À cette heure, après les rivalités, les jalousies, qui avaient agité

le béguinage royal, il ne restait au frère Richard qu'une seule de

ses pénitentes, la dame Catherine de La Rochelle, qui découvrait les

trésors cachés[445]. Le petit berger se montra aussi peu favorable à

la Pucelle que la dame Catherine.

[Note 445: _Procès_, t. I, pp. 295 et suiv.]

--Dieu, dit-il, a souffert que Jeanne fût prise, parce qu'elle s'était

constituée en orgueil et pour les riches habits qu'elle avait pris et

parce qu'elle n'avait pas fait ce que Dieu lui avait commandé, mais

avait fait sa volonté[446].

[Note 446: Lettre de Regnault de Chartres, dans _Procès_, t. V, p.

168.]

Ces propos lui étaient-ils soufflés par les ennemis de la Pucelle? Il

se peut; il est possible aussi qu'il les eût trouvés d'inspiration.

Les saints et les saintes ne sont pas toujours tendres les uns pour

les autres.

Cependant messire Regnault de Chartres pensait tenir la merveille qui

remplacerait la merveille perdue. Il écrivit une lettre aux habitants

de sa ville de Reims, par laquelle il leur mandait que la Pucelle

avait été prise à Compiègne.

Ce mal lui advint par sa faute, ajouta-t-il. «Elle ne voulait croire

conseil, mais faisait tout à son plaisir.» En sa place, Dieu a envoyé

un pastourel «qui dit ni plus ni moins qu'avait fait Jeanne. Il a

commandement de déconfire sans faute les Anglais et les Bourguignons».

Et le seigneur archevêque n'oublie pas de rapporter les paroles par

lesquelles l'inspiré du Gévaudan avait représenté Jeanne comme

orgueilleuse, brave en ses habits, rebelle en son coeur[447].

Révérend père en Dieu monseigneur Regnault n'aurait jamais consenti à

se servir d'une hérétique ou d'un sorcier; il croyait en Guillaume

comme il avait cru en Jeanne; il les tenait l'un et l'autre pour

envoyés du ciel, en ce sens que tout ce qui ne vient pas du diable

vient de Dieu. Il lui suffisait qu'on n'eût rien découvert de mauvais

en cet enfant et il pensait l'essayer, espérant que ce qu'avait fait

Jeanne, Guillaume le ferait bien. Qu'il eût tort ou raison,

l'événement en devait décider, mais il eût pu exalter le pastourel

sans renier la sainte si près de son martyre. Sans doute croyait-il

nécessaire de dégager la fortune du royaume de la fortune de Jeanne.

Et il eut ce courage.

[Note 447: _Procès_, t. V, p. 168.]

CHAPITRE IX

LA PUCELLE À BEAUREVOIR.--CATHERINE DE LA ROCHELLE À PARIS.--SUPPLICE

DE LA PIERRONNE.

La Pucelle avait été prise dans l'évêché de Beauvais[448]. L'évêque

comte de Beauvais était alors Pierre Cauchon, natif de Reims, grand et

solennel clerc de l'Université de Paris qui l'avait élu recteur en

l'an 1403. Messire Pierre Cauchon n'était point un homme modéré; il

s'était jeté très ardemment dans les émeutes cabochiennes[449]. En

1414, le duc de Bourgogne l'avait envoyé en ambassade au concile de

Constance pour y défendre les doctrines de Jean Petit[450], puis

nommé maître des requêtes en 1418, et fait asseoir enfin dans le siège

épiscopal de Beauvais[451]. Également favorisé par les Anglais,

messire Pierre était conseiller du roi Henri VI, aumônier de France et

chancelier de la reine d'Angleterre; il résidait assez habituellement

à Rouen depuis l'année 1423. Les habitants de Beauvais, en se donnant

au roi Charles, l'avaient privé de ses revenus épiscopaux[452]. Et

comme les Anglais disaient et croyaient que l'armée du roi de France

était alors commandée par frère Richard et la Pucelle, messire Pierre

Cauchon, évêque destitué de Beauvais, avait contre Jeanne un grief

personnel. Il eût mieux valu pour son honneur qu'il s'abstînt de

venger l'honneur de l'Église sur une fille, peut-être idolâtre,

invocatrice de diables et devineresse, mais qui sûrement avait encouru

son inimitié. Il était aux gages du Régent[453]; or, le Régent

nourrissait pour la Pucelle beaucoup de haine et de rancune[454]. Pour

son honneur encore, le seigneur évêque de Beauvais aurait dû songer

qu'en poursuivant Jeanne en matière de foi, il semblait servir les

haines d'un maître et les intérêts temporels des puissants de ce

monde. Il n'y songea pas; tout au contraire, cette affaire à la fois

temporelle et spirituelle, ambiguë comme son état, excitait ses

appétits. Il se jeta dessus avec l'étourderie des violents. Une fille

à dévorer, hérétique et de plus armagnaque, quel régal pour le prélat,

conseiller du roi Henri! Après s'être concerté avec les docteurs et

maîtres de l'Université de Paris, il se présenta, le 14 juillet, au

camp de Compiègne et réclama la Pucelle comme appartenant à sa

justice[455].

[Note 448: Le fait ne fut pas contesté à l'époque; mais ce qui

pouvait être matière à discussion, c'était de savoir si vraiment

l'évêque de Beauvais avait juridiction ordinaire sur la Pucelle. Voir

à ce sujet: Abbé Ph.-H. Dunand, _Histoire complète de Jeanne d'Arc_,

Paris, 1899, t. II, pp. 412-413.]

[Note 449: Robillard de Beaurepaire, _Notes sur les juges et assesseurs

du procès de Jeanne d'Arc_, Rouen, 1890, p. 12.--Douët-d'Arcq, _Choix de

pièces inédites relatives au règne de Charles VI_, t. I, pp.

356-357.--Chanoine Cerf, _Pierre Cauchon de Sommièvre, chanoine de Reims

et de Beauvais, évêque de Beauvais et de Lisieux; son origine, ses

dignités, sa mort et ses sépultures_, dans _Travaux de l'Académie de

Reims_, CI (1898), pp. 363 et suiv.--A. Sarrazin, _Pierre Cauchon, juge

de Jeanne d'Arc_, Paris, 1901, in-8º, pp. 26 et suiv.]

[Note 450: Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. I, p.

116.--A. Sarrazin, _P. Cauchon_, pp. 36-37.]

[Note 451: Du Boulay, _Historia Universitatis Parisiensis_, 1670,

t. V, p. 912.--L'abbé Delettre, _Histoire du diocèse de Beauvais_,

Beauvais, 1842, t. II, p. 348.]

[Note 452: Robillard de Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p.

13.]

[Note 453: A. Sarrazin, _P. Cauchon_, pp. 58 et suiv.]

[Note 454: Rymer, _Foedera_, t. X, p. 408 et _passim_.]

[Note 455: _Procès_, t. I, p. 13.--Vallet de Viriville, _Procès de

condamnation_, pp. 10 et suiv.--A. Sarrazin, _P. Cauchon_, pp. 108 et

suiv.]

Il présentait à l'appui de sa demande les lettres adressées par

l'_alma Mater_ au duc de Bourgogne et au seigneur Jean de Luxembourg.

À l'illustrissime prince, duc de Bourgogne, l'Université mandait

qu'elle avait une première fois réclamé cette femme, dite la Pucelle,

et n'avait point reçu de réponse.

«Nous craignons fort, disaient ensuite les docteurs et maîtres, que,

par la fausseté et séduction de l'Ennemi d'enfer et par la malice et

subtilité de mauvaises personnes, vos ennemis et adversaires, qui

mettent tous leurs soins, dit-on, à délivrer cette femme par voies

obliques, elle ne soit mise hors de votre pouvoir en quelque manière.

»Pourtant, l'Université espère qu'un tel déshonneur sera épargné au

très chrétien nom de la maison de France, et supplie derechef Sa

Hautesse le duc de Bourgogne de remettre cette femme soit à

l'inquisiteur du mal hérétique, soit à monseigneur l'évêque de

Beauvais en la juridiction spirituelle de qui elle a été prise.»

Voici la lettre que les docteurs et maîtres de l'Université avaient

remise au seigneur évêque de Beauvais pour le Seigneur Jean de

Luxembourg:

Très noble, honoré et puissant seigneur, nous nous recommandons

très affectueusement à votre haute noblesse. Votre noble prudence

sait bien et connaît que tous bons chevaliers catholiques doivent

leur force et puissance employer premièrement au service de Dieu;

et après au profit de la chose publique. Spécialement, le serment

premier de l'ordre de chevalerie est de garder et défendre

l'honneur de Dieu, la foi catholique et sa sainte Église. De cet

engagement sacré il vous est bien souvenu quand vous avez employé

votre noble puissance et votre personne à appréhender cette femme

qui se dit la Pucelle, au moyen de laquelle l'honneur de Dieu a

été sans mesure offensé, la foi excessivement blessée et l'Église

trop fort déshonorée; car, par son occasion, idolâtries, erreurs,

mauvaises doctrines et autres maux et inconvénients démesurés se

sont produits en ce royaume. Et en vérité, tous les loyaux

chrétiens vous doivent remercier grandement d'avoir rendu si

grand service à notre sainte foi et à tout ce royaume. Quant à

nous, nous en remercions Dieu de tout notre coeur, et nous vous

remercions de votre noble prouesse aussi affectueusement que nous

le pouvons faire. Mais ce serait peu de chose que d'avoir fait

telle prise, s'il n'y était donné suite convenable, en sorte que

cette femme puisse répondre des offenses qu'elle a perpétrées

contre notre doux Créateur, sa foi et sa sainte Église, ainsi que

de ses autres méfaits qu'on dit innombrables. Le mal serait plus

grand que jamais, le peuple en plus grande erreur que devant et

la Majesté divine trop intolérablement offensée, si la chose

demeurait en ce point, ou s'il advenait que cette femme fût

délivrée ou reprise comme quelques-uns de nos ennemis, dit-on, le

veulent, s'y efforcent et s'y appliquent de toute leur

intelligence, par toutes voies secrètes et, qui pis est, par

argent ou rançon. Mais nous espérons que Dieu ne permettra pas

qu'un si grand mal advienne à son peuple, et que votre bonne et

noble prudence ne le souffrira pas, mais qu'elle y saura bien

pourvoir convenablement.

Car si délivrance était faite ainsi d'elle, sans convenable

réparation, ce serait un déshonneur irréparable sur votre grande

noblesse et sur tous ceux qui se seraient entremis dans cette

affaire. Mais votre bonne et noble prudence saura pourvoir à ce

qu'un tel scandale cesse le plus tôt que faire se pourra, comme

besoin est. Et parce qu'en cette affaire tout délai est très

périlleux et très préjudiciable à ce royaume, nous supplions très

amicalement, avec une cordiale affection, votre puissante et

honorée noblesse de vouloir bien, pour l'honneur divin, la

conservation de la sainte foi catholique, le bien et la gloire du

royaume, envoyer cette femme en justice et la faire ici remettre

à l'inquisiteur de la foi qui l'a réclamée et la réclame

instamment, afin d'examiner les grandes charges qui pèsent sur

elle, en sorte que Dieu en puisse être content, le peuple dûment

édifié en bonne et sainte doctrine. Ou bien, vous plaise faire

remettre et délivrer cette femme à révérend père en Dieu, notre

très honoré seigneur l'évêque de Beauvais, qui l'a pareillement

réclamée et en la juridiction duquel elle a été prise, dit-on. Ce

prélat et cet inquisiteur sont juges de cette femme en matière de

foi; et tout chrétien, de quelque état qu'il soit, est tenu de

leur obéir, dans le cas présent, sous les peines de droit qui

sont grandes. En faisant cela, vous acquerrez la grâce et amour

de la haute Divinité, vous serez moyen de l'exaltation de la

sainte foi, et aussi vous accroîtrez la gloire de votre très haut

et noble nom et en même temps celle de très haut et très puissant

prince, notre très redouté seigneur et le vôtre, monseigneur de

Bourgogne. Chacun sera tenu de prier Dieu, pour la prospérité de

votre très noble personne; laquelle Dieu notre Sauveur, veuille,

par sa grâce, conduire et garder en toutes ses affaires et

finalement lui rétribuer joie sans fin.

Fait à Paris, le quatorzième jour de juillet 1430[456].

[Note 456: _Procès_, t. I, pp. 10-11.--M. Fournier, _La faculté de

décret_, t. I, p. 353, note.]

En même temps qu'il était porteur de ces lettres, révérend père en

Dieu, l'évêque de Beauvais était chargé d'offres d'argent[457]. Et il

semble vraiment étrange qu'au moment même où il représentait au

seigneur de Luxembourg, par l'organe de l'Université, qu'il ne pouvait

vendre sa prisonnière sans crime, il la lui vînt lui-même acheter. Sur

la foi de ces hommes d'Église, messire Jean encourait des peines

terribles en ce monde et dans l'autre si, conformément aux droits et

coutumes de la guerre, il délivrait contre finance une personne prise

à rançon, et il s'attirait louanges et bénédictions si traîtreusement

il vendait sa captive à ceux qui voulaient la faire mourir. Du moins

le seigneur évêque, lui, vient-il acheter cette femme pour l'Église,

avec l'argent de l'Église? Non! Avec l'argent des Anglais. Donc elle

est livrée non pas à l'Église mais aux Anglais. Et c'est un prêtre,

au nom des intérêts de Dieu et de l'Église, en vertu de sa juridiction

ecclésiastique, qui conclut le marché. Il offre dix mille francs d'or,

somme au prix de laquelle, dit-il, le roi, selon la coutume de France,

a le droit de se faire remettre tout prisonnier, fût-il de sang

royal[458].

[Note 457: _Ibid._, t. I, pp. 13-14.]

[Note 458: _Procès_, t. I, p. 14.]

Que messire Pierre Cauchon, grand et solennel clerc, soupçonnât Jeanne

de sorcellerie, le doute n'est pas possible sur ce point. La voulant

juger, il agissait en évêque. Mais il la savait ennemie des Anglais et

sa propre ennemie: nul doute non plus sur ce point. La voulant juger,

il agissait en conseiller du roi Henri. Pour dix mille francs d'or,

achetait-il une sorcière ou l'ennemie des Anglais? Et si c'était

seulement une sorcière et une idolâtre que le sacré inquisiteur, que

l'Université, que l'ordinaire réclamaient pour la gloire de Dieu et à

prix d'or, à quoi bon tant d'efforts et de dépense? Ne valait-il pas

mieux agir en cette matière de concert avec les clercs du roi Charles?

Les Armagnacs n'étaient pas des infidèles, des hérétiques; ils

n'étaient pas des Turcs, des Hussites; ils étaient des catholiques;

ils reconnaissaient le pape de Rome comme vrai chef de la chrétienté.

Le dauphin Charles et son clergé n'étaient pas excommuniés; le pape ne

disait anathèmes ni ceux qui tenaient pour nul le traité de Troyes, ni

ceux qui l'avaient juré; ce n'était pas matière de foi. Dans les pays

de l'obéissance du roi Charles la sainte inquisition poursuivait

curieusement le mal hérétique et le bras séculier pourvoyait à ce que

les jugements d'Église ne fussent point de vaines rêveries. Tout aussi

bien que les Français et les Bourguignons, les Armagnacs brûlaient les

sorcières. Sans doute, ils ne pensaient pas, pour l'heure, que la

Pucelle fût possédée de plusieurs diables; la plupart d'entre eux

croyaient préférablement que c'était une sainte. Mais ne pouvait-on

les détromper? N'était-il pas charitable de leur opposer de beaux

arguments canoniques? Si la cause de cette Pucelle était vraiment une

cause ecclésiastique, pourquoi ne pas se concerter entre les clercs

des deux partis en vue de la porter devant le pape et le concile?

Précisément un concile pour la réforme de l'Église et la paix des

royaumes était convoqué dans la ville de Bâle; l'Université désignait

des délégués qui devaient s'y rencontrer avec les clercs du roi

Charles, gallicans comme eux et obstinément attachés comme eux aux

privilèges de l'Église de France[459]. Pourquoi n'y pas faire juger la

prophétesse des Armagnacs par les Pères assemblés? Mais il fallait que

les choses prissent un autre tour dans l'intérêt de Henri de Lancastre

et pour la gloire de la vieille Angleterre. Déjà les conseillers du

Régent accusaient Jeanne de sorcellerie quand elle les sommait, de par

le Roi du ciel, de s'en aller hors la France. Lors du siège d'Orléans,

ils voulaient brûler ses hérauts, et disaient que s'ils la tenaient,

ils la feraient brûler. Telle était certes leur ferme intention et

leur constant propos, ce qui ne veut pas dire qu'ils songèrent, dès

qu'elle fut prise, à la remettre aux clercs. Dans leur royaume, ils

brûlaient autant que possible les sorciers et les sorcières; toutefois

ils n'avaient jamais souffert que la sacrée inquisition s'y établît,

et ils connaissaient fort mal cette sorte de justice. Avisé que Jeanne

était aux mains du sire de Luxembourg, le grand conseil d'Angleterre

fut unanime pour qu'on l'achetât à tout prix. Plusieurs lords

recommandèrent, dès qu'on la tiendrait, de la coudre dans un sac et de

la jeter à la rivière. Mais l'un d'eux (on a dit que c'était le comte

de Warwick) leur représenta qu'il fallait qu'elle fût jugée,

convaincue d'hérésie et de sorcellerie, par un tribunal

ecclésiastique, solennellement déshonorée, afin que son roi fût

déshonoré avec elle[460]. Quelle honte pour Charles de Valois, se

disant roi de France, si l'Université de Paris, si les prélats

français, évêques, abbés, chanoines, si l'Église universelle enfin

déclarait qu'une sorcière avait siégé dans ses conseils, conduit ses

armées, qu'une possédée l'avait mené à son sacre impie, sacrilège et

dérisoire! Le procès de la Pucelle serait le procès de Charles VII,

la condamnation de la Pucelle serait la condamnation de Charles VII.

L'idée parut bonne et l'on s'y tint.

[Note 459: Du Boulay, _Historia Universitatis Parisiensis_, t. V,

pp. 393-408.--_Monumenta conciliorum generalium seculi decimi quinti_,

t. I, pp. 70 et suiv. Le P. Denifle et Châtelain, _Le procès de Jeanne

d'Arc et l'Université de Paris_.]

[Note 460: Valeran Varanius, éd. Prarond, Paris, 1889, liv. IV, p.

100.]

Le seigneur évêque de Beauvais s'empressa de l'exécuter, tout

bouillant de juger, lui, prêtre et conseiller d'État, sous le semblant

d'une malheureuse hérétique, le descendant de Clovis, de saint

Charlemagne et de saint Louis.

Au commencement d'août, le sire de Luxembourg fit transporter la

Pucelle, de Beaulieu, qui était trop peu sûr, à Beaurevoir, près

Cambrai[461]. Là, vivaient les dames Jeanne de Luxembourg et Jeanne de

Béthune. Jeanne de Luxembourg était tante du seigneur Jean qu'elle

aimait tendrement; elle avait vécu parmi les puissants de ce monde

comme une sainte, et sans contracter d'alliance; jadis demoiselle

d'honneur de la reine Ysabeau, marraine du roi Charles VII, une des

grandes affaires de sa vie avait été de solliciter auprès du pape

Martin la canonisation de son frère, le cardinal de Luxembourg, mort

en Avignon dans sa dix-neuvième année. On l'appelait la demoiselle de

Luxembourg. Elle était âgée de soixante-sept ans, malade et près de sa

fin[462].

[Note 461: _Procès_, t. I, pp. 109-110; t. II, p. 298; t. III, p.

121.--Monstrelet, t. IV, p. 389.--E. Gomart, _Jeanne d'Arc au château

de Beaurevoir_, Cambrai, 1865, in-8º, 47 pages (_Mém. de la Soc.

d'émulation de Cambrai_, XXXVIII, 2, pp. 305-348).--L. Sambier,

_Jeanne d'Arc et la région du Nord_, Lille, 1901, in-8º, 63

pages.--Cf. Morosini, t. III, p. 300, notes 3 et 4; t. IV, annexe

XXI.]

[Note 462: _Procès_, t. I, pp. 95, 231.--Monstrelet, t. IV, p.

402.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 2; t.

II, pp. 72-73.]

Jeanne de Béthune, veuve du seigneur Robert de Bar, tué à la bataille

d'Azincourt, avait épousé, en 1418, le seigneur Jean. Elle passait

pour pitoyable, ayant demandé à son époux et obtenu, en l'an 1424, la

grâce d'un gentilhomme picard amené prisonnier à Beaurevoir et en

grand danger d'être décapité et puis écartelé[463].

[Note 463: A. Duchêne, _Histoire de la maison de Béthune_, chap.

III, et preuves, p. 33.--Vallet de Viriville, _loc. cit._ et Morosini,

t. IV, pp. 352, 354.]

Ces deux dames traitèrent Jeanne avec douceur. Elles lui offrirent des

vêtements de femme ou du drap pour en faire; et elles la pressèrent de

quitter un habit qui leur paraissait mal séant. Jeanne s'y refusa,

alléguant qu'elle n'en avait pas congé de Notre-Seigneur et qu'il

n'était pas encore temps; mais elle avoua, par la suite, que, si elle

avait pu quitter l'habit d'homme, elle l'aurait fait à la requête de

ces deux dames préférablement à celle de toute autre dame de France,

sa reine exceptée[464].

[Note 464: _Procès_, t. I, pp. 95, 231.]

Un gentilhomme du parti de Bourgogne, qui se nommait Aimond de Macy,

la venait souvent voir et conversait volontiers avec elle. Elle ne lui

tenait que de bons propos, se montrait honnête de fait et dans tous

ses gestes. Toutefois sire Aimond, qui n'avait guère que trente ans,

la trouva fort agréable de sa personne[465]. Si l'on en croit certains

témoignages de son parti, Jeanne, quoique belle, n'inspirait pas de

désirs aux hommes; mais cette grâce singulière ne s'exerçait que sur

les Armagnacs; elle ne s'étendait pas aux Bourguignons et le seigneur

Aimond n'en fut point touché, car il tenta un jour de lui mettre la

main dans le sein. Elle l'en empêcha bien et le repoussa de toutes ses

forces. Le seigneur Aimond en conclut, comme plus d'un aurait fait à

sa place, que cette fille était d'une rare vertu. Il s'en portait

caution[466].

[Note 465: _Ibid._, t. II, pp. 438, 457; t. III, pp. 15, 19.]

[Note 466: _Procès_, t. III, pp. 120-121.]

Enfermée dans le donjon du château, Jeanne tendait son esprit sur

cette seule idée d'aller revoir ses amis de Compiègne; elle ne

songeait qu'à s'échapper. Il lui vint, on ne sait comment, de

mauvaises nouvelles de France. Elle croyait savoir que tous ceux de

Compiègne, depuis l'âge de sept ans, seraient massacrés. Elle disait:

«seraient mis à feu et à sang»; événement d'ailleurs certain, si la

ville eût été prise.

Confiant à madame sainte Catherine ses douleurs et son invincible

désir, elle demandait:

--Comment Dieu laissera-t-il mourir ces bonnes gens de Compiègne, qui

ont été et sont si loyaux à leur seigneur[467]?

[Note 467: _Ibid._, t. I, p. 150.]

Et dans son rêve, mêlée aux saintes, comme on voit les donatrices dans

les tableaux d'église, agenouillée et ravie, elle priait avec ses

conseillères du ciel, pour les habitants de Compiègne.

Ce qu'elle avait ouï de leur sort lui causait une douleur infinie, et

elle aimait mieux mourir que vivre après une telle destruction de

bonnes gens. C'est pourquoi elle fut véhémentement tentée de sauter du

haut du donjon. Et, comme elle savait bien tout ce qu'on pouvait lui

dire à rencontre, elle entendait ses Voix le lui ramentevoir.

Madame sainte Catherine lui répétait presque tous les jours:

--Ne sautez point, Dieu vous aidera et pareillement ceux de Compiègne.

Et Jeanne lui répondait:

--Puisque Dieu aidera ceux de Compiègne, j'y veux être.

Et madame sainte Catherine lui recommençait ce conte merveilleux de la

bergère et du roi:

--Sans faute, il faut que vous preniez tout en gré. Et vous ne serez

point délivrée tant que vous n'aurez point vu le roi des Anglais.

À quoi Jeanne répliquait:

--Vraiment je ne le voulusse point voir. J'aimasse mieux mourir que

d'être mise en la main des Anglais[468].

[Note 468: _Procès_, t. I, pp. 150-151.]

Un jour, elle apprit que les Anglais venaient la chercher. La nouvelle

se rapportait peut-être à la venue du seigneur évêque de Beauvais qui

offrit à Beaurevoir le prix du sang[469]. Entendant cela, Jeanne

éperdue, hors d'elle, n'écouta plus ses Voix qui lui défendaient de

tenter le saut mortel. Le donjon était haut de soixante-dix pieds,

pour le moins; elle se recommanda à Dieu et sauta.

[Note 469: _Ibid._, t. I, p. 13; t. V, p. 194.]

Chue à terre, elle entendit des gens qui criaient:

--Elle est morte.

Les gardes accoururent. La trouvant encore en vie, dans leur

saisissement, ils ne surent que lui demander:

--Vous avez sauté?...

Elle se sentait brisée; mais madame sainte Catherine lui parla:

--Faites bon visage. Vous guérirez.

Madame sainte Catherine lui donna en même temps de bonnes nouvelles

des amis.

--Vous guérirez et ceux de Compiègne auront secours.

Et elle ajouta que ce secours viendrait avant la Saint-Martin

d'hiver[470].

[Note 470: _Procès_, t. I, pp. 110, 151, 152.]

Dès lors, Jeanne pensa que c'était ses saintes qui l'avaient secourue

et gardée de la mort. Elle savait bien qu'elle avait mal fait en

tentant un pareil saut, malgré ses Voix.

Madame sainte Catherine lui dit:

--Il faut vous en confesser et demander pardon à Dieu de ce que vous

avez sauté.

Jeanne s'en confessa et en demanda pardon à Notre-Seigneur. Et après

sa confession, elle fut avertie par madame sainte Catherine que Dieu

l'avait pardonnée. Elle demeura trois ou quatres jours sans manger ni

boire; puis elle prit de la nourriture et fut guérie[471].

[Note 471: _Procès_, t. I, p. 166.--_Journal d'un bourgeois de

Paris_, p. 268--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, pp. 53, 58.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 12 / 29 段