jean Naviel, chargé par les magistrats de sa ville de lui remettre la
somme de vingt-deux couronnes d'or. Cet ecclésiastique possédait la
confiance de ses compatriotes qui l'employaient aux affaires les plus
importantes de la ville. Envoyé, au mois de mai de la présente année
1430, vers messire Regnault de Chartres, chancelier du roi Charles, il
avait été pris par les Bourguignons en même temps que Jeanne et mis à
rançon; mais il s'était tiré d'affaire très vite et à bon compte.
Il s'acquitta exactement de sa mission[494] auprès de la Pucelle et ne
reçut point, à ce qu'il semble, d'argent pour sa peine, sans doute
parce qu'il voulait que le prix de cette oeuvre de miséricorde lui fût
compté dans le ciel[495].
[Note 494: _Procès_, t. I, pp. 95, 96, 231.--Chanoine Henri
Debout, _Jeanne d'Arc prisonnière à Arras_, Arras, 1894, in-16;
_Jeanne d'Arc et les villes d'Arras et de Tournai_, Paris, 1904,
in-8º; _Jeanne d'Arc_, t. II, pp. 394 et suiv.]
[Note 495: Le 7 novembre 1430, un messager de la ville d'Arras
recevait 40 s. pour avoir porté au duc de Bourgogne deux lettres
closes, l'une de Jean de Luxembourg, l'autre de David de Brimeu,
gouverneur du bailliage d'Arras: nous ignorons la teneur de ces
lettres «pour le fait de la Pucelle». P. Champion, _Notes sur Jeanne
d'Arc_, II: _Jeanne d'Arc à Arras_, dans _le Moyen Âge_, juillet-août
1907, pp. 200-201.]
Ni la prise de la Pucelle, ni la retraite des gens d'armes qu'elle
avait amenés ne brisa la défense de Compiègne. Guillaume de Flavy et
ses deux frères Charles et Louis, le capitaine Baretta avec ses
Italiens et les cinq cents hommes de la garnison[496] se montrèrent
énergiques, habiles, infatigables. Les Bourguignons conduisirent le
siège de la même manière que les Anglais avaient conduit celui
d'Orléans: mines, tranchées, taudis, boulevards, canonnades et ces
mannequins gigantesques et ridicules, bons seulement à flamber, les
bastilles. Guillaume de Flavy fit raser les faubourgs qui gênaient son
tir et couler des bateaux pour barrer la rivière. Il répondit aux
bombardes et gros couillards des Bourguignons avec son artillerie, et
notamment par de petites couleuvrines de cuivre qui furent d'un bon
usage[497]. Si le joyeux canonnier d'Orléans et de Jargeau, Maître
Jean de Montesclère, n'était pas là, on avait un cordelier de
Valenciennes, artilleur, nommé Noirouffle, grand, noir, affreux à
voir, terrible à entendre[498]. Ceux de la ville, à l'exemple des
Orléanais, faisaient des sorties malheureuses. Un jour, Louis de
Flavy, frère du capitaine de la ville, fut tué d'un boulet
bourguignon. Guillaume n'en fit pas moins jouer les ménestrels, ce
jour-là, comme de coutume, pour tenir en joie les gens d'armes[499].
[Note 496: H. de Lépinois, _Notes extraites des archives
communales de Compiègne_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_,
1863, t. XXIV, p. 486.--A. Sorel, _Prise de Jeanne d'Arc_, p. 268.--P.
Champion, _Guillaume de Flavy_, pp. 38, 48 et suiv.]
[Note 497: _Chronique des cordeliers_, fol. 500 vº.]
[Note 498: Chastellain, t. II, p. 53.]
[Note 499: Monstrelet, t. IV, p. 390.]
Au mois de juin, le boulevard qui défendait le pont sur l'Oise, de
même que les Tourelles d'Orléans défendaient le pont sur la Loire, fut
enlevé par l'ennemi, sans amener la reddition de la place.
Pareillement la prise des Tourelles n'avait pas fait tomber la ville
du duc Charles[500].
[Note 500: _Ibid._, t. IV, pp. 390-391.--Lefèvre de Saint-Remy, t.
II, p. 180.--Morosini, t. III, pp. 306-307.--Chastellain, t. II, pp.
51-54.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, pp. 233 et suiv.--P.
Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 50.]
Quant aux bastilles, elles valaient sur l'Oise tout juste ce qu'elles
avaient valu sur la Loire: elles laissaient tout passer. Les
Bourguignons ne purent investir Compiègne, vu que le tour en était
trop grand[501]. Ils manquaient d'argent; leurs gens d'armes, faute de
paye et n'ayant rien à manger, désertaient avec cette tranquillité du
bon droit qu'avaient alors, en pareille circonstance, les soudoyers de
la croix rouge et de la croix blanche[502]. Le duc Philippe, pour
comble de disgrâce, se trouva obligé d'envoyer une partie des troupes
du siège contre les Liégeois révoltés[503]. Le 24 octobre, une armée
de secours, commandée par le comte de Vendôme et le maréchal de
Boussac, s'approcha de Compiègne. Les Anglais et les Bourguignons
s'étant portés à sa rencontre, la garnison, les habitants, les femmes
leur tombèrent sur le dos et les mirent en déroute[504]. L'armée entra
dans la ville. Il fit beau voir flamber les bastilles. Le duc de
Bourgogne perdit toute son artillerie[505]. Le sire de Luxembourg, qui
s'en était venu à Beaurevoir où il avait reçu l'évêque comte de
Beauvais, retourna devant Compiègne à propos pour prendre sa part du
désastre[506]. Les mêmes causes qui avaient contraint les Anglais à se
partir, comme on disait, d'Orléans, obligèrent les Bourguignons à
quitter Compiègne. Mais puisque à cette époque il fallait trouver aux
événements les mieux expliquables une cause surnaturelle, on attribua
la délivrance de la ville au voeu du comte de Vendôme qui avait
promis, dans la cathédrale de Senlis, à Notre-Dame-de-la-Pierre, un
service annuel si la place était recouvrée[507].
[Note 501: _Le Jouvencel_, t. I, pp. 49 et suiv.]
[Note 502: _Chronique des cordeliers_, fol. 502 vº.--P. Champion,
_Guillaume de Flavy_, pièces justificatives XLI, XLII, XLIII.]
[Note 503: _Livre des trahisons_, p. 202.]
[Note 504: Monstrelet, t. III, pp. 410-415.--Lefèvre de
Saint-Remy, t. II, p. 185.--_Livre des trahisons_, p. 202.--A. Sorel,
_La prise de Jeanne d'Arc_, pièce justif. XIII, p. 341.--P. Champion,
_loc. cit._, p. 176.]
[Note 505: Monstrelet, t. IV, p. 418.--De La Fons-Mélicocq,
_Documents inédits sur le siège de Compiègne_, dans _La Picardie_, t.
III, 1857, pp. 22-23.--Stevenson, _Letters and papers_, vol. II, part.
I, p. 156.]
[Note 506: Monstrelet, t. IV, p. 419.--P. Champion, _Guillaume de
Flavy_, p. 57.]
[Note 507: Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, pièces
justificatives, p. 343.]
Le lord trésorier de Normandie levait des aides de quatre-vingt mille
livres tournois, dont dix mille devaient être affectés à l'achat de
Jeanne. L'évêque comte de Beauvais, qui prenait cette affaire à coeur,
pressait le sire de Luxembourg de conclure, mêlait les menaces aux
caresses, lui faisait briller l'or levé sur les États normands. Il
semblait craindre, et cette crainte était partagée par les maîtres et
docteurs, que le roi Charles ne fît aussi des offres, qu'il n'enchérît
sur les dix mille francs d'or du roi Henri, que les Armagnacs enfin ne
finissent par l'emporter à force de présents et ne reprissent leur
porte-bonheur[508]. Le bruit courait que le roi Charles, à la nouvelle
que les Anglais auraient Jeanne pour de l'argent, manda au duc de
Bourgogne, par ambassade, de ne consentir à aucun prix à la conclusion
d'une telle affaire, et qu'autrement les Bourguignons, qui étaient aux
mains du roi de France, répondraient de la Pucelle[509]. Fausse
rumeur, sans doute: toutefois les craintes du seigneur évêque et des
maîtres de Paris n'étaient pas tout à fait vaines et il est certain
que, sur les bords de la Loire, on suivait très attentivement les
négociations, et qu'on cherchait un joint pour intervenir.
[Note 508: _Procès_, t. I, p. 9.--Vallet de Viriville, _Histoire
de Charles VII_, t. II, p. 175.]
[Note 509: Morosini, t. III, p. 236.--U. Chevalier, _L'abjuration
de Jeanne d'Arc_, p. 18, note.]
D'ailleurs on pouvait toujours craindre un coup de main heureux des
Français. Le capitaine La Hire battait la Normandie, le chevalier
Barbazan la Champagne, le maréchal de Boussac faisait des courses
entre la Seine, la Marne et la Somme[510].
[Note 510: Morosini, t. III, p. 276, note.]
Enfin, le sire de Luxembourg consentit le marché vers la mi-novembre;
les Anglais prirent livraison de Jeanne. On décida de l'amener à Rouen
par le Ponthieu, la côte de l'Océan, et le nord de la Normandie, où
l'on risquait le moins de rencontrer les batteurs d'estrade des divers
partis.