Charité, qu'on avait laissée aux mains des Anglais quand on était
parti pour le voyage du sacre[228]; mais il décida qu'on se porterait
d'abord sur Saint-Pierre-le-Moustier qui commandait les approches du
Bec-d'Allier[229]. Cette petite ville était occupée par une garnison
d'Anglais et de Bourguignons qui, de là, se répandaient dans le Berry
et le Bourbonnais et pillaient les villages, ravageaient les
campagnes. C'est à Bourges que se rassembla l'armée chargée de cette
expédition. Elle était sous les ordres de monseigneur d'Albret[230];
le bruit public en attribuait le commandement à Jeanne. Le commun
peuple, les bourgeois des villes, les habitants d'Orléans surtout ne
connaissaient qu'elle.
[Note 228: _Chronique de la Pucelle_, p. 310.--_Journal du siège_,
p. 107.--Morosini, t. II, p. 229, note 4.--Perceval de Cagny, p. 172.]
[Note 229: _Procès_, t. III, p. 217.--Jaladon de la Barre, _Jeanne
d'Arc à Saint-Pierre-le-Moustier et deux juges nivernais à Rouen_,
Nevers, 1868, in-8º, chap. IX et suiv.]
[Note 230: _Procès_, t. V, p. 356.--Lanéry d'Arc et L. Jeny,
_Jeanne d'Arc en Berry_, p. 89.]
Après quelques jours de siège, les gens du roi donnèrent l'assaut.
Mais ils furent repoussés par ceux du dedans. L'écuyer Jean d'Aulon,
intendant de la Pucelle, qui avait reçu quelque temps auparavant une
blessure au talon, et ne marchait qu'avec des béquilles, s'était
retiré comme les autres[231]. Il se retourna et vit Jeanne demeurée
presque seule au bord du fossé. De crainte qu'il ne lui arrivât mal,
il sauta à cheval, tira vers elle et lui cria:
--Que faites-vous ainsi seule? Pourquoi ne vous retirez-vous pas comme
les autres?
[Note 231: _Procès_, t. III, p. 217.]
Jeanne ôta sa salade de dessus sa tête et lui répondit:
--Je ne suis pas seule. J'ai en ma compagnie cinquante mille de mes
gens. Et je ne partirai point d'ici jusqu'à ce que j'aie pris la
ville.
Messire Jean d'Aulon, écarquillant les yeux, ne voyait autour de la
Pucelle que quatre ou cinq hommes.
Il lui cria de plus belle:
--En allez-vous d'ici, et retirez-vous comme les autres font.
En guise de réponse, elle demanda qu'on lui apportât des fagots et des
claies pour combler le fossé. Et aussitôt elle appela à haute voix:
--Aux fagots et aux claies, tout le monde! afin de faire un pont.
Les gens d'armes accoururent, le pont fut fait incontinent et la ville
prise d'assaut sans grande difficulté. Du moins c'est ainsi que le bon
écuyer Jean d'Aulon conta l'affaire[232]. Il n'était pas très éloigné
de croire que les cinquante mille fantômes de la Pucelle s'étaient
emparés de Saint-Pierre-le-Moustier.
[Note 232: _Procès_, t. III, p. 218.]
* * * * *
À ce moment, il se trouvait auprès de la petite armée de la Loire
plusieurs saintes femmes qui menaient, ainsi que Jeanne, une vie
singulière et communiquaient avec l'Église triomphante. C'était, pour
ainsi dire, un béguinage volant, qui suivait les gens d'armes. L'une
de ces femmes se nommait Catherine de La Rochelle; deux autres étaient
de la Bretagne bretonnante[233].
[Note 233: _Ibid._, t. I, p. 106.--_Journal d'un bourgeois de
Paris_, pp. 259-260, 271-272.--Nider, _Formicarium_, dans _Procès_, t.
IV, pp. 503-504.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, pp. 74 et
suiv.--N. Quellien, _Perrinaïc, une compagne de Jeanne d'Arc_, Paris,
1891, in-8º.--Mme Pascal-Estienne, _Perrinaïk_, Paris, 1893,
in-8º.--J. Trévedy, _Histoire du roman de Perrinaïc_, Saint-Brieuc,
1894, in-8º.--_Le roman de Perrinaïc_, Vannes, 1894, in-8º.--A. de la
Borderie, _Pierronne et Perrinaïc_, Paris, 1894, in-8º.]
Elles avaient toutes des visions merveilleuses; Jeanne voyait
monseigneur saint Michel en armes et mesdames sainte Catherine et
sainte Marguerite portant des couronnes[234]; la Pierronne voyait Dieu
long vêtu d'une robe blanche avec une huque vermeille[235]; Catherine
de La Rochelle voyait une dame blanche, habillée de drap d'or, et, au
moment de la consécration, on ne sait quelles merveilles du haut
secret de Notre-Seigneur lui étaient révélées[236].
[Note 234: _Procès_, t. V, à la table analytique aux mots:
_Catherine_, _Michel_, _Marguerite_.]
[Note 235: _Ibid._, t. I, p. 106.]
[Note 236: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 271-272.]
Frère Jean Pasquerel demeurait auprès de Jeanne en qualité de
chapelain[237]; il comptait mener sa pénitente à la croisade contre
les hussites, car c'est surtout à ces infidèles que le bon frère en
voulait. Mais le cordelier qui depuis Troyes s'était joint aux
mendiants de la première heure, frère Richard, l'avait entièrement
supplanté; il conduisait à sa volonté la petite troupe des inspirées.
On disait que c'était leur beau père; il les endoctrinait[238]. Ses
desseins sur ces filles n'étaient pas très différents de ceux du bon
frère Pasquerel: il se proposait de les conduire dans ces guerres pour
le triomphe de la Croix qui devaient, selon lui, précéder la fin
prochaine du monde[239].
[Note 237: _Procès_, t. III, pp. 104 et suiv.]
[Note 238: _Ibid._, t. II, p. 450.--_Journal d'un bourgeois de
Paris_, pp. 271-272.]
[Note 239: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 235.]
En attendant, il s'efforçait de les faire vivre entre elles en bonne
intelligence; et il y avait grand'peine, ce semble, si habile prêcheur
qu'il fût. Sans cesse naissaient dans la confrérie les soupçons et les
querelles. Jeanne, qui fréquentait avec Catherine de La Rochelle à
Montfaucon en Brie et à Jargeau, flaira une rivale et se mit tout de
suite en défiance[240]. Elle n'avait peut-être pas tort. On pouvait,
d'un moment à l'autre, se servir de ces Bretonnes et de cette
Catherine comme on s'était servi d'elle[241]. Une inspirée alors était
bonne à tout, à l'édification du peuple, à la réforme de l'Église, à
la conduite des gens d'armes, à la circulation des monnaies, à la
guerre, à la paix; dès qu'il en paraissait une, chacun la tirait à
soi. Il semble bien qu'après avoir mis en oeuvre la pucelle Jeanne
pour délivrer Orléans, les conseillers du roi pensaient maintenant
mettre en oeuvre cette dame Catherine pour faire la paix avec le duc
de Bourgogne. On trouvait opportun d'appliquer à cette tâche une
sainte moins chevalière que Jeanne. Catherine était mariée, mère de
famille. Il ne fallait pas s'étonner pour cela qu'elle fût favorisée
de visions: si le don de prophétie est particulièrement réservé aux
vierges, on voit, par l'exemple de Judith, que le Seigneur peut
susciter des femmes fortes pour le salut de son peuple.
[Note 240: _Procès_, t. I, p. 106.]
[Note 241: _Procès_, t. I, p. 107.]
À croire, comme son surnom l'indique, qu'elle venait de La Rochelle,
son origine donnait confiance aux Armagnacs. Les habitants de La
Rochelle, tous plus ou moins corsaires, faisaient trop bonne et
profitable chasse aux navires anglais pour quitter le parti du
dauphin, qui récompensait d'ailleurs leur fidélité par de beaux
privilèges pour le trafic des marchandises[242]. Ils envoyèrent des
dons d'argent à ceux d'Orléans et lorsque, au mois de mai, ils
apprirent que la cité du duc Charles était délivrée, ils instituèrent
une fête publique en mémoire de cet heureux événement.
[Note 242: Arcère, _Histoire de La Rochelle_, 1756, in-4º, t. I,
p. 271.--_Procès_, t. V, p. 104, note.--Vallet de Viriville, _Histoire
de Charles VII_, t. II, pp. 24, 75 et suiv., 219, 279.]
Le premier emploi, ce semble, que tenait une sainte dans l'armée,
c'était l'emploi de quêteuse. Jeanne demandait à tous moments, par
lettres missives, de l'argent ou des engins de guerre aux bonnes
villes, les bourgeois lui promettaient toujours et s'acquittaient
quelquefois de leur promesse. Catherine de La Rochelle paraît avoir eu
des révélations spéciales en matière de finances, et s'être donné une
mission trésorière, comme Jeanne s'était donné une mission guerrière.
Elle annonçait qu'elle irait vers le duc de Bourgogne pour conclure la
paix[243]. À en juger par le peu qu'on en sait, les inspirations de
cette sainte dame n'étaient ni très hautes, ni très ordonnées, ni très
profondes.
[Note 243: _Procès_, t. I, pp. 107-108.]
À Montfaucon en Berry (ou à Jargeau), rencontrant Jeanne, elle lui
parla de la sorte:
--Il est venu à moi une dame blanche, vêtue de drap d'or, qui m'a dit:
«Va par les bonnes villes et que le roi te donne des hérauts et
trompettes pour faire crier: «Quiconque a or, argent ou trésor caché,
qu'il l'apporte à l'instant.»
Dame Catherine ajouta:
--Ceux qui en auront de caché et ne feront point ainsi, je les
connaîtrai bien et saurai trouver leurs trésors.
Elle jugeait nécessaire de combattre les Anglais et semblait croire
que Jeanne eût mission de les chasser, puisqu'elle lui offrit
obligeamment le produit de ses recettes miraculeuses:
--Ce sera, dit-elle, pour payer vos gens d'armes.
Mais la Pucelle lui répondit avec mépris:
--Retournez à votre mari faire votre ménage et nourrir vos
enfants[244].
[Note 244: _Procès_, t. I, p. 107.]
Les disputes des saintes sont très âpres d'ordinaire. Jeanne
n'admettait pas qu'il y eût dans le fait de cette rivale autre chose
que folie et néant. Pourtant, elle ne jugeait pas impossible qu'on
reçût la visite d'une dame blanche, elle vers qui se rendaient chaque
jour autant de saints et de saintes, d'anges et d'archanges qu'on n'en
peignit jamais sur les pages des livres et sur les murs des moutiers.
Pour en avoir le coeur net, elle prit le bon moyen. Un docteur peut
raisonner sur l'objet et la substance, l'origine et la forme des
idées, la naissance des images dans l'entendement; une gardeuse de
moutons prendra un parti plus sûr: elle s'en rapportera à ses yeux.
Jeanne demanda à Catherine si cette dame blanche venait toutes les
nuits et, apprenant qu'oui:
--Je coucherai avec vous, dit-elle.
Le soir arrivé, elle se mit dans le lit de Catherine, veilla jusqu'à
minuit, ne vit rien et s'endormit, car elle était jeune et avait grand
besoin de sommeil.
Le matin, à son réveil, elle demanda:
--Est-elle venue?
--Elle est venue, répondit Catherine. Vous dormiez et je n'ai pas
voulu vous éveiller.
--Ne viendra-t-elle point demain?
Catherine lui promit qu'elle viendrait sans faute.
Cette fois, Jeanne, ayant dormi le jour pour pouvoir mieux veiller,
coucha le soir encore dans le lit de Catherine et garda les yeux
ouverts.
Souvent, elle demandait:
--Viendra-t-elle point?
Et Catherine répondait:
--Oui, tout à l'heure.
Mais Jeanne ne vit rien[245].
[Note 245: _Procès_, t. I, pp. 108-109.]
Elle tint la preuve pour bonne. Pourtant, la dame blanche, habillée de
drap d'or, lui trottait encore dans la tête. Quand madame sainte
Catherine et madame sainte Marguerite vinrent la voir, ce qui ne tarda
guère, elle leur parla de cette dame blanche et leur demanda ce qu'il
en fallait penser. La réponse fut telle que Jeanne l'attendait.
--Dans le fait de cette Catherine, il n'y a, dirent-elles, que folie
et néant[246].
[Note 246: _Ibid._, t. I, p. 107.]
Et Jeanne dut s'écrier:
--C'était bien ce que je pensais!
La lutte entre les deux prophétesses fut courte, mais acharnée. Jeanne
prenait toujours le contre-pied de ce que disait Catherine. Comme
celle-ci voulait aller voir le duc de Bourgogne pour faire la paix,
Jeanne lui dit:
--Il me semble qu'on n'y trouvera point de paix si ce n'est par le
bout de la lance[247].
[Note 247: _Procès_, t. I, p. 108.]
Il y eut un sujet tout au moins où la dame blanche fut plus habile
prophétesse que les conseillères de la Pucelle: ce fut le siège de La
Charité. Lorsque Jeanne voulut aller délivrer cette ville, Catherine
lui conseilla de n'en rien faire.
--Il fait trop froid, dit-elle, je n'irai point[248].
[Note 248: _Ibid._, p. 108.]
La raison que donnait Catherine n'était point haute; pourtant, il est
vrai que Jeanne aurait mieux fait de ne pas aller au siège de La
Charité.
La Charité, enlevée au duc de Bourgogne par le dauphin en 1422, avait
été reprise en 1424 par Perrinet Gressart[249], fortuné capitaine,
devenu, d'apprenti maçon, panetier du duc de Bourgogne et seigneur de
Laigny, de par le roi d'Angleterre[250]. Le 30 décembre 1425, le sire
de La Trémouille, qui se rendait auprès du duc Philippe pour une de
ces négociations sempiternelles, fut arrêté par les gens de Perrinet,
et renfermé pendant plusieurs mois dans cette place dont son ravisseur
était capitaine. Il lui fallut payer une rançon de quatorze mille écus
d'or, et, bien qu'il eût pris cette somme dans le trésor royal[251],
il devait garder rancune à Perrinet, et l'on peut penser que, s'il
envoyait des gens d'armes à La Charité, c'était pour prendre tout de
bon la ville et non dans quelque noir dessein contre la Pucelle.
[Note 249: «Perrinet Crasset, machon et capitaine de gens
d'armes», _Chronique des cordeliers_, fol. 446 vº.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 117.--Monstrelet, t. IV, p. 174.--Vallet de
Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 328.]
[Note 250: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CCLXXVIII.--A. de
Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 109.--Le P. Ayroles, _La vraie
Jeanne d'Arc_, t. III, pp. 20, 21, 373 et suiv.--J. de Fréminville,
_Les écorcheurs en Bourgogne_ (1435-1445); _Étude sur les compagnies
franches au XVe siècle_, Dijon, 1888, in-8º--P. Champion, _Guillaume
de Flavy_, pièce justificative XXX.]
[Note 251: Sainte-Marthe, _Histoire généalogique de la maison de
la Trémoïlle_, 1668, in-12, pp. 149 et suiv.--L. de La Trémoïlle, _Les
La Trémoïlle pendant cinq siècles_, Nantes, 1890, t. I, p. 165.]
L'armée qui allait contre ce capitaine bourguignon, grand détrousseur
de pèlerins, n'était pas composée de gens de rien. Ses chefs étaient
Louis de Bourbon, comte de Montpensier, et Charles II, sire d'Albret,
frère utérin de La Trémouille et compagnon de Jeanne à l'armée du
sacre. Sans doute elle manquait de matériel et d'argent[252].
Condition ordinaire des armées d'alors. Quand le roi voulait attaquer
une place tenue par ses ennemis, il fallait qu'il s'adressât à ses
bonnes villes, pour obtenir d'elles les ressources nécessaires. La
Pucelle, qui était une sainte et une guerrière, avait bonne grâce à
mendier des armes; mais peut-être se faisait-elle illusion sur les
ressources des villes qui avaient déjà tant donné.
[Note 252: _Procès_, t. V, p. 149.--Jean Chartier, _Chronique_, t.
III.--_Journal du siège_, p. 129.--Monstrelet, t. V, chap. LXXII.--A.
de Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 108.]
Le 7 novembre, elle signa avec monseigneur d'Albret une lettre par
laquelle elle demandait à ceux de Clermont en Auvergne, de la poudre,
des traits et de l'artillerie. Les messieurs d'Église, les élus et les
habitants envoyèrent deux quintaux de salpêtre, un quintal de soufre,
deux caisses de traits; ils y joignirent une épée, deux dagues, et une
hache d'armes pour la Pucelle, et ils chargèrent messire Robert
Andrieu de présenter cet envoi à Jeanne et à monseigneur
d'Albret[253].
[Note 253: _Procès_, t. V, p. 146.--F. Perot, _Un document inédit
sur Jeanne d'Arc_, dans _Bulletin de la Société archéologique de
l'Orléanais_, t. XII, 1898-1901, p. 231.]
Le 9 novembre, la Pucelle était à Moulins en Bourbonnais[254]. Qu'y
faisait-elle? On ne sait. Alors se trouvait dans cette ville une très
sainte abbesse et très vénérée, Colette Boilet, qui s'était attiré les
plus hautes louanges et les plus bas outrages en travaillant avec un
zèle merveilleux à la réforme des filles de sainte Claire. Colette
habitait le couvent de clarisses qu'elle venait de fonder en cette
ville. On a supposé que la Pucelle était allée à Moulins afin de s'y
rencontrer avec elle. Il faudrait d'abord savoir si ces deux saintes
avaient de l'inclination l'une pour l'autre; elles faisaient toutes
deux des miracles, et des miracles parfois assez semblables[255]; ce
n'était pas une raison pour qu'elles prissent le moindre plaisir à se
trouver ensemble. L'une était nommée la Pucelle, l'autre la Petite
Ancelle; mais, sous ces noms d'une égale humilité, bien différentes
d'habit et de moeurs, celle-ci cheminait sur les routes enveloppée de
haillons comme une mendiante, celle-là chevauchait en huque d'or entre
les seigneurs. Rien ne donne à croire que Jeanne, qui vivait parmi des
franciscains soustraits à toute règle, éprouvât de la vénération pour
la réformatrice des clarisses; rien ne dit que la pacifique Colette,
très attachée à la maison de Bourgogne[256], ait désiré s'entretenir
avec l'ange exterminateur des Anglais[257].
[Note 254: _Procès_, t. V, pp. 147-150.--Lanéry d'Arc et L. Jeny,
_Jeanne d'Arc en Berry_, ch. VIII.]
[Note 255: _Acta SS._, Mars, I, 554, col. 2, nº 61.--Abbé
Bizouard, _Histoire de sainte Colette_, pp. 35, 37.--S[ilvere],
_Histoire chronologique de la bienheureuse Colette_, Paris, 1628,
in-8º.]
[Note 256: _Histoire chronologique de la bienheureuse Colette_,
pp. 168-200.]
[Note 257: S. Luce, _Jeanne d'Arc et les ordres mendiants_ dans
_Revue des Deux Mondes_, 1881, t. XLV, p. 90.--L. de Kerval, _Jeanne
d'Arc et les franciscains_, Vanves, 1893, pp. 49-51.--S. Luce, _Jeanne
d'Arc à Domremy_, pp. CCLXXVIII et s.--F. Perot, _Jeanne d'Arc en
Bourbonnais_, Orléans, in-8º, 26 p., 1889.--F. André, _La vérité sur
Jeanne d'Arc_, in-8º, 1895, pp. 308 et suiv.]
De cette ville de Moulins, Jeanne dicta une lettre par laquelle elle
avertissait les habitants de Riom que Saint-Pierre-le-Moustier était
pris et leur demandait, comme à ceux de Clermont, du matériel de
guerre[258].
[Note 258: _Procès_, t. V, p. 146-148.]
Voici cette lettre:
Chers et bons amis, vous savez bien comment la ville de Saint
Pere le Moustier a esté prinse d'assault; et, à l'aide de Dieu,
ay entencion de faire vuider les autres places qui sont
contraires au roy; mais pour ce que grant despense de pouldres,
trait et autres habillemens de guerre a esté faicte devant ladite
ville, et que petitement les seigneurs qui sont en ceste ville et
moy en sommes pourveuz pour aler mectre le siège devant La
Charité, où nous alons prestement; je vous prie, sur tant que
vous aymez le bien et honneur du roy et aussi de tous les autres
de par deçà, que vueillez incontinant envoyer et aider pour ledit
siège de pouldres, salepestre, souffre, trait, arbelestres
fortes, et d'autres habillemens de guerre. Et en ce faictes tant
que par faulte desdictes pouldres et autres habillemens de
guerre, la chose ne soit longue, et que on ne vous puisse dire en
ce estre negligens ou refusans. Chers et bons amis, Nostre Sire
soit garde de vous. Escript à Molins, le neuf{me} jour de
novembre.
JEHANNE.
_Sur l'adresse_: À mes chiers et bons amis, les gens d'église,
bourgois et habitans de la ville de Rion[259].
[Note 259: _Procès_, t. V, pp. 146, 148.--Fac-similé dans le
_Musée des archives départementales_, p. 124.]
Les consuls de Riom s'engagèrent, par lettres scellées de leur sceau,
à donner à Jeanne la Pucelle et à monseigneur d'Albret une somme de
soixante écus; mais quand les gouverneurs de l'artillerie pour le
siège vinrent leur réclamer cette somme, les consuls ne donnèrent pas
une maille[260].
[Note 260: F. Perot (_Bulletin de la Société archéologique de
l'Orléanais_, t. XII, p. 231).]
Désireux, au contraire, de voir réduire une place qui interceptait le
cours de la Loire à trente lieues en amont de leur ville, les
habitants d'Orléans, cette fois encore, se montrèrent zélés et
magnifiques. On les doit tenir pour les vrais sauveurs du royaume;
sans eux, au mois de juin, on n'aurait pas pu prendre Jargeau ni
Beaugency. Tout au commencement de juillet, alors qu'ils croyaient à
la continuation de la campagne de la Loire, ils avaient fait conduire
à Gien leur grosse bombarde, la Bougue. Ils y joignirent des
munitions, des vivres, et, dans les premiers jours de décembre, sur la
demande du roi aux procureurs de la ville, ils dirigèrent sur La
Charité toute l'artillerie ramenée de Gien; quatre-vingt-neuf soldats
de la milice urbaine, portant la huque aux couleurs du duc d'Orléans,
la croix blanche sur la poitrine, trompette en tête, commandés par le
capitaine Boiau; des ouvriers de tous états, maçons et manoeuvres,
charpentiers, forgerons; les couleuvriniers Fauveau, Gervaise Lefèvre,
et frère Jacques, religieux du couvent des cordeliers d'Orléans[261].
Que fit-on de cette grosse artillerie et de ces braves gens?
[Note 261: A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 107, pièce
justificative XVII, pp. 159, 168.--_Procès_, t. V, pp. 268, 270,
d'après les cédules originales de la Bibliothèque d'Orléans.]
Le 24 novembre, le sire d'Albret et la Pucelle, se trouvant sous les
murs de La Charité en grande détresse, sollicitèrent semblablement la
ville de Bourges. Au reçu de leur lettre, les bourgeois décidèrent
d'envoyer treize cents écus d'or. Pour se procurer cette somme ils
employèrent un moyen usuel, auquel notamment ceux d'Orléans avaient eu
recours quand, en vue de fournir à Jeanne, quelque temps auparavant,
des munitions de guerre, ils achetèrent d'un habitant une certaine
quantité de sel qu'ils firent mettre à l'enchère au grenier de la
ville. Les habitants de Bourges firent vendre à la criée la ferme
annuelle du treizième du vin vendu en détail dans la ville. Mais
l'argent qu'ils se procurèrent ainsi n'arriva pas à destination[262].
[Note 262: La Thaumassière, _Histoire du Berry_, p.
161.--_Procès_, t. V, pp. 356-357.--Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne
d'Arc en Berry_, pp. 105 et suiv.--A. de Villaret, _Campagne des
Anglais_, pp. 111, 112.]
Il y avait sous La Charité une brillante chevalerie; outre Louis de
Bourbon et le sire d'Albret, il s'y trouvait le maréchal de Boussac,
Jean de Bouray, sénéchal de Toulouse, Raymon de Montremur, baron
dauphinois, qui y fut tué[263]. Il faisait un froid cruel et les
assiégeants ne réussissaient à rien. Après un mois, Perrinet Gressart,
qui connaissait plus d'un tour, les fit tomber dans on ne sait quelle
embûche. Ils levèrent le siège, laissant l'artillerie des bonnes
villes, les beaux canons payés des deniers des bourgeois
économes[264]. Et ce qui rendait leur cas peu louable, c'est que la
ville, n'étant pas secourue et ne pouvant l'être, devait capituler un
jour ou l'autre. Ils alléguaient en leur faveur que le roi n'avait
envoyé ni vivres ni argent[265]; mais ce ne parut point une excuse et
leur fait fut jugé honteux. Un chevalier expert en l'honneur des armes
a dit: «On ne doit jamais assiéger une place que premièrement on ne
soit sûr de vivres et de solde. Car trop grande honte est à un ost,
spécialement quand il y a roi ou lieutenant du roi, d'assiéger une
place et puis de s'en lever[266].»
[Note 263: _Mémoires de la Société des Antiquaires du Centre_, t.
IV, 1870-72, pp. 211, 239.]
[Note 264: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. 126.--Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, p. 89.]
[Note 265: Perceval de Cagny, p. 172.]
[Note 266: _Le Jouvencel_, t. II, pp. 216-217.]
Le 13 décembre, un moine dominicain, frère Hélie Boudant, pénitencier
du pape Martin pour la ville et diocèse de Limoges, s'étant rendu dans
la ville de Périgueux, y prêcha le peuple; il prit pour texte de son
sermon les grands miracles accomplis en France par l'intervention
d'une Pucelle qui était venue trouver le roi de par Dieu. À cette
occasion le maire et les consuls entendirent une messe chantée et
firent mettre deux cierges. Or, frère Hélie était depuis deux mois
sous le coup d'un mandat d'amener lancé par le parlement de
Poitiers[267]. On ignore l'accusation qui pesait sur lui. Les moines
mendiants se montraient alors, pour la plupart, déréglés dans leurs
moeurs et faillibles dans leur foi. Le frère Richard lui-même ne
laissait pas d'inspirer parfois des soupçons sur la pureté de sa
doctrine.
[Note 267: Extrait du livre des comptes de la ville de Périgueux,
dans _Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord_,
t. XIV, janvier-février 1887.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_,
preuve CCXVII, p. 252.--Le P. Chapotin, _La guerre de cent ans et les
dominicains_, pp. 74 et suiv.]