Le duc faisait venir à ce siège de belles pièces d'artillerie,

notamment Remeswalle, Rouge bombarde et Houppembière, qui toutes trois

lançaient des pierres très grosses. On y amenait aussi les bombardes

achetées par le duc à messire Jean de Luxembourg et payées comptant:

Beaurevoir et Bourgogne, un gros «coullard» et un engin volant. Les

villes des vastes États de Bourgogne envoyaient devant Compiègne

leurs archers et leurs arbalétriers. Le duc se fournissait d'arcs de

Prusse et de Constantinople, avec flèches barbées et non barbées. Il

appelait des mineurs et divers ouvriers pour faire des mines de poudre

devant la ville et pour jeter des fusées de feu grégeois; enfin,

monseigneur Philippe, plus riche qu'un roi, le plus magnifique

seigneur de la chrétienté et très expert en chevalerie, voulait faire

un beau siège[375].

[Note 375: De La Fons-Mélicoq, _Documents inédits sur le siège de

Compiègne de 1430_, dans _La Picardie_, t. III, 1857, pp. 22-23.--P.

Champion, _Guillaume de Flavy_, pièces justificatives, p. 176.]

La ville, une des plus grandes de France et des plus fortes, était

défendue par quatre ou cinq cents hommes de garnison[376], sous le

commandement du jeune seigneur Guillaume de Flavy. Issu d'une noble

famille du pays, sans grands biens, toujours en querelle avec les

seigneurs ses voisins et cherchant noise au pauvre peuple, il était

aussi méchant et cruel qu'aucun seigneur armagnac[377]. Les habitants

ne voulaient pas d'autre capitaine que lui; ils le gardèrent envers et

contre le roi Charles et son chambellan. Et ils firent sagement, car

pour les défendre il n'y avait pas meilleur que le seigneur Guillaume;

on n'en aurait pas trouvé un second si entêté à son devoir. Au roi de

France, qui lui avait donné l'ordre de livrer la ville, il avait

refusé net; et lorsque ensuite le duc lui promit une grosse somme

d'argent et une riche héritière en échange de Compiègne, il répondit

que la ville était non pas à lui, mais au roi[378].

[Note 376: Lefèvre de Saint-Remy, t. II, p. 178.--H. de Lépinois,

_Notes extraites des archives communales de Compiègne_, dans

_Bibliothèque de l'École des Chartes_, 1863, t. XXIV, p. 486.--A.

Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc devant Compiègne et l'histoire des

sièges de la même ville sous Charles VI et Charles VII, d'après des

documents inédits avec vues et plans_, Paris, 1889, in-8º, p. 268.]

[Note 377: Jacques Duclercq, _Mémoires_, éd. de Reiffenberg, t. I,

p. 419.--_Le Temple de Bocace_ dans les _Oeuvres de Georges

Chastellain_, éd. Kervyn de Lettenhove, t. VII, p. 95.--P. Champion,

_Guillaume de Flavy, capitaine de Compiègne, contribution à l'histoire

de Jeanne d'Arc et à l'étude de la vie militaire et privée au XVe

siècle_, Paris, 1906, in-8º, _passim_.]

[Note 378: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 125.--_Chronique

des cordeliers_, fol. 495 recto.--Rogier, dans Varin, _Arch. de la

ville de Reims_, IIe partie, Statuts, t. I, p. 604.--A. Sorel, _loc.

cit._, p. 167.--P. Champion, _loc. cit._, p. 33.]

Le duc de Bourgogne s'empara sans peine de Gournay-sur-Aronde, et vint

ensuite mettre le siège devant Choisy-sur-Aisne, qu'on appelait aussi

Choisy-au-Bac, au confluent de l'Aisne et de l'Oise[379].

[Note 379: Monstrelet, t. IV, pp. 379, 381.--_Chronique des

cordeliers_, fol. 495 recto.--_Livre des trahisons_, p. 202.]

L'écuyer gascon Poton de Saintrailles et les gens de sa compagnie

passèrent l'Aisne entre Soissons et Choisy, surprirent les

assiégeants, et se retirèrent aussitôt, emmenant quelques

prisonniers[380].

[Note 380: Monstrelet, t. IV, pp. 382-383.--Berry, dans _Procès_,

t. IV, p. 49.]

Le 13 mai, la Pucelle entrée à Compiègne, logea rue de l'Étoile[381].

Le lendemain, les attornés lui offrirent quatre pots de vin[382]. Ils

entendaient par là lui faire grand honneur, car ils n'en offraient

pas davantage au seigneur archevêque de Reims, chancelier du royaume,

qui se trouvait alors dans la ville avec le comte de Vendôme,

lieutenant du roi, et plusieurs autres chefs de guerre. Ces très hauts

seigneurs résolurent d'envoyer de l'artillerie et des munitions au

château de Choisy qui ne pouvait plus longtemps se défendre[383]; et

la Pucelle fut mise en oeuvre comme autrefois.

[Note 381: D'après une note de Dom Bertheau, dans A. Sorel,

_Séjours de Jeanne d'Arc à Compiègne, maisons où elle a logé en 1429

et 1430, avec vue et plans_, Paris, 1888, in-8º, pp. 11-12.]

[Note 382: _Comptes de la ville de Compiègne_, CC. 13, folio

291.--Dom Gillesson, _Antiquités de Compiègne_, t. V, p. 95.--A.

Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, p. 145, note 3.]

[Note 383: Choisy se rendit le 16 mai, _Chronique des cordeliers_,

fol. 497 verso. _Livre des trahisons_, p. 201.--Monstrelet, t. IV, p.

382.--Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 49.--A. Sorel, _La prise de

Jeanne d'Arc_, pp. 145-146.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pp.

40-41, 162-163.]

L'armée se dirigea vers Soissons pour y passer l'Aisne[384]. Le

capitaine de la ville était un écuyer de Picardie nommé Guichard

Bournel par les Français, et Guichard de Thiembronne par les

Bourguignons: il avait servi les uns et les autres. Jeanne le

connaissait bien: il lui rappelait un pénible souvenir. Ç'avait été

l'un de ceux qui, la prenant blessée dans les fossés de Paris,

l'avaient mise malgré elle sur un cheval. À l'approche des seigneurs

et gens du roi Charles, le capitaine Guichard fit faussement accroire

aux habitants de Soissons que toute cette gendarmerie venait prendre

garnison dans leur ville. Aussi les habitants décidèrent-ils de ne les

point recevoir. Il fut fait là tout comme à Senlis; le capitaine

Bournel reçut le seigneur archevêque de Reims, le comte de Vendôme et

la Pucelle, avec petite compagnie, et l'armée passa la nuit aux

champs[385]. Le lendemain on essaya, faute d'obtenir l'accès du pont,

de traverser la rivière à gué, mais on n'y put réussir. C'était le

printemps, les eaux avaient monté. L'armée rebroussa chemin. Quand

elle fut partie, le capitaine Bournel vendit au duc de Bourgogne la

cité qu'il avait charge de garder au roi de France, et la mit en la

main de messire Jean de Luxembourg pour 4.000 saluts d'or[386].

[Note 384: Berry, dans _Procès_, t. IV, pp. 49-50.]

[Note 385: F. Brun, _Jeanne d'Arc et le capitaine de Soissons en

1430_, Soissons, 1904, p. 5 (Extrait de l'_Argus Soissonnais_).--P.

Champion, _loc. cit._, p. 41.]

[Note 386: Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 50.--P. Champion, _loc.

cit._, p. 168, pièce justificative XXXV, p. 168.--F. Brun, _Nouvelles

recherches sur le fait de Soissons (Jeanne d'Arc et Bournel en 1430),

à propos d'un livre récent_, Meulan, 1907, in-8º.]

À la nouvelle que le capitaine de Soissons avait de la sorte agi

laidement, contre son honneur, Jeanne s'écria que, si elle le tenait,

elle le ferait trancher en quatre pièces, ce qui n'était pas une

imagination de sa colère. L'usage voulait, pour le châtiment de

certains crimes, que le bourreau coupât en quartiers les condamnés

auxquels il avait d'abord tranché la tête: cela s'appelait écarteler.

C'est comme si Jeanne avait dit que ce traître méritait d'être

écartelé. Le propos parut dur aux oreilles bourguignonnes; certains

crurent même entendre que, dans son indignation, Jeanne reniait Dieu.

Ils entendirent mal. Jamais elle ne reniait Dieu, ni saint ni sainte;

loin de maugréer, quand elle était en colère, elle disait: «Bon gré

Dieu!», ou «Saint Jean!», ou «Notre Dame[387]!»

[Note 387: _Procès_, t. I, p. 273.]

Devant Soissons, Jeanne et les chefs de guerre se séparèrent. Ceux-ci

se dirigèrent avec leurs gens d'armes vers Senlis et les bords de la

Marne. Le pays entre Aisne et Oise n'avait plus de quoi faire vivre

tant de monde et de si grands personnages. Jeanne reprit avec sa

compagnie le chemin de Compiègne[388]. À peine entrée dans la ville,

elle en sortit pour battre les environs.

[Note 388: J'ai rejeté la rencontre contée par Alain Bouchard

(_Les grandes Croniques de Bretaigne_, Paris, Galliot Du Pré, 1514,

in-fol., fol. CCLXXXI) de Jeanne et des petits enfants dans l'église

Saint-Jacques. M. Pierre Champion (_Guillaume de Flavy_, p. 283) a

irréfutablement démontré le caractère fabuleux du récit.]

Elle fut notamment d'une expédition contre Pont-l'Évêque, place forte,

à quelque distance de Noyon, et qu'occupait une petite garnison

anglaise, sous les ordres du seigneur de Montgomery.

Les Bourguignons, qui faisaient le siège de Compiègne, se

ravitaillaient par Pont-l'Évêque. À la mi-mai, les Français, au nombre

de peut-être deux mille, commandés par le capitaine Poton, par messire

Jacques de Chabannes et quelques autres, et accompagnés de la Pucelle,

attaquèrent au petit jour les Anglais du seigneur de Montgomery, et

l'affaire fut âprement menée. Mais les Bourguignons de Noyon étant

venus à la rescousse, les Français battirent en retraite. Ils avaient

tué trente hommes à l'ennemi et en avaient perdu autant; aussi le

combat passa-t-il pour très meurtrier[389]. Il ne pouvait plus être

question de traverser l'Aisne et de sauver Choisy.

[Note 389: Monstrelet, t. IV, p. 382.--Lefèvre de Saint-Remy, t.

II, p. 178.--_Chronique des cordeliers_, fol. 498 verso.]

Rentrée à Compiègne, Jeanne, qui ne prenait pas un moment de repos,

courut à Crépy-en-Valois où se rassemblaient des troupes destinées à

défendre Compiègne; puis elle se dirigea, avec ces troupes, par la

forêt de Guise, vers la ville assiégée et elle y entra, le 23, à

l'aube, sans avoir rencontré de Bourguignons. Il n'y en avait pas du

côté de la forêt, sur la rive gauche de l'Oise[390].

[Note 390: _Procès_, t. I, p. 114.--Perceval de Cagny, p.

174.--Extrait d'un mémoire à consulter pour G. de Flavy, dans

_Procès_, t. V, p. 176.--Morosini, t. III, p. 296, n. 1.]

Ils étaient tous de l'autre côté de la rivière. Là s'étend une prairie

d'un quart de lieue au bout de laquelle la côte de Picardie s'élève.

Cette prairie étant basse, humide, souvent inondée, on avait établi

une chaussée allant du pont au village de Margny, dressé tout en face

sur la côte abrupte. Le clocher de Clairoix pointait à trois quarts de

lieue en amont, au confluent des deux rivières d'Aronde et d'Oise; le

clocher de Venette, du côté opposé, à une demi-lieue en aval, vers

Pont-Sainte-Maxence[391].

[Note 391: Plan manuscrit de Compiègne de 1509 dans Debout,

_Jeanne d'Arc_, t. II, p. 293.--Plan de la ville de Compiègne, gravé

par Aveline au XVIIe siècle, réduction publiée par la _Société

historique de Compiègne_, mai 1877.--Lambert de Ballyhier, _Compiègne

historique et monumental_, 1842, 2 vol. in-8º, planches.--Plan de

restitution de la ville de Compiègne en 1430, dans A. Sorel, _La prise

de Jeanne d'Arc_.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 43.]

Un petit poste de Bourguignons commandé par un chevalier, messire

Baudot de Noyelles, occupait le village de Margny, sur la hauteur. Le

plus renommé homme de guerre du parti de Bourgogne, messire Jean de

Luxembourg, se tenait avec ses Picards sur les bords de l'Aronde, au

pied du mont Ganelon, à Clairoix. Les cinq cents Anglais du sire de

Montgomery gardaient l'Oise à Venette. Le duc Philippe occupait

Coudun, à une grande lieue de la ville, vers la Picardie[392].

[Note 392: Monstrelet, t. IV, pp. 383-384.]

Ces dispositions répondaient aux préceptes des plus expérimentés

capitaines. Devant une place forte, on évitait de réunir sur une même

position, dans un même logis, comme on disait, une grande quantité de

gens d'armes. En cas d'attaque soudaine une grosse compagnie,

pensait-on, si elle n'a qu'un logis, est surprise et mise en désarroi

comme une moindre, et le mal est grave. C'est pourquoi il vaut mieux

diviser les assiégeants en petites compagnies et placer ces compagnies

assez près les unes des autres pour qu'elles puissent s'entre-aider.

De cette manière, ceux d'un logis ne sont pas plutôt déconfits que les

autres ont le loisir de se mettre en ordonnance pour les secourir. Les

assaillants sont bien ébahis quand ils voient fondre sur eux des

troupes fraîches et aux défenseurs le coeur en grandit de moitié.

Ainsi pensait, notamment, messire Jean de Bueil[393].

[Note 393: _Le Jouvencel_, t. II, p. 196.]

Ce même jour, 23 mai, vers cinq heures du soir[394], montée sur un

très beau cheval gris pommelé, Jeanne sortit par le pont et s'engagea

sur la chaussée qui traversait la prairie, avec son étendard, sa

compagnie lombarde, le capitaine Baretta et les trois ou quatre cents

hommes, cavaliers et fantassins, entrés, la nuit, à Compiègne. Elle

avait ceint l'épée bourguignonne trouvée à Lagny et portait sur son

armure une huque de drap d'or vermeil[395]. Un tel habit eût mieux

convenu pour une parade que pour une sortie; mais, dans la candeur de

son âme villageoise et religieuse, elle aimait tout ce qui avait l'air

cérémonieux et chevaleresque.

[Note 394: _Procès_, t. I, p. 116.--Lettre de Philippe le Bon aux

habitants de Saint-Quentin, _Procès_, t. V, p. 166.--Lettre de

Philippe le Bon à Amédée duc de Savoie, dans P. Champion, _loc. cit._,

pièce justificative XXXVII.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p.

458.--William Wircester dans _Procès_, t. IV, p. 475, et le _Journal

d'un bourgeois de Paris_, p. 255.]

[Note 395: _Procès_, t. I, pp. 78, 223, 224.--Chastellain, t. II,

p. 49.--Le Greffier de la Chambre des comptes de Brabant, dans

_Procès_, t. IV, p. 428.]

L'entreprise était concertée entre le capitaine Baretta, les autres

chefs de partisans et messire Guillaume de Flavy, qui, pour aider la

rentrée des Français, fit placer à la tête du pont des archers, des

arbalétriers, des couleuvriniers, et mit sur la rivière une grande

quantité de petits bateaux couverts destinés à recueillir, au besoin,

le plus de monde possible[396]. Jeanne ne fut pas consultée sur

l'entreprise: on ne lui demandait jamais conseil; on l'emmenait comme

un porte-bonheur, sans lui rien dire, et on la montrait comme un

épouvantail aux ennemis qui, la tenant pour une puissante magicienne,

craignaient de tomber victimes de ses maléfices, surtout au cas où ils

fussent en état de péché mortel. Certains, sans doute, dans les deux

partis, s'apercevaient, au contraire, qu'elle n'était pas une femme

différente des autres[397]; mais c'étaient des gens qui ne croyaient à

rien et ces sortes de gens sont toujours en dehors du sentiment

commun.

[Note 396: Mémoires à consulter pour G. de Flavy, dans _Procès_,

t. V, p. 177.--_Chronique de Tournai_, dans _Recueil des Chroniques de

Flandre_, 1856, t. III, pp. 415-416.]

[Note 397: _Chastellain_, t. II, p. 49.]

Cette fois, elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'on allait faire:

la tête pleine de rêves, elle s'imaginait partir pour quelque grande

et haute action. Elle avait promis, dit-on, à ceux de la ville, de

déconfire les Bourguignons et de ramener prisonnier le duc Philippe.

Or, il n'était nullement question de cela; le capitaine Baretta et les

chefs des partisans se proposaient de surprendre et de piller le petit

poste bourguignon le plus rapproché de la ville et le plus accessible,

celui qu'occupait messire Baudot de Noyelles à Margny, sur une côte

très roide à laquelle on pouvait atteindre en vingt ou vingt-cinq

minutes par la chaussée. Le coup valait d'être tenté. Ces enlèvements

de postes, c'était le casuel des gens d'armes. Et, bien que les

ennemis eussent assez habilement choisi leurs positions, on avait

chance de réussir en s'y prenant avec une extrême célérité. Les

Bourguignons se tenaient à Margny en très petit nombre. Nouvellement

venus, ils n'avaient établi ni bastille ni boulevard, et leurs

défenses se réduisaient aux masures du village.

Il était cinq heures après midi quand les Français se mirent en

marche. On se trouvait dans les plus longs jours de l'année; ils ne

comptaient donc pas sur l'obscurité pour enlever le poste. Les gens

d'armes, à cette époque, ne se hasardaient pas volontiers dans la

nuit; ils la jugeaient traîtresse, capable de servir aussi bien le fol

que le sage, et avaient un dicton là-dessus; ils disaient: «La nuit

n'a point de honte[398].»

[Note 398: _Le Jouvencel_, t. I. p. 91.]

Grimpés à Margny, les assaillants surprirent les Bourguignons épars et

sans armes, et se mirent à frapper à leur plaisir. La Pucelle, pour sa

part, renversait tout ce qui se trouvait devant elle.

Or, à ce moment, le sire Jean de Luxembourg et le sire de Créquy,

venus à cheval de leur logis de Clairoix[399], gravissaient la côte de

Margny, sans armures, avec huit ou dix gentilshommes. Ils se rendaient

auprès de messire Baudot de Noyelles, et ne se doutant de rien,

pensaient reconnaître, de ce point élevé, les défenses de la ville,

comme naguère le comte de Salisbury aux Tourelles d'Orléans. Tombés en

pleine escarmouche, ils envoyèrent en toute hâte à Clairoix quérir

leurs armes et mander leur compagnie, qui ne pouvait atteindre le lieu

du combat avant une bonne demi-heure. En attendant, tout démunis

qu'ils étaient, ils se joignirent à la petite troupe de messire Baudot

pour tenir tête à l'ennemi[400]. Surprendre ainsi monseigneur de

Luxembourg, ce pouvait être une bonne chance et ce n'en pouvait pas

être une mauvaise; car ceux de Margny eussent de toute façon appelé

incontinent à leur secours ceux de Clairoix, comme en effet ils

appelèrent les Anglais de Venette et les Bourguignons de Coudun.

[Note 399: Monstrelet, t. IV, p. 387.--Lefèvre de Saint-Remy, t.

II, p. 179.--Chastellain, t. II, p. 48.--Mémoire à consulter sur G. de

Flavy, dans _Procès_, t. V, p. 176.]

[Note 400: Lettre du duc de Bourgogne aux habitants de

Saint-Quentin, dans _Procès_, t. V, p. 166.--Monstrelet, Lefèvre de

Saint-Remy, Chastellain, Mémoires à consulter sur G. de Flavy, _loc.

cit._]

Ayant forcé et pillé le logis, les assaillants, qui devaient

prudemment rabattre en toute hâte sur la ville avec leur butin,

s'attardèrent à Margny; on devine pour quelle cause: c'est celle qui

fit tant de fois les détrousseurs détroussés. Ces gens-là, ceux de la

croix blanche comme ceux de la croix rouge, quelque péril qui les

pressât, ne quittaient point la place tant qu'il s'y trouvait encore

quelque chose à emporter.

Le danger où les soudoyers de Compiègne s'exposaient par convoitise,

la Pucelle devait, pour sa part, largement l'accroître par vaillance

et prouesse: elle ne consentait jamais à quitter le combat; il fallait

qu'elle fût blessée, navrée de flèches et de viretons, pour qu'on

parvînt à la faire démordre.

Cependant, remis d'une alerte si chaude, les gens de messire Baudot

s'armèrent comme ils purent et s'efforcèrent de reprendre le village.

Tantôt ils en chassaient les Français, tantôt ils s'en retiraient

eux-mêmes après avoir beaucoup souffert. Le seigneur de Créquy, entre

autres, fut cruellement blessé au visage. Mais l'espoir d'être

secourus leur renforçait le coeur. Ceux de Clairoix parurent. Le duc

Philippe en personne s'approchait avec ceux de Coudun. Les Français

débordés, abandonnant Margny, se retiraient lentement. Le butin,

peut-être, alourdissait leur marche. Tout à coup, voyant les Godons de

Venette s'avancer sur la prairie pour leur couper la retraite, la peur

les prend; au cri de «Sauve qui peut!» ils s'élancent d'une course

folle et atteignent en désordre la berge de l'Oise. Les uns se

jetaient dans les bateaux, les autres se pressaient contre le

boulevard du Pont. Ils s'attirèrent ainsi le mal dont ils avaient

peur. Car les Anglais poussèrent le chanfrein de leurs chevaux dans le

dos des fuyards, gagnant à cela que les canons des remparts ne

pouvaient plus tirer sans atteindre les Français[401].

[Note 401: Perceval de Cagny, p. 176.--Fauquembergue, dans

_Procès_, t. IV, p. 458.--Monstrelet.--Mémoire à consulter sur G. de

Flavy; Lefèvre de Saint-Remy; Chastellain, _loc. cit._]

Ceux-ci ayant forcé la barrière du boulevard, les Anglais étaient en

passe d'y pénétrer sur leurs talons, de franchir le pont et d'entrer

dans la place. Le capitaine de Compiègne vit le danger et donna

l'ordre de fermer la porte de la ville. Le pont fut levé et la herse

baissée[402].

[Note 402: Mémoire à consulter sur G. de Flavy, _loc. cit._--Du

Fresne de Beaucourt, _Jeanne d'Arc et Guillaume de Flavy_, dans

_Bulletin de la Société de l'Histoire de France_, t. III, 1861, pp.

173 et suiv.--Z. Rendu, _Jeanne d'Arc et G. de Flavy_, Compiègne,

1865, in-8º de 32 p.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, p.

209.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, appendice I, pp. 282, 286.]

Gardant en cette déroute l'illusion héroïque de la victoire, Jeanne,

sur la prairie, entourée seulement de quelques personnes de son

service et de sa parenté, faisait face aux Bourguignons et pensait

encore tout renverser devant elle.

On lui criait:

--Mettez-vous en peine de regagner à la ville, ou nous sommes perdus.

Le regard ébloui par des vols d'anges et d'archanges, elle répondait:

--Taisez-vous, il ne tiendra qu'à vous qu'ils ne soient déconfits. Ne

pensez que de férir sur eux.

Et elle disait ce qu'elle disait toujours:

--Allez en avant! ils sont à nous[403]!

[Note 403: Perceval de Cagny, p. 175.]

Ses gens prirent la bride de son cheval et la firent retourner de

force du côté de la ville. Il était trop tard; on ne pouvait plus

entrer dans le boulevard qui commandait le pont: les Anglais

occupaient la tête de la chaussée. La Pucelle, avec sa petite troupe

fidèle fut encognée dans l'angle que formaient le flanc du boulevard

et le remblai de la route, par des gens de Picardie qui, frappant,

écartant ceux qui la protégeaient, l'atteignirent[404]. Un archer la

tira de côté par sa huque de drap d'or et la fit choir à terre. Tous,

ils l'entouraient et lui criaient ensemble:

--Rendez-vous!

[Note 404: Perceval de Cagny, p. 175.--Chastellain, t. II, p.

49.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 122; t. III, p.

207.--Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 87.]

Pressée de donner sa foi, elle répondit:

--J'ai juré et baillé ma foi à autre que vous et je lui en tiendrai

mon serment[405].

[Note 405: Perceval de Cagny, p. 176.]

Un de ceux qui la lui demandaient affirma qu'il était noble homme.

Elle se rendit à lui.

C'était un des archers attachés à la lance du bâtard de Wandomme; il

se nommait Lyonnel. Voyant sa fortune faite, il se montrait plus

joyeux que s'il avait pris un roi[406].

[Note 406: Lettre du duc de Bourgogne, dans _Procès_, t. V, p.

166.--Perceval de Cagny, p. 175.--Monstrelet, t. IV, p. 400.--Lefèvre

de Saint-Remy, p. 175.--Chastellain, t. II, p. 49.--Mémoire à

consulter sur G. de Flavy, dans _Procès_, t. V, p. 174.--Martial

d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p. 118.--P. Champion, _loc. cit._, pp.

46-49.--Lanéry d'Arc, _Livre d'or_, pp. 513-518.]

En même temps que la Pucelle, furent pris Pierre d'Arc, son frère;

Jean d'Aulon, son intendant, et le frère de Jean d'Aulon, Poton, qu'on

surnommait le Bourguignon[407]. À l'estimation des Bourguignons, les

Français perdirent dans cette affaire quatre cents combattants, tués

ou noyés[408]; mais, au dire des Français, la plupart des gens de pied

furent recueillis dans les bateaux amarrés au bord de l'Oise[409].

[Note 407: Richer, _Histoire manuscrite de la Pucelle_, livre IV,

fol. 188 et suiv.--P. Champion, _loc. cit._, pièce justificative

XXXIII.--Monstrelet, t. IV, p. 388.--Mémoire à consulter sur G. de

Flavy, _loc. cit._--Lettre du duc de Bourgogne aux habitants de

Saint-Quentin, _loc. cit._--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p.

255.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 459.]

[Note 408: Selon le _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 255, 400

Français tués ou noyés.]

[Note 409: Mémoire à consulter sur G. de Flavy, dans _Procès_, t.

V, p. 176.--Perceval de Cagny, p. 175.]

Sans les archers, arbalétriers et couleuvriniers disposés par le sire

de Flavy à la tête du pont, le boulevard était enlevé. Les

Bourguignons n'eurent que vingt blessés et pas de morts[410]. La

Pucelle n'avait pas été beaucoup défendue.

[Note 410: Lettre du duc de Bourgogne aux habitants de

Saint-Quentin, dans _Procès_, t. V, p. 166.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 10 / 29 段