À la Noël de cette année 1429, le béguinage volant étant réuni à

Jargeau[268], ce bon frère dit la messe et donna la communion trois

fois à Jeanne la Pucelle et deux fois à cette Pierronne, de la

Bretagne bretonnante, avec qui Notre-Seigneur causait comme un ami

avec un ami. Et l'on pouvait voir là, sinon une transgression formelle

des lois de l'Église, du moins un abus condamnable du sacrement[269].

Un formidable orage théologique s'amassait dès lors, prêt à fondre sur

les filles spirituelles du frère Richard. Peu de jours après l'attaque

de Paris, la très vénérable Université avait fait composer, ou plutôt

transcrire un traité _De bono et maligno spiritu_, en vue,

probablement, d'y trouver des arguments contre le frère Richard et sa

prophétesse Jeanne, venus tous deux de compagnie avec les Armagnacs

devant la grand'ville[270].

[Note 268: _Procès_, t. I, p. 106.]

[Note 269: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 271.]

[Note 270: Morosini, t. III, pp. 232-233.--Le P. Denifle et

Châtelain, _Cartularium Univ. Paris._, t. IV, p. 515.]

Vers le même temps, un clerc de la faculté des décrets avait lancé une

réponse sommaire au mémoire du chancelier Gerson sur la Pucelle. «Il

ne suffit pas, y disait-il, que quelqu'un nous affirme bonnement qu'il

est envoyé de Dieu: tout hérétique le prétend; mais il importe qu'il

prouve cette mission invisible par opération miraculeuse ou

témoignage spécial de l'Écriture.» Le clerc de Paris nie que la

Pucelle ait fait cette preuve, et à la juger sur sa conduite, il la

croit plutôt envoyée par le diable. Il lui fait grief de porter un

habit interdit aux femmes, sous peine d'anathème, et rejette les

excuses alléguées sur ce point par Gerson. Il lui reproche d'avoir

excité, entre les princes et le peuple chrétiens, plus grande guerre

que n'était auparavant. Il la tient pour idolâtre, usant de sortilèges

et de fausses prophéties; il l'incrimine d'avoir entraîné les hommes à

se rendre homicides pendant les deux fêtes principales de la très

sainte Vierge, l'Assomption et la Nativité: «offenses que l'Ennemi du

genre humain a infligées au Créateur et à sa très glorieuse Mère, par

le moyen de cette femme. Et bien qu'il en ait résulté quelques

meurtres, grâce à Dieu, ils n'ont pas répondu aux intentions de cette

ennemie.

»Tout cela manifestement, ajoute ce fils dévoué de l'Université,

contient erreur et hérésie». Il en conclut que cette Pucelle doit être

traduite devant l'évêque et l'inquisiteur et termine en invoquant ce

texte de saint Jérôme: «Il faut tailler les chairs pourries; il faut

chasser la brebis galeuse du bercail[271].»

[Note 271: Noël Valois, _Un nouveau témoignage sur Jeanne d'Arc_,

Paris, 1907, in-8º de 19 pages.]

Tel était le sentiment unanime de l'Université de Paris sur celle en

qui les clercs français reconnaissaient un ange du Seigneur. Au mois

de novembre, le bruit courait à Bruges, recueilli par des religieux,

que la fille aînée des rois avait envoyé à Rome, près du pape, des

députés pour dénoncer la Pucelle comme fausse prophétesse, abuseresse,

ainsi que ceux qui croyaient en elle; nous ignorons le véritable objet

de cette ambassade[272]. Sans nul doute les docteurs et maîtres

parisiens étaient dès lors résolus, s'ils tenaient un jour cette

fille, à ne pas la laisser échapper et à ne point l'envoyer juger à

Rome où elle courait chance de s'en tirer avec une pénitence et même

d'être engagée dans les soudoyers du Saint-Père[273].

[Note 272: Morosini, t. III, p. 232.]

[Note 273: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 354-355.]

En pays anglais et bourguignons elle était regardée comme hérétique,

non seulement par les clercs, mais par la multitude des gens de toute

condition. Et ceux qui, peu nombreux dans ces contrées, l'estimaient

bonne, devaient s'en taire soigneusement. Après la retraite de

Saint-Denys il restait peut-être en Picardie et notamment à Abbeville

quelques personnes favorables à la prophétesse des Français; il ne

fallait pas parler en public de ces gens-là.

Colin Gouye, surnommé le Sourd, et Jehannin Daix, surnommé Petit,

natif d'Abbeville, l'apprirent à leurs dépens. En cette ville, vers la

mi-septembre, le Sourd et Petit, se trouvant contre la forge d'un

maréchal, en compagnie de plusieurs bourgeois et habitants, notamment

d'un héraut, parlèrent des faits de cette Pucelle qui menait si grand

bruit dans la chrétienté. À un propos que tint le héraut sur elle,

Petit répliqua vivement:

--Bren! bren! Chose que dit et fait cette femme n'est qu'abusion.

Le Sourd parla dans le même sens:

--À cette femme, dit-il, l'on ne doit ajouter foi. Ceux qui croient en

elle sont fols et sentent la persinée.

Il entendait par là qu'ils sentaient la grillade au persil, le roussi,

étant déjà, autant dire, sur le feu du bûcher.

Et il eut le malheur d'ajouter:

--Il y a en cette ville plusieurs autres qui sentent la persinée.

C'était diffamer les habitants d'Abbeville et les rendre suspects. Le

maire et les échevins, ayant eu connaissance de ce propos, firent

mettre le Sourd en prison. Sans doute Petit avait dit quelque chose de

semblable, car il fut envoyé pareillement en prison[274].

[Note 274: Du Cange, _Glossaire_, au mot: _Persina_.--Lettre de

rémission pour le Sourd et Jehannin Daix, dans _Procès_, t. V, pp.

142-145.]

En disant que plusieurs de leurs concitoyens sentaient la persinée, le

Sourd les mettait en grand danger d'être recherchés par l'ordinaire et

l'inquisiteur comme hérétiques et sorciers notoirement diffamés. Quant

à la Pucelle, en quelle odeur de persinée elle était, puisqu'il

suffisait de prendre son parti pour sentir le roussi!

Pendant que le frère Richard et ses filles spirituelles se voyaient

ainsi menacés de faire une mauvaise fin, s'ils tombaient aux mains des

Anglais et des Bourguignons, de grands troubles agitaient la

confrérie. Jeanne, au sujet de Catherine, entra en lutte ouverte avec

son bon père. Frère Richard voulait qu'on mît en oeuvre la sainte dame

de La Rochelle. Jeanne, craignant que ce conseil ne fût suivi, écrivit

à son roi ce qu'il devait faire de cette femme, c'est-à-dire qu'il la

devait certes renvoyer à son mari et à ses enfants.

Quand elle alla vers le roi, elle n'eut rien de plus pressé que de lui

dire:

--C'est tout folie et tout néant du fait de Catherine.

Frère Richard laissa voir à la Pucelle son profond

mécontentement[275]. Il était fort bien en cour, et c'est sans doute

avec l'agrément du Conseil royal qu'il essayait de mettre en oeuvre

cette dame Catherine. La Pucelle avait réussi; on pensait qu'une autre

voyante réussirait de même.

[Note 275: _Procès_, t. I, p. 107.]

Ce qui ne veut pas dire que, dans le Conseil on renonçât aux services

que Jeanne rendait à la cause française. Même après les mauvaises

journées de Paris et de La Charité bien des gens lui attribuaient

comme autrefois une puissance surnaturelle et il y a lieu de croire

que plusieurs, à la Cour, comptaient l'employer encore[276].

[Note 276: _Procès_, t. III, p. 84; t. IV, p. 312 et _passim_.--A.

de Villaret, _loc. cit._, Pièces justificatives.]

Et quand même on eût voulu la rejeter, elle se tenait trop près des

Lis pour qu'on pût désormais négliger ses honneurs sans offenser en

même temps l'honneur des Lis. Le 29 décembre 1429, à Mehun-sur-Yèvre,

le roi lui donna des lettres de noblesse scellées du grand sceau de

cire verte, sur double queue, en lés de soie rouge et verte[277].

[Note 277: _Procès_, t. V, pp. 150-153.--J. Hordal, _Heroinæ

nobilissimæ Joannæ Darc, lotharingæ, vulgo aurelianensis puellæ

historia_..., Ponti-Mussi, 1612, petit in-4º.--C. du Lys, _Traité

sommaire tant du nom et des armes que de la naissance et parenté de la

Pucelle, justifié par plusieurs patentes et arrêts, enquêtes et

informations_... Paris, 1633, in-4º.--De la Roque, _Traité de la

noblesse_, Paris, 1678, in-4º, chap. XLIII.--Lanéry d'Arc, _Jeanne

d'Arc en Berry_, chap. X.]

L'anoblissement concernait Jeanne, ses père, mère, frères, même au cas

où ils ne fussent pas de condition libre, et toute leur postérité mâle

et féminine. Clause singulière, répondant aux services singuliers

rendus par une femme.

Dans ces lettres, elle est nommée _Johanna d'Ay_, sans doute parce que

le nom de son père fut recueilli à la chancellerie royale sur les

lèvres des Lorrains qui le prononçaient ainsi d'un accent lent et

sourd; mais que ce nom soit Ay ou Arc, on ne le lui donnait guère; on

l'appelait communément Jeanne la Pucelle[278].

[Note 278: Voir à la table analytique du _Procès_, t. V, au mot:

_Pucelle_.]

CHAPITRE V

LES LETTRES AUX HABITANTS DE REIMS.--LA LETTRE AUX HUSSITES.--LE

DÉPART DE SULLY.

Les habitants d'Orléans étaient reconnaissants à la Pucelle de ce

qu'elle avait accompli pour eux. Sans lui faire un grief de la déroute

par laquelle s'était terminé le siège de La Charité, ils la reçurent

dans leur ville avec la même joie et lui firent aussi bonne chère

qu'auparavant. Le 19 janvier 1430, ils offrirent à elle, à maître Jean

de Velly et à maître Jean Rabateau un repas où ne manquaient ni

chapons, ni perdrix, ni lièvres, où même un faisan était dressé[279].

Ce Jean de Velly, qui fut festoyé avec elle, ne nous est pas connu.

Quant à Jean Rabateau, ce n'était pas moins qu'un conseiller du roi,

avocat général au Parlement de Poitiers, depuis 1427[280]. Il avait

été l'hôte de la Pucelle dans cette ville. Sa femme avait souvent vu

Jeanne agenouillée dans l'oratoire de l'hôtel[281]. Les habitants

d'Orléans présentèrent le vin à l'avocat du roi, à Jean de Velly et à

la Pucelle. Beau festoiement, certes, et cérémonieux. Les bourgeois

aimaient et honoraient Jeanne, mais, dans le repas, ils ne

l'observèrent pas finement; car, lorsqu'une aventurière, dans huit

ans, se donnera pour elle, ils s'y tromperont et lui offriront le vin

de la même manière; et ce sera le même varlet de la ville, Jacques

Leprestre, qui le présentera[282].

[Note 279: _Procès_, t. V, p. 270.]

[Note 280: _Ibid._, t. III, pp. 19, 74, 203.--H. Daniel Lacombe,

_L'hôte de Jeanne d'Arc à Poitiers, Maître Jean Rabateau, président du

Parlement de Paris_, dans _Revue du Bas-Poitou_, 1891, pp. 48, 66.]

[Note 281: _Procès_, t. III, pp. 88 et suiv.]

[Note 282: Extrait des comptes de la ville d'Orléans, dans

_Procès_, t. V, p. 331.]

Un peintre, nommé Hamish Power, avait imagé, à Tours, cet étendard que

la Pucelle aimait plus encore que l'épée de sainte Catherine. Quand

elle apprit que Power mariait sa fille Héliote, Jeanne demanda, par

lettre, aux élus de la ville de Tours une somme de cent écus pour le

trousseau de la mariée. La cérémonie nuptiale était fixée au 9 février

1430. Les élus se réunirent par deux fois pour délibérer sur la

demande de celle qu'ils nommaient avec honneur, mais non sans

prudence: «la Pucelle venue en ce royaume vers le roi, pour le fait de

guerre et se donnant à lui comme envoyée de par le roi du Ciel contre

les Anglais». Ils refusèrent de rien payer, pour cette raison qu'il

convenait d'employer les deniers qu'ils administraient à l'entretien

de la ville et non autrement; mais ils décidèrent que, pour l'amour et

honneur de la Pucelle, les gens d'Église, bourgeois et habitants de la

ville assisteraient à la bénédiction nuptiale et feraient faire des

prières à l'intention de la mariée, et qu'ils lui offriraient le pain

et le vin. Ils en furent quittes pour quatre livres dix sous[283].

[Note 283: Vallet de Viriville, _Un épisode de la vie de Jeanne

d'Arc_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. IV (première

série), p. 488.--_Procès_, t. V, pp. 154-156.]

À une époque qu'on ne peut déterminer précisément, la Pucelle acheta

une maison à Orléans. Pour parler avec plus d'exactitude, elle

contracta un bail à vente[284]. Le bail à vente était une sorte de

convention par laquelle le propriétaire d'une maison ou d'un héritage

en transférait la propriété au preneur moyennant une pension annuelle

en fruits ou en argent. On contractait ces baux, de coutume, pour une

durée de cinquante-neuf ans. L'hôtel que Jeanne acquit de la sorte

appartenait au Chapitre de la cathédrale; il était situé au milieu de

la ville, sur la paroisse Saint-Malo, proche de la chapelle

Saint-Maclou, contre la boutique d'un marchand d'huile nommé Jean Feu,

dans la rue des Petits-Souliers, où lors du siège, un boulet de pierre

de cent soixante-quatre livres était tombé au milieu de cinq convives

attablés, sans faire de mal à personne[285]. À quel prix la Pucelle

s'en rendit-elle acquéreur? Ce fut vraisemblablement pour la somme de

six écus d'or fin (à soixante écus le marc), versés annuellement aux

termes de la Saint-Jean et de Noël, durant cinquante-neuf années. En

outre, elle dut s'engager, conformément à la coutume, à tenir la

maison en bon état et à payer de ses propres deniers les tailles

d'Église, ainsi que les taxes établies pour le puits et le pavé et

toutes autres impositions. Comme il lui fallait une caution, elle prit

pour répondant un certain Guillot de Guyenne, de qui nous ne savons

pas autre chose[286].

[Note 284: Jules Doinel, _Note sur une maison de Jeanne d'Arc_,

dans _Mémoires de la Société archéologique et historique de

l'Orléanais_, t. XV, pp. 491-500.]

[Note 285: _Journal du siège_, pp. 15 16.]

[Note 286: Jules Doinel, _Note sur une maison de Jeanne d'Arc_,

_loc. cit._]

Que la Pucelle se soit elle-même occupée de ce contrat, rien n'empêche

de le croire. Toute sainte qu'elle était, elle n'ignorait pas ce que

c'est que de posséder du bien. À cet égard elle avait de qui tenir:

son père était l'homme de son village le plus entendu aux

affaires[287]; elle-même, bonne ménagère, gardait ses vieilles nippes

et, même en campagne, savait les retrouver pour en faire des présents

à ses amis. Elle prisait son avoir, armes et chevaux, l'évaluait à

douze mille écus, et se faisait, à ce qu'il semble, une idée assez

juste de la valeur des choses[288]. Mais à quelle intention

prenait-elle cette maison? Était-ce pour l'habiter? Pensait-elle

revenir à Orléans, après la guerre, y avoir pignon sur rue, et y

vieillir doucement? N'était-ce pas plutôt pour loger ses parents,

quelque oncle Vouthon, ou ses frères, dont l'un, très besogneux, se

faisait donner alors un pourpoint par les citoyens d'Orléans[289]?

[Note 287: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. 360.]

[Note 288: _Procès_, t. I, p. 295.]

[Note 289: Compte de forteresse, dans _Procès_, t. V, pp.

259-260.]

Le 3 mars, elle suivit le roi Charles à Sully[290]. Le château où elle

logea près du roi appartenait au sire de la Trémouille, qui le tenait

de sa mère, Marie de Sully, fille de Louis Ier de Bourbon. Il avait

été repris aux Anglais après la délivrance d'Orléans[291]. Lieu fort,

qui commandait la plaine entre Orléans et Briare et le vieux pont de

vingt arches, Sully, au bord de la Loire, sur la route qui va de Paris

à Autun, reliait le centre de la France à ces provinces du Nord dont

Jeanne était revenue à regret et où elle désirait de tout son coeur

retourner pour de nouvelles chevauchées et de nouveaux assauts.

[Note 290: _Procès_, t. V, p. 159.]

[Note 291: Perceval de Cagny, p. 173.--_Chronique de la Pucelle_,

p. 258.--_Berry_, dans Godefroy, p. 376.--Morosini, t. III, p 294,

notes 4, 5.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, pp.

139, 163.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 144.]

En la première quinzaine de mars, elle reçut des habitants de Reims un

message dans lequel ils lui confiaient leurs craintes qui n'étaient

que trop fondées[292]. Le Régent venait de donner (8 mars) les comtés

de Champagne et de Brie au duc de Bourgogne, à charge pour lui de les

aller prendre[293]. Des Armagnacs et des Anglais, c'était à qui

offrirait les plus gros et les meilleurs morceaux à ce duc Gargantua;

les Français ne pouvant, malgré leur promesse, lui livrer Compiègne

qui ne voulait pas être livrée, lui offraient à la place

Pont-Sainte-Maxence[294]. Mais c'est Compiègne qu'il voulait. Les

trêves, fort mal observées d'ailleurs, qui devaient d'abord expirer à

la Noël, prorogées une première fois jusqu'au 15 mars, l'avaient été

ensuite jusqu'à Pâques, qui tombait en 1430 le 16 avril. Le duc

Philippe n'attendait que cette date pour mettre une armée en

campagne[295].

[Note 292: Monstrelet, t. IV, p. 378.--D. Plancher, _Histoire de

Bourgogne_, t. IV, p. 137.--Morosini, t. III, p. 268.]

[Note 293: Du Tillet, _Recueil des rois de France_, t. II, p. 39

(éd. 1601-1602).--Rymer, _Foedera_, mars, 1430.]

[Note 294: P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pp. 35, 152.]

[Note 295: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.

351, 389.]

La Pucelle répondit aux habitants de Reims d'une parole animée et

brève:

Très chiers et bien amés et bien desiriés à veoir, Jehenne la

Pucelle ey reçue vous letres faisent mancion que vous vous

doptiés d'avoir le sciege. Vulhés savoir que vous n'arés point,

si je les puis rencontrer bien bref; et si ainsi fut que je ne

les rencontrasse, ne eux venissent devant vous, si vous fermés

vous pourtes, car je serey bien brief vers vous; et ci eux y

sont, je leur feray chausier leurs espérons si à aste qu'il ne

saront pas ho les prandre, et lever, c'il y est, si brief que ce

cera bien tost. Autre chouse que ne vous escri pour le présent,

mès que soyez toutjours bons et loyals. Je pri à Dieu que vous

ait en sa guarde. Escrit à Sulli le xvje jour de mars.

Je vous mandesse anquores auqunes nouvelles de quoy vous sériés

bien joyeux[296]; mais je doubte que les letres ne feussent

prises en chemin et que l'on ne vit les dictes nouvelles.

_Signé_: JEHANNE.

_Sur l'adresse_: À mes très chiers et bons amis, gens d'église,

bourgois et autres habitans de la ville de Rains[297].

[Note 296: La minute originale, jadis aux archives municipales de

Reims, et maintenant en la possession de M. le comte de Maleissye,

paraît avoir d'abord porté le mot _chyereux_ raturé. Faut-il y voir un

mot populaire, formé sur _chiere_, prononcé par Jeanne et corrigé tout

de suite par le scribe? Avait-il mal entendu ce qu'elle dictait?]

[Note 297: _Procès_, t. V, p. 160, d'après une copie de

Rogier.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pièce justificative,

XV.--Fac-similé dans Wallon, édit. 1876, p. 200.--On possède

l'original de cette lettre; on possède également l'original de la

lettre adressée le 9 novembre 1429 aux habitants de Riom. Ces deux

lettres, écrites à cent vingt-six jours de distance, ne sont pas d'un

même scribe. Quant à la signature de l'une comme de l'autre, elle ne

saurait être attribuée à la main qui traça le corps de la lettre. Les

sept caractères du nom de _Jehanne_ semblent avoir été tracés

péniblement par une personne dont on tenait les doigts, ce qui ne peut

nous surprendre, puisque la Pucelle ne savait pas écrire. Mais quand

on compare ces deux signatures, on s'aperçoit qu'elles sont

entièrement semblables l'une à l'autre. La hampe du J a même direction

et même longueur; le premier _n_, par suite d'une surcharge, a trois

jambages au lieu de deux; le second jambage du second _n_, visiblement

tracé à deux reprises, descend trop bas; enfin les deux signatures

sont exactement superposables. Il faut croire que, après avoir une

fois obtenu le seing de la Pucelle en lui conduisant la main, on en

prit un calque qui servit de modèle pour toutes les autres lettres. À

juger par les deux missives du 9 novembre 1429 et du 16 mars 1430, ce

calque était reproduit avec la plus scrupuleuse fidélité.--Cf. p. 133,

note 5.]

Pour cette lettre, nul doute que le scribe n'ait écrit fidèlement sous

la dictée de la Pucelle et pris sa parole au vol. Dans sa hâte, elle a

oublié des mots, des phrases entières; mais on comprend tout de même.

Et quel élan! «Vous n'aurez pas de siège si je rencontre vos ennemis.»

Et son langage cavalier qu'on retrouve! Elle avait demandé la veille

de Patay: «Avez-vous de bons éperons[298]?» Ici elle s'écrie: «Je leur

ferai chausser leurs éperons!» Elle annonce qu'elle sera bientôt en

Champagne, qu'elle va partir. Dès lors, est-il possible de croire

qu'elle était dans le château de la Trémouille comme dans une cage

dorée[299]? En terminant, elle avertit ses amis de Reims qu'elle ne

leur écrit pas tout ce qu'elle voudrait, de peur que sa lettre ne soit

prise en chemin. Elle avait de la prudence; elle mettait quelquefois

sur ses lettres une croix pour avertir ceux de son parti de ne pas

tenir compte de ce qu'elle leur écrivait, dans l'espoir que la missive

fût interceptée et l'ennemi trompé[300].

[Note 298: _Procès_, t. III, p. 11.]

[Note 299: Perceval de Cagny, p. 172.]

[Note 300: _Procès_, t. I, p. 83.]

C'est de Sully, le 23 mars, que fut expédiée, par le frère Pasquerel à

l'empereur Sigismond, une lettre destinée aux Hussites de Bohême[301].

[Note 301: _Ibid._, t. V, p. 156.]

À cette époque, les Hussites faisaient l'exécration et l'épouvante de

la chrétienté. Ils réclamaient la libre prédication de la parole de

Dieu, la communion sous les deux espèces, le retour de l'Église à

cette vie évangélique qui ne connut ni le pouvoir temporel des papes,

ni les richesses des prêtres. Ils voulaient que le péché fût puni par

les magistrats civils, ce qui est l'état d'une société excessivement

sainte. Aussi étaient-ils des saints. Hérétiques, d'ailleurs, autant

qu'on peut l'être. Le pape Martin tenait pour salutaire la destruction

de ces méchants, et c'était l'avis de tous les bons catholiques. Mais

comment venir à bout de cette hérésie en armes, qui brisait toutes les

forces de l'Empire et du Saint-Siège? Les Hussites culbutaient,

écrasaient cette antique chevalerie usée de la chrétienté, chevalerie

allemande, chevalerie française, qu'il n'y avait plus qu'à jeter au

rebut comme une vieille ferraille. Et c'est ce que les villes du

royaume de France faisaient en mettant une paysanne au-dessus des

seigneurs[302].

[Note 302: Monstrelet, t. IV, pp. 24, 86, 87.--J. Zeller,

_Histoire d'Allemagne_, t. VII, _La réforme_, Paris, 1891, pp. 78 et

suiv.--E. Denis, _Jean Hus et la guerre des Hussites_ (1879); _Les

origines de l'Unité des Frères Bohêmes_, Angers, 1885, in-8º, pp. 5 et

suiv.]

À Tachov, en 1427, les croisés bénis par le Saint-Père s'étaient

enfuis au seul bruit des chariots de Procope. Le pape Martin ne savait

plus où trouver des défenseurs de l'Église une et sainte. Il avait

payé l'armement de cinq mille croisés anglais, que le cardinal de

Winchester devait conduire chez ces Bohêmes démoniaques; mais le

Saint-Père éprouvait de ce fait une cruelle déconvenue: ces cinq

mille croisés, à peine descendus en France, le Régent d'Angleterre les

avait détournés de leur route et dirigés sur la Brie pour donner du

fil à retordre à la Pucelle des Armagnacs[303].

[Note 303: L. Paris, _Cabinet Historique_, t. I, 1855, pp.

74-76.--Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 294.--Morosini, t. III, pp.

132-133, 136-137, 168-169, 188-189; t. IV, Annexe XVII.]

Depuis sa venue en France, Jeanne parlait de la croisade comme d'une

oeuvre bonne et méritoire. Dans la lettre dictée avant l'expédition

d'Orléans, elle conviait les Anglais à s'unir aux Français pour aller

ensemble combattre les ennemis de l'Église. Et, plus tard, écrivant au

duc de Bourgogne, elle invitait le fils du vaincu de Nicopolis à faire

la guerre aux Turcs[304]. Ces idées de croisade, qui donc les mettait

dans la tête de Jeanne, sinon les mendiants qui la gouvernaient? Tout

de suite après la délivrance d'Orléans, on disait qu'elle conduirait

le roi Charles à la conquête du Saint-Sépulcre et qu'elle mourrait en

Terre-Sainte[305]. Dans le même moment on semait le bruit qu'elle

ferait la guerre aux Hussites. Au mois de juillet 1429, quand le

voyage du sacre était à peine commencé, on publiait en Allemagne, sur

la foi d'une prophétesse de Rome, que, par la prophétesse de France,

serait récupéré le royaume de Bohême[306].

[Note 304: _Procès_, t. I, p. 240; t. V, p. 126.]

[Note 305: Morosini, t. III, pp. 82-85.--Christine de Pisan, dans

_Procès_, t. V, p. 416.--Eberhard Windecke, pp. 60-63.]

[Note 306: Eberhard Windecke, pp. 108, 115, 188.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 7 / 29 段