Elle fut conduite désarmée à Margny[411]. À la nouvelle que la

sorcière des Armagnacs était prise, le camp des Bourguignons s'emplit

de cris et de réjouissances. Le duc Philippe voulut la voir. Quand il

s'approcha d'elle, il y eut, dans sa chevalerie et son clergé, des

gens pour le louer de son courage, pour vanter sa piété, pour admirer

que ce très puissant duc n'eût pas peur des larves vomies par

l'enfer[412].

[Note 411: Monstrelet, t. IV, p. 388.--Chastellain, t. II, p.

50.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, pp. 253 et suiv.]

[Note 412: Jean Jouffroy, dans d'Achery, _Spicilegium_, III, pp.

823 et suiv.]

À ce compte, sa chevalerie était aussi brave que lui, car beaucoup de

gentilshommes accouraient pour satisfaire la même curiosité. Parmi

eux, se trouvait messire Enguerrand de Monstrelet, natif du comté de

Boulogne, serviteur de la maison de Luxembourg, auteur de chroniques.

Il entendit les paroles que le duc adressa à la prisonnière, et bien

que, par état, il dût avoir de la mémoire, il les oublia. C'est

peut-être qu'il ne les trouva pas assez chevalereuses pour les mettre

en son livre[413].

[Note 413: Monstrelet, t. IV, p. 388.]

Jeanne resta sous la garde de messire Jean de Luxembourg, à qui elle

appartenait désormais, l'archer qui l'avait prise l'ayant cédée à son

capitaine le bâtard de Wandomme, qui l'avait cédée à son tour à

messire Jean son maître[414].

[Note 414: _Ibid._, t. IV, p. 389.--P. Champion, _loc. cit._, p.

168.]

La tige des Luxembourg s'étendait de l'occident à l'orient chrétien,

jusqu'à la Bohême et la Hongrie, et il en avait fleuri six reines, une

impératrice, quatre rois, quatre empereurs. Issu d'une branche cadette

de cette illustre maison et cadet lui-même mal apanagé, Jean de

Luxembourg avait gagné durement sa chevalerie au service du duc de

Bourgogne. Lorsqu'il prit à rançon la Pucelle, il avait trente-neuf

ans, était couvert de blessures et borgne[415].

[Note 415: La _Chronique des cordeliers_ et Monstrelet,

_passim_.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.

165-166.]

Le soir même, de ses quartiers de Coudun, le duc de Bourgogne fit

écrire aux villes de son obéissance la prise de la Pucelle. «De cette

prise seront grandes nouvelles partout, est-il dit dans sa lettre aux

habitants de Saint-Quentin; et sera connue l'erreur et folle créance

de tous ceux qui aux faits de cette femme se sont rendus enclins et

favorables[416].»

[Note 416: _Procès_, t. V, p. 167.--J. Quicherat, _Aperçus

nouveaux_, p. 95.]

Le duc manda pareillement cette nouvelle au duc de Bretagne par son

héraut Lorraine; au duc de Savoie, à sa bonne ville de Gand[417].

[Note 417: _Procès_, t. V, p. 358.--Le P. Ayroles, _La vraie

Jeanne d'Arc_, t. III, p. 534.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pp.

169-171.]

Les survivants de ceux que la Pucelle avait amenés à Compiègne

abandonnèrent le siège et rentrèrent le lendemain dans leurs

garnisons. Le capitaine lombard Barthélemy Baretta, lieutenant de

Jeanne, demeura dans la ville avec trente-deux hommes d'armes, deux

trompettes, deux pages, quarante-huit arbalétriers, vingt archers ou

targiers[418].

[Note 418: Mémoire à consulter sur G. de Flavy, dans _Procès_, t.

V, p. 177.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, p. 333.]

CHAPITRE VIII

LA PUCELLE À BEAULIEU.--LE BERGER DU GÉVAUDAN.

La nouvelle parvint à Paris, le matin du 25, que Jeanne était aux

mains des Bourguignons[419]. Dès le lendemain 26, l'Université adressa

au duc Philippe sommation de remettre sa prisonnière au vicaire

général du Grand Inquisiteur de France. En même temps le vicaire

général requérait par lettre le redoutable duc d'amener prisonnière

par devers lui cette fille suspecte de plusieurs crimes sentant

l'hérésie[420].

[Note 419: Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 458.--_Journal

d'un bourgeois de Paris_, p. 255.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_,

p. 96.--Ul. Chevalier, _L'objuration de Jeanne d'Arc au cimetière de

Saint-Ouen et l'authenticité de sa formule_, Paris, 1902, in-8º, p.

18.]

[Note 420: _Procès_, t. I, pp. 8-10.--E. O'Reilly, _Les deux

procès_, t. II, pp. 13-14.--Le P. Denifle et Châtelain, _Chartularium

Universitatis Parisiensis..._, t. IV, p. 516, nº 2372.]

«... Nous vous supplions de bonne affection, très puissant prince,

disait-il, et nous prions vos nobles vassaux que par vous et eux

Jeanne nous soit envoyée sûrement et brièvement et avons espérance

qu'ainsi ferez comme vrai protecteur de la foi et défenseur de

l'honneur de Dieu[421]...»

[Note 421: _Procès_, t. I, p. 12.--E. O'Reilly, _Les deux

procès_.]

Le vicaire général du Grand Inquisiteur de France, frère Martin

Billoray[422], maître en théologie, appartenait à l'ordre des frères

prêcheurs dont les membres exerçaient les charges principales du saint

office. Au temps d'Innocent III, alors que l'Inquisition exterminait

les Cathares et les Albigeois, les fils de Dominique figuraient dans

les peintures des cloîtres et des chapelles en chiens du Seigneur sous

la forme de grands lévriers blancs tachetés de noir, qui mordaient à

la gorge les loups de l'hérésie[423]. Au XVe siècle, en France, les

dominicains étaient toujours les chiens du Seigneur; ils chassaient

encore l'hérétique, mais couplés à l'évêque. Le Grand Inquisiteur ou

son vicaire ne s'y trouvait point en état d'intenter de son propre

mouvement et de poursuivre à lui seul une action judiciaire; les

évêques maintenaient vis-à-vis de lui leur droit de juger les crimes

contre l'Église. Les procès en matière de foi se faisaient par deux

juges, l'ordinaire, qui pouvait être l'évêque lui-même ou l'official,

et l'Inquisiteur ou son vicaire; et l'on observait les formes

inquisitoriales[424].

[Note 422: _Ibid._, t. I, p. 3, 12; t. III, p. 318; t. V, p. 392.]

[Note 423: _Domini canes._ On les voit ainsi figurés sur les

fresques de la chapelle des Espagnols, à Santa-Maria-Novella, de

Florence.]

[Note 424: Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en

France_, chap. II.]

Dans l'affaire de la Pucelle, ce n'était pas seulement un évêque qui

mettait la très sainte Inquisition en mouvement, c'était la fille des

rois, la mère des études, le beau clair soleil de France et de la

chrétienté, l'Université de Paris. Elle s'attribuait le privilège de

connaître dans les causes relatives aux hérésies ou opinions produites

en la ville et aux environs, et ses avis, de toutes parts demandés,

faisaient autorité sur toute la face du monde où la croix est plantée.

Depuis un an, ses docteurs et maîtres en grande multitude et pleins de

lettres, au jugement même de leurs adversaires, réclamaient la remise

de la Pucelle à l'Inquisiteur, comme utile au bien de l'Église et

congruente aux intérêts de la foi; car ils soupçonnaient véhémentement

cette fille de ne point venir de Dieu, mais d'être trompée et abusée

par les artifices du diable; d'agir, non par puissance céleste, mais

par le ministère des démons; d'user de sorcellerie et de pratiquer

l'idolâtrie[425].

[Note 425: Le P. Denifle et Châtelain, _Chartularium Universitatis

Parisiensis_, t. IV, p. 510; _Le procès de Jeanne d'Arc et

l'Université de Paris_, Paris, 1897, in-8º, 32 pages.]

Tout ce qu'ils possédaient de science divine et de raison raisonnante

corroborait cette grave suspicion. Ils étaient Bourguignons et

Anglais, de fait et de consentement, fidèles observateurs du traité

de Troyes qu'ils avaient juré, dévoués au Régent qui leur montrait

beaucoup d'égards; ils abhorraient les Armagnacs qui ruinaient et

désolaient leur ville, la plus belle du monde[426]; ils tenaient le

dauphin Charles pour déchu de ses droits sur le royaume des Lis. Aussi

se trouvaient-ils enclins à croire que la Pucelle des Armagnacs, la

chevaucheuse du dauphin Charles se gouvernait par l'inspiration de

plusieurs démons très horribles. Ils étaient des hommes: on croit ce

qu'on a intérêt à croire; ils étaient des prêtres et voyaient partout

le diable, principalement dans une femme. Sans s'être encore livrés à

un examen approfondi des faits et dits de cette pucelle, ils en

découvraient assez pour demander instamment une enquête. Elle se

disait envoyée de Dieu, fille de Dieu; et se manifestait bavarde,

vaine, rusée, glorieuse en ses habits; elle avait menacé les Anglais,

s'ils ne sortaient de France, de les faire tous occire; elle

commandait les armées; elle était donc homicide, téméraire; elle était

séditieuse, car ceux-là sont séditieux qui tiennent le parti contraire

au nôtre. Naguère, venue en la compagnie de frère Richard, hérétique

et séditieux[427], elle avait menacé les Parisiens de les mettre à

mort sans merci, et commis ce péché mortel de donner l'assaut à la

ville le jour de la Nativité de la très sainte Vierge. Il était urgent

d'examiner si elle avait été mue en tout cela par un bon ou un mauvais

esprit[428]?

[Note 426: _Journal d'un bourgeois de Paris_,

_passim_.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 450.]

[Note 427: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 237.--T. Basin,

_Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. IV, pp. 103-104.--Monstrelet,

t. IV, chap. LXIII.--Bougenot, _Deux documents inédits relatifs à Jeanne

d'Arc_, dans _Revue Bleue_, 13 fév. 1892, pp. 203-204.]

[Note 428: Le P. Denifle et Châtelain, _Chartularium Universitatis

Parisiensis..._, t. IV, p. 515, nº 2370; _Le procès de Jeanne d'Arc et

l'Université de Paris_.]

Le duc de Bourgogne, bien que très attaché aux intérêts de l'Église,

ne déféra pas à l'invitation pressante de l'Université; et messire

Jean de Luxembourg, après avoir gardé la Pucelle trois ou quatre jours

en ses quartiers devant Compiègne, la fit conduire au château de

Beaulieu en Vermandois, à quelques lieues du camp[429]. Il se

montrait, comme son maître, très obéissant fils de notre sainte mère

l'Église; mais la prudence conseillait de laisser venir les Anglais et

les Français et d'attendre leurs offres.

[Note 429: Monstrelet, t. IV, p. 389.--Perceval de Cagny, p.

176.--Morosini, t. III, pp. 300-302; t. IV, pp. 254-355.--De La

Fons-Mélicocq, _Une cité picarde au moyen âge ou Noyon et les

Noyonnais aux XIVe et XVe siècles_, Noyon, 1841, t. II, pp.

100-105.--En 1441, Lyonnel de Wandomme qui était gouverneur de cette

place en fut chassé par les habitants à la mort de Jean de Luxembourg

(Monstrelet, t. V, p. 456).]

Jeanne, à Beaulieu, fut traitée avec courtoisie; elle gardait son

état. Messire Jean d'Aulon, son intendant, la servait en sa prison; il

lui dit piteusement un jour:

--Cette pauvre ville de Compiègne, que vous avez beaucoup aimée, à

cette fois sera remise aux mains et dans la subjection des ennemis de

France.

Elle lui répondit:

--Non! ce ne sera point. Car toutes les places que le Roi du ciel a

réduites et remises en la main et obéissance du gentil roi Charles par

mon moyen ne seront point reprises par ses ennemis, tant qu'il fera

diligence pour les garder[430].

[Note 430: Perceval de Cagny, p. 177, très suspect.]

Un jour, elle essaya de s'échapper en se coulant entre deux pièces de

bois. Son intention était d'enfermer les gardes dans la tour et de

prendre les champs, mais le portier la vit et l'arrêta. Elle en

conclut qu'il ne plaisait pas à Dieu qu'elle échappât pour cette

fois[431]. Cependant elle avait le coeur trop bon pour désespérer. Ses

Voix, éprises comme elle de rencontres merveilleuses et de

chevaleresques aventures, lui disaient qu'il fallait qu'elle vît le

roi d'Angleterre[432]. Ainsi, dans son malheur, ses rêves

l'encourageaient et la consolaient.

[Note 431: _Procès_, t. I, pp. 163-164, 249.]

[Note 432: _Ibid._, t. I, p. 151.]

Il y eut grand deuil sur la Loire, quand les habitants des villes

fidèles au roi Charles apprirent le malheur advenu à la Pucelle. Le

peuple qui la vénérait comme une sainte, qui allait jusqu'à dire

qu'elle était la plus grande de toutes les saintes de Dieu après la

bienheureuse Vierge Marie, qui lui élevait des images dans les

chapelles des saints, qui ordonnait pour elle des messes et des

collectes dans les églises, qui portait sur soi des médailles de plomb

où elle était représentée comme si l'Église l'avait déjà

canonisée[433], ne lui retira pas sa foi et continua de croire en

elle[434]; cette fidélité scandalisait les docteurs et maîtres de

l'Université qui en faisaient un grief à la pauvre Pucelle. «Jeanne,

disaient-ils, a tellement séduit le peuple catholique, que beaucoup,

en sa présence, l'ont adorée comme sainte, et en son absence l'adorent

encore[435].»

[Note 433: Vallet de Viriville, _Note sur deux médailles de plomb

relatives à Jeanne d'Arc_, Paris, 1861, in-8º de 30 pages.--Forgeais,

_Notice sur les plombs historiés trouvés dans la Seine_, Paris, 1860,

in-8º.--J. Quicherat, _Médaille frappée en l'honneur de la Pucelle,

Six dessins sur Jeanne d'Arc tirés d'un manuscrit du XVe siècle_, dans

_l'Autographe_, nº 24, 15 nov. 1864.]

[Note 434: P. Lanéry d'Arc, _Le culte de Jeanne d'Arc au XVe

siècle_, Paris, 1887, in-8º de 29 pages.]

[Note 435: _Procès_, t. I, p. 290.]

C'était vrai de maintes personnes, en maints endroits. Les conseillers

de la ville de Tours ordonnèrent des prières publiques pour demander à

Dieu la délivrance de la Pucelle. On fit une procession générale, à

laquelle assistèrent les chanoines de l'église cathédrale, le clergé

séculier et régulier de la ville, tous marchant nu-pieds[436].

[Note 436: Carreau, _Histoire manuscrite de Touraine_, dans

_Procès_, t. V, pp. 253-254.]

Dans des villes du Dauphiné, on récita à la messe des oraisons pour la

Pucelle:

«_Collecte._--Dieu puissant et éternel qui, dans votre sainte et

ineffable miséricorde, et dans votre admirable puissance, avez

commandé à la Pucelle de relever et sauver le royaume de France, et

de repousser, confondre et anéantir ses ennemis et qui avez permis

que, pendant qu'elle accomplissait cette oeuvre sainte, ordonnée par

vous, elle tombât aux mains et dans les liens de ses ennemis, nous

vous prions, par l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie et de

tous les saints de la délivrer de leurs mains, sans qu'elle ait

éprouvé aucun mal, afin qu'elle achève d'accomplir ce pour quoi vous

l'avez envoyée.

»Par Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.»

«_Secrète._--Dieu tout-puissant, père des vertus, que votre

bénédiction sacro-sainte descende sur cette oblation; que votre

puissance admirable se déploie, que par l'intercession de la

bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints, Elle délivre la

Pucelle des prisons de ses ennemis afin qu'elle achève d'accomplir ce

pourquoi vous l'avez envoyée.

»Par Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.»

«_Post-Communion._--Dieu tout-puissant, daignez écouter les prières de

votre peuple: par la vertu des sacrements que nous venons de recevoir,

par l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie et de tous les

saints, brisez les fers de la Pucelle qui, en exécutant les oeuvres

que vous lui avez commandées, a été et est encore enfermée dans les

prisons de nos ennemis; que votre compassion et votre miséricorde

divine lui permettent d'accomplir, exempte de péril, ce pourquoi vous

l'avez envoyée.

»Par Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc[437].»

[Note 437: _Procès_, t. V, p. 104.--E. Maignien, _Oraisons latines

pour la délivrance de Jeanne d'Arc_, Grenoble, 1867, in-8º (_Revue des

Sociétés savantes_, t. IV, pp. 412-414).--G. de Braux, _Trois oraisons

pour la délivrance de Jeanne d'Arc_, dans _Journal de la Société

d'archéologie lorraine_, juin 1887, pp. 125, 127.]

Apprenant que cette pucelle, par lui jadis soupçonnée de mauvais

desseins, puis reconnue toute bonne, venait de tomber aux mains des

ennemis du royaume, messire Jacques Gélu, seigneur archevêque

d'Embrun, dépêcha au roi Charles un exprès avec une lettre sur la

conduite à tenir en ces conjonctures malheureuses[438].

[Note 438: _Vita Jacobi Gelu ab ipso conscripta_, dans _Bulletin

de la Société archéologique de Touraine_, III, 1867, pp. 266 et

suiv.--Le R. P. Marcellin Fornier, _Histoire des Alpes Maritimes ou

Cottiennes_, t. II, pp. 313 et suiv.]

S'adressant au prince dont il a jadis guidé l'enfance, messire Jacques

commence par lui rappeler ce que, avec le secours du Ciel, la Pucelle

a fait pour lui, d'un si grand courage. Il le prie d'examiner sa

conscience pour voir s'il n'a en rien offensé la bonté de Dieu. Car

c'est peut-être dans sa colère contre le roi que le Seigneur a permis

que cette vierge fût prise. Il l'invite, sur son honneur, à tout

tenter et à tout dépenser afin de la ravoir.

«Je vous recommande, dit-il, que, pour le recouvrement de cette fille

et pour le rachat de sa vie, vous n'épargniez ni moyens ni argent, ni

quel prix que ce soit, si vous n'êtes prêt d'encourir le blâme

indélébile d'une très reprochable ingratitude.»

Il lui conseille, en outre, de faire ordonner partout des prières pour

la délivrance de cette Pucelle afin que si cet accident était arrivé

par quelque manquement ou du roi ou du peuple, il plût à Dieu de le

pardonner[439].

[Note 439: Le R. P. Marcellin Fornier, _Histoire générale des

Alpes Maritimes ou Cottiennes_, t. II, pp. 319-320.]

Ainsi parla, non sans force ni sans charité, ce vieil évêque, moins

évêque qu'ermite, à qui toutefois il souvenait d'avoir été conseiller

delphinal dans des temps mauvais et qui aimait chèrement le roi et le

royaume.

On a soupçonné le sire de la Trémouille et le seigneur archevêque de

Reims, d'avoir voulu se débarrasser d'elle et de l'avoir poussée à sa

perte; on a cru découvrir les ténébreux moyens par lesquels ils la

firent battre à Paris, à La Charité, à Compiègne[440]. La vérité est

qu'ils n'eurent pas besoin de s'en mêler. À Paris, c'eût été grand

hasard qu'elle pût passer le fossé, puisque ni elle, ni ses compagnons

n'en connaissaient la profondeur; d'ailleurs ce ne fut pas la faute du

roi et de son Conseil si les carmes, sur lesquels on comptait,

n'ouvrirent pas les portes. Le siège de La Charité fut conduit non par

la Pucelle, mais par le sire d'Albret et plusieurs vaillants

capitaines. Lors de la sortie de Compiègne, il était certain que, si

l'on s'attardait à Margny, on serait coupé par les Anglais de Venette

et les Bourguignons de Clairoix et bientôt écrasé par ceux de Coudun.

On s'oublia dans les délices du pillage; il arriva ce qui devait

arriver.

[Note 440: Thomassin, dans _Procès_, t. IV, p. 312.--_Chronique du

doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procès_, t. IV, p. 323.--_Chronique de

Tournai_, dans _Recueil des Chroniques de Flandre_, t. III, p.

415.--_Chronique de Normandie_, éd. A. Hellot, Rouen, 1881, in-8º, pp.

77-78.--_Chronique de Lorraine_, éd. abbé Marchal (_Recueil de

documents sur l'Histoire de Lorraine_, t. V.).]

Et pourquoi le sire chambellan et le seigneur archevêque auraient-ils

voulu se débarrasser de la Pucelle? Elle ne les gênait pas; tout au

contraire, elle leur était utile; ils l'employaient. En prophétisant

qu'elle ferait sacrer le roi à Reims, elle avait grandement servi

messire Regnault, à qui le voyage de Champagne profitait plus qu'à

tout autre, plus qu'au roi, qui y gagnait d'être sacré, mais y

manquait de reprendre Paris et la Normandie. Le seigneur archevêque

n'en gardait pas beaucoup de reconnaissance à la Pucelle; c'était un

homme égoïste et dur; mais lui voulait-il du mal? et n'avait-il plus

besoin d'elle? Il tenait à Senlis le parti du roi, et sûrement il le

tenait de son mieux, puisqu'il défendait, avec les villes rendues à

leur juste maître, sa cité épiscopale et ducale, ses bénéfices et ses

prébendes. Ne pensait-il pas à se servir d'elle contre les

Bourguignons? Nous avions déjà trouvé des raisons de croire que, à la

fin de mars, il demanda au sire de la Trémouille de la lui envoyer de

Sully avec une belle compagnie, pour guerroyer dans l'Île-de-France.

Et ce qui va nous confirmer dans cette idée, c'est que nous voyons

que, lorsqu'elle vint malheureusement à leur manquer, l'évêque et le

chambellan s'efforcèrent de la remplacer par une personne, comme elle,

favorisée de visions et se disant, comme elle, envoyée de Dieu, et

que, à défaut d'une pucelle, les deux compères essayèrent d'un puceau.

Ils s'y résolurent peu de jours après la prise de Jeanne, et voici

dans quelles circonstances.

Quelque temps auparavant, un jeune berger du Gévaudan, nommé

Guillaume, qui paissait ses troupeaux au pied des monts Lozère et les

gardait du loup et du lynx, eut des révélations concernant le royaume

de France. Ce berger était vierge comme Jean, le disciple préféré du

Seigneur. Dans une des cavernes de la montagne de Mende, où le saint

apôtre Privat avait prié et jeûné, il eut l'oreille frappée par une

voix du ciel et il connut qu'il était envoyé par Dieu vers le roi de

France. Il alla à Mende, ainsi que Jeanne était allée à Vaucouleurs,

pour se faire conduire au roi. Il trouva des personnes pieuses qui,

touchées de sa sainteté et persuadées qu'une vertu était en lui,

pourvurent à son équipement et à son viatique; ce qui, à vrai dire,

était peu de chose. Il tint au roi les mêmes propos que la Pucelle lui

avait tenus:

--Sire, dit-il, j'ai commandement d'aller avec vos gens; et sans faute

les Anglais et les Bourguignons seront déconfits[441].

[Note 441: Analyse d'une lettre de Regnault de Chartres aux

habitants de Reims, _Procès_, t. V, p. 168.]

Le roi lui fit un accueil bienveillant. Les clercs, qui avaient

interrogé la Pucelle, auraient craint sans doute, en repoussant ce

jeune berger, de mépriser le secours du Saint-Esprit. Amos fut pasteur

de troupeaux et le Seigneur lui accorda le don de prophétie: «Je te

confesserai, mon père, Dieu du ciel et de la terre, qui as révélé aux

humbles ce que tu as caché aux sages et aux prudents.» (Math., XI.)

Certes, pour inspirer foi il fallait qu'il donnât un signe, mais les

clercs de Poitiers qui, par le malheur des temps, gémissaient dans une

extrême indigence, n'étaient pas trop exigeants en fait de preuves;

ils avaient conseillé au roi de mettre en oeuvre la Pucelle sur la

seule promesse que, en signe de sa mission, elle délivrerait Orléans.

Le pastour du Gévaudan n'allégua pas seulement des promesses: il

montra de merveilleuses marques sur son corps. De même que saint

François, il avait reçu les stigmates et portait aux pieds, aux mains,

au côté, des plaies sanglantes[442].

[Note 442: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 272.--Lefèvre de

Saint-Remy, t. II, p. 263.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p.

124.]

C'était pour les religieux mendiants un grand sujet de joie, que leur

père spirituel eût ainsi partagé la Passion de Notre-Seigneur.

Pareille grâce avait été accordée à la bienheureuse Catherine de

Sienne, de l'ordre de Saint-Dominique. Mais, s'il y avait des

stigmates miraculeux, imprimés par Jésus-Christ lui-même, on voyait

aussi des stigmates magiques, qui étaient l'oeuvre du Diable, et il

importait grandement de faire le discernement des uns et des

autres[443]. On y parvenait à force de science et de piété. Il parut

que les stigmates de Guillaume n'étaient pas diaboliques; car on

résolut de le mettre en oeuvre comme on avait fait pour Jeanne, pour

Catherine de La Rochelle et pour les deux Bretonnes, filles

spirituelles du frère Richard.

[Note 443: A. Maury, _La stigmatisation et les stigmates_, dans

_Revue des Deux Mondes_, 1854, c. VIII, pp. 454-482.--Dr Subled, _Les

stigmates selon la science_, dans _Science catholique_, 1894, t. VIII,

pp. 1073 et suiv.; t. IX, pp. 2 et suiv.]

Quand la Pucelle tomba aux mains des Bourguignons, le sire de la

Trémouille se tenait auprès du roi, sur la Loire, où l'on ne faisait

plus la guerre depuis le malheureux siège de La Charité. Il envoya le

petit berger au seigneur archevêque de Reims alors aux prises, sur

l'Oise, avec les Bourguignons que commandait le duc Philippe lui-même.

Messire Regnault avait probablement réclamé l'innocent; en tout cas il

l'accueillit volontiers, le tint sous sa main, à Beauvais, le

surveillant et l'interrogeant, prêt à le lancer au moment favorable.

Un jour, soit pour l'éprouver, soit que la nouvelle eût couru et

trouvé créance, on annonça au jeune Guillaume que les Anglais avaient

fait mourir Jeanne.

--Tant plus leur en mescherra, répondit-il[444].

[Note 444: Lettre de Regnault de Chartres, dans _Procès_, t. V, p.

168.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 11 / 29 段