Sur ce seul exposé comment hésiter à reconnaître que le pape Martin

est le vrai pape? Cette malice fut perdue; Jeanne n'y vit rien. La

lettre du comte d'Armagnac, qu'elle se fit lire en montant à cheval,

ne dut pas lui paraître claire[98]. Les noms de Benoît, de Clément et

de Martin lui étaient inconnus. Mesdames sainte Catherine et sainte

Marguerite, qui conversaient avec elle à tout moment, ne lui firent

pas de révélations sur le pape. Elles ne lui parlaient guère que du

royaume de France, et Jeanne avait d'ordinaire la prudence de ne

prophétiser que sur le fait de la guerre. C'est ce qu'un clerc

allemand signala comme une chose singulière et notable[99]. Mais cette

fois, bien que pressée par le temps, elle consentit à répondre à Jean

IV pour soutenir sa renommée prophétique ou parce que ce nom

d'Armagnac était une grande recommandation pour elle. Elle lui manda

qu'à cette heure elle ne lui pouvait désigner le vrai pape, mais

qu'elle lui dirait plus tard auquel des trois il faudrait croire,

selon ce qu'elle trouverait d'elle-même, par le conseil de Dieu.

Enfin, elle faisait un peu comme les devineresses qui remettent leur

oracle au lendemain.

[Note 98: _Procès_, t. I, p. 82.]

[Note 99: _Procès_, t. III, pp. 466-467.]

JHESUS + MARIA

Conte d'Armignac, mon très chier et bon ami, Jehanne la Pucelle

vous fait savoir que vostre message est venu par devers moy,

lequel m'a dit que l'aviès envoié pardeçà pour savoir de moy

auquel des trois papes, que mandez par mémoire, vous devriés

croire. De laquelle chose ne vous puis bonnement faire savoir au

vray pour le présent, jusques à ce que je soye à Paris ou

ailleurs, à requoy; car je suis pour le présent trop empeschiée

au fait de la guerre: mais quand vous sarez que je seray à Paris,

envoiez ung message par devers moy, et je vous feray savoir tout

au vray auquel vous devrez croire, et que en aray sceu par le

conseil de mon droiturier et souverain seigneur, le roy de tout

le monde, et que en aurez à faire, à tout mon pouvoir. À Dieu

vous commans; Dieu soit garde de vous. Escript à Compiengne, le

XXIIe jour d'aoust[100].

[Note 100: _Procès_, t. I, pp. 245-246.]

Certes, avant de faire cette réponse, Jeanne ne consulta ni le bon

frère Pasquerel, ni le bon frère Richard, ni aucun des religieux qui

se tenaient en sa compagnie; ils lui auraient appris que le vrai pape

était le pape de Rome, Martin V. Peut-être aussi lui auraient-ils

représenté qu'elle faisait peu de cas de l'autorité de l'Église, en

s'en rapportant à une révélation de Dieu sur le pape et les antipapes;

Dieu, sans doute, lui auraient-ils dit, confie parfois à de saintes

personnes des secrets sur son Église, mais il est téméraire de

s'attendre à recevoir un si rare privilège.

Jeanne échangea quelques propos avec le messager qui lui avait apporté

la missive; l'entretien fut court. Ce messager n'était pas en sûreté

dans la ville, non que les soldats voulussent lui faire payer les

crimes et les félonies de son maître, mais le sire de la Trémouille

était à Compiègne; il savait que le comte Jean IV, allié, pour lors,

au connétable de Richemont, méditait quelque entreprise contre lui. La

Trémouille n'était pas aussi méchant que le comte d'Armagnac;

toutefois, il s'en fallut de peu que le pauvre messager ne fût jeté

dans l'Oise[101].

[Note 101: _Ibid._, t. I, p. 83.]

Le lendemain, mardi 23 août, la Pucelle et le duc d'Alençon prirent

congé du roi et partirent de Compiègne avec une belle compagnie de

gens. Avant de marcher sur Saint-Denys en France, ils allèrent à

Senlis rallier partie des hommes d'armes que le roi y avait

envoyés[102]. La Pucelle y chevaucha parmi ses religieux, à sa

coutume. Le bon frère Richard, qui annonçait la fin du monde, s'était

mis de la procession. Il avait, ce semble, pris le pas sur les autres

et même sur frère Pasquerel, le chapelain. C'est à lui que la Pucelle

se confessa sous les murs de Senlis. En ce même lieu, elle communia

deux jours de suite avec les ducs de Clermont et d'Alençon[103].

Assurément elle était entre les mains de moines qui faisaient un très

fréquent usage de l'Eucharistie.

[Note 102: Perceval de Cagny, p. 165.--_Chronique de la Pucelle_,

p. 331.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Morosini, t. III,

pp. 212-213.--Compte de Hémon Raguier, dans _Procès_, t. IV, p. 24.]

[Note 103: _Procès_, t. II, p. 450.]

Le seigneur évêque de Senlis se nommait Jean Fouquerel. Il avait été

jusque-là du parti des Anglais et tout à la dévotion du seigneur

évêque de Beauvais. Homme de précaution, Jean Fouquerel, à l'approche

de l'armée royale, s'en était allé à Paris cacher une grosse somme

d'argent. Il tenait à son bien. Quelqu'un de l'ost lui prit sa

haquenée pour la donner à la Pucelle. Elle lui fut payée deux cents

saluts d'or en une assignation sur le receveur de Senlis et sur le

grainetier de la ville. Le seigneur évoque ne l'entendit pas ainsi et

réclama sa bête. La Pucelle, ayant appris qu'il était malcontent, lui

fit écrire qu'il pouvait ravoir sa haquenée, s'il eu avait envie,

qu'elle ne la voulait point, ne la trouvant pas assez endurante pour

des gens d'armes. On envoya le cheval au sire de La Trémouille en

l'avisant de le faire remettre au seigneur évêque, qui ne le reçut

jamais[104].

[Note 104: _Procès_, t. I, p. 104.--Extraits du 13e compte de

Hémon Raguier, dans _Procès_, t. V, p. 267.--E. Dupuis, _Jean

Fouquerel, évêque de Senlis_, dans _Mémoires du Comité archéologique

de Senlis_, 1875, t. I, p. 93.--Vatin, _Combat sous Senlis entre

Charles VII et les Anglais_, dans _Comité archéologique de Senlis,

Comptes rendus et Mémoires_, 1866, pp. 41, 54.]

Quant à l'assignation sur le receveur et sur le grainetier, il se peut

qu'elle ne valût rien, et probablement révérend père en Dieu Jean

Fouquerel n'eut ni la bête ni l'argent. Jeanne n'était point fautive,

et pourtant le seigneur évêque de Beauvais et les clercs de

l'Université devaient bientôt lui montrer quel sacrilège c'est que de

toucher à une haquenée d'Église[105].

[Note 105: _Procès_, t. I, p. 264.]

Saint-Denys s'élevait au nord de Paris, à deux lieues environ des murs

de la grande ville. L'armée du duc d'Alençon y arriva le 26 août, et y

entra sans résistance, bien que la ville fût forte[106]. Ce lieu était

célèbre par son abbaye, très antique, très riche et très illustre.

Voici de quelle manière on en rapportait la fondation: Dagobert, roi

des Français conçut dès son enfance une vive dévotion pour saint

Denys. Et aussitôt qu'il craignait la colère de son père, le roi

Clotaire, il se réfugiait dans l'église du saint martyr. Lorsqu'il fut

mort, un homme pieux eut un songe dans lequel il vit Dagobert cité au

tribunal de Dieu; un grand nombre de saints l'accusaient d'avoir

dépouillé leurs églises; et les démons allaient l'entraîner en enfer

lorsque monseigneur saint Denys survint et, par son intercession,

l'âme du roi fut délivrée et échappa au châtiment. Le fait était tenu

pour véritable, et l'on supposait que l'âme du roi revint animer son

corps et qu'il fit pénitence[107].

[Note 106: Perceval de Cagny, p. 165.--Le 25, selon le _Journal

d'un bourgeois de Paris_, p. 243.]

[Note 107: J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys en

France, contenant les antiquités d'icelle, les fondations,

prérogatives et privilèges_, Paris, 1625, 2 vol. in-4º, t. I, chap. XX

et XXIV.--Des Rues, _Les antiquités, fondations et singularités des

plus célèbres villes_, pp. 84 et 85.]

Quand la Pucelle occupa Saint-Denys avec l'armée, les trois portails,

les parapets crénelés, la tour de l'église abbatiale, élevés par

l'abbé Suger, dataient déjà de trois siècles. C'est là que les rois de

France avaient leur sépulture; c'est là qu'ils prenaient l'oriflamme.

Quatorze ans en ça, le feu roi Charles l'y était venu prendre, et nul

depuis lors ne l'avait levée[108].

[Note 108: J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys_, t.

I, chap. XXXI, XXXIV.]

On rapportait beaucoup de merveilles touchant cet étendard royal, et

il fallait que La Pucelle en eût entendu quelque chose, si, comme on

l'a dit, elle avait, lors de sa venue en France, donné au dauphin

Charles le surnom d'oriflamme, en gage et promesse de victoire[109].

On conservait à Saint-Denys le coeur du connétable Bertrand Du

Guesclin[110]. Le bruit d'une si haute renommée était venu aux

oreilles de Jeanne; elle avait offert le vin au fils aîné de madame de

Laval et envoyé à son aïeule, qui avait été la seconde femme de sire

Bertrand, un petit anneau d'or, en s'excusant du peu, et par

révérence, pour la veuve d'un si vaillant homme[111].

[Note 109: Thomassin, _Registre Delphinal_, dans _Procès_, t. IV,

p. 304.--Voyez le _Glossaire_ de Du Cange, au mot: _Auriflamme_.]

[Note 110: J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys_, t.

I, chap. XXII.--D. Michel Félibien, _Histoire de l'abbaye royale de

Saint-Denys en France_, Paris, in-folio, 1706, pp. 229, 320.--Vallet

de Viriville, _Notice du manuscrit de P. Cochon_, à la suite de la

_Chronique de la Pucelle_, p. 360.--_Chronique de Du Guesclin_, éd.

Francisque-Michel, pp. 452 et suiv.]

[Note 111: _Procès_, t. V, pp. 107, 109.]

Les religieux de Saint-Denys conservaient de précieuses reliques,

notamment un morceau du bois de la vraie croix, les langes de l'enfant

Jésus, un tesson d'une cruche où l'eau s'était changée en vin aux

noces de Cana, une barre du gril de saint Laurent, le menton de sainte

Madeleine, une tasse de bois de tamaris dont saint Louis s'était servi

pour se préserver du mal de rate. On y montrait aussi le chef de

monseigneur saint Denys. Il est vrai qu'on le montrait en même temps

dans l'église cathédrale de Paris; et le chancelier Jean Gerson

traitant, peu de jours avant sa mort, de Jeanne la Pucelle, disait

qu'il en était d'elle comme du chef de monseigneur saint Denys,

lequel était objet d'édification et non point objet de foi, et

néanmoins devait être vénéré pareillement dans l'un et l'autre lieu

pour que l'édification ne se tournât point en scandale[112].

[Note 112: D. M. Félibien, _op. cit._, chap. II, pp. 528 et suiv.,

_planches_.--J. Doublet, _op. cit._, t. I, chap. XLIII,

XLVI.--_Procès_, t. III, p. 301.--_Gallia Christiana_, t. VII, col.

142.]

Tout dans cette abbaye proclamait la dignité, les prérogatives et

l'excellence de la maison de France. Jeanne dut admirer bien

joyeusement les insignes, les symboles, les images de la royauté des

Lis amassés en ce lieu[113], si toutefois ses yeux, remplis de visions

célestes, pouvaient encore apercevoir les choses sensibles, et si les

Voix qui parlaient à ses oreilles lui laissaient un moment de répit.

[Note 113: _Religieux de Saint-Denis_, pp. 154, 156, 226.]

Monseigneur saint Denys était un grand saint, puisqu'on ne doutait pas

que ce ne fût saint Denys l'Aréopagite lui-même[114], mais depuis

qu'il avait laissé prendre son abbaye, on ne l'invoquait plus comme le

patron des rois de France; les partisans du dauphin l'avaient remplacé

par le bienheureux archange Michel, dont l'abbaye, près de la cité

d'Avranches, résistait victorieusement aux Anglais. C'était saint

Michel, non saint Denys, qui avait apparu à Jeanne dans le courtil de

Domremy; mais elle savait que saint Denys était le cri de France[115].

[Note 114: Estienne Binet, _La vie apostolique de saint Denys

l'Aréopagite, patron et apostre de la France_, Paris, 1624, in-12.--J.

Doublet, _Histoire chronologique pour la vérité de Saint Denys

l'Aréopagite, apôtre de France et premier évêque de Paris_, Paris,

1646, in-4º, et _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys en France_, p.

95.--J. Havet, _Les origines de Saint-Denis_, dans les _Questions

mérovingiennes_.]

[Note 115: _Procès_, t. I, p. 179.]

Dans cette riche abbaye, ruinée par la guerre, les religieux,

affranchis de toute discipline, menaient une existence misérable et

déréglée[116]. Armagnacs et Bourguignons venaient les uns après les

autres piller et ravager tout alentour villages et cultures et ne

laissaient rien de ce qui se pouvait emporter. La foire du Lendit, une

des plus belles de la chrétienté, se tenait à Saint-Denys. Les

marchands n'y venaient plus. Au Lendit de l'an 1418 on n'avait vu que

trois échoppes de souliers de Brabant dans la grande rue de

Saint-Denys, près des Filles-Dieu; puis il n'y avait plus eu de foire

jusqu'en l'an 1426, où s'était tenue la dernière[117].

[Note 116: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 179, note 5.]

[Note 117: _Ibid._, pp. 101, 209, note 1.]

À la nouvelle que les Armagnacs s'approchaient de Troyes, les paysans

avaient scié leurs blés avant qu'ils fussent mûrs et les avaient

apportés à Paris. Quand ils entrèrent à Saint-Denys, les gens d'armes

du duc d'Alençon trouvèrent la ville abandonnée. Les gros bourgeois

s'étaient réfugiés à Paris[118]. Il y restait encore quelques pauvres

familles. La Pucelle y tint deux nouveau-nés sur les fonts[119].

[Note 118: _Ibid._, pp. 241-242.--Monstrelet, t. IV, p. 354.]

[Note 119: _Procès_, t. I, p. 103.]

Instruits des baptêmes de Saint-Denys, ses ennemis l'accusèrent

d'avoir fait allumer des cierges qu'elle penchait sur la tête des

nouveau-nés pour lire leur destinée dans la cire fondue. Ce n'était

pas la première fois, paraît-il, qu'elle se livrait à de telles

pratiques. Quand elle venait dans une ville, de petits enfants,

disait-on, lui offraient à genoux des cierges qu'elle recevait comme

une oblation agréable. Puis elle faisait tomber sur la tête de ces

innocents trois gouttes de cire ardente, annonçant que, par la vertu

d'un tel acte, ils ne pouvaient plus être que bons. Les clercs

bourguignons discernaient en ces oeuvres idolâtrie et sortilège

impliqué d'hérésie[120].

[Note 120: _Procès_, t. I, p. 304.--Noël Valois, _Un nouveau

témoignage sur Jeanne d'Arc_, dans _Annuaire-bulletin de la Société de

l'Histoire de France_, Paris, 1907, in-8º, tirage à part, pp. 17-18.]

À Saint-Denys encore, elle distribua des bannières aux gens d'armes;

les clercs du parti anglais la soupçonnaient véhémentement de mettre

des charmes sur ces bannières, et comme il n'y avait personne alors

qui ne crût aux enchantements, on n'attirait pas sur soi sans danger

un pareil soupçon[121].

[Note 121: _Procès_, t. I, p. 236.]

La Pucelle et le duc d'Alençon ne perdirent pas de temps. Dès leur

arrivée à Saint-Denys ils allèrent escarmoucher aux portes de Paris.

Ils faisaient de ces escarmouches deux et trois fois par jour,

notamment au moulin à vent de la porte Saint-Denys et au village de

la Chapelle. Chose à peine croyable et pourtant certaine, car elle est

attestée par un des seigneurs de l'armée, dans ce pays tant de fois

pillé et ravagé, les gens de guerre trouvaient encore quelque bien à

prendre. «Tous les jours y avait butin», dit messire Jean de

Bueil[122].

[Note 122: _Le Jouvencel_, t. II, p. 281.]

Par révérence pour le septième commandement de Dieu, la Pucelle

défendait aux gens de sa compagnie de faire le moindre vol; si on lui

offrait des vivres qu'elle sût acquis par pillerie, jamais elle n'en

voulait user. En fait, tout comme les autres, elle ne vivait que de

maraude; mais elle l'ignorait. Un jour, un Écossais lui donnant à

entendre qu'elle venait de manger d'un veau dérobé, elle se fâcha

contre cet homme et voulut le battre: les saintes ont de ces

emportements[123].

[Note 123: _Procès_, t. III, p. 81.]

On a dit que Jeanne observait les murs de Paris et cherchait le

meilleur endroit où donner l'assaut[124]. La vérité est que sur ce

point comme sur tous les autres elle s'en rapportait à ses Voix. Au

reste, elle passait de beaucoup tous les hommes de guerre en courage

et bonne volonté. De Saint-Denys, elle envoyait au roi message sur

message, le pressant de venir prendre Paris[125]. Mais le roi et son

conseil négociaient à Compiègne avec les ambassadeurs du duc de

Bourgogne, savoir: Jean de Luxembourg, seigneur de Beaurevoir, Hugues

de Cayeux, évêque d'Arras, David de Brimeu, et le seigneur de

Charny[126].

[Note 124: Perceval de Cagny, p. 166.]

[Note 125: _Ibid._, p. 166.]

[Note 126: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,

p. 112.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.

404-408.--Morosini, t. III, p. 192; t. IV, annexe XVIII.]

La trêve de quinze jours, que nous ne connaissons que par ce qu'en a

écrit la Pucelle aux habitants de Reims, était expirée. Selon Jeanne,

le duc de Bourgogne s'était engagé à rendre la ville au roi de France,

le quinzième jour[127]. S'il avait pris cet engagement, c'était à des

conditions que nous ne connaissons pas, et dont nous ne saurions dire

si elles ont été remplies ou non. La Pucelle ne se fiait pas à cette

promesse, et elle avait bien raison; mais elle ne savait pas tout, et

le jour même où elle se plaignait de cette trêve aux habitants de

Reims, le duc Philippe recevait des mains du Régent le gouvernement de

Paris et se trouvait dès lors en droit de disposer en quelque manière

de cette ville[128]. Le duc Philippe ne pouvait voir en face Charles

de Valois qui avait été sur le pont de Montereau au moment du meurtre,

mais il détestait les Anglais et les souhaitait au diable ou dans leur

île. Il avait trop de vins à récolter et de laines à tisser pour ne

pas désirer la paix. Il ne voulait pas être roi de France; on pouvait

traiter avec lui, encore qu'il fût avide et dissimulé. Toutefois le

quinzième jour était passé et la ville de Paris demeurait aux Anglais

et aux Bourguignons non amis, mais alliés.

[Note 127: _Procès_, t. V, p. 140.]

[Note 128: _Chronique de la Pucelle_, p. 332.--Jean Chartier,

_Chronique_, t. I, p. 106.--P. Cochon, p. 457.--Perceval de Cagny, p.

165.]

À la date du 28 août, une trêve fut conclue, qui devait courir jusqu'à

la Noël et comprenait tout le pays situé au nord de la Seine, de Nogent

à Harfleur, excepté les villes ayant passage sur le fleuve. En ce qui

concernait la ville de Paris, il était dit expressément: «Notre Cousin

de Bourgogne pourra, durant la trêve, s'employer, lui et ses gens, à la

défense de la ville et à résister à ceux qui voudraient y faire la

guerre ou porter dommage[129].» Le chancelier Regnault de Chartres, le

sire de la Trémouille, Christophe d'Harcourt, le Bâtard d'Orléans,

l'évêque de Séez, et aussi de jeunes seigneurs fort portés pour la

guerre, tels que les comtes de Clermont et de Vendôme et le duc de Bar,

tous les conseillers du roi et tous les princes du sang royal qui

conclurent cette trêve et signèrent cet article, donnaient en apparence

à leur ennemi des verges pour les battre et semblaient s'interdire toute

entreprise sur Paris. Mais ces gens-là n'étaient pas tous des sots; le

Bâtard d'Orléans avait l'esprit fin et le seigneur archevêque de Reims

était tout autre chose qu'un Olibrius. Ils avaient bien sans doute leur

idée, en reconnaissant au duc de Bourgogne des droits sur Paris. Le duc

Philippe, nous le savons, était, depuis le 13 août, gouverneur de la

grand'ville. Le Régent la lui avait cédée, pensant que Bourgogne pour

contenir les Parisiens vaudrait mieux qu'Angleterre qui était parmi eux

faible en nombre et haïe comme étrangère. Quel avantage le roi Charles

trouvait-il à reconnaître les droits de son cousin de Bourgogne sur

Paris? Nous ne le voyons pas bien clairement; mais en fait, cette trêve

n'était ni meilleure ni pire que les autres. Certes elle ne donnait pas

Paris au roi; mais elle n'empêchait pas non plus le roi de le prendre.

Est-ce que les trêves empêchaient jamais les Armagnacs et les

Bourguignons de se battre quand ils en avaient envie? Est-ce que de ces

trêves sempiternelles une seule fut gardée[130]? Le roi, après avoir

signé celle-là, s'avança jusqu'à Senlis. Le duc d'Alençon par deux fois

l'y vint trouver. Charles arriva le mercredi 7 septembre à

Saint-Denys[131].

[Note 129: Monstrelet, t. IV, pp. 352, 353.--_Journal d'un

bourgeois de Paris_, pp. 247-248.--D. Félibien, _Histoire de Paris_,

t. II, p. 813 et preuves, t. IV, p. 591.--Morosini, t. III, pp. 208,

209, 224, note 2; t. IV, annexe XVIII, pp. 343-344.]

[Note 130: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, chap.

VII: _La diplomatie de Charles VII jusqu'au traité d'Arras._]

[Note 131: Perceval de Cagny, p. 166.]

CHAPITRE III

L'ATTAQUE DE PARIS.

Au temps où le roi Jean était prisonnier des Anglais, les habitants de

Paris, voyant les ennemis au coeur du royaume, craignirent que leur

ville ne fût assiégée et se hâtèrent de la mettre en état de défense;

ils l'entourèrent de fossés et de contre-fossés. Les fossés, sur la

rive gauche de la Seine, furent creusés au pied des murs de l'ancienne

enceinte. De ce côté, qui était celui de l'université, les faubourgs

restaient ainsi sans défense; ils étaient petits et lointains: on les

brûla. Mais sur la rive droite, les faubourgs, beaucoup plus gros,

touchaient presque la cité. Les fossés qu'on creusa, en renfermèrent

une partie. Quand la paix fut faite, Charles, régent du royaume,

entreprit d'entourer le nord de la ville d'une muraille crénelée,

flanquée de tours carrées, avec terrasses et créneaux, un chemin de

ronde et des degrés pour les courtines. Le fossé était simple ou

double suivant les endroits. L'ouvrage fut conduit par Hugues Aubriot,

prévôt de Paris, qui fit aussi bâtir la Bastille Saint-Antoine,

achevée sous le roi Charles VI[132]. Cette nouvelle enceinte

commençait, au levant, sur la rivière, à la hauteur des Célestins;

elle enfermait dans son cercle le quartier Saint-Paul, la Culture

Sainte-Catherine, le Temple, Saint-Martin, les Filles-Dieu,

Saint-Sauveur, Saint-Honoré, les Quinze-Vingts, qui avaient été

jusque-là dans les faubourgs, et découverts, et elle atteignait la

rivière en aval du Louvre, qui se trouvait de la sorte réuni à la

ville. La clôture était percée de six portes, savoir: en commençant

par l'est, la porte Baudet ou Saint-Antoine, la porte Saint-Avoye ou

du Temple, la porte des Peintres ou de Saint-Denis, la porte

Saint-Martin ou de Montmartre, la porte Saint-Honoré et la porte de

Seine[133].

[Note 132: Le Roux de Lincy, _Hugues Aubriot, prévôt de Paris sous

Charles V_, Paris, 1862, in-8º, _passim_.--_Paris et ses historiens au

XIVe et XVe siècle_, par Le Roux de Lincy et Tisserand, Paris, in-fol.

[_Hist. générale de Paris_].]

[Note 133: Delamare, _Traité de la police_, Paris, 1710, in-fol.,

t. I, p. 79.--A. Bonnardot, _Dissertation archéologique sur les

enceintes de Paris, suivie de recherches sur les portes fortifiées qui

dépendaient des enceintes de Paris_, 1851, in-4º, plan; _Études

archéologiques sur les anciens plans de Paris_, 1853, in-4º;

_Appendice aux études archéologiques sur les anciens plans de Paris et

aux dissertations sur les enceintes de Paris_, Paris, 1877, in-4º;

_Étude sur Gilles Corrozet, suivie d'une notice sur un manuscrit de la

Bibliothèque des ducs de Bourgogne, contenant une description de Paris

en 1432, par Guillebert de Metz_, Paris, 1846, in-8º de 56

p.--Kausler, _Atlas des plus mémorables batailles_, Carlsruhe, 1831,

pl. 34.--H. Legrand, _Paris en 1380_, plan de restitution, Paris,

in-fol., 1868, p. 58.--A. Guilaumot, _Les portes de l'enceinte de

Paris sous Charles V_, Paris, 1879.--Rigaud, _Chronique de la Pucelle,

campagne de Paris, cartes et plans_, Bergerac, 1886, in-8º.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 3 / 29 段