grand'peine. Quand, après les funérailles du feu roi Charles VI, le
duc de Bedford fit porter devant lui l'épée du roi de France, le
peuple murmura[134]. Mais il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
Si les Parisiens n'aimaient pas les Anglais, ils admiraient le duc
Philippe, seigneur de bonne mine et le plus riche prince de la
chrétienté. Pour ce qui était du petit roi de Bourges, de triste
figure et pauvre, véhémentement soupçonné de félonie à Montereau, il
n'avait rien pour plaire; on le méprisait et ses partisans inspiraient
l'épouvante et l'horreur. Depuis dix ans ils faisaient des courses
autour de la ville, rançonnant et pillant. Sans doute, les Anglais et
les Bourguignons n'en usaient pas d'une autre manière. Lorsqu'au mois
d'août 1423 le duc Philippe vint à Paris, ses hommes d'armes
ravagèrent toutes les cultures aux alentours, et c'étaient des amis et
des alliés. Mais ils ne firent que passer[135]; les Armagnacs
battaient sans cesse les campagnes, ils volaient sempiternellement
tout ce qu'ils trouvaient, incendiaient les granges et les églises,
tuaient femmes et enfants, violaient pucelles et religieuses,
pendaient les hommes par les pouces. En 1420, ils se jetèrent comme
diables déchaînés sur le village de Champigny et brûlèrent à la fois
avoine, blé, brebis, vaches, boeufs, enfants et femmes. Ils firent de
même et pis encore à Croissy[136]. Un clerc disait que par eux plus
de chrétiens avaient été martyrisés que par Maximien et
Dioclétien[137].
[Note 134: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 180.]
[Note 135: _Ibid._, p. 189.]
[Note 136: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 136-137.]
[Note 137: _Ibid._, p. 107.--_Document inédit relatif à l'état de
Paris en 1430_, dans _Revue des Sociétés savantes_, 1863, p. 203.]
On aurait pu toutefois, en 1429, découvrir dans la ville des partisans
du dauphin, et même un assez grand nombre. Madame Christine de Pisan,
très attachée à la maison de Valois, disait: «Il y a dans Paris
beaucoup de mauvais. Il y a aussi beaucoup de bons, fidèles à leur
roi. Mais ils n'osent parler[138].»
[Note 138: Christine de Pisan, dans _Procès_, t. V, strophe 56, p.
20.--Le Roux de Lincy et Tisserand, _Paris et ses historiens_, p.
426.]
Il se trouvait dans le parlement, au su de tout le monde, et jusque
dans le chapitre de Notre-Dame, des gens qui avaient des intelligences
avec les Armagnacs[139].
[Note 139: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 251.--A. Longnon,
_Paris pendant la domination anglaise (1420-1436), documents extraits
des registres de la chancellerie de France_, Paris, 1877, in-8º,
introduction, p. xiij.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles
VII_, t. II, p. 116, note 1.]
Ces terribles Armagnacs, au lendemain de leur victoire de Patay,
n'avaient qu'à marcher tout de suite sur la ville pour la prendre. On
s'attendait à ce qu'ils y entrassent un jour ou l'autre. Le Régent la
leur abandonnait d'avance. Il alla s'enfermer dans son château de
Vincennes avec le peu d'hommes qui lui restaient[140]. Trois jours
après la déconfiture des Anglais, le mardi devant la Saint-Jean,
grand émoi dans la ville. On disait: «Les Armagnacs entreront cette
nuit.» Pendant ce temps, les Armagnacs attendaient à Orléans l'ordre
de se rassembler à Gien pour gagner ensuite Auxerre. À cette nouvelle
le duc de Bedford dut pousser un grand soupir de soulagement; et tout
aussitôt il s'occupa de pourvoir à la défense de Paris et à la sûreté
de la Normandie[141].
[Note 140: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 248.--_Chronique
de la Pucelle_, p. 297.--Morosini, t. III, p. 79, note.]
[Note 141: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p.
257.--Fauquembergue dans _Procès_, t. IV, p. 453.--Morosini, t. III,
p. 198.]
La première émotion passée, la grand'ville redevenait de coeur, sinon
anglaise (elle ne l'avait jamais été), du moins bourguignonne. Son
prévôt, messire Simon Morhier, qui avait fait une terrible occision de
Français, le jour des Harengs, tenait ferme pour le Léopard[142]. Au
contraire, on soupçonnait l'échevinage de tendre volontiers l'oreille
aux propositions du roi Charles. Le 12 juillet, les Parisiens élurent
un nouveau corps de ville composé des plus zélés Bourguignons qui se
pussent trouver dans le négoce et le change. Ils désignèrent comme
prévôt des marchands l'argentier Guillaume Sanguin, à qui le duc de
Bourgogne devait plus de sept mille livres tournois et qui avait en
garde les joyaux du Régent[143]. Ce changement s'opérait au plus grand
dommage du roi Charles qui, pour reprendre ses bonnes villes,
préférait la douceur à la violence et comptait beaucoup plus sur un
accord avec les bourgeois que sur les pierres de ses canons.
[Note 142: _Journal du siège_, p. 38.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, pp. 106-107.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 454.]
[Note 143: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 239, note 2.--Le
Roux de Lincy et Tisserand, _Paris et ses historiens_, pp. 340 et
suiv.]
Très à point, le Régent céda la ville de Paris au duc Philippe, non
sans regretter assurément de lui avoir refusé naguère la ville
d'Orléans. Il sentait bien que la cité principale du royaume,
redevenue ainsi française, se défendrait de meilleure volonté contre
les dauphinois. Le magnifique duc y vint réchauffer la vieille amitié
que lui gardaient les Parisiens et rallumer la haine qu'ils portaient
au fils déshérité de madame Ysabeau. Il lut au Palais un récit de la
mort de son père, entrecoupé de plaintes sur la paix enfreinte et la
trahison des Armagnacs; il fit crier le sang de Montereau[144]: les
assistants jurèrent d'être bons et loyaux à lui et au Régent. Le même
serment fut prêté, les jours suivants, par le clergé séculier et
régulier[145].
[Note 144: 14 juillet 1429. _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp.
240-241.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 240.--Morosini, t.
III, p. 186.]
[Note 145: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 241.]
Mais plus encore que l'amour du beau duc, le souvenir de la cruauté
armagnaque affermissait les bourgeois dans la résistance. Ce bruit
courait parmi eux et trouvait créance, que messire Charles de Valois
avait abandonné à ses soudoyers la ville et les habitants grands et
petits, de tous états, hommes et femmes, et qu'il se promettait de
faire passer la charrue sur l'emplacement de Paris. C'était le
connaître très mal: il se montrait en toute occasion pitoyable et
débonnaire; son Conseil réduisait prudemment la campagne du Sacre à
une promenade armée et pacifique. Mais les Parisiens ne pouvaient
juger sainement des intentions du roi de France et ils ne savaient que
trop que, leur ville une fois prise, rien n'empêcherait les Armagnacs
de la mettre à feu et à sang[146].
[Note 146: Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 356.]
Un fait accrut encore leur aversion et leur effroi. Quand ils surent
que le frère Richard, dont naguère ils avaient entendu si pieusement
les sermons, chevauchait avec les gens du dauphin et leur gagnait par
sa langue bien pendue de bonnes villes comme Troyes en Champagne, ils
appelèrent sur lui la malédiction de Dieu et des saints. Ils
arrachèrent de leur chapeau les médailles d'étain au saint nom de
Jésus, que le bon frère leur avait données et, en haine de lui, ils
reprirent aussitôt dés, boules, dames, et tous les jeux auxquels ils
avaient renoncé sur ses exhortations. La Pucelle ne leur inspirait pas
moins d'horreur. On contait qu'elle faisait la prophétesse et parlait
de cette sorte: «Telle chose adviendra pour vrai.» Ils disaient: «Une
créature en forme de femme est avec les Armagnacs. Ce que c'est, Dieu
le sait!» On l'appelait ribaude[147]. Parmi ces ennemis, pires à leur
sentiment que les païens et les Sarrazins, voilà ce qui leur
paraissait le plus horrible: un moine et une jeune fille. Ils prirent
tous la croix de Saint-André[148].
[Note 147: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 242.]
[Note 148: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 243.]
Pendant que le dauphin s'en allait à son sacre, une armée venait
d'Angleterre en France. Le Régent la destina à couvrir la Normandie;
il la dirigea en personne sur Rouen, laissant la garde et la défense
de Paris à Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, chancelier de
France pour les Anglais, au sire de l'Isle-Adam, maréchal de France,
capitaine de Paris, à deux mille hommes d'armes et aux milices
parisiennes qui avaient la garde des remparts et le gouvernement de
l'artillerie et étaient commandées par vingt-quatre bourgeois, dits
quarteniers, pour les vingt-quatre quartiers de la ville. Dès la fin
de juillet la place se trouvait à l'abri d'une surprise[149].
[Note 149: Rymer, _Foedera_, mai.--_Chronique de la Pucelle_, p.
332.--Monstrelet, t. IV, p. 355.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I,
pp. 106-107.--Wallon, _Jeanne d'Arc_, t. I, p. 290, note 1.--G.
Lefévre-Pontalis, _La panique anglaise_, p. 9.--Morosini, t. III, p.
216, n. 5, t. IV, annexe XVIII.]
Le 10 août, vigile de Saint-Laurent, tandis que les Armagnacs
campaient à La Ferté-Milon, la porte Saint-Martin, flanquée de quatre
tourelles avec un double pont-levis, fut fermée et défense faite à
quiconque d'aller à Saint-Laurent en procession ou à la foire, comme
les précédentes années[150].
[Note 150: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 243.]
Le 28 du même mois, l'armée royale vint occuper Saint-Denys. À partir
de ce jour personne n'osa plus sortir pour vendanger, ni aller rien
cueillir dans les potagers qui couvraient la plaine, au nord de la
ville. Tout enchérit aussitôt[151].
[Note 151: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 243.--Perceval de
Cagny, p. 166.--_Chronique des cordeliers_, fol., 486 vº.]
Dans les premiers jours de septembre les quarteniers, chacun en son
endroit, firent redresser les fossés et affûter les canons aux
murailles, aux portes et aux tours. Les tailleurs de pierres pour
l'artillerie, mandés par l'échevinage, firent des milliers de
boulets[152].
[Note 152: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 243.]
Les magistrats reçurent de monseigneur le duc d'Alençon des lettres
commençant ainsi: «À vous, prévôt de Paris et prévôt des marchands et
échevins...» Il les nommait par leurs noms et les saluait en beau
langage. Ces lettres furent considérées comme un artifice pour rendre
les échevins suspects au peuple et exciter les habitants les uns
contre les autres. Il fut répondu à ce seigneur de ne plus gâter son
papier à de telles malices[153].
[Note 153: _Ibid._, pp. 243-244.]
Le chapitre de Notre-Dame fit célébrer des messes pour le salut
commun. Le 5 septembre, trois chanoines furent autorisés à prendre des
dispositions pour la garde du cloître. Les fabriciens avisèrent à
mettre les reliques et le trésor à l'abri des soldats armagnacs. Ils
vendirent, pour le prix de deux cents saluts d'or, le corps de
monseigneur saint Denys, mais on garda le pied, qui était d'argent, le
chef et la couronne[154].
[Note 154: Registre des délibérations du Chapitre de Notre-Dame
(_Arch. Nat._, LL 716, pp. 173-174) dans le _Journal d'un bourgeois de
Paris_, _loc. cit._--Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. III,
pp. 530, 531, pièces justificatives, J. p. 639.--Le P. Denifle et
Châtelain, _Le procès de Jeanne d'Arc et l'Université de Paris_,
Nogent-le-Rotrou, 1898, in-8º.]
Le mercredi 7 septembre, vigile de la nativité de la Vierge, une
procession fut faite à Sainte-Geneviève-du-Mont pour remédier à la
malice des temps et calmer l'animosité des ennemis. Les chanoines du
Palais y portèrent la Vraie Croix[155].
[Note 155: Registre des délibérations du Chapitre de Notre-Dame,
dans Tuetey, notes du _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 241, note
1.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 456.--Le P. Ayroles, _La
vraie Jeanne d'Arc_, t. III, pièces justificatives, p. 640.]
Ce même jour, l'armée du duc d'Alençon et de la Pucelle escarmoucha
sous les murs. Elle se retira le soir, et les habitants s'endormirent
tranquilles, car le lendemain, le peuple chrétien célébrait la
Nativité de la Sainte-Vierge[156].
[Note 156: Registre des délibérations du Chapitre de Notre-Dame,
_loc. cit._--_Chronique de la Pucelle_, p. 332.--_Journal d'un
bourgeois de Paris_, p. 244.--Monstrelet, t. IV, p. 354.--Martial
d'Auvergne, _Vigiles_, éd. Coustelier, t. I, p. 113.--Perceval de
Cagny, p. 166.--_Chronique des cordeliers_, fol. 486 vº.--Le P.
Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. III, p. 531.]
C'était une grande fête et très ancienne. Voici comment on en
rapportait l'origine. Un jour, un saint homme, qui vivait dans la
contemplation, se remémorant que depuis bien des années, à la date du
8 septembre, il entendait une merveilleuse musique d'anges dans les
airs, pria Dieu de lui révéler l'occasion de ce concert d'instruments
et de voix célestes. Il obtint pour réponse que c'était le jour
anniversaire de la naissance de la glorieuse Vierge Marie, et il reçut
l'ordre d'en instruire les fidèles, afin qu'ils s'unissent dans la
solennité de ce jour aux choeurs des anges. La chose fut rapportée au
Souverain Pontife et aux autres chefs de l'Église, qui, après avoir
prié, jeûné et consulté les témoignages et les traditions de l'Église,
décrétèrent que désormais le jour du 8 septembre serait
universellement consacré à la naissance de la Vierge Marie[157].
[Note 157: Voragine, _Legenda aurea_.--Anquetil, _La Nativité,
miracle extrait de la Légende dorée_ dans _Mém. Soc. Agr. de Bayeux_,
1883, t. X, p. 286.--Douhet, _Dictionnaire des Mystères_, 1854, p.
545.]
En ce jour, on lisait à la messe les paroles du prophète Isaïe: «Il
sortira un rejeton de la tige de Jessé et une fleur naîtra de sa
racine.»
Les habitants de Paris pensaient que les Armagnacs eux-mêmes ne
feraient oeuvre de leurs dix doigts pendant une si grande fête, et
garderaient le troisième commandement de Dieu.
Ce jeudi 8 septembre, vers huit heures du matin, la Pucelle, les ducs
d'Alençon et de Bourbon, les maréchaux de Boussac et de Rais, le comte
de Vendôme, les sires de Laval, d'Albret, de Gaucourt, qui s'étaient
logés avec leurs gens au nombre de dix mille et plus, dans le village
de la Chapelle, à mi-chemin sur la route de Saint-Denys à Paris, se
mirent en marche et parvinrent à l'heure de la grand'messe, entre onze
heures et midi, sur la butte des Moulins, au pied de laquelle se
tenait le marché aux Pourceaux[158]. Il y avait là un gibet.
Cinquante-six ans auparavant, une femme, de vie édifiante aux yeux du
peuple, mais reconnue hérétique et turlupine par les saints
inquisiteurs, avait été brûlée vive sur cette place du marché[159].
[Note 158: Perceval de Cagny, pp. 166, 168.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 333-334.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 107,
109.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, pp. 456, 458.--_Journal
d'un bourgeois de Paris_, pp. 244-245.--_Chronique des cordeliers_,
fol. 486 vº. P. Cochon, éd. de Beaurepaire, p. 307.--Morosini, t. III,
p. 210.]
[Note 159: Gaguin, _Hist. Francorum_, Francfort, 1577, liv. VIII,
chap. II, p. 158.--Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en
France_, p. 121.--Lea, _Histoire de l'inquisition au moyen âge_, trad.
S. Reinach, t. II, p. 148.]
Pourquoi les gens du roi se présentaient-ils devant les murailles du
nord, celles de Charles V, qui étaient les plus fortes? On n'en sait
rien. Quelques jours auparavant, ils avaient jeté un pont sur la
rivière, en amont de Paris[160], ce qui donnerait à croire qu'ils
voulaient assaillir la vieille enceinte et pénétrer par la rive
universitaire. Se proposaient-ils d'opérer simultanément les deux
attaques? C'est probable. Y renoncèrent-ils d'eux-mêmes, ou contre
leur gré? On l'ignore.
[Note 160: Perceval de Cagny, p. 161.--Vallet de Viriville,
_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 120, nº 1.--G. Lefèvre-Pontalis,
_Un détail du siège de Paris, par Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothèque de
l'École des Chartes_, t. XLVI, 1885, pp. 5 et suiv.]
Ils amenaient sous les murs de Charles V une abondante artillerie,
canons, couleuvrines, veuglaires et traînaient dans des charrettes à
bras des bourrées pour combler les fossés, des claies pour les rendre
praticables, et sept cents échelles; matériel de siège fort copieux,
bien qu'on eût, ainsi que nous l'allons voir, oublié le plus
utile[161]. Ils ne venaient donc pas escarmoucher ni faire quelques
vaillantises d'armes; ils venaient tenter l'escalade en plein jour et
donner l'assaut à la plus vaste, à la plus illustre, à la plus
populeuse ville du royaume; opération de très grande importance,
proposée et décidée, sans aucun doute, en conseil et à laquelle, par
conséquent, le roi n'était ni contraire, ni étranger, ni
indifférent[162]. Charles de Valois voulait reprendre Paris. Il reste
à savoir s'il comptait pour cela sur les gens d'armes seulement et les
échelles.
[Note 161: Délibération du Chapitre de Notre-Dame, _loc.
cit._--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 245.--Fauquembergue, dans
_Procès_, t. IV, p. 457.]
[Note 162: _Procès_, t. I, pp. 240, 246, 298; t. III, pp. 425,
427; t. V, pp. 97, 107, 130, 140.]
La Pucelle n'était pas, à ce qu'il semble, informée des résolutions
prises[163]; on ne la consultait jamais, et on ne l'avertissait guère
de ce qu'on avait décidé. Mais elle était aussi sûre d'entrer ce
jour-là dans la ville que d'aller en Paradis après sa mort. Depuis
plus de trois mois, ses Voix la tympanisaient avec l'assaut de Paris.
Ce qui pourrait surprendre c'est que, toute sainte qu'elle était, elle
eût consenti à s'armer et à guerroyer le jour de la Nativité,
contrairement à ce qu'elle avait fait le 5 mai, jour de l'Ascension
de Notre-Seigneur, et au mépris de ce qu'elle avait dit le 8 du même
mois: «Pour l'amour et honneur du saint dimanche, ne commencez point
la bataille[164].» Il est vrai qu'ensuite elle avait escarmouché, à
Montepilloy, le jour de l'Assomption, au grand scandale des maîtres de
l'Université. Elle agissait sur le conseil de ses Voix et ses
déterminations dépendaient du moindre bruit qui se faisait dans ses
oreilles. Rien de plus inconstant et de plus contradictoire que les
inspirations de ces visionnaires, jouets de leurs rêves. Ce qui est
certain du moins, c'est que Jeanne, cette fois comme toujours, croyait
bien faire et ne point pécher[165]. Rangés sur la butte des Moulins,
devant Paris et sa ceinture grise, les Français avaient devant eux un
premier fossé, étroit et sec, de seize ou dix-sept pieds environ de
profondeur, qu'un dos d'âne séparait d'un second fossé large presque
de cent pieds, profond et plein d'eau, qui baignait la muraille. Tout
proche, à leur droite, le chemin du Roule finissait à la Porte
Saint-Honoré, qu'on appelait aussi Porte des Aveugles, parce qu'elle
était proche des Quinze-Vingts. Elle s'ouvrait sous un châtelet
flanqué de tourelles et avait pour défenses avancées un boulevard clos
de barrières de bois, semblable à ceux d'Orléans[166].
[Note 163: _Ibid._, t. I, pp. 57, 146, 168, 250.]
[Note 164: _Journal du siège_, p. 89.]
[Note 165: _Procès_, t. I, pp. 147-148.]
[Note 166: Le Roux de Lincy et Tisserand, _Paris et ses
historiens_, pp. 205 et 231, note 4.--Adolphe Berty, _Topographie
historique du vieux Paris, région du Louvre et des Tuileries_, p. 180
et app. VI, p. IX.--E. Eude, _L'attaque de Jeanne d'Arc contre Paris_,
1429, _Cosmos_, nouv. série, XXIX (1894), pp. 241-244.]
Les Parisiens ne s'attendaient pas à être attaqués en ce saint
jour[167]. Pourtant les remparts n'étaient pas déserts, et l'on voyait
sur les murs s'agiter des étendards et particulièrement une grande
bannière blanche avec une croix de Saint-André vermeille[168].
[Note 167: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 246.]
[Note 168: _Chronique de la Pucelle_, pp. 332, 333.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, p. 108.]
Les Français s'établirent un peu en arrière de la butte des Moulins, à
l'abri des plombées et des pierres que commençait à cracher
l'artillerie des remparts. Là ils mirent en place leurs veuglaires,
leurs couleuvrines et leurs canons, pour tirer sur les murs de la
ville. Le gros de l'armée se tint sur cette position, observant la
plus vaste étendue possible de murailles. Conduits par messire de
Saint-Vallier, dauphinois, plusieurs capitaines et gens d'armes
s'approchèrent de la porte Saint-Honoré et mirent le feu aux
barrières. La garnison de cette porte s'étant retirée dans l'enceinte
et nul ennemi ne sortant par quelque autre issue, la compagnie du
maréchal de Rais s'avança avec les claies, les bourrées, les échelles,
jusque sous les remparts. La Pucelle chevauchait à la tête de la
compagnie. Ils mirent pied à terre entre la porte Saint-Denys et la
porte Saint-Honoré, plus près de cette dernière, et descendirent dans
le premier fossé qu'il n'était pas difficile de franchir. Mais ils se
trouvèrent ensuite exposés, sur le dos d'âne, aux flèches et aux
viretons qui pleuvaient dru du haut des murs[169]. Jeanne, comme aux
Tourelles d'Orléans, faisait tenir sa bannière par un vaillant homme.
[Note 169: Perceval de Cagny, p. 167.]
Quand elle fut sur le dos d'âne, elle cria à ceux de Paris:
--Rendez la ville au roi de France[170].
[Note 170: _Procès_, t. I, p. 148.]
Les Bourguignons entendirent qu'elle disait aussi:
--Rendez-vous de par Jésus à nous tôt. Car si vous ne vous rendez
avant qu'il soit la nuit, nous y entrerons par force, que vous le
veuilliez ou non et tout sera mis à mort sans merci[171].
[Note 171: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 245.]
Elle restait sur le dos d'âne, sondant avec sa lance le grand fossé,
qu'elle ne s'attendait pas à trouver si profond ni si plein. Il y
avait pourtant onze jours qu'elle faisait avec les gens d'armes des
reconnaissances sous les murs et cherchait avec eux l'endroit où
donner l'assaut. Qu'elle ne s'entendît pas à préparer une attaque,
rien de plus naturel. Mais que penser de ces hommes de guerre qui,
pris au dépourvu, se tenaient là, sur le dos d'âne, aussi empêchés
qu'elle, tout ébaubis de voir tant d'eau, si près de la Seine, qui
était haute? Reconnaître les défenses d'une place forte, c'était l'_a
b c_ du métier. Capitaines et routiers ne se risquaient jamais sous
une muraille sans s'être assurés d'avance s'il y avait eau, bourbe ou
ronces; et ils se munissaient d'engins différents selon l'occurrence.
Quand le fossé contenait beaucoup d'eau, ils y lançaient des bateaux
de cuir transportés à dos de cheval[172]. Les gens d'armes du maréchal
de Rais et de monseigneur d'Alençon en savaient moins que les plus
chétifs coureurs d'aventures. Qu'eût pensé d'eux le bon La Hire? Tant
d'ineptie et de négligence parut incroyable et l'on supposa que ces
hommes de guerre connaissaient la profondeur du fossé, mais qu'ils ne
dirent rien à la Pucelle, souhaitant qu'il lui arrivât mal[173]. En ce
cas, pour nuire à cette enfant ils se nuisaient à eux-mêmes et
s'engeignaient croyant l'engeigner, car ils restaient là sans avancer
ni reculer.
[Note 172: _Le Jouvencel_, t. I, p. 67.]
[Note 173: _Chronique de la Pucelle_, p. 333.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 109.--_Journal du siège_, p. 127.--Martial
d'Auvergne, _Vigiles_, éd. Coustelier, 1724, t. I, p. 113.]
Quelques-uns jetaient inutilement des bourrées dans le fossé.
Cependant les défenseurs, assaillis par une multitude de traits,
disparaissaient les uns après les autres[174]. Mais vers quatre heures
du soir, les bourgeois arrivèrent en foule. Les canons de la porte
Saint-Denys grondaient. On échangeait du haut en bas des flèches et
des invectives. Les heures passaient, le soleil déclinait. La Pucelle
ne cessait de tâter le fossé du bois de sa lance et de crier aux
Parisiens qu'ils se rendissent.
[Note 174: Perceval de Cagny, p. 167.--Monstrelet, t. IV, pp.
355-356.--Morosini, t. III, note 3.--E. Eude, _L'attaque de Jeanne
d'Arc contre Paris_, dans _Cosmos_, 22 sept. 1894, t. XXIX.--P. Marin,
_Le génie militaire de Jeanne d'Arc_, dans _Grande Revue de Paris et
de Saint-Pétersbourg_, 2e année, t. I, 1889, p. 142.]
--Voire paillarde! ribaude! lui cria un Bourguignon.
Et, d'un trait de son arbalète à hausse pied, il lui déchira son
harnais de jambe et lui entailla la cuisse. Un autre Bourguignon tira
sur l'homme d'armes qui portait l'étendard de la Pucelle et lui perça
le pied d'un vireton. Le blessé souleva la visière de son heaume pour
voir d'où venait le coup; aussitôt un trait l'atteignit entre les deux
yeux. La Pucelle et le duc d'Alençon eurent grand regret de cet homme
d'armes[175].
[Note 175: _Procès_, t. I, p. 57, 246.--_Journal d'un bourgeois de
Paris_, p. 245.--Délibération du Chapitre de Notre-Dame, _loc.
cit._--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 457.--Perceval de
Cagny, Jean Chartier, _Journal du siège_, Monstrelet, Morosini, _loc.
cit._]