pareillement sur la croisade contre les Hussites. Turcs et Bohêmes,
c'était tout un pour elle; elle ne connaissait ceux-ci, comme ceux-là,
que par les récits pleins de diableries que lui en faisaient les
mendiants de sa compagnie. On rapportait touchant les Hussites des
choses qui n'étaient pas toutes vraies, mais que Jeanne devait croire
et qui n'étaient certes pas pour lui plaire; on disait qu'ils
adoraient le diable et qu'ils l'appelaient «celui à qui l'on a fait
tort»; on disait qu'ils accomplissaient comme oeuvres pies toutes
sortes de fornications; on disait que dans chaque Bohémien il y avait
cent démons; on disait qu'ils tuaient les clercs par milliers; on
disait encore, et cette fois sans fausseté, qu'ils brûlaient églises
et moutiers. La Pucelle croyait au Dieu qui ordonna à Israël
d'exterminer les Philistins. Il s'était trouvé naguère des Cathares
pour penser que le Dieu de l'_Ancien Testament_ était en réalité
Lucifer ou Luciabel, auteur du mal, menteur et meurtrier. Les Cathares
abhorraient la guerre; ils se refusaient à verser le sang humain;
c'étaient des hérétiques; on les avait massacrés, il n'en restait
plus. La Pucelle croyait de bonne foi que l'extermination des Hussites
était agréable à Dieu. Des hommes plus savants qu'elle, non adonnés
comme elle à la chevalerie, et de moeurs douces, des clercs, comme le
chancelier Jean Gerson, le croyaient aussi[307]. Elle pensait de ces
Bohêmes hérétiques ce que tout le monde en pensait: elle avait l'âme
des foules; ses sentiments étaient faits des sentiments de tous. Aussi
haïssait-elle les Hussites avec simplicité, mais elle ne les craignait
pas, parce qu'elle ne craignait rien, et qu'elle se croyait, Dieu
aidant, capable de pourfendre tous les Anglais, tous les Turcs et tous
les Bohêmes du monde. Au premier coup de trompette elle était prête à
foncer. Le 23 mars 1430, frère Pasquerel envoya à l'empereur Sigismond
une lettre écrite au nom de la Pucelle et destinée aux Hussites de
Bohême. Cette lettre était rédigée en latin. En voici le sens:
[Note 307: Lea, _Histoire de l'inquisition au moyen âge_, t. II,
p. 578, trad. S. Reinach.]
JÉSUS + MARIE
Depuis longtemps le bruit, la renommée m'est parvenue que, de
vrais chrétiens que vous étiez, devenus hérétiques, et pareils
aux Sarrazins, vous avez aboli la vraie religion et le culte, que
vous avez adopté une superstition infecte et funeste, et que,
dans votre zèle à la soutenir et à l'étendre, il n'est honte ni
cruauté que vous n'osiez. Vous souillez les sacrements de
l'Église, vous lacérez les articles de la foi, vous renversez les
temples; ces images qui furent faites pour de saintes
commémorations, vous les brisez et les jetez au feu; enfin, les
chrétiens qui n'embrassent pas votre foi, vous les massacrez.
Quelle fureur ou quelle folie, quelle rage vous agite? Cette foi
que le Dieu tout puissant, que le Fils, que le Saint-Esprit
suscitèrent, instituèrent, exaltèrent, et que de mille manières,
par mille miracles, ils illustrèrent, vous la persécutez, vous
vous efforcez de la renverser et de l'exterminer.
C'est vous, vous, qui êtes les aveugles et non ceux à qui
manquent la vue et les yeux. Croyez-vous rester impunis?
Ignorez-vous que, si Dieu n'empêche pas vos violences impies,
s'il souffre que vous soyez plongés plus longtemps dans les
ténèbres et l'erreur, c'est qu'il vous prépare une peine et des
supplices plus grands? Quant à moi, pour vous dire la vérité, si
je n'étais occupée aux guerres anglaises, je serais déjà allée
vous trouver. Mais vraiment, si je n'apprends que vous vous êtes
amendés, je quitterai peut-être les Anglais et je vous courrai
sus, afin que j'extermine par le fer, si je ne le puis autrement,
votre vaine et fougueuse superstition et que je vous ôte ou
l'hérésie ou la vie. Toutefois, si vous préférez revenir à la foi
catholique et à la primitive lumière, envoyez-moi vos
ambassadeurs, je leur dirai ce que vous avez à faire. Si, au
contraire, vous vous obstinez et voulez regimber sous l'éperon,
souvenez-vous de tout ce que vous avez perpétré de forfaits et de
crimes et attendez-vous à me voir venir avec toutes les forces
divines et humaines pour vous rendre tout le mal que vous avez
fait à autrui.
Donné à Sully, le 23 de mars, aux Bohêmes hérétiques.[308]
_Signé_: PASQUEREL.
[Note 308: Th. de Sickel, _Lettre de Jeanne d'Arc aux Hussites_
dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 3e série, t. II, p.
81.--Une fausse date est donnée dans la traduction allemande utilisée
par Quicherat (_Procès_, t. V, pp. 156-159).]
Telle est la lettre qui fut expédiée à l'empereur. Qu'avait dit Jeanne
en langage français et champenois? Il n'est pas douteux que le bon
frère ne lui ait terriblement embelli sa lettre. On ne s'attendait
pas à ce que la Pucelle cicéronisât de la sorte; et l'on a beau dire
qu'une sainte alors était propre à tout faire, prophétisait sur tout
sujet et avait le don des langues, une si belle épître contient
beaucoup trop de rhétorique pour une fille que les capitaines
armagnacs eux-mêmes jugeaient simplette. Et pourtant, si l'on va au
fond, on retrouvera dans cette missive, du moins en la seconde moitié,
ces naïvetés un peu rudes, cette assurance enfantine qui se remarquent
dans les vraies missives de Jeanne, et particulièrement dans sa
réponse au comte d'Armagnac[309], et l'on reconnaîtra en plus d'un
endroit le tour habituel de la sibylle villageoise. Ceci, par exemple,
est tout à fait dans la manière de Jeanne: «Si vous rentrez dans le
giron de la croyance catholique, adressez-moi vos envoyés; je vous
dirai ce que vous avez à faire.» Et sa menace coutumière:
«Attendez-moi avec la plus grande puissance humaine et divine[310].»
Quant à cette phrase: «Si je n'apprends bientôt votre amendement,
votre rentrée au sein de l'Église, je laisserai peut-être les Anglais
et me tournerai contre vous», on peut soupçonner le moine mendiant,
que les affaires de Charles VII intéressaient beaucoup moins que
celles de l'Église, d'avoir prêté à la Pucelle plus de hâte à partir
pour la croisade qu'elle n'en avait réellement. Pour bon et salutaire
qu'elle crût de prendre la croix, elle n'y aurait pas consenti, telle
que nous la connaissons, avant d'avoir chassé les Anglais du royaume
de France. C'était sa mission, à ce qu'elle croyait, et elle mit à
l'accomplir un esprit de suite, une constance, une fermeté vraiment
admirables. Il est très probable qu'elle dicta au bon frère une phrase
comme celle-ci: «Quand j'aurai bouté les Anglais hors le royaume, je
me tournerai vers vous.» Ce qui explique l'erreur du frère Pasquerel
et l'excuse, c'est que très probablement Jeanne croyait en finir avec
les Anglais en un tournemain, et elle se voyait déjà distribuant aux
Bohêmes renégats et païens bonnes buffes et bons torchons. L'innocence
de la Pucelle perce à travers ce latin de clerc et l'épître aux
Bohêmes rappelle, hélas! le fagot apporté d'un zèle pieux au bûcher de
Jean Huss par la bonne femme dont Jean Huss lui-même nous enseigne à
louer la sainte simplicité.
[Note 309: _Procès_, t. I, p. 246.]
[Note 310: _Ibid._, t. V, p. 95.]
On ne peut s'empêcher de songer qu'entre Jeanne et ces hommes sur
lesquels elle crache l'invective et la menace, il y avait beaucoup de
traits communs: la foi, la chasteté, une naïve ignorance, les graves
puérilités de la dévotion, l'idée du devoir pieux, la docilité aux
ordres de Dieu. Zizka avait établi dans son camp cette pureté de
moeurs que la Pucelle s'efforçait d'introduire parmi ses Armagnacs.
Des soldats paysans de Procope à cette paysanne portant l'épée au
milieu des moines mendiants, quelles ressemblances profondes! D'une
part et de l'autre, c'est l'esprit religieux substitué à l'esprit
politique, la peur du péché remplaçant l'obéissance aux lois civiles,
le spirituel introduit dans le temporel. On est pris de pitié à ce
triste spectacle: la béate contre les béats, l'innocente contre les
innocents, la simple contre les simples, l'hérétique contre les
hérétiques; et l'on éprouve un sentiment pénible en songeant que
lorsqu'elle menace d'extermination les disciples de ce Jean Huss,
livré par trahison et brûlé comme hérétique, elle est tout près d'être
elle-même vendue à ses ennemis et condamnée au feu comme sorcière. Si
encore cette lettre dont les esprits élégants, les humanistes, dès
cette époque, eussent haussé les épaules, avait obtenu l'agrément des
théologiens! Mais ceux-là aussi y trouvèrent à reprendre: un canoniste
insigne, inquisiteur zélé de la foi, estima présomptueuses ces menaces
d'une fille à une multitude d'hommes[311].
[Note 311: J. Nider, _Formicarium_, dans _Procès_, t. IV, pp.
502-504.]
Nous le disions bien qu'elle n'était pas décidée à laisser tout de
suite les Anglais pour courir sus aux Bohêmes. Cinq jours après cette
sommation aux Hussites elle écrivait à ses amis de Reims, et leur
faisait entendre, à mots couverts, qu'ils la verraient bientôt[312].
[Note 312: _Procès_, t. V, pp. 161-162.]
Les partisans du duc Philippe ourdissaient alors des complots dans les
villes de Champagne, notamment à Troyes et à Reims. Le 22 février
1430, un chanoine et un chapelain furent arrêtés et cités devant le
chapitre comme ayant conspiré pour livrer la ville aux Anglais. Bien
leur fit d'appartenir à l'Église, car, ayant été condamnés à la prison
perpétuelle, ils obtinrent du roi un adoucissement à leur peine, et le
chanoine eut sa grâce entière[313]. Les échevins et ecclésiastiques de
la ville, craignant d'être mal jugés par delà la Loire, écrivirent à
la Pucelle pour la prier de les blanchir dans l'esprit du roi. Voici
la réponse qu'elle fit à leur supplique[314]:
Très chiers et bons amis, plese vous savoir que je ay rechu vous
lectres, les quelles font mencion comment on ha raporté au roy
que dedens la bonne cité de Rains il avoit moult de mauvais.
Si[315] veulez sovoir que c'est bien vray que on luy a raporté
voirement et qu'il y enuoit[316] beaucop qui estoient d'une
aliance[317] et qui devoient traïr la ville et metre les
Bourguignons dedens. Et depuis, le roy a bien seu le contraire,
par ce que vous luy en avez envoié la certaineté, dont il est
très content de vous. Et croiez que vous estes bien en sa grasce
et se vous aviez à besongnier, il vous secouroit quant au regart
du siège; et cognoist bien que vous avez moult à souffrir pour la
durté que vous font ces traitres Bourguignons adversaires: si
vous en delivrera au plesir Dieu bien brief, c'est asovoir le
plus tost que fere se pourra. Si vous prie et requier, très
chiers amis[318], que vous guardes bien la dicte bonne cité pour
le roy[319] et que vous faciez très bon guet. Vous orrez bien
tost de mes bones nouvelles plus à plain. Autre chose[320] quant
a présent ne vous rescri fors que toute Bretaigne est fransaise
et doibt le duc envoier au roy. iij.[321] mille combatans paiez
pour ij. moys. À Dieu vous commant qui soit guarde de vous.
Escript à Sully, le xxviije de mars.
JEHANNE[322].
_Sur l'adresse_: À mes très chiers et bons amis les gens
d'église, eschevins, bourgois et habitans et maistres de la bonne
ville de Reyms[323].
[Note 313: _Procès_, t. IV, p. 299 et H. Jadart, _Jeanne d'Arc à
Reims_, pp. 69 et suiv.--Mémoires de Pierre Coquault, _ibid._, pp. 109
et suiv.]
[Note 314: Cette lettre a été publiée par J. Quicherat, dans
_Procès_, t. V, pp. 161-162 et par M. H. Jadart, _Jeanne d'Arc à
Reims_, pp. 106-107 et document XVI, d'après la copie peu correcte de
Rogier. L'original, qui a disparu des archives municipales de Reims,
était considéré comme perdu. Il se trouve en la possession du comte de
Maleissye. Cf. la reproduction de A. Marty et M. Lepet, _L'histoire de
Jeanne d'Arc... Cent fac-similés de manuscrits, de miniatures_, Paris,
1907, gr. in-4º. On trouvera pour la première fois un texte correct
d'après cette minute originale.]
[Note 315: Pour _ainsi_.]
[Note 316: La lecture _enuoit_ n'est pas douteuse. Rogier avait
copié _en avoit_.]
[Note 317: _Les quex estoient d'une aliance._ Ces mots sont
exponctués dans la minute. Il ne faut donc pas en tenir compte, comme
l'a fait Rogier.]
[Note 318: Le mot _amis_ a été ajouté en surcharge au-dessus de la
ligne.]
[Note 319: Le scribe commençait à écrire _et que vous_ [_faciez
très bon guet_]; il s'est repris et écrit: _pour le roy_.]
[Note 320: Après _autre chose_ le mot _n'escrips_ a été rayé.]
[Note 321: _Trois_ rayé.]
[Note 322: La signature paraît être autographe. Elle est
différente des signatures identiques des missives de Riom et de Reims
(voir p. 122, note) et on y retrouve la résistance d'une main
conduite.]
[Note 323: _Procès_, t. V, pp. 161-162.--Varin, _Archives
législatives de la ville de Reims_, t. I, p. 596.--H. Jadart, _Jeanne
d'Arc à Reims_, pp. 106-107.]
La Pucelle se faisait illusion sur l'aide qu'on pouvait attendre du
duc de Bretagne. Prophétesse, elle ressemblait à toutes les
prophétesses: elle ignorait ce qui se passait autour d'elle. Malgré
ses malheurs, elle se croyait toujours heureuse; elle ne doutait pas
plus d'elle qu'elle ne doutait de Dieu et avait hâte de poursuivre
l'accomplissement de sa mission. «Vous aurez bientôt de mes
nouvelles», disait-elle aux habitants de Reims. Quelques jours après
elle quittait Sully pour aller combattre en France à l'expiration des
trêves.
On a dit qu'elle feignit une promenade, un divertissement, et qu'elle
partit sans prendre congé du roi, que ce fut une sorte de ruse
innocente et de fuite généreuse[324]. Les choses se passèrent de tout
autre manière[325]. La Pucelle leva une compagnie de cent cavaliers
environ, soixante-huit archers et arbalétriers et deux trompettes,
sous le commandement du capitaine lombard Barthélémy Baretta[326]. Il
y avait dans cette compagnie des gens d'armes italiens portant la
grande targe, comme ceux qui étaient venus à Orléans, lors du siège;
et peut-être était-ce les mêmes[327]. Elle partit à la tête de cette
compagnie, avec ses frères et son maître d'hôtel, le sire Jean
d'Aulon. Elle était dans les mains de Jean d'Aulon et Jean d'Aulon
était dans les mains du sire de la Trémouille, à qui il devait de
l'argent[328]. Le bon écuyer n'aurait pas suivi la Pucelle malgré le
roi.
[Note 324: Perceval de Cagny, p. 173.]
[Note 325: «En l'an 1430 se partit Jeanne la Pucelle du pays de
Berry accompagnée de plusieurs gens de guerre...» (Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 120.)]
[Note 326: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 120.--Martial
d'Auvergne, _Vigiles_, éd. Coustellier, t. I, p. 117.--Mémoire à
consulter sur _G. de Flavy_, dans _Procès_, t. V, p. 177.--P.
Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 36 et note 2.]
[Note 327: _Journal du siège_, p. 12.]
[Note 328: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 293,
note 3.]
Le béguinage volant venait d'être déchiré par un schisme. Frère
Richard, alors en grande faveur auprès de la reine Marie, et qui
prêchait les Orléanais pendant le carême de 1430[329], restait sur la
Loire avec Catherine de La Rochelle. Jeanne emmena Pierronne et
l'autre Bretonne plus jeune[330]. Si elle s'en allait en France, ce
n'était point à l'insu ni contre le gré du roi et de son conseil. Très
probablement le chancelier du royaume l'avait réclamée au sire de la
Trémouille pour la mettre en oeuvre dans la prochaine campagne et
l'employer contre les Bourguignons qui menaçaient son gouvernement de
Beauvais et sa ville de Reims[331]. Il ne lui donnait guère d'amitié;
mais il s'était déjà servi d'elle et pensait s'en servir encore.
Peut-être même songeait-on à faire avec elle une nouvelle tentative
sur Paris.
[Note 329: _Procès_, t. I, p. 99, note.--_Journal du siège_, pp.
235-238.]
[Note 330: Cela résulte du _Journal d'un bourgeois de Paris_, p.
271.]
[Note 331: _Procès_, t. V, pp. 159-160.--P. Champion, _Guillaume
de Flavy_, pièce justificative, XXX, p. 155.]
Le roi n'avait pas renoncé à reprendre sa grand'ville par les moyens
qu'il préférait. Ces mêmes religieux, auteurs du tumulte soulevé d'une
rive de la Seine à l'autre, le jour de la Nativité de la Vierge,
pendant l'assaut de la porte Saint-Honoré, les carmes de Melun,
n'avaient cessé durant tout le carême d'aller, déguisés en artisans,
de Paris à Sully et de Sully à Paris, pour négocier avec quelques
notables habitants l'entrée des gens du roi dans la cité rebelle. Le
prieur des carmes de Melun dirigeait le complot[332]. Jeanne, à ce
qu'on peut croire, l'avait vu lui-même, ou quelqu'un de ses religieux.
Il est vrai que depuis le 22 mars ou le 23 au plus tard on n'ignorait
plus à Sully que la conspiration eût été découverte[333]; mais
peut-être gardait-on encore quelque espoir de réussir. C'était à Melun
que Jeanne se rendait avec sa compagnie, et il est bien difficile de
croire qu'aucun lien ne reliait le complot des carmes et l'expédition
de la Pucelle.
[Note 332: Lettre de rémission pour Jean de Calais, dans A.
Longnon, _Paris sous la domination anglaise_, pp. 301-309.--Stevenson,
_Letters and papers_, t. I, pp. 34-50.]
[Note 333: C'est ce qui résulte de Morosini, t. III, pp. 274-275.]
Pourquoi les conseillers de Charles VII eussent-ils renoncé à la
mettre en oeuvre? Il n'est pas vrai qu'elle parût moins céleste aux
Français et moins diabolique aux Anglais. Ses désastres, ignorés ou
mal connus ou recouverts par des bruits de victoires, n'avaient pas
détruit l'idée qu'une puissance invincible résidait en elle. Au moment
où la pauvre fille était si malmenée sous la ville de La Charité, avec
la fleur de la noblesse française, par un ancien apprenti maçon, on
annonçait, en pays bourguignon, qu'elle enlevait d'assaut un château à
cinq lieues de Paris[334]. Elle restait merveilleuse; les bourgeois,
les hommes d'armes de son parti croyaient encore en elle. Et quant aux
Godons, depuis le Régent jusqu'au dernier coustiller de l'armée, ils
en avaient peur comme aux jours d'Orléans et de Patay. En ce moment,
tant de soldats et de capitaines anglais refusaient de passer en
France, qu'il fallut faire contre eux un édit spécial[335], et ils
découvraient plus d'une raison sans doute de ne point aller dans un
pays où désormais il y avait des horions à recevoir et peu de bons
morceaux à prendre; mais plusieurs renaclaient, épouvantés par les
enchantements de la Pucelle[336].
[Note 334: Morosini, t. III, pp. 228-231.]
[Note 335: 3 mai 1430.]
[Note 336: G. Lefèvre-Pontalis, _La panique anglaise_.--Le P.
Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. III, pp. 572-574.]
CHAPITRE VI
LA PUCELLE AUX FOSSÉS DE MELUN.--LE SEIGNEUR DE L'OURS.--L'ENFANT DE
LAGNY.
Devenue chef de soudoyers, Jeanne est sous les murs de Melun dans la
semaine de Pâques[337]. Elle arrive à temps pour se battre: les trêves
viennent d'expirer[338]. La ville, qui s'était depuis peu tournée
française[339], refusa-t-elle de recevoir avec sa compagnie celle qui
lui venait d'un si bon coeur? Il y a apparence. Jeanne put-elle
communiquer avec les carmes de Melun? C'est probable. Quelle disgrâce
lui advint-il aux portes de la ville? Fut-elle malmenée par une troupe
de Bourguignons? Nous n'en savons rien. Mais, étant sur les fossés,
elle entendit madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite qui
lui disaient: «Tu seras prise avant qu'il soit la Saint-Jean.»
[Note 337: _Procès_, t. I, pp. 115, 253.--Perceval de Cagny, p.
173.--_Chronique des cordeliers_, fol. 502 rº.--P. Champion,
_Guillaume de Flavy_, p. 158, note 2.]
[Note 338: Monstrelet, t. IV, p. 363.]
[Note 339: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 125.--Monstrelet,
t. IV, p. 378.--Chastellain, t. II, p. 28.]
Et elle les suppliait:
--Quand je serai prise, que je meure tout aussitôt sans longue
épreuve.
Et les Voix lui répétaient qu'elle serait prise et qu'ainsi fallait-il
qu'il fût fait.
Et elles ajoutaient doucement:
--Ne t'ébahis pas et prends tout en gré. Dieu t'aidera[340].
[Note 340: _Procès_, t. I, pp. 114-116.--G. Leroy, _Histoire de
Melun_, Melun, 1887, in-8º, chap. XVI.--X..., _Jeanne d'Arc à Melun,
mi-avril, 1430_, Melun, 1896, 32 p.]
La Saint-Jean venait le 24 juin, dans moins de soixante-dix jours.
Depuis lors, Jeanne demanda maintes fois à ses saintes l'heure où elle
serait prise, mais elles ne la lui dirent pas, et, dans ce doute, elle
résolut de n'en plus faire à sa tête, et de suivre l'avis des
capitaines[341].
[Note 341: _Procès_, t. I, p. 147.]
Au mois de mai, se rendant de Melun à Lagny-sur-Marne, elle dut passer
par Corbeil. C'est probablement à cette époque et dans sa compagnie
que les deux dévotes femmes de Bretagne bretonnante, Pierronne et sa
jeune soeur spirituelle, furent prises à Corbeil par les Anglais[342].
[Note 342: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 259.]
La ville de Lagny était, depuis huit mois, dans l'obéissance du roi
Charles et sous le gouvernement de messire Ambroise de Loré, qui
faisait bonne guerre aux Anglais de Paris et d'ailleurs[343]. Messire
Ambroise de Loré était pour lors absent; mais son lieutenant, messire
Jean Foucault, commandait la garnison. Peu de temps après la venue de
Jeanne en cette ville, on apprit qu'une compagnie de trois à quatre
cents Picards et Champenois, qui tenaient le parti du duc de
Bourgogne, après avoir battu l'Île-de-France, s'en retournaient en
Picardie avec un butin copieux. Ils avaient pour capitaine un vaillant
homme d'armes, nommé Franquet d'Arras[344]. Les Français avisèrent à
leur couper la retraite; ils sortirent de la ville, sous le
commandement de messire Jean Foucault, de messire Geoffroy de
Saint-Bellin, de sire Hugh de Kennedy, Écossais, et du capitaine
Barretta[345].
[Note 343: _Chronique de la Pucelle_, pp. 334-335.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, pp. 110, 111.--F.-A. Denis, _Le séjour de Jeanne
d'Arc à Lagny_, Lagny, 1894, in-8º, pp. 3 et suiv.]
[Note 344: Monstrelet, t. IV, p. 384.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, pp. 120-121.--Perceval de Cagny, p. 173.]
[Note 345: Jean Chartier, _loc. cit._--Martial d'Auvergne,
_Vigiles_, t. I, p. 117.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 38,
n.]
La Pucelle les accompagnait. Ils rencontrèrent les Bourguignons proche
Lagny, sans réussir à les surprendre. Les archers de messire Franquet
avaient eu le temps de mettre pied à terre et de se ranger contre une
haie à la manière anglaise. Les gens du roi Charles n'étaient guère
plus nombreux que leurs ennemis. Un clerc d'alors, un Français, dont
rien n'altérait l'ingénuité naturelle, écrivant sur cette affaire,
constate, avec un candide bon sens, que cette faible supériorité du
nombre rendait l'entreprise très dure et très âpre à son parti[346].
Et véritablement, le combat fut acharné. Les Bourguignons avaient
grand'peur de la Pucelle, parce qu'ils croyaient qu'elle était
sorcière et commandait des armées de diables; pourtant ils
combattirent avec une belle vaillance. Deux fois les Français furent
repoussés, mais ils revinrent à la charge, et finalement les
Bourguignons furent tous tués ou pris[347].
[Note 346: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 121.]
[Note 347: Monstrelet, t. IV, p. 384.]
Les vainqueurs s'en retournèrent à Lagny, chargés de butin, et
emmenant les prisonniers, parmi lesquels se trouvait messire Franquet
d'Arras. Gentilhomme et ayant seigneurie, il devait s'attendre à être
mis à rançon, selon l'usage. Il fut réclamé au soldat qui l'avait pris
par Jean de Troissy, bailli de Senlis[348] et par la Pucelle; et c'est
à la Pucelle qu'il échut enfin[349]. L'avait-elle obtenu par finance?
C'est ce qui semblerait le plus probable, car les soldats n'avaient
pas coutume d'offrir en don gracieux leurs prisonniers nobles, dont
ils pouvaient tirer pécune, mais, interrogée à ce sujet, elle répondit
qu'elle n'était pas monnayeur ni trésorier de France pour bailler de
l'argent. Nous devons donc supposer que quelqu'un paya pour elle. Quoi
qu'il en soit, on lui remit le capitaine Franquet d'Arras, et elle
s'occupa de l'échanger contre un prisonnier des Anglais. L'homme
qu'elle voulait délivrer de cette manière était un Parisien, qu'on
appelait le seigneur de l'Ours[350].
[Note 348: H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 61.]
[Note 349: _Procès_, t. I, p. 158.]
[Note 350: _Procès_, t. I, pp. 158, 159.]