hôtellerie. En ce temps-là, l'usage était de donner de la seigneurie
aux maîtres des grands hôtels de Paris. C'est ainsi qu'on appelait
seigneur du Boisseau, Colin qui tenait un hôtel à la porte du Temple.
L'hôtel de l'Ours était sis en la rue Saint-Antoine, proche la porte
qui se nommait exactement porte Baudoyer, mais que les bonnes gens
appelaient porte Baudet, Baudet ayant sur Baudoyer le double avantage
d'être plus court et de se comprendre mieux[351]. C'était une
hôtellerie ancienne et renommée, fameuse à l'égal des plus fameuses:
le logis de l'_Arbre sec_, dans la rue de ce nom, la _Fleur de Lis_,
près du Pont Neuf, l'_Épée_ de la rue Saint-Denis, et le _Chapeau
fétu_ de la rue Croix-du-Tirouer. Sous le roi Charles V, l'Ours était
déjà très fréquenté; les broches y tournaient dans les vastes
cheminées, et l'on y trouvait pain chaud, harengs frais et vin
d'Auxerre à plein tonneau. Mais depuis lors, les pilleries des gens
de guerre avaient ruiné la contrée, et les voyageurs ne s'y
aventuraient pas, de peur d'être dépouillés et tués; les chevaliers et
les pèlerins ne venaient plus dans la ville. Seuls, les loups y
entraient le soir et dévoraient dans les rues les petits enfants. Il
n'y avait plus nulle part ni pain dans la huche, ni fagots dans la
cheminée. Les Armagnacs et les Bourguignons avaient bu tout le vin,
ravagé toutes les vignes, et il ne restait plus au cellier qu'une
mauvaise piquette de pommes et de prunelles[352].
[Note 351: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 71-72.--Sauval,
_Antiquités de Paris_, t. I, p. 104.--A. Longnon, _Paris pendant la
domination anglaise_, p. 118.--H. Legrand, _Paris en 1380_, Paris,
1868, in-4º, p. 65.]
[Note 352: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 150, 154, 156,
187.--Francisque-Michel et Édouard Fournier, _Histoire des
hôtelleries, cabarets, hôtels garnis_, Paris, 1851 (2 vol. in-8º), t.
II, p. 5.]
Le seigneur de l'Ours réclamé par la Pucelle s'appelait Jaquet
Guillaume[353]. Bien que Jeanne, comme tout le monde, lui donnât du
seigneur, il n'est pas certain qu'il gouvernât en personne l'hôtel, ni
même que l'hôtel restât ouvert dans ces années de ruines et de
désolation. Ce qui est sur, c'est qu'il était propriétaire de la
maison où pendait cette enseigne de l'Ours. Il la tenait du chef de sa
femme Jeannette; et voici comment ce bien était venu en sa possession.
Quatorze ans auparavant, alors que le roi Henri V n'était pas encore
débarqué en France avec sa chevalerie, le seigneur de l'Ours était un
sergent d'armes du roi, nommé Jean Roche, homme riche et de bonne
renommée, tout à la dévotion du duc de Bourgogne. C'est ce qui le
perdit. Les Armagnacs occupaient alors Paris. En l'an 1416, Jean Roche
se concerta avec quelques bourgeois pour les chasser hors de la ville.
Le complot devait être mis à exécution le jour de Pâques, qui tombait,
cette année-là, le 29 avril. Mais les Armagnacs le découvrirent; ils
jetèrent les conspirateurs en prison et les firent passer en justice.
Le premier samedi de mai, le seigneur de l'Ours fut mené en charrette
aux halles, avec Durand de Brie, teinturier, maître de la soixantaine
des arbalétriers de Paris, et Jean Perquin, épinglier et marchand de
laiton. Ils eurent tous trois la tête tranchée, et le corps du
seigneur de l'Ours fut pendu à Montfaucon où il resta jusqu'à l'entrée
des Bourguignons. Six semaines après leur venue, au mois de juillet de
l'an 1418, il fut dépendu du gibet, avec plusieurs autres, et mis en
terre sainte[354].
[Note 353: A. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, p.
117.]
[Note 354: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 71, 72.--A.
Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, p. 118, note 1.]
Il faut savoir que la veuve de Jean Roche avait d'un premier lit une
fille nommée Jeannette, qui épousa un certain Bernard le Breton et en
secondes noces Jaquet Guillaume, qui n'était pas riche. Il devait de
l'argent à maître Jean Fleury, clerc notaire et secrétaire du roi. Sa
femme n'était pas mieux dans ses affaires; les biens de son beau-père
avaient été confisqués et elle avait dû racheter une part de son
héritage maternel. En l'an 1424, les deux époux se trouvant à court
d'argent, il leur arriva de vendre une maison en dissimulant
l'hypothèque dont elle était grevée. Mis en prison sur la plainte de
l'acquéreur, ils aggravèrent leur cas en subornant deux témoins dont
l'un était curé, l'autre chambrière. Ils obtinrent heureusement des
lettres de rémission[355].
[Note 355: A. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, pp.
119-123.]
Les époux Jaquet Guillaume étaient mal en point; toutefois, il leur
restait, de l'héritage de Jean Roche, l'hôtel situé proche la place
Baudet, à l'enseigne de l'Ours; Jaquet Guillaume en portait le titre.
Ce second seigneur de l'Ours devait se montrer aussi armagnac que
l'autre s'était montré bourguignon et le payer du même prix.
Il y avait six ans qu'il était sorti de prison quand, au mois de mars
1430, fut ourdi par les carmes de Melun et plusieurs bourgeois de
Paris le complot dont nous parlions à l'occasion du départ de Jeanne
pour l'Île-de-France. Ce n'était pas le premier dans lequel ces carmes
se fussent entremis; ils avaient fomenté ce tumulte qui faillit
éclater le jour de la Nativité, à l'heure où la Pucelle donnait
l'assaut près de la porte Saint-Honoré; mais jamais tant de bourgeois
et de la notables n'étaient entrés dans une conspiration. Un clerc des
Comptes, maître Jean de la Chapelle, et deux procureurs du Châtelet,
maître Renaud Savin et maître Pierre Morant, un très riche homme nommé
Jean de Calais, des bourgeois, des marchands, des artisans, plus de
cent cinquante personnes, tenaient les fils de cette vaste trame, et
dans le nombre, Jaquet Guillaume, seigneur de l'Ours.
Les carmes de Melun dirigeaient l'entreprise; ils allaient, sous un
habit d'artisan, du roi aux bourgeois et des bourgeois au roi;
établissaient le concert entre ceux du dedans et ceux du dehors,
réglaient tous les détails de l'action. L'un d'eux demanda aux
affiliés l'engagement écrit de faire entrer les gens du roi dans la
ville. Une telle exigence donnerait à croire que la plupart des
conspirateurs étaient aux gages du conseil royal.
En retour, ces religieux apportaient des lettres d'abolition signées
par le roi. En effet, pour disposer les habitants de Paris à recevoir
celui qu'ils nommaient encore le dauphin, il fallait leur donner avant
tout l'assurance d'une amnistie pleine et entière. Depuis plus de dix
ans que les Anglais et les Bourguignons tenaient la ville, personne ne
se sentait tout à fait sans reproches envers le souverain légitime et
les gens de son parti. Et l'on tenait d'autant plus à ce que Charles
de Valois oubliât le passé, qu'on se rappelait les vengeances cruelles
des Armagnacs après la chute des Bouchers.
Un des conjurés, nommé Jaquet Perdriel, était d'avis de faire publier
à son de trompe, un dimanche, à la porte Baudet, les lettres
d'abolition.
--Je ne doute pas, disait-il, que les artisans qui se trouveront en
grand nombre à l'entendre, ne se tournent avec nous.
Il comptait les entraîner jusqu'à la porte Saint-Antoine pour l'ouvrir
aux gens du roi de France, embusqués près de là.
Quatre-vingts ou cent Écossais, vêtus comme des Anglais et portant la
croix de Saint-André, devaient entrer alors dans la ville, amenant du
bétail et de la marée.
--Ils entreront bonnement par la porte Saint-Denys, annonçait
Perdriel, et s'en empareront. C'est alors que les gens du roi feront
leur entrée en force par la porte Saint-Antoine.
Le plan fut jugé bon; toutefois il parut préférable de faire entrer
les gens du roi par la porte Saint-Denys.
Le dimanche 12 mars, deuxième dimanche de carême, maître Jean de la
Chapelle réunit au cabaret de la _Pomme de Pin_ le procureur Renaud
Savin à plusieurs autres conspirateurs, afin de s'entendre avec eux
sur ce qu'il y avait de mieux à faire. Ils décidèrent que, au jour
fixé, Jean de Calais, sous prétexte d'aller à la Chapelle-Saint-Denys
voir ses vignes, rejoindrait hors des murs les gens du roi, se ferait
connaître d'eux en déployant un étendard blanc, et les introduirait
dans la ville. On arrêta en outre que maître Morant et beaucoup
d'habitants avec lui se tiendraient dans les tavernes de la rue
Saint-Denys pour soutenir les Français à leur entrée. C'est en quelque
taverne de cette rue que devait se trouver le seigneur de l'Ours,
qui, logeant tout proche, se faisait fort d'amener quantité de gens du
voisinage.
Les conjurés, parfaitement d'accord, n'attendaient plus que d'être
avisés du jour choisi par le conseil royal et ils croyaient bien que
le coup était pour le prochain dimanche. Mais frère Pierre d'Allée,
prieur des carmes de Melun, fut pris le 21 mars par les Anglais. Mis à
la torture, il avoua le complot et nomma ses complices. Sur les
indications du religieux, plus de cent cinquante personnes furent
arrêtées et jugées. Le 8 avril, vigile de Pâques fleuries, on vit sept
des plus notables menés en charrette aux halles. C'étaient: Jean de la
Chapelle, clerc des Comptes; Renaud Savin et Pierre Morant, procureurs
au Châtelet; Guillaume Perdriau, Jean le François, dit Baudrin; Jean
le Rigueur, boulanger, et Jaquet Guillaume, seigneur de l'Ours. Ils
eurent tous les sept la tête tranchée par la main du bourreau, qui
coupa ensuite par quartiers les corps de Jean de la Chapelle et de
Baudrin.
Jaquet Perdriel n'y perdit que son avoir. Et Jean de Calais obtint
bientôt des lettres de rémission. Jeannette, femme de Jaquet
Guillaume, fut bannie du royaume, ses biens confisqués[356].
[Note 356: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 251,
253.--Fauquembergue dans A. Longnon, _Paris pendant la domination
anglaise_, p. 302, note 1.--Sauval, _Antiquités de Paris_, t. III, p.
536.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p.
140.--Morosini, t. III, pp. 274 et suiv.]
Comment la Pucelle connaissait-elle le seigneur de l'Ours? Les carmes
de Melun le lui avaient peut-être recommandé, et c'était sur leur avis
qu'elle le réclamait. Peut-être aussi l'avait-elle vu, au mois de
septembre 1429, à Saint-Denys ou sous les murs de Paris et s'était-il
dès lors engagé à servir le dauphin et ses gens. Pourquoi
s'efforçait-on, à Lagny, de sauver celui-là seul, entre les cent
cinquante Parisiens arrêtés sur la dénonciation de frère Pierre
d'Allée? Plutôt que Renaud Savin et Pierre Morant, procureurs au
Châtelet, plutôt que Jean de la Chapelle, clerc des Comptes, pourquoi
choisir le plus chétif de la bande? Et comment espérait-on échanger un
homme accusé de trahison contre un prisonnier de guerre? Tout cela est
pour nous obscur et voilé.
Jeanne, dans les premiers jours de mai, ne savait pas encore ce que
Jaquet Guillaume était devenu. Quand elle apprit qu'il avait été mis à
mort par justice, elle en fut vivement dépitée et peinée. Elle n'en
considérait pas moins Franquet comme un capitaine pris à rançon. Mais
le bailli de Senlis, qui voulait, on ne sait pourquoi, la perte de ce
capitaine, profita du ressentiment qu'inspirait à la Pucelle la male
mort de Jaquet Guillaume, pour obtenir d'elle qu'elle lui livrât son
prisonnier.
Il lui représenta que cet homme avait commis des meurtres, des larcins
à foison et qu'il était traître, et qu'en conséquence il convenait de
le mettre en jugement.
--Vous voulez faire grand tort à la justice, lui dit-il, en délivrant
ce Franquet.
Ces raisons la décidèrent, ou plutôt elle céda aux instances du
bailli.
--Puisque mon homme est mort, dit-elle, que je voulais avoir, faites
de ce Franquet ce que vous devrez faire par justice[357].
[Note 357: _Procès_, t. I, pp. 158-159.]
C'est ainsi qu'elle livra son prisonnier. Fit-elle bien ou mal? Avant
d'en décider, il faudrait se demander s'il lui était possible de faire
autrement. Elle était la Pucelle du Seigneur, l'ange du Dieu des
armées, c'est entendu. Mais les chefs de guerre, les capitaines ne
tenaient pas grand compte de ce qu'elle disait; quant au bailli,
c'était l'homme du roi, un très noble homme et puissant.
Il jugea lui-même, assisté des gens de justice de Lagny. L'accusé
confessa qu'il était meurtrier, larron et traître. Il faut l'en
croire; mais on peut douter qu'il le fût plus que la plupart des
hommes d'armes armagnacs ou bourguignons, plus qu'un damoiseau de
Commercy ou un Guillaume de Flavy, par exemple. Il fut condamné à
mort.
Jeanne consentit qu'on le fît mourir, s'il l'avait mérité, puisqu'il
avait confessé ses crimes[358]. Il eut la tête tranchée.
[Note 358: _Ibid._, p. 159.]
À la nouvelle de l'indigne traitement infligé à messire Franquet, les
Bourguignons firent éclater leur douleur et leur indignation[359]. Il
semble que, dans cette affaire, le bailli de Senlis et les gens de
justice de Lagny aient agi contre l'usage. Toutefois, pour en juger,
nous ne connaissons pas assez bien les circonstances de la cause.
Peut-être le roi de France, pour une raison que nous ignorons,
réclama-t-il ce prisonnier. Il en avait le droit, à la condition de
verser à la Pucelle le prix de la rançon. Un homme de guerre de cette
époque, expert en tout ce qui touche l'honneur des armes, l'auteur du
_Jouvencel_, parle sans blâme, en ses fictions chevaleresques, du sage
Amydas, roi d'Amydoine, qui, apprenant que, dans une bataille, un de
ses ennemis, le sire de Morcellet, a été pris à rançon, s'écrie que
c'est le plus traître du monde, le rachète à beaux deniers comptants
et aussitôt l'envoie au prévôt de la ville et aux officiers de son
conseil, pour qu'il soit fait de lui justice[360]. Telle était la
prérogative royale.
[Note 359: _Procès_, t. I, p. 254.--Monstrelet, t. IV, p. 385.--E.
Richer, _Histoire manuscrite de la Pucelle_, livre I, fº 82.]
[Note 360: _Le Jouvencel_, t. II, pp. 210-211.]
Soit que la vie des camps l'eût endurcie, soit plutôt qu'elle fût,
comme toutes les extatiques, sujette à de brusques changements
d'humeur, elle ne montrait plus à Lagny la douceur du soir de Patay.
Cette vierge qui naguère, dans les batailles, n'avait d'arme que son
étendard, maintenant se servait d'une épée trouvée à Lagny même, de
l'épée d'un Bourguignon, parce qu'elle était propre à donner bonnes
buffes et bons torchons. À quoi ceux qui la regardaient comme un ange
du ciel, le bon frère Pasquerel, par exemple, pouvaient répondre que
l'archange saint Michel, qui portait l'étendard des milices célestes,
brandissait aussi l'épée flamboyante. Et dans le fait, Jeanne restait
une sainte.
Tandis qu'elle se trouvait à Lagny, on vint lui dire qu'un enfant était
mort en naissant et n'avait pas pu recevoir le baptême[361]. Entré dans
le ventre de la mère au moment où elle conçut, le diable tenait l'âme de
cet enfant qui, faute d'eau, était mort ennemi de son Créateur. Aussi le
sort de cette âme inspirait-il les plus vives inquiétudes; quelques-uns
pensaient qu'elle était dans les limbes, à jamais privée de la vue de
Dieu, mais l'opinion la plus suivie et la plus solide était qu'elle
bouillait dans l'enfer; car saint Augustin a démontré que les petites
âmes comme les grandes sont damnées par l'effet du péché originel. Et le
moyen de penser autrement, si, par la faute d'Ève, la ressemblance
divine était complètement effacée en cet enfant? Il était voué à la mort
éternelle. Et dire que par un peu d'eau la mort eût été détruite! Un tel
malheur affligeait non seulement les parents de la pauvre créature, mais
aussi les voisins et tous les bons chrétiens de la ville de Lagny. Le
corps fut porté dans l'église de Saint-Pierre et déposé devant une
image de Notre-Dame qui était l'objet d'une grande vénération depuis la
peste de l'année 1128. Comme elle guérissait le mal des ardents, on la
nomma Notre-Dame-des-Ardents et, quand il n'y eut plus d'ardents, on
l'appela Notre-Dame-des-Aidants; ou plutôt des Aidances, c'est-à-dire
des secours, car elle fut trouvée secourable en de grandes
nécessités[362].
[Note 361: _Procès_, t. I, p. 105.]
[Note 362: A. Denis, _Jeanne d'Arc à Lagny_, Lagny, 1896, in-8º,
pp. 4 et suiv.--J.-A. Lepaire, _Jeanne d'Arc à Lagny_, Lagny, 1880,
in-8º de 38 pages.]
Les jeunes filles de la ville s'agenouillèrent devant elle autour du
corps et la prièrent d'intercéder auprès de son divin Fils pour que
cet enfant pût participer à la rédemption accomplie par le
Sauveur[363]. Dans des cas semblables la très Sainte Vierge ne
refusait pas toujours sa puissante entremise. Il convient de rapporter
ici le miracle qu'elle avait accompli trente-sept ans auparavant.
[Note 363: _Procès_, t. I, p. 105.]
En 1393, à Paris, une créature pécheresse, se trouvant enceinte, cacha
sa grossesse et, venue à son terme, se délivra elle-même. Et, après
avoir enfoncé des linges dans la gorge de la fille dont elle était
accouchée, elle l'alla jeter à la voirie, hors de la porte
Saint-Martin-des-Champs. Mais un chien flaira le corps et, grattant les
immondices avec ses pattes, le découvrit. Une femme dévote, qui passait
d'aventure, prit ce pauvre petit corps sans vie, le porta, suivie de
plus de quatre cents personnes, à l'église Saint-Martin-des-Champs, le
déposa sur l'autel de Notre-Dame, se mit à genoux, et, avec la foule du
peuple et les religieux de l'abbaye, pria de son mieux la Sainte Vierge,
afin que cette innocente ne fût point éternellement damnée. L'enfant
remua un peu, ouvrit les yeux, vomit le linge qui lui bouchait la gorge
et poussa de grands cris. Un prêtre la baptisa sur l'autel de Notre-Dame
et lui imposa le nom de Marie. Elle prit le sein d'une nourrice qu'on
avait amenée, vécut trois heures, puis mourut et fut portée en terre
sainte[364].
[Note 364: _Religieux de Saint-Denis_, t. II, p. 82.--Jean Juvénal
des Ursins, dans _Coll. Michaud et Poujoulat_, p. 395, col. 2.]
Les résurrections d'enfants morts sans baptême étaient fréquentes à
cette époque. Cette sainte abbesse qui, dans le moment que Jeanne se
trouvait à Lagny, vivait à Moulins parmi les clarisses réformées,
Colette de Corbie, avait naguère, dans la ville de Besançon, ramené au
jour deux de ces pauvres créatures: une fille qui, portée sur les
fonts, reçut le nom de Colette et devint ensuite religieuse puis
abbesse à Pont-à-Mousson; un enfant mâle, enterré, disait-on, depuis
deux jours et que la servante des pauvres désigna comme prédestiné. Il
mourut à six mois, vérifiant ainsi la prophétie de la sainte[365].
[Note 365: _Acta SS._, 6 mars, pp. 381 et 617.--Abbé Bizouard,
_Histoire de sainte Colette_, pp. 35, 37.--Abbé Douillet, _Sainte
Colette, sa vie, ses oeuvres_, 1884, pp. 150-154.]
Jeanne connaissait sans doute ce genre de miracle. À une dizaine de
lieues de Domremy, dans le duché de Lorraine, près de Lunéville,
s'élevait un sanctuaire de Notre-Dame-des-Aviots, dont elle avait
probablement entendu parler. Notre-Dame-des-Aviots, c'est-à-dire
Notre-Dame des rendus à la vie, était connue pour ressusciter les
enfants morts sans baptême. Ils renaissaient, par son intervention, le
temps suffisant à être faits chrétiens[366].
[Note 366: Le curé de Saint-Sulpice, _Notre-Dame de France_,
Paris, in-8º, t. VI, 1866, p. 57.]
Dans le duché de Luxembourg, près de Montmédy, sur la colline
d'Avioth[367], de nombreux pèlerins vénéraient une image de
Notre-Dame, apportée là par les anges. On lui avait bâti une église où
la pierre jaillissait en minces colonnes, formait des trèfles, des
rosaces, et poussait des feuillages légers. Cette statue faisait des
miracles de toutes sortes. On déposait à ses pieds les enfants
mort-nés; elle les ressuscitait et on les baptisait aussitôt[368].
[Note 367: Sur l'étymologie d'Avioth, cf. C. Bonnabelle, _Petite
étude sur Avioth et son église_, dans _Annuaire de la Meuse_, 1883,
in-18, p. 14.]
[Note 368: Le curé de Saint-Sulpice, _loc. cit._, t. V, pp. 107 et
suiv.--Bonnabelle, _loc. cit._, pp. 13 et suiv.--Jacquemain,
_Notre-Dame d'Avioth et son église monumentale_, Sedan, 1876, in-8º.]
Le peuple réuni dans l'église de Saint-Pierre de Lagny, au pied de
Notre-Dame-des-Aidances, espérait une semblable grâce. Les jeunes
filles prièrent autour du corps inanimé de l'enfant. On demanda à la
Pucelle de venir prier avec elles Notre-Seigneur et Notre-Dame. Elle
se rendit à l'église, s'agenouilla parmi les jeunes filles et pria.
L'enfant était noir. «Noir comme ma cotte», disait Jeanne. Quand la
Pucelle et les jeunes filles eurent prié, il bâilla par trois fois et
la couleur lui revint. Baptisé, il mourut aussitôt; on le mit en terre
sainte. Il fut dit par la ville que cette résurrection était l'oeuvre
de la Pucelle. À en croire les contes que l'on en faisait, l'enfant
n'avait pas donné signe de vie depuis trois jours qu'il était né[369];
mais les commères de Lagny avaient sans doute allongé les heures
pendant lesquelles il était resté inerte, comme ces bonnes femmes qui,
d'un oeuf pondu par le mari de l'une d'elles, en firent cent avant la
fin du jour.
[Note 369: _Procès_, t. I, pp. 105-106.]
CHAPITRE VII
SOISSONS ET COMPIÈGNE.--PRISE DE LA PUCELLE.
Au sortir de Lagny, la Pucelle se présenta devant les portes de Senlis
avec sa compagnie et les hommes d'armes des seigneurs français
auxquels elle s'était jointe, en tout mille chevaux, pour lesquels
elle demanda l'entrée. Il n'y avait pas de disgrâce que les bourgeois
craignissent autant que de recevoir des gens d'armes, et il n'y avait
pas de privilège dont ils fussent plus jaloux que de les tenir dehors.
Le roi Charles en avait fait l'expérience durant la bénigne campagne
du sacre. Les habitants de Senlis firent répondre à la Pucelle que, vu
la pauvreté de la ville en fourrages, grains, avoine, vivres et vin,
il lui serait offert d'y entrer avec trente ou quarante hommes des
plus notables, et non davantage[370].
[Note 370: Arch. mun. de Senlis dans _Musée des archives
départementales_, pp. 304-305.--J. Flammermont, _Histoire de Senlis
pendant la seconde partie de la guerre de cent ans_, p. 245.--Perceval
de Cagny, p. 173.--Morosini, t. III, p. 294, n. 5.]
On veut que de Senlis Jeanne soit allée au château de Borenglise, en
la paroisse d'Élincourt, entre Compiègne et Ressons, et, dans
l'ignorance où l'on est des raisons qui l'y firent aller, on croit
qu'elle se rendit en pèlerinage à l'église d'Élincourt, placée sous
l'invocation de sainte Marguerite; et il est possible qu'elle ait tenu
à faire ses dévotions à sainte Marguerite d'Élincourt, comme elle les
avait faites à sainte Catherine de Fierbois, pour l'honneur de l'une
des dames du ciel qui la visitaient tous les jours et à toute
heure[371].
[Note 371: Histoire manuscrite de Beauvais, par Hermant, dans _Procès_,
t. V, p. 165.--G. Lecocq, _Étude historique sur le séjour de Jeanne d'Arc à
Élincourt-Sainte-Marguerite_, Amiens, 1879, in-8º de 13 pages.--A. Peyrecave,
_Notes sur le séjour de Jeanne d'Arc à Élincourt-Sainte-Marguerite_, Paris,
1875, in-8º.--_Élincourt-Sainte-Marguerite, notice historique et
archéologique_, Compiègne, 1888, chap. VII, pp. 113, 123.]
Il y avait alors, dans la ville d'Angers, un licencié ès lois,
chanoine des églises de Tours et d'Angers et doyen de Saint-Jean
d'Angers, qui, moins de dix jours avant la venue de Jeanne à
Sainte-Marguerite d'Élincourt, le 18 avril, environ neuf heures du
soir, ressentit une douleur à la tête qui lui dura jusqu'à quatre
heures du matin, si forte qu'il crut mourir. Il se recommanda à madame
sainte Catherine, envers qui il professait une dévotion particulière,
et aussitôt il fut guéri. En reconnaissance d'une telle grâce, il se
rendit à pied au sanctuaire de Sainte-Catherine de Fierbois; et le
vendredi 5 mai, il y célébra la messe à haute voix pour le roi, «la
Pucelle, digne de Dieu», et la prospérité et la paix du royaume[372].
[Note 372: _Procès_, t. V, pp. 164-165.--_Les miracles de madame
sainte Katerine de Fierboys_, pp. 16, 62, 63.]
Le Conseil du roi Charles avait remis Pont-Sainte-Maxence au duc de
Bourgogne, au lieu de Compiègne qu'il ne pouvait lui livrer, pour la
raison que la ville se refusait de toutes ses forces à être livrée, et
demeurait au roi malgré le roi. Le duc de Bourgogne garda
Pont-Sainte-Maxence qu'on lui donnait et résolut de prendre
Compiègne[373].
[Note 373: P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pièces
justificatives, pp. 150, 154.--Morosini, t. III, p. 276, n.
3.--Mémoire à consulter sur G. de Flavy, dans _Procès_, t. V, p. 176.]
Le 17 avril, à l'expiration de la trêve, il se mit en campagne avec
une florissante chevalerie et une puissante armée, quatre mille
Bourguignons, Picards et Flamands et quinze cents Anglais, sous le
commandement de Jean de Luxembourg, comte de Ligny[374].
[Note 374: Montrelet, ch. 33.--Mémoire à consulter sur G. de
Flavy, dans _Procès_, t. V, p. 175.--P. Champion, _Guillaume de
Flavy_, pièces justificatives XLIV, XLV.]