»Il y a bien paru, quand le siège était à Orléans et que sa force s'y

montra. Jamais miracle ne fut plus clair. Dieu aida tellement les

siens, que les ennemis ne s'aidèrent pas plus que chiens morts. Ils

furent pris ou tués.

»Honneur du sexe féminin, Dieu l'aime. Une fillette de seize ans à qui

les armes ne pèsent point, encore qu'elle soit nourrie à la dure,

n'est-ce pas chose qui passe la nature? Les ennemis devant elle

fuient. Maints yeux le voient.

»Elle va recouvrant châteaux et villes. Elle est premier capitaine de

nos gens. Telle force n'eut Hector ni Achille. Mais tout est fait par

Dieu qui la mène.

»Et vous, gens d'armes qui souffrez dure peine et exposez votre vie

pour le droit, soyez constants: vous aurez au ciel gloire et los, car

qui combat pour droite cause gagne le Paradis.

»Sachez que par elle les Anglais seront mis bas, car Dieu le veut, qui

entend la voix des bons qu'ils ont voulu accabler. Le sang de ceux

qu'ils ont occis crie contre eux.»

Dans l'ombre de son cloître, madame Christine partage la commune

espérance des belles âmes; elle attend de la Pucelle l'accomplissement

de tous les biens qu'elle souhaite. Elle croit que Jeanne fera

renaître la concorde dans l'Église chrétienne, et, comme les esprits

les plus doux rêvaient alors d'établir par le fer et le feu l'unité

d'obédience et que la charité chrétienne n'était pas la charité du

genre humain, la poétesse s'attend, sur la foi des prophéties, à ce

que la Pucelle détruise les mécréants et les hérétiques, c'est-à-dire

les Turcs et les Hussites.

«Elle arrachera les Sarrazins comme mauvaise herbe, en conquérant la

Terre-Sainte. Là, elle mènera Charles, que Dieu garde! Avant qu'il

meure, il fera tel voyage. Il est celui qui la doit conquérir. Là,

elle doit finir sa vie. Là sera la chose accomplie.»

Il apparaît que la bonne dame Christine avait terminé de la sorte son

poème, quand elle apprit le sacre du roi. Elle y ajouta alors treize

strophes pour célébrer le mystère de Reims et prophétiser la prise de

Paris[71].

[Note 71: _Procès_, t. V, pp. 3 et suiv.--R. Thomassy, _Essai sur

les écrits politiques de Christine de Pisan, suivi d'une notice

littéraire et de pièces inédites_, Paris, 1838, in-8º.]

Ainsi, dans l'ombre et le silence d'un de ces cloîtres où pénétraient

adoucis les bruits du monde, cette vertueuse dame assemblait et

exprimait en rimes tous les rêves que faisaient sur une enfant le

royaume et l'Église.

Dans une ballade assez belle, composée à l'époque du sacre, pour

l'amour et l'honneur

Du beau jardin des nobles fleurs de lis

et l'exaltation de la croix blanche, le roi Charles VII est désigné

d'un nom mystérieux, que nous venons de trouver dans le poème de

madame Catherine, «le noble cerf». L'auteur inconnu de la ballade y

dit que la Sibylle, fille du roi Priam, prophétisa les malheurs de ce

cerf royal, ce dont on sera moins surpris, si l'on songe que, Charles

de Valois étant issu de Priam de Troye, Cassandre, en découvrant la

destinée du cerf-volant ne faisait que suivre à travers les siècles

les vicissitudes de sa propre famille[72].

[Note 72: Le texte de cette ballade inédite m'a été gracieusement

communiqué par M. Pierre Champion, qui l'a trouvée dans le Ms. de

Stockholm, français LIII, fol. 238. Voici le titre que lui donna le

copiste du ms., vers 1472: _Ballade faicte quant le Roy Charles VIIme

fut couronne a Rains du temps de Jehanne daiz dicte la pucelle._]

Les rimeurs du parti français célébraient les victoires inespérées de

Charles et de la Pucelle comme ils savaient, de façon un peu vulgaire,

en quelque poème à forme fixe, vêtement étriqué d'une maigre poésie.

Toutefois, la ballade[73] d'un poète dauphinois qui commence par ce

vers:

Arrière, Englois coués[74], arrière!

est touchante par l'accent religieux qui la traverse. L'auteur,

quelque pauvre clerc, y montre pieusement la bannière anglaise abattue

Par le vouloir dou roy Jésus

Et Jeanne la douce Pucelle.

[Note 73: P. Meyer, _Ballade contre les Anglais_ (1429), dans

_Romania_, XXI, (1892), pp. 50, 52.]

[Note 74: Sur les _Coués_ ou t. I, p. 25, note 2.]

Les prophéties de Merlin l'Enchanteur et du vénérable Bède avaient

accrédité la Pucelle dans le peuple[75]. À mesure que les actions de

cette jeune fille étaient connues, on découvrait des prophéties qui

les avaient annoncées. On trouva notamment que le sacre de Reims avait

été connu d'avance par Engélide, fille d'un vieux roi de Hongrie[76].

On attribuait en effet à cette vierge royale une prédiction rédigée en

langue latine et dont voici la traduction littérale:

[Note 75: Sur la légende Cf. _Merlin, roman en prose du XIIIe

siècle_, éd. G. Paris et J. Ulrich, 1886, 2 vol. in-8º,

introduction.--_Premier volume de Merlin_, Paris, Vérard, 1498,

in-fol.--Hersart de la Villemarqué, _Myrdhin ou l'enchanteur Merlin,

son histoire, ses oeuvres, son influence_, Paris, 1862, in-12.--La

Borderie, _Les véritables prophéties de Merlin; examen des poèmes

bretons attribués à ce barde_ dans _Revue de Bretagne_, t. LIII

(1883).--D'Arbois de Jubainville, _Merlin est-il un personnage réel ou

les origines de la légende de Merlin_ dans _Revue des Questions

Historiques_, t. V (1868), pp. 559, 568.]

[Note 76: _Procès_, t. III, p. 340.--Lanéry d'Arc, _Mémoires et

consultations_, p. 402.]

«Ô Lis insigne, arrosé par les princes et que le semeur mit, en pleine

campagne, dans un verger délectable, immortellement ceint de fleurs et

de roses bien odorantes. Mais, ô stupeur du Lis, effroi du verger! Des

bêtes diverses, les unes venues du dehors, les autres nourries dans le

verger, se soudant cornes à cornes, ont presque étouffé le Lis, comme

alangui par sa propre rosée. Elles le foulent longuement, en

détruisent presque toutes les racines et le veulent flétrir sous leurs

souffles empoisonnés.

»Mais, par la vierge venue des contrées d'où s'est répandu le brutal

venin les bêtes seront honteusement chassées du verger. Elle porte

derrière l'oreille droite un petit signe écarlate, parle avec douceur,

a le cou bref. Elle donnera au Lis des fontaines d'eau vive, chassera

le serpent, dont le venin sera par elle à tous révélé. D'un laurier

non fait d'une main mortelle elle laurera heureusement à Reims le

jardinier du Lis, nommé Charles, fils de Charles. Tout alentour les

voisins turbulents se soumettront, les sources frémiront, le peuple

criera: «Vive le Lis! Loin la bête! Fleurisse le verger!» Il accédera

aux champs de l'île, en ajoutant une flotte aux flottes, et là nombre

de bêtes périront dans la défaite. La paix s'établira pour plusieurs.

Les clés en grand nombre reconnaîtront la main qui les avait forgées.

Les citoyens d'une illustre cité seront punis de leur parjure par la

défaite, se remémorant maints gémissements et à l'entrée [de Charles?]

de hauts murs crouleront. Alors le verger du Lis sera... (?) et il

fleurira longtemps[77].»

[Note 77: _Procès_, t. III, pp. 344-345.]

Cette prophétie, attribuée à la fille inconnue d'un roi lointain, nous

apparaît comme l'ouvrage d'un clerc français et armagnac. La royauté

de France y est désignée par ce lis du verger délectable, autour

duquel combattent des bêtes nourries dans le verger et des bêtes

étrangères, c'est-à-dire les Bourguignons et les Anglais. Le roi

Charles de Valois y est nommé par son nom et par le nom de son père et

la ville du sacre désignée en toutes lettres. La reddition de

plusieurs villes à leur légitime seigneur est exprimée de la façon la

plus claire. La prophétie fut faite sans nul doute au moment même du

couronnement; elle mentionne avec lucidité les faits alors accomplis

et elle annonce en termes obscurs les événements qu'on attendait et

qui tardèrent beaucoup à venir, ou ne vinrent point de la manière

attendue, ou ne vinrent jamais, la prise de Paris après un terrible

assaut, une descente des Français en Angleterre, la conclusion de la

paix.

Il est grandement à croire qu'en disant que la libératrice du verger

serait reconnaissable à la brièveté de son cou, à la douceur de son

parler et à un petit signe écarlate, la fausse Engélide indiquait

soigneusement ce qu'on remarquait en Jeanne elle-même. Nous savons

d'ailleurs que la fille d'Isabelle Romée parlait d'une douce voix de

femme[78]; un cou large et fortement ramassé sur les épaules s'accorde

bien avec ce qu'on sait de son aspect robuste[79]; et la feinte fille

du roi de Hongrie n'a pas, sans doute, imaginé l'envie derrière

l'oreille droite[80].

[Note 78: Philippe de Bergame, dans _Procès_, t. IV, p. 523; t. V,

p. 108, 120.]

[Note 79: _Procès_, t. III, p. 100.--Philippe de Bergame, _De

claris mulieribus_, dans _Procès_, t. IV, p. 323.--_Chronique de la

Pucelle_, p. 271.--Perceval de Boulainvilliers, _Lettre au duc de

Milan_, dans _Procès_, t. V, p. 119-120.]

[Note 80: J. Bréhal, dans _Procès_, t. III, p. 345.]

CHAPITRE II

PREMIER SÉJOUR DE LA PUCELLE À COMPIÈGNE.--LES TROIS

PAPES.--SAINT-DENYS.--LES TRÊVES.

De Crépy, après le départ de l'armée anglaise pour la Normandie, le

roi Charles envoya le comte de Vendôme, les maréchaux de Rais et de

Boussac avec leurs gens d'armes à Senlis. Les habitants lui donnèrent

à savoir qu'ils désiraient les fleurs de lis[81]. La soumission de

Compiègne était désormais assurée. Le roi somma les bourgeois de le

recevoir; le mercredi 18, les clés de la ville lui furent apportées;

le lendemain il fit son entrée[82]. Les attournés (c'était le nom des

échevins)[83] lui présentèrent messire Guillaume de Flavy qu'ils

avaient élu capitaine de leur ville comme le plus expérimenté et

fidèle qui fût au pays. Ils demandaient que, suivant leur privilège,

le roi, sur leur présentation, le confirmât et admît, mais le sire de

la Trémouille prit pour soi la capitainerie de Compiègne, déléguant la

lieutenance à messire Guillaume de Flavy, que néanmoins les habitants

tinrent pour leur capitaine[84].

[Note 81: _Chronique de la Pucelle_, p. 328.--_Journal du siège_,

p. 18.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Perceval de Cagny,

pp. 163-164.--Morosini, pp. 212-213.--Flammermont, _Senlis pendant la

seconde période de la guerre cent ans_, dans _Mémoires de la Société

de l'Histoire de Paris_, t. V, 1878, p. 241.]

[Note 82: Perceval de Cagny, p. 164.--Monstrelet, p. 352.--De

l'Épinois, _Notes extraites des Archives communales de Compiègne_, pp.

483-484.--A. Sorel, _Séjours de Jeanne d'Arc à Compiègne, maisons où

elle a logé en 1429 et 1430_, Paris, 1889, in-8º de 20 pages.]

[Note 83: La Curne, au mot: _Attournés_.--_Procès_, t. V, p. 174.]

[Note 84: _Chronique de la Pucelle_, p. 331.--Jean Chartier,

_Chronique_, t. I, p. 106.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc devant

Compiègne_, Paris, 1889, in-8º, pp. 117-118.--Duc de la Trémoïlle,

_Les La Trémoïlle pendant cinq siècles_, Nantes, 1890, in-4º, t. I,

pp. 185 et 212.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, capitaine de

Compiègne, Paris, 1906, in-8º, Pièce justificative, XIII, p. 137.]

Le roi recouvrait une à une ses bonnes villes. Il enjoignit à ceux de

Beauvais de le reconnaître pour leur seigneur. En voyant les fleurs de

lis, que portaient les hérauts, les habitants crièrent: «Vive Charles

de France!» Le clergé chanta un _Te Deum_ et il se fit de grandes

réjouissances. Ceux qui refusèrent de reconnaître le roi Charles

furent mis hors de la ville avec licence d'emporter leurs biens[85].

L'évêque et vidame de Beauvais, messire Pierre Cauchon, grand aumônier

de France pour le roi Henri, négociateur d'importantes affaires

ecclésiastiques, voyait à contre-coeur sa ville retourner aux

Français[86]; c'était à son dommage, mais il ne put l'empêcher. Il

n'ignorait pas qu'il devait pour une part cette disgrâce à la Pucelle

des Armagnacs, qui faisait beaucoup pour son parti et avait la

réputation de tout faire. Étant bon théologien, il soupçonna, sans

doute, que le diable la conduisait et il lui en voulut tout le mal

possible.

[Note 85: _Chronique de la Pucelle_, p. 327.--_Journal du siège_,

p. 118.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Monstrelet, t. IV,

pp. 353-354.--Morosini, t. III, pp. 214-215.]

[Note 86: A. Sarrazin, _Pierre Cauchon, juge de Jeanne d'Arc_,

Paris, 1901, in-8º, pp. 49 et suiv.]

À ce moment l'Artois, la Picardie, cette Bourgogne du Nord se

débourgognisait. Si le roi Charles était allé à Saint-Quentin, à

Corbie, à Amiens, à Abbeville et dans les autres fortes villes et

châteaux de Picardie, il y aurait été reçu par la plupart des

habitants comme leur souverain[87]. Mais pendant ce temps ses ennemis

lui auraient repris ce qu'il venait de gagner dans le Valois et

l'Île-de-France.

[Note 87: Monstrelet, t. IV, p. 354.]

Entrée à Compiègne avec le roi, Jeanne logea à l'hôtel du Boeuf chez

le procureur du roi. Elle couchait avec la femme du procureur, Marie

Le Boucher qui était parente de Jacques Boucher, trésorier

d'Orléans[88].

[Note 88: A. Sorel, _Séjours de Jeanne d'Arc à Compiègne_, p. 6.]

Il lui tardait de marcher sur Paris, qu'elle était sûre de prendre,

puisque ses Voix le lui avaient promis. On conte qu'au bout de deux ou

trois jours, n'y pouvant tenir, elle appela le duc d'Alençon et lui

dit: «Mon beau duc, faites appareiller vos gens et ceux des autres

capitaines», et qu'elle s'écria: «Par mon martin! je veux aller voir

Paris de plus près que je ne l'ai vu[89].» Les choses n'ont pu se

passer ainsi; la Pucelle ne donnait pas d'ordres aux gens de guerre.

La vérité c'est que le duc d'Alençon prenait congé du roi avec une

belle compagnie de gens et que Jeanne devait l'accompagner. Elle était

prête à monter à cheval quand le lundi 22 août un messager du comte

d'Armagnac lui apporta une lettre qu'elle se fit lire[90]. Voici ce

que contenait cette missive:

Ma très chière dame, je me recommande humblement à vous et vous

supplie pour Dieu que, actendu la division qui en présent est en

sainte Église universal, sur le fait des papes (car il i a trois

contendans du papat: l'un demeure à Romme, qui se fait appeler

Martin quint, auquel tous les rois chrestiens obéissent; l'autre

demeure à Paniscole, au royaume de Valence, lequel se fait

appeller pape Climent VIIe; le tiers en ne sect où il demeure, se

non seulement le cardinal de Saint-Estienne et peu de gens avec

lui, lequel se fait nommer pape Benoist XIIIIe; le premier qui se

dit pape Martin, fut esleu à Constance par le consentement de

toutes les nacions des chrestiens; celui qui se fait appeler

Climent fut esleu à Paniscole, après la mort du pape Benoist

XIIIe, par trois de ses cardinaulx; le tiers, qui se nomme pape

Benoist XIIIIe, à Paniscole fut esleu secrètement, mesmes par le

cardinal de Saint-Estienne): Veuillez supplier à Nostre Seigneur

Jhésuscrit que, par sa miséricorde infinite, nous veulle par

vous déclarier, qui est des trois dessusdiz, vray pape, et auquel

plaira que on obéisse de ci en avant, ou à cellui qui se dit

Martin, ou à cellui qui se dit Climent, ou à celui qui se dit

Benoist; et auquel nous devons croire, si secrètement ou par

aucune dissimulation ou publique manifeste; car nous serons tous

pretz de faire le vouloir et plaisir de Nostre Seigneur

Jhésuscrit.

Le tout vostre conte D'ARMIGNAC[91]

[Note 89: Perceval de Cagny, pp. 164-165.--_Chronique de Tournai_,

t. III du _Recueil des chroniques de Flandre_, éd. de Smedt, p. 414.]

[Note 90: _Procès_, t. I, pp. 82-83.]

[Note 91: _Procès_, t. I, pp. 245-246.]

C'était un grand vassal de la Couronne qui écrivait de la sorte,

appelait Jeanne sa très chère dame et se recommandait humblement à

elle, non à la vérité en s'abaissant soi-même, mais comme qui dirait

aujourd'hui avec affabilité.

Elle n'avait jamais vu ce seigneur, et sans doute elle n'avait jamais

entendu parler de lui. Fils du connétable de France, tué en 1418,

l'homme le plus cruel du royaume, Jean IV, alors âgé de trente-trois

ou trente-quatre ans, possédait l'Armagnac noir et l'Armagnac blanc,

le pays des Quatre-Vallées, les comtés de Pardiac, de Fesenzac,

l'Astarac, la Lomagne, l'Île-Jourdain; il était le plus puissant

seigneur de Gascogne après le comte de Foix[92].

[Note 92: A. Longnon, _Les limites de la France et l'étendue de la

domination anglaise à l'époque de la mission de Jeanne d'Arc_, Paris,

1875, in-8º.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle Biographie

générale_, III, col. 255-257.]

Tandis que son nom demeurait aux partisans du roi Charles et qu'on

disait les Armagnacs pour désigner ceux qui étaient contraires aux

Anglais et aux Bourguignons, Jean IV n'était lui-même ni Français ni

Anglais, mais seulement Gascon. Il se disait comte par la grâce de

Dieu, quitte à se reconnaître vassal du roi Charles pour recevoir des

dons de son suzerain, qui pouvait n'avoir pas toujours de quoi payer

ses houseaux, mais à qui ses grands vassaux coûtaient fort cher.

Cependant Jean IV ménageait les Anglais, protégeait un aventurier à la

solde du Régent et donnait des emplois dans sa maison à des gens qui

portaient la croix rouge. Il était aussi féroce et perfide qu'aucun

des siens. S'étant, contre tout droit, emparé du maréchal de Séverac,

il lui extorqua la cession de ses biens et le fit ensuite

étrangler[93].

[Note 93: _Chronique de Mathieu d'Escouchy_, t. I, p. 68 et

Preuves, pp. 126, 128, 139-140.--Dom Vaissette, _Histoire générale du

Languedoc_, t. IV, p. 469-470.--De Beaucourt, _Histoire de Charles

VII_, t. II, p. 151.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle Biographie

générale_, 1861, t. III, pp. 255-257.--Le P. Ayroles, _La vierge

guerrière_, p. 66.]

Ce meurtre était alors tout frais. Voilà le fils docile de la sainte

Église qui montrait tant de zèle à découvrir son vrai père spirituel.

Il semble bien pourtant qu'il eût déjà son opinion faite à ce sujet et

qu'il sût à quoi s'en tenir sur ce qu'il demandait. En réalité, le

long schisme, qui avait déchiré la chrétienté, n'existait plus depuis

douze ans, depuis que le conclave, ouvert le 8 novembre 1417, à

Constance, dans la Maison des Marchands, avait proclamé pape, le 11 du

même mois, jour de la Saint-Martin, le cardinal diacre Otto Colonna,

qui prit le nom de Martin V. Martin V portait dans la Ville Éternelle

la tiare sur laquelle Lorenzo Ghiberti avait ciselé huit figurines

d'or[94], et l'habile Romain s'était fait reconnaître par l'Angleterre

et même par la France, qui renonçait désormais à l'espoir d'avoir un

pape français. Et si le conseil de Charles VII était en désaccord avec

Martin V sur la question du concile, un édit de 1425 restituait au

pape de Rome la jouissance de tous ses droits dans le royaume; Martin

V était vrai pape et seul pape. Cependant, Alphonse d'Aragon, fort

irrité de ce que Martin V soutenait contre lui les droits de Louis

d'Anjou sur le royaume de Naples, imagina d'opposer un pape de sa

façon au pape de Rome. Il avait précisément sous la main un chanoine

qui se disait pape; et voici sur quel fondement: l'antipape Benoît

XIII, réfugié à Peñiscola, avait, en mourant, nommé quatre cardinaux,

dont trois désignèrent à sa place un chanoine de Barcelone, Gilles

Muñoz, qui prit le nom de Clément VII. C'est ce Clément, emprisonné

dans le château de Peñiscola, sur une morne pointe de terre, battue de

trois côtés par la mer, que le roi d'Aragon avait imaginé d'opposer à

Martin V[95].

[Note 94: _Annales juris pontificis_ (1872-1875), VII, 385.--E.

Muntz, _La tiare pontificale du VIIIe au XVIe siècle_, dans _Mém.

Acad. Inscript. et Belles-Lettres_, t. XXVI, I, pp. 235-324, fig.;

_les Arts à la cour des papes pendant les XVe et XVIe siècles_, dans

_Bibl. des Écoles françaises d'Athènes et Rome_, t. IV.]

[Note 95: Baluze, _Vitæ paparum Avenionensium_, 1693, I, pp. 1182

et suiv.--Fabricius, _Bibliotheca medii ævi_, 1734, I, p. 1109.]

Le pape Martin excommunia l'Aragonais, puis il ouvrit des

négociations avec lui. Le comte d'Armagnac suivit le parti du roi

d'Aragon. Il faisait venir de Peñiscola, pour baptiser ses enfants, de

l'eau bénite par Benoît XIII. Il fut pareillement frappé

d'excommunication. Ces foudres étaient tombées sur lui en cette même

année 1429, et depuis un certain nombre de mois Jean IV était privé de

la participation aux sacrements et aux prières publiques, ce qui ne

laissait pas de lui causer des difficultés temporelles, sans compter

qu'il avait peut-être peur du diable.

D'ailleurs la situation devenait intenable pour lui. Son grand allié,

le roi Alphonse, cédait et sommait lui-même Clément VIII de se

démettre. Quand il adressait sa requête à la Pucelle de France,

l'Armagnac ne songeait plus évidemment qu'à quitter l'obéissance d'un

antipape manqué, renonçant lui-même à la tiare, ou bien près d'y

renoncer; car Clément VIII se démit à Peñiscola le 26 juillet. Ce ne

peut être longtemps avant cette date que le comte dicta sa lettre, et

il est possible que ce soit après. Dans tous les cas, en la dictant,

il savait à quoi s'en tenir sur le souverain pontificat de Clément

VIII.

Quant au troisième pape qu'il mentionnait dans sa missive, c'était un

Benoît XIV, dont il n'avait pas de nouvelles et qui aussi ne faisait

pas de bruit. Son élection au saint-siège avait eu cela de singulier

qu'un seul cardinal y avait procédé. Benoît XIV tenait tous ses droits

d'un cardinal créé par l'antipape Benoît XIII dans sa promotion de

1409, Jean Barrère, Français, bachelier es lois, prêtre, cardinal du

titre de Saint-Étienne _in Coelio monte_. Ce n'est pas à l'obédience

de Benoît XIV que l'Armagnac pensait se ranger; évidemment, il avait

hâte de faire sa soumission à Martin V.

On ne voit pas bien, dès lors, pourquoi il demandait à Jeanne de lui

désigner le vrai pape. Sans doute, c'était l'usage, en ce temps-là, de

consulter sur toutes choses les saintes filles que Dieu favorisait de

révélations. Telle se montrait la Pucelle et sa renommée de

prophétesse s'était, en peu de jours, partout répandue. Elle

découvrait les choses cachées, elle annonçait l'avenir. On se rappelle

ce capitoul de Toulouse qui, trois semaines environ après la

délivrance d'Orléans, fut d'avis de demander à la Pucelle un remède à

l'altération des monnaies. Bonne de Milan, mariée à un pauvre

gentilhomme de la reine Ysabeau sa cousine, lui présentait une requête

à fin d'être remise dans le duché qu'elle prétendait tenir des

Visconti[96]. Il était tout aussi expédient de l'interroger sur le

pape et l'antipape. La difficulté est, en cette affaire, de découvrir

les raisons qu'avait le comte d'Armagnac de consulter la sainte fille

sur un point dont il paraît bien qu'il était suffisamment éclairci.

Voici ce qui semble le plus probable.

[Note 96: D'après Le Maire, _Histoire et antiquités de la ville et

duché d'Orléans_, p. 197, la suscription de cette supplique était

ainsi conçue: «À très honorée et très dévote Pucelle Jeanne, envoyée

du Roi des cieux pour la réparation et extirpation des Anglais

tyrannisans la France».--_Procès_, t. V, p. 253.--Vallet de Viriville,

_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 131.]

Disposé à reconnaître le pape Martin V, Jean IV cherchait les moyens

de donner à cette soumission un tour honorable. C'est alors que l'idée

lui vint de se faire dicter sa conduite par Jésus-Christ lui-même

parlant en une sainte Pucelle. Encore fallait-il que la révélation

s'accordât avec ses calculs. Sa lettre y tâche clairement. Il prend

soin dans cette lettre de préparer lui-même à Jeanne et, par

conséquent, à Dieu, la réponse convenable. Il y marque avec force que

Martin V, qui vient de l'excommunier, fut élu à Constance par le

consentement de toutes les nations chrétiennes, qu'il demeure à Rome

et qu'il est obéi de tous les rois chrétiens. Il signale au contraire

les circonstances qui infirment l'élection de Clément VIII, due à

trois cardinaux seulement, et l'élection plus ridicule encore de ce

Benoît, dont un seul cardinal composa tout le conclave[97].

[Note 97: Noël Valois, _La France et le Grand Schisme d'Occident_,

t. IV (1902), in-8º, _passim_.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 2 / 29 段