Blessée, Jeanne criait plus fort que chacun approchât des murs et que

la place serait prise. On la mit à l'abri des traits contre

l'épaulement du petit fossé. De là, elle pressait les gens d'armes de

jeter des bourrées dans l'eau pour se faire un pont. Vers dix ou onze

heures du soir, le sire de la Trémouille enjoignit aux combattants de

se retirer. La Pucelle ne voulait point quitter la place. Sans doute

elle entendait ses Saintes et voyait autour d'elle des milices

célestes. Le duc d'Alençon l'envoya chercher; le vieux sire de

Gaucourt[176] l'emporta avec l'aide d'un capitaine picard nommé

Guichard Bournel, qui ne lui fit point plaisir ce jour-là et qui

devait, six mois plus tard, lui causer, par sa félonie, un plus grand

déplaisir[177]. Si elle n'avait pas été blessée, elle eût résisté

davantage[178]. Elle céda à regret, disant:

--En nom Dieu! la place eût été prise[179].

[Note 176: _Procès_, t. I, p. 298.]

[Note 177: _Procès_, t. I, p. 111, 273.--Berry, dans _Procès_, t.

IV, p. 50.--F. Brun, _Jeanne d'Arc et le capitaine de Soissons_, pp.

31 et suiv.]

[Note 178: _Procès_, t. I, p. 57.]

[Note 179: Le jurement «Par mon martin» est une invention du clerc

qui rédigea la Chronique dite de Perceval de Cagny, p. 168.]

Ils la mirent à cheval; elle put ainsi suivre l'armée. Le bruit courut

qu'elle avait une cuisse et même les deux cuisses traversées, mais sa

blessure était légère[180].

[Note 180: _Chronique de la Pucelle_, p. 334.--_Journal du siège_,

p. 128.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 109.--Monstrelet, t. IV,

pp. 355-356.]

Les Français regagnèrent la Chapelle d'où ils étaient partis le matin.

Ils emmenaient leurs blessés sur quelques-unes des charrettes qui leur

avaient servi à transporter les bourrées et les échelles. Ils

laissaient à l'ennemi trois cents charrettes à bras, six cent soixante

échelles, quatre mille claies et les grandes bourrées dont ils

n'avaient employé qu'une petite partie[181]. Leur retraite fut assez

précipitée, car en passant devant la Grange des Mathurins, près des

Porcherons, ils abandonnèrent leur bagage et y mirent le feu. On

rapporta avec horreur qu'ils avaient jeté là dans les flammes, leurs

morts, comme les païens de Rome[182]. Pourtant les Parisiens

n'osèrent les poursuivre. À cette époque, les gens d'armes qui

savaient leur métier ne se retiraient pas sans tendre un piège à

l'adversaire. Ils plaçaient une grosse troupe en embuscade sur le

chemin de leur retraite, prête à surprendre les coureurs lancés à leur

poursuite[183]. Craignant une embûche de ce genre, ceux de Paris

laissèrent les Armagnacs gagner tranquillement leur gîte à la

Chapelle-Saint-Denys[184].

[Note 181: Délibération du Chapitre de Notre-Dame, _loc. cit._]

[Note 182: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 245.]

[Note 183: _Le Jouvencel_, t. I, p. 142.]

[Note 184: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 245-246.]

En somme, si l'on ne regarde qu'à l'action militaire, les Français

avaient mal conduit les choses et ne les avaient pas poussées très

énergiquement. Aussi bien n'était-ce pas sur l'action militaire que

l'on comptait le plus. Ceux qui menaient la guerre, le roi et son

Conseil, avaient bien l'idée qu'on entrerait ce jour-là dans Paris.

Mais comment? Comme on était entré à Châlons, comme on était entré à

Reims, comme on était entré dans toutes les villes depuis Troyes

jusqu'à Compiègne. Le roi Charles s'était montré résolu à reprendre

ses bonnes villes par le moyen des habitants: il se comportait envers

Paris comme envers les autres villes.

Durant le voyage du sacre, il avait des intelligences avec les évêques

et les bourgeois des cités champenoises; il avait de même des

intelligences à Paris[185]. Il était en rapport avec des religieux,

et notamment avec les carmes de Melun, dont le prieur, frère Pierre

d'Allée, s'employait pour lui[186]. Des hommes stipendiés guettaient

depuis quelque temps l'occasion de jeter le trouble par la ville et de

faire entrer l'ennemi en un moment d'épouvante et de confusion.

Pendant l'assaut, ils travaillèrent pour lui dans les rues. On ouït,

l'après-midi, des deux côtés des ponts, les cris de «Sauve qui peut!

les ennemis sont entrés! tout est perdu!» Ceux des bourgeois qui

entendaient le sermon coururent s'enfermer chez eux. Et d'autres qui

étaient dehors, se réfugiaient dans les églises. Mais la commotion

s'arrêta court. Des hommes sensés, comme le greffier au Parlement,

eurent bien l'impression que ce n'était qu'un semblant d'assaut et que

Charles de Valois, pour prendre la ville, comptait, non sur la force

des armes, mais sur un mouvement du peuple[187].

[Note 185: Sur la situation des esprits dans Paris, voyez divers

actes de Henri VI, des 18 et 25 sept. 1429. (Ms. Fontanieu,

115.)--Sauval, _Antiquités de Paris_, t. III, p. 586 et _circ._]

[Note 186: A. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, p.

302.]

[Note 187: Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, pp. 456, 458.]

Quelques-uns des religieux qui servaient à Paris d'espions au roi

Charles l'allèrent trouver à Saint-Denys, et l'avisèrent que le coup

était manqué. Selon eux, il s'en était fallu de peu qu'il ne

réussît[188].

[Note 188: _Relation du greffier de La Rochelle_, p. 344.]

On rapporte que le sire de la Trémouille ordonna la retraite, par

crainte des massacres, les Français étant capables, une fois dedans,

de tout tuer et tout brûler[189].

[Note 189: _Chronique de Normandie_, dans _Procès_, t. IV, pp.

342-343.]

Le lendemain vendredi 9, la Pucelle, debout dès l'aube, malgré sa

blessure, demanda au duc d'Alençon de faire sonner la chevauchée,

voulant à toutes forces retourner devant Paris et jurant de n'en

partir tant qu'elle n'aurait la ville[190]. Cependant les capitaines

français envoyèrent à Paris un héraut chargé de demander un

sauf-conduit pour enlever les morts qu'ils avaient laissés en assez

grand nombre[191].

[Note 190: Perceval de Cagny, p. 168.]

[Note 191: Perceval de Cagny, p. 168.--_Chronique Normande_ dans

la _Chronique de la Pucelle_, p. 465.--Vallet de Viriville, _Histoire

de Charles VII_, t. II, p. 120, note 1.]

En dépit d'un si cruel dommage, après une retraite tranquille, à la

vérité, mais désastreuse, et la perte de tout le matériel de siège,

plusieurs chefs de guerre étaient d'avis, comme la Pucelle, de tenter un

nouvel assaut. D'autres n'en voulaient pas entendre parler. Tandis

qu'ils en disputaient, ils virent venir à eux un seigneur accompagné de

cinquante gentilshommes; c'était le sire de Montmorency, premier baron

chrétien de France, ce qui voulait dire le premier des anciens vassaux

de la crosse de Paris. Il quittait la croix de Saint-André et s'offrait

aux fleurs de Lis[192]. Sa venue donna aux gens du roi courage et bonne

volonté de retourner devant la ville. L'armée s'y rendait, quand le

comte de Clermont et le duc de Bar vinrent arrêter la marche, par ordre

du roi, et ramener la Pucelle à Saint-Denys[193].

[Note 192: Duchesne, _Histoire de la maison de Montmorency_, p.

232.--Perceval de Cagny, p. 168.--Vallet de Viriville, _Histoire de

Charles VII_, t. II, pp. 118, 119.]

[Note 193: G. Lefèvre-Pontalis, _Un détail du siège de Paris_,

dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. XLVI, 1885, p. 12.]

Le samedi 10, au petit jour, le duc d'Alençon se présenta avec un peu

de chevalerie sur la berge, en amont de la ville, à l'endroit où,

quelques jours auparavant, un pont avait été jeté sur la Seine. La

Pucelle, toujours prompte au danger, accompagnait ces aventureux.

Mais, prudemment, le roi avait, la nuit, fait démonter le pont, et la

petite troupe dut rebrousser chemin[194]. Ce n'est pas que le roi

renonçât à prendre Paris; il songeait plus que jamais à ravoir sa

grand'ville; mais il la pensait ravoir sans assauts, avec la

connivence de plusieurs bourgeois.

[Note 194: Perceval de Cagny, pp. 168-169.--Morosini, t. III, p.

219, note 4.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,

p. 120, note 1.--G. Lefèvre-Pontalis, _Un détail du siège de Paris_,

_loc. cit._]

Il advint à Jeanne, en ce même lieu de Saint-Denys, une mésaventure

qui, ce semble, fit impression sur ses compagnons et diminua,

peut-être, la confiance qu'ils avaient en son bonheur à la guerre. Des

filles, en grand nombre, comme de coutume, suivaient l'armée; chacun

avait la sienne; on les nommait les amiètes. Jeanne ne pouvait les

souffrir parce qu'elles y causaient des désordres, et surtout parce

qu'elle avait horreur de l'état de péché où elles vivaient. On en

faisait sur le moment même des contes comme celui-ci qui courut jusque

dans les Allemagnes:

Il était au camp un homme qui avait sa mie près de lui, laquelle

chevauchait en armes, pour n'être point reconnue. Or, la Pucelle dit

aux seigneurs et capitaines: «Il y a une femme parmi nos gens.» Ils

répondirent qu'ils n'en connaissaient point. Alors, la Pucelle fit

assembler l'armée et s'étant approchée de la femme: «La voici,»

dit-elle.

Et parlant à cette ribaude:

--Tu es de Gien et tu es grosse d'enfant. Et n'était cela, je te

ferais mettre à mort. Tu as déjà laissé mourir un enfant, et n'en

feras pas de même de celui-ci.

Quand la Pucelle eut ainsi parlé, les valets prirent la ribaude, la

ramenèrent chez elle et la tinrent en garde jusqu'à sa délivrance

d'enfant. Et elle confessa que la Pucelle avait dit vrai.

Après quoi, la Pucelle dit encore: «Il y a des femmes dans le camp.»

Et deux ribaudes qui n'appartenaient pas à l'armée et qu'elle en avait

déjà chassées, entendant ces paroles, décampèrent à cheval. Mais la

Pucelle courut après elles en leur criant: «Vous, folles filles, je

vous ai interdit ma compagnie.» Et elle tira son épée et frappa une

des filles par la tête, si bien que celle-ci mourut[195].

[Note 195: Eberhard Windecke, pp. 184, 186.]

Le conte disait vrai, Jeanne ne pouvait souffrir les ribaudes. Chaque

fois qu'elle en rencontrait une, elle lui donnait la chasse. C'est ce

qu'elle fit précisément à Gien, en voyant que de folles femme

retardaient les gens du roi[196]. À Château-Thierry, elle avisa une

amiète, qu'un homme d'armes menait en croupe, et courut après elle,

l'épée à la main, et, l'ayant atteinte, elle l'avertit, sans la

frapper, de ne plus se trouver désormais en la société des hommes

d'armes:

--Sinon, ajouta-t-elle, je te ferai déplaisir[197].

[Note 196: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 90.]

[Note 197: _Procès_, t. III, p. 73.]

À Saint-Denys, étant en compagnie du duc d'Alençon, elle poursuivit

encore une de ces jouvencelles. Cette fois, elle ne se contenta pas de

remontrances ni de menaces. Elle brisa sur elle son épée[198].

Était-ce l'épée de Sainte-Catherine? On le crut et non, sans doute, à

tort[199]. Dans ce temps-là les esprits étaient pleins de tout ce que

les romans rapportent des Joyeuse et des Durandal. Il parut que

Jeanne, en perdant son épée, perdait sa force. On conta, en changeant

un peu les circonstances, que le roi, lorsqu'il apprit l'aventure de

l'épée rompue, en eut déplaisir et dit à la Pucelle: «Vous deviez

prendre un bâton et frapper avec, sans risquer votre épée venue

divinement[200].» On contait aussi que l'épée avait été remise à

l'armurier pour en rejoindre les morceaux et qu'il n'avait jamais pu y

réussir, et l'on voyait là une preuve qu'elle était fée[201].

[Note 198: _Ibid._, t. III, p. 99.]

[Note 199: _Ibid._, t. I, p. 76.]

[Note 200: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 90.]

[Note 201: _Ibid._, t. I, pp. 122-123.]

Avant de partir, le roi laissa dans le pays le comte de Clermont comme

chef militaire, avec plusieurs lieutenants: les seigneurs de Culant,

Boussac, Loré, Foucault. Il institua une lieutenance générale

composée, conjointement avec les comtes de Clermont et de Vendôme, des

seigneurs Regnault de Chartres, Christophe d'Harcourt et Jean Tudert.

Regnault de Chartres demeura dans la ville de Senlis, siège de la

lieutenance. Ces dispositions prises, le roi quitta Saint-Denys le 13

septembre[202]. La Pucelle le suivit à contre-coeur; pourtant elle

avait congé de ses Voix[203]. Elle déposa son harnais de guerre devant

l'image de Notre-Dame et le précieux corps de monseigneur saint

Denys[204]. Ce harnais était blanc, c'est-à-dire sans armoiries[205].

Elle suivait ainsi la coutume des hommes d'armes, qui, après qu'ils

étaient grevés d'une blessure, s'ils n'en mouraient point, offraient,

en action de grâces, à Notre-Dame ou aux saints leur armure. Aussi

voyait-on, en ces temps de guerres, des chapelles qui, comme celle de

Notre-Dame de Fierbois, ressemblaient à des arsenaux. La Pucelle

joignit à son harnais une épée qu'elle avait gagnée devant Paris[206].

[Note 202: Perceval de Cagny, p. 169.--_Chronique de la Pucelle_,

pp. 335 et suiv.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 112 et

suiv.--Monstrelet, t. IV, p. 356.--_Journal d'un bourgeois de Paris_,

p. 246.--Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 48.--Gilles de Roye, p. 208.]

[Note 203: _Procès_, t. I, p. 260.]

[Note 204: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 109.--Perceval de

Cagny, p. 170.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p. 114.--Jacques

Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys_, pp. 13-14.]

[Note 205: La Curne, au mot: _Blanc_. Le harnais blanc était la

marque des écuyers, le doré des chevaliers.--Bouteiller, dans sa

_Somme Rurale_ donne encore le «harnaz doré» aux chevaliers. Cf. Du

Tillet, _Recueil des Rois de France_, ch. Des chevaliers, p. 431.--Du

Cange, _Observations sur les établissements de la France_, p. 373.]

[Note 206: _Procès_, t. I, p. 179.]

CHAPITRE IV

PRISE DE SAINT-PIERRE-LE-MOUSTIER.--LES FILLES SPIRITUELLES DE FRÈRE

RICHARD.--LE SIÈGE DE LA CHARITÉ.

Le roi coucha le 14 septembre à Lagny-sur-Marne, traversa la Seine à

Bray, et l'Yonne à un gué, près de Sens, passa par Courtenay,

Châteaurenard, Montargis; arrivé à Gien le 21 septembre, il licencia

l'armée qu'il ne pouvait payer, et chacun s'en fut chez soi. Le duc

d'Alençon se retira dans sa vicomté de Beaumont-sur-Oise[207].

[Note 207: _Journal du siège_, p. 130.--Perceval de Cagny, pp.

170-171.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 246-247.--Berry, dans

_Procès_, t. IV, p. 79.--Morosini, t. III, p. 219.]

Apprenant que la reine venait à la rencontre du roi, Jeanne prit les

devants et vint la saluer à Selles-en-Berry[208]. Elle fut conduite

ensuite à Bourges, où le seigneur d'Albret, frère utérin du sire de la

Trémouille, l'envoya loger chez messire Régnier de Bouligny, alors

général sur le fait et gouvernement de toutes finances, l'un de ceux

dont l'Université, en 1408, avait demandé la destitution comme

inutiles et coupables de tout le mal. Il s'attacha au service du

dauphin, passa de l'administration du domaine à celle des aides et

atteignit le plus haut rang dans le gouvernement des finances[209]. Sa

femme, ayant accompagné la reine à Selles, y vit la Pucelle et s'en

émerveilla comme d'une créature envoyée de Dieu pour relever le roi et

les Français fidèles au roi. Il lui souvenait du temps encore récent

où elle avait vu le dauphin et son mari tirer le diable par la queue.

Elle se nommait Marguerite La Touroulde, et elle était demoiselle et

non dame, grosse bourgeoise sans plus[210].

[Note 208: _Procès_, t. III, p. 86.--De Beaucourt, _Histoire de

Charles VII_, t. II, p. 265.--P. Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne

d'Arc en Berry, avec des documents et des éclaircissements inédits_,

Paris, 1892, in-12, chap. VI.]

[Note 209: _Procès_, t. III, p. 85, note 1.--De Beaucourt,

_Histoire de Charles VII_, t. I, p. 418, note 7.]

[Note 210: _Procès_, t. III, p. 85.]

Durant trois semaines, Jeanne demeura dans l'hôtel du général des

finances. Elle y couchait, buvait et mangeait. Presque toutes les

nuits, demoiselle Marguerite La Touroulde couchait avec elle: la

civilité le voulait ainsi. On ne portait point de linge de nuit; on

couchait nu dans de très grands lits. Il paraît que Jeanne n'aimait

pas à coucher avec de vieilles femmes[211]. Demoiselle La Touroulde,

sans être bien vieille, avait l'âge d'une matrone[212]; elle en avait

aussi l'expérience et même elle prétendait, comme il y paraîtra tout

à l'heure, en savoir plus que les matrones n'en savent. Diverses fois

elle mena Jeanne au bain et aux étuves[213]. Cela encore était dans

les règles du savoir-vivre; on n'eût pas fait grande chère aux

personnes qu'on recevait si on ne les avait fait baigner. Les princes

donnaient l'exemple de cette politesse; quand le roi et la reine

soupaient dans l'hôtel de quelqu'un de leurs serviteurs et officiers,

on leur préparait de beaux bains richement ornés où ils se mettaient

avant de manger[214]. Demoiselle Marguerite La Touroulde n'avait pas

chez elle, sans doute, ce qu'il fallait; elle mena Jeanne dehors au

bain et aux étuves. Ce sont ses propres expressions qui peuvent

s'entendre du bain de vapeur[215] plutôt que du bain d'eau chaude.

[Note 211: _Ibid._, t. III, pp. 81, 86.]

[Note 212: Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, pp.

72-73.]

[Note 213: «In balneo et stuphis», _Procès_, t. III, p. 88.]

[Note 214: _L'amant rendu cordelier à l'observance d'amour_, poème

attribué à Martial d'Auvergne, éd. A. de Montaiglon, Paris, 1881,

in-8º, v. 1761-1776 et note p. 184.--A. Franklin, _La vie privée

d'autrefois_, t. II, Les soins de la toilette, Paris, 1887, in-18º,

pp. 20 et suiv.--A. Lecoy de la Marche, _Le bain au moyen âge_, dans

_Revue du Monde catholique_, t. XIV, pp. 870-881.]

[Note 215: _Livre des métiers_ d'Étienne Boileau, éd. de

Lespinasse et F. Bonnardot, Paris, 1879, pp. 154-155 et note.--G.

Bayle, _Notes pour servir à l'histoire de la prostitution au moyen

âge_, dans _Mémoires de l'Académie de Vaucluse_, 1887, pp.

241-242.--Dr P. Pansier, _Histoire des prétendus statuts de la reine

Jeanne_, dans le _Janus_, 1902, p. 14.]

À Bourges, les étuves étaient dans le quartier d'Auron, au bas de la

ville, près de la rivière[216]. Jeanne pratiquait une exacte dévotion,

mais elle n'était pas soumise aux règles de la vie conventuelle; elle

pouvait bien se baigner, comme la chaste Suzanne; et elle devait en

avoir grand besoin après avoir couché à la paillade[217]. Ce qui est

plus singulier, c'est que demoiselle Marguerite La Touroulde jugea,

pour l'avoir vue au bain, que Jeanne, selon toute apparence, était

vierge[218].

[Note 216: Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, pp.

76-77.]

[Note 217: _Procès_, t. III, p. 100.]

[Note 218: _Ibid._, t. III, p. 88.]

Dans l'hôtel de messire Régnier de Bouligny, ainsi que partout où elle

logeait, elle menait une vie de béguine, sans austérités excessives.

Elle se confessait très souvent. Maintes fois, elle demanda à son

hôtesse de l'accompagner à Matines. Les Matines se chantaient tous les

jours à la cathédrale et dans les collégiales, entre quatre et six

heures du soir, au moment où le soleil descendait à l'horizon.

Demoiselle La Touroulde l'y mena plusieurs fois. Fréquemment elles

causaient toutes deux ensemble; la femme du général des finances la

trouvait bien simple et bien ignorante. Elle s'apercevait avec

surprise que cette jeune fille ne savait absolument rien[219].

[Note 219: _Ibid._, t. III, pp. 85, 89.--Lanéry d'Arc et L. Jeny,

_Jeanne d'Arc en Berry_, pp. 73-74.]

Jeanne lui conta, entre autres choses, sa visite au vieux duc de

Lorraine, et comment elle l'avait repris sur sa mauvaise conduite;

elle parla aussi des examens que lui avaient fait subir les maîtres de

Poitiers[220]. Elle était persuadée que ces clercs l'avaient

interrogée avec une extrême sévérité et croyait de bonne foi qu'elle

avait triomphé de leur mauvais vouloir. Hélas! elle devait connaître

avant peu des clercs moins accommodants.

[Note 220: _Ibid._, t. III, pp. 86-87.]

Demoiselle Marguerite lui dit un jour:

--Si vous ne craignez point d'aller aux assauts, c'est que vous savez

bien que vous ne serez point tuée.

À quoi Jeanne répondit:

--Je n'en suis pas plus sûre que les autres gens de guerre.

Fréquemment des femmes venaient à l'hôtel de Bouligny, apportant des

patenôtres et de menus objets de piété pour les faire toucher par la

Pucelle.

Et Jeanne disait, en riant, à son hôtesse:

--Touchez-les vous-même. Ils seront aussi bons par votre toucher que

par le mien[221].

[Note 221: _Procès_, t. III, pp. 86-88.]

En entendant cette répartie, demoiselle Marguerite dut bien

s'apercevoir que Jeanne, pour ignorante qu'elle était, montrait

parfois dans ses propos du bon sens et de la bonne grâce.

Cette dame, qui trouvait la Pucelle de toute façon une innocente,

l'estimait, au contraire, experte dans les armes. Soit qu'elle jugeât

par elle-même du savoir-faire de la sainte en gendarmerie, soit

qu'elle en parlât par ouï dire, comme il semble, elle déclara plus

tard que cette jeune fille «montait à cheval et maniait la lance comme

l'eût fait le meilleur chevalier et que l'armée en était dans

l'admiration[222]». Les capitaines d'alors n'en savaient pas davantage

pour la plupart.

[Note 222: _Procès_, t. III, p. 88.]

Il est croyable qu'il y avait des dés et des cornets dans l'hôtel de

Bouligny, sans quoi Jeanne n'aurait pas eu l'occasion de montrer cette

horreur du jeu de dés que remarqua son hôtesse. À cet égard, elle

pensait de même que frère Richard, son compagnon, et que toute

personne de bonne vie et doctrine[223].

[Note 223: _Ibid._, t. III, p. 87.]

Jeanne distribuait en aumônes l'argent qu'elle avait. Elle disait:

«J'ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des

indigents[224].»

[Note 224: _Ibid._, t. III, pp. 87-88.]

De tels propos, répandus dans la foule, inspiraient au peuple la

croyance que cette pucelle de Dieu n'avait pas été suscitée seulement

pour la gloire des Lis, et qu'elle venait guérir les maux dont souffrait

le royaume, tels que meurtres, pilleries et grièves offenses à Dieu. Les

âmes mystiques espéraient d'elle la réforme de l'Église et le règne de

Jésus-Christ en ce monde. Elle était invoquée comme une sainte et l'on

voyait, dans les provinces fidèles au dauphin, ses images peintes et

taillées offertes à la vénération des fidèles, en sorte qu'elle

jouissait, vivante, des privilèges de la béatification[225].

[Note 225: Noël Valois, _Un nouveau témoignage sur Jeanne d'Arc_,

dans _Annuaire-bulletin de la Société de l'Histoire de France_, Paris,

1907, in-8º, pp. 8 et 18 (tirage à part).]

Cependant, au nord de la Seine, Anglais et Bourguignons

recommençaient la danse. Le duc de Vendôme se repliait avec sa

compagnie sur Senlis, les Anglais se ruaient sur la ville de

Saint-Denys et la saccageaient à nouveau. Ils trouvèrent dans l'église

abbatiale l'armure de la Pucelle et, sur l'ordre de l'évêque de

Thérouanne, chancelier d'Angleterre, l'enlevèrent, ce qui fut

considéré par le clergé français comme un sacrilège manifeste, pour

cette raison qu'ils ne donnèrent rien en échange aux moines de

l'abbaye.

Le roi se tenait alors à Mehun-sur-Yèvre, tout proche la ville de

Bourges, en un château, l'un des plus beaux du monde, qui s'élevait

sur un rocher et regardait la ville. Le feu duc Jean de Berry, grand

amateur de bâtiments, l'avait fait construire avec le soin et l'amour

qu'il donnait à toutes choses d'art. Mehun était le séjour préféré du

roi Charles[226].

[Note 226: _Procès_, t. III, p. 217.--De Beaucourt, _Histoire de

Charles VII_, t. II, p. 265.--A. Buhot de Kersers, _Histoire et

statistique du département du Cher, canton de Mehun_, Bourges, 1891,

in-4º, pp. 261 et suiv.--A. de Champeaux et P. Gauchery, _Les travaux

d'art exécutes pour Jean de France, duc de Berry_, Paris, 1894, in-4º,

pp. 7, 9 et la miniature des _Grandes Heures_ du duc Jean de Berry, à

Chantilly.]

Le duc d'Alençon, qui attendait des gens pour entrer en Normandie par

les Marches de Bretagne et du Maine, pensant ravoir son duché, fit

demander au roi qu'il lui plût lui donner la Pucelle. «Beaucoup,

disait le duc, se mettront en sa compagnie, qui ne bougeront de chez

eux si elle ne vient pas.» C'était donc qu'elle n'était pas trop

décriée pour sa déconfiture sous Paris. Le sire de la Trémouille

s'opposa à ce qu'elle fût remise au duc d'Alençon, dont il se défiait,

non sans quelque apparence de motif. Il la remit à son frère utérin,

le sire d'Albret, lieutenant du roi en son pays de Berry[227].

[Note 227: Perceval de Cagny, pp. 170-171.--Berry, dans _Procès_,

t. IV, p. 48.--Lettre du sire d'Albret aux habitants de Riom, dans

_Procès_, t. V, pp. 148-149.--Martin Le Franc, _Champion des Dames_,

dans _Procès_, t. V, p. 71.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 5 / 29 段