Elle fut mise nue jusqu'au nombril et attachée à l'arbre où

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Les lettres supérieures inhabituelles sont encadrées par des

parenthèses.

Ainsi que dans le livre original, les références de quelques notes de

fin de page sont incomplètes.]

ANATOLE FRANCE

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

VIE

DE

JEANNE D'ARC

II

PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3

_Published march twenty fifth, nineteen hundred and eight. Privilege

of copyright in the United States reserved under the Act approved

March third nineteen hundred and five by Manzi, Joyant et Cie._

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y

compris la Hollande.

VIE DE JEANNE D'ARC

CHAPITRE PREMIER

L'ARMÉE ROYALE DE SOISSONS À COMPIÈGNE.--POÈME ET PROPHÉTIE.

Le 22 juillet, le roi Charles, descendant l'Aisne avec son armée,

reçut en un lieu nommé Vailly les clefs de la ville de Soissons[1].

[Note 1: _Chronique de la Pucelle_, pp. 323-324.--Perceval de

Cagny, pp. 160-161.--_Journal du siège_, p. 115.--Jean Chartier,

_Chronique_, t. I, p. 98.--Morosini, t. III, p. 196.]

Cette ville faisait partie du duché de Valois indivis entre la maison

d'Orléans et la maison de Bar[2]. De ses ducs, l'un était prisonnier

des Anglais; l'autre tenait au parti français par son beau-frère le

roi Charles et au parti bourguignon par son beau-père le duc de

Lorraine. Il y avait là de quoi troubler dans leurs sentiments de

fidélité les habitants qui, foulés par les gens de guerre, pris et

repris à tout moment, chaperons rouges et chaperons blancs,

risquaient tour à tour d'être jetés dans la rivière. Les Bourguignons

mettaient le feu aux maisons, pillaient les églises, justiciaient les

plus gros bourgeois; puis les Armagnacs saccageaient tout, faisaient

grande occision d'hommes, de femmes et d'enfants, violaient nonnes,

prudes femmes et bonnes pucelles, tant que les Sarrazins n'eussent

fait pis[3]. On avait vu les dames de la cité coudre des sacs pour y

mettre les Bourguignons et les noyer dans l'Aisne[4].

[Note 2: _Ordonnances des rois de France_, t. IX, p. 71.--H.

Martin et Lacroix, _Histoire de la ville de Soissons_, Soissons, 1837,

in-8º, II, pp. 283 et suiv.]

[Note 3: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 53 et _passim_.]

[Note 4: _Ibid._, p. 103.]

Le roi Charles fit son entrée le samedi 23 au matin[5]. Les chaperons

rouges se cachèrent. Les cloches sonnèrent, le peuple cria «Noël» et

les bourgeois présentèrent au roi deux barbeaux, six moutons et six

setiers de «bon suret», s'excusant du peu: la guerre les avait

ruinés[6]. Comme ceux de Troyes, ils refusèrent leurs portes aux gens

d'armes, en vertu de leurs privilèges et parce qu'ils n'avaient pas de

quoi les nourrir. L'armée campa dans la plaine d'Amblény[7].

[Note 5: _Chronique de la Pucelle_, pp. 323-324.--Perceval de

Cagny, p. 160.--Monstrelet, t. IV, p. 339.]

[Note 6: C. Dormay, _Histoire de la ville de Soissons_, Soissons,

1664, t. II, pp. 382 et suiv.--H. Martin et Lacroix, _Histoire de

Soissons_, t. II, p. 319.--Pécheur, _Annales du diocèse de Soissons_,

t. IV, p. 513.--Félix Brun, _Jeanne d'Arc et le capitaine de Soissons

en 1430_, Soissons, 1904, p. 34.]

[Note 7: Berry, dans _Procès_, t. IV, pp. 49-50.--Le P. Daniel,

_Histoire de la milice française_, t. I, p. 356.--Félix Brun, _Jeanne

d'Arc et le capitaine de Soissons_, pp. 26, 39.]

Il semble que les chefs de l'armée royale eussent alors l'intention

de marcher sur Compiègne. Aussi bien importait-il d'enlever au duc

Philippe cette ville qui était pour lui la clef de l'Île-de-France, et

il y avait lieu d'agir avant que le duc eût amené une armée. Mais dans

toute cette campagne le roi de France était résolu à reprendre ses

villes par adresse et persuasion et non point de force. Du 22 au 25

juillet, il somma par trois fois les habitants de Compiègne de se

rendre. Ceux-ci négocièrent, voulant gagner du temps et se donner

l'apparence d'être contraints[8].

[Note 8: De L'Épinois, _Notes extraites des archives communales de

Compiègne_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. XXIX, p.

483.--Sorel, _Prise de Jeanne d'Arc_, pp. 101-102.]

Partie de Soissons, l'armée royale fut le 29 devant Château-Thierry.

Elle attendit tout le jour que la ville ouvrît ses portes. Au soir le

roi y fit son entrée[9].

[Note 9: Perceval de Cagny, p. 160.--Monstrelet, t. IV, p. 340.]

Coulommiers, Crécy-en-Brie, Provins se soumirent[10].

[Note 10: Monstrelet, t. IV, p. 340.--_Chronique de la Pucelle_,

p. 323.--Félix Bourquelot, _Histoire de Provins_, Provins, t. IV, pp.

79 et suiv.--Th. Robillard, _Histoire pittoresque topographique et

archéologique de Crécy-en-Brie_, 1852, p. 42.--L'abbé C. Poquet,

_Histoire de Château-Thierry_, 1839, t. I, pp. 290 et suiv.]

Le lundi 1er août, le roi passa la Marne sur le pont de

Château-Thierry et prit ce même jour son gîte à Montmirail. Le

lendemain il atteignit Provins à portée du passage de la Seine et des

routes du centre[11]. L'armée avait grand'faim et ne trouvait rien à

manger dans ces campagnes ravagées, dans ces villes pillées. On

s'apprêtait, faute de vivres, à faire retraite et à regagner le

Poitou. Mais les Anglais contrarièrent ce dessein. Pendant qu'on

réduisait des villes sans garnison, le régent d'Angleterre avait

rassemblé une armée. Elle s'avançait maintenant sur Corbeil et Melun.

Les Français, à son approche, gagnèrent la Motte-Nangis, à cinq lieues

de Provins, où ils s'établirent sur un de ces terrains bien plats et

bien unis qui convenaient aux batailles telles qu'elles se donnaient

en ce temps-là. Ils y demeurèrent rangés tout un jour. Les Anglais ne

vinrent point les attaquer[12].

[Note 11: Perceval de Cagny, pp. 160-161.]

[Note 12: _Chronique de la Pucelle_, pp. 324, 325.--_Journal du siège_,

p. 115.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 98-99.--Perceval de

Cagny, p. 161.--Rymer, _Foedera_, juin-juillet 1429.--_Proceedings_, t.

III, pp. 322 et suiv.--Morosini, t. IV, annexe XVII.]

Cependant les habitants de Reims reçurent nouvelles que le roi Charles

quittait Château-Thierry avec son armée et voulait passer la Seine. Se

voyant abandonnés, ils craignirent que les Anglais et les Bourguignons

ne leur fissent payer cher le sacre du roi des Armagnacs; et de fait

ils étaient en grand danger. Ils décidèrent, le 3 août, d'envoyer un

message au roi Charles pour le supplier de ne pas abandonner les cités

mises en son obéissance. Le héraut de la ville partit aussitôt. Le

lendemain, ils avertirent leurs bons amis de Châlons et de Laon, que

le roi Charles, comme ils l'avaient entendu dire, prenait son chemin

vers Orléans et Bourges et qu'ils lui avaient envoyé un message[13].

[Note 13: Jean Chartier, _Chronique_, t. 1, p. 98.--Varin,

_Archives législatives de la ville de Reims_, Statuts, t. I (annot. du

doc. nº XXI), p. 741.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pièce

justificative nº 19, p. 118.]

Le 5 août, tandis que le roi est encore à Provins[14] ou aux

alentours, Jeanne adresse à ceux de Reims une lettre datée du camp,

sur le chemin de Paris. Elle y promet à ses chers et bons amis de ne

pas les abandonner. Elle n'a point l'air de soupçonner que la retraite

sur la Loire est décidée. C'est donc que les magistrats de Reims ne le

lui ont pas écrit et qu'elle est tenue en dehors du conseil royal.

Elle est instruite pourtant que le roi a conclu une trêve de quinze

jours avec le duc de Bourgogne et elle les en avertit. Cette trêve ne

lui plaît pas; elle ne sait encore si elle la gardera. Si elle ne la

rompt pas, ce sera seulement pour garder l'honneur du roi; encore ne

faut-il pas que ce soit une duperie. Aussi tiendra-t-elle l'armée

royale rassemblée et prête à marcher au bout de ces quinze jours. Elle

termine en recommandant aux habitants de Reims de faire bonne garde et

de l'avertir s'ils ont besoin d'elle.

[Note 14: Perceval de Cagny, p. 160.]

Voici cette lettre:

Mes chiers et bons amis les bons et loiaulx Franczois de la cité

de Rains, Jehanne la Pucelle vous fait assavoir de ses nouvelles

et vous prie et vous requiert que vous ne faictes nulle doubte en

la bonne querelle que elle mayne pour le sang roial; et je vous

promect et certiffi que je ne vous abandonneray point tant que je

vivray. Et est vray que le Roy a fait treves au duc de Bourgoigne

quinze jours durant, par ainsi qu'il ly doit rendre la cité de

Paris paisiblement au chieff de quinze jours. Pourtant ne vous

donner nulle merveille si je ne y entre si brieffvement, combien

que des treves qui ainsi sont faictes je ne suy point contente

et ne scey si je les tendray; maiz si je les tiens, ce sera

seulement pour garder l'onneur du Roy; combien aussi que ilz ne

cabuseront[15] point le sang roial, car je tendray et mantendray

ensemble l'armée du Roy pour estre toute preste au chieff desdits

quinze jours, si ilz ne font la paix. Pour ce, mes très chiers et

parfaiz amis, je vous prie que vous ne vous en donner malaise

tant comme je vivray; maiz vous requiers que vous faictes bon

guet et garder la bonne cité du Roy; et me faictes savoir se il y

a nulz triteurs[16] qui vous veullent grever[17] et au plus

brieff que je porray, je les en osteray; et me faictes savoir de

voz nouvelles. À Dieu vous commans[18] qui soit garde de vous.

Escript ce vendredi, Ve jour d'aoust, enprès Provins[19] un

logeiz sur champs ou chemin de Paris.

_Sur l'adresse:_ Aux loyaux Francxois de la ville de Rains[20].

[Note 15: Jusqu'à présent on a lu _rabuseront_. Notre lecture ne

paraît pas douteuse. _Cabuser_, dans l'ancienne langue, signifie:

tromper par une imposture. Il est plutôt d'un emploi populaire. Cf.

Godefroy, _Lexique_, ad. verb.]

[Note 16: Traîtres.]

[Note 17: La minute originale porte en surcharge les mots: _qui

vous veullent grever_.]

[Note 18: Devant le mot _commans_ on lit _ma_ rayé.]

[Note 19: Ce nom de lieu manque dans la copie de Rogier.]

[Note 20: _Procès_, t. V, pp. 139-140 et Varin, _loc. cit._,

Statuts, t. I, p. 603, d'après la copie de Rogier.--H. Jadart, _Jeanne

d'Arc à Reims_, pièce justificative, XIV, p. 104-105, et fac-similé de

la minute originale autrefois aux archives municipales de Reims et

maintenant chez M. le comte de Maleissye.]

Nul doute que le religieux qui tenait la plume n'ait écrit fidèlement

ce qui lui était dicté, et conservé le langage même de la Pucelle, au

dialecte près, car enfin Jeanne parlait lorrain. Elle était alors

parvenue au plus haut degré de la Sainteté héroïque. Dans cette lettre

elle s'attribue un pouvoir surnaturel auquel doivent se soumettre le

roi, ses conseillers, ses capitaines. Elle se donne le droit de seule

reconnaître ou dénoncer les traités; elle dispose entièrement de

l'armée. Et, parce qu'elle commande au nom du Roi des cieux, ses

commandements sont absolus. Il lui arrive ce qui arrive nécessairement

à toute personne qui se croit chargée d'une mission divine, c'est de

se constituer en puissance spirituelle et temporelle au-dessus des

puissances établies et fatalement contre ces puissances. Dangereuse

illusion qui produit ces chocs où le plus souvent se brisent les

illuminés. Vivant et conversant tous les jours de sa vie avec les

anges et les saintes, dans les splendeurs de l'Église triomphante,

cette jeune paysanne croyait qu'en elle était toute force et toute

prudence, toute sagesse et tout conseil. Ce qui ne veut pas dire

qu'elle manquait d'esprit: elle s'apercevait très justement au

contraire que le duc de Bourgogne amusait le roi avec des ambassades

et que l'on était joué par un prince qui enveloppait beaucoup de ruse

dans beaucoup de magnificence. Non pas que le duc Philippe fût ennemi

de la paix; il la désirait au contraire, mais il ne voulait pas se

brouiller tout à fait avec les Anglais. Sans savoir grand'chose des

affaires de Bourgogne et de France, elle en jugeait bien. Elle avait

des idées très simples assurément, mais très justes sur la situation

du roi de France à l'égard du roi d'Angleterre, entre lesquels il ne

pouvait y avoir d'accommodement puisqu'ils se querellaient pour la

possession du royaume, et sur la situation du roi de France à l'égard

du duc de Bourgogne, son grand vassal, avec lequel une entente était

non seulement possible et désirable, mais nécessaire. Elle s'est

expliquée là-dessus sans ambages: «Il y a la paix avec les

Bourguignons et la paix avec les Anglais. Pour ce qui est du duc de

Bourgogne, je l'ai requis par lettres et par ambassadeurs qu'il y eût

paix entre le roi et lui. Quant aux Anglais, la paix qu'il faut c'est

qu'ils aillent en leur pays, en Angleterre[21].»

[Note 21: _Procès_, t. I, pp. 233-234.]

Cette trêve qui lui déplaisait tant, nous ignorons quand elle fut

conclue, et si ce fut à Soissons, à Château-Thierry, le 30 ou le 31

juillet, à Provins entre le 2 et le 5 août[22]. Il paraît qu'elle

devait durer quinze jours, au bout desquels le duc s'engageait à

rendre Paris au roi de France. La Pucelle avait grandement raison de

se méfier.

[Note 22: Morosini, t. III, pp. 202-203, note 2.]

Le roi Charles, devant qui le Régent s'était dérobé, reprit avec

empressement son dessein de rentrer en Poitou. De la Motte-Nangis, il

envoya des fourriers à Bray-sur-Seine, qui venait de faire sa

soumission. Cette ville, située au-dessus de Montereau, à quatre

lieues au sud de Provins, avait un pont sur la rivière, que l'armée

royale devait passer le 5 août ou le 6 au matin; mais les Anglais y

arrivèrent de nuit, détroussèrent les fourriers et gardèrent le pont;

l'armée royale, à qui la retraite était coupée, rebroussa chemin[23].

[Note 23: _Chronique de la Pucelle_, p. 325.--Jean Chartier,

_Chronique_, t. I, pp. 99-100.--_Journal du siège_, pp.

119-120.--Gilles de Roye, p. 207.]

Il existait dans cette armée, qui ne s'était pas battue et qui mourait

de faim, un parti des ardents, conduit par ce que Jeanne nommait avec

amour le sang royal[24]. C'était le duc d'Alençon, le duc de Bourbon,

le comte de Vendôme; c'était aussi le duc de Bar, qui revenait de la

guerre de la hottée de pommes. Ce jeune fils de madame Yolande, avant

de rimer des moralités et de peindre des tableaux, faisait beaucoup la

guerre. Duc de Bar et héritier de Lorraine, il lui avait fallu

s'allier aux Anglais et aux Bourguignons; beau-frère du roi Charles,

il devait se réjouir que celui-ci fût victorieux, car sans cela il

n'aurait jamais pu se mettre du parti de la reine sa soeur, et il en

aurait eu regret[25]. Jeanne le connaissait; elle l'avait demandé

naguère à Nancy au duc de Lorraine, pour l'accompagner en France[26].

Il fut, dit-on, de ceux qui la suivirent volontiers jusqu'à Paris. De

ceux-là encore étaient les deux fils de madame de Laval, Gui, l'aîné,

à qui elle avait offert le vin à Selles-en-Berry et promis de lui en

faire bientôt boire à Paris, et André, qui fut depuis le maréchal de

Lohéac[27]. C'était l'armée de la Pucelle: de très jeunes hommes,

presque des enfants, qui joignaient leur bannière à la bannière d'une

fille plus jeune qu'eux, mais plus innocente et meilleure.

[Note 24: _Procès_, t. III, p. 91.]

[Note 25: _Chronique du doyen de Saint-Thibaut de Metz_, dans D.

Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. V, Pièces justificatives, col.

XLI-XLVII.--Villeneuve-Bargemont, _Précis historique de la vie du roi

René_, Aix, 1820, in-8º.--Lecoy de la Marche, _Le roi René_, Paris,

1875, 2 vol., in-8º.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle Biographie

générale_, 1866, XLI, pp. 1009-15.]

[Note 26: _Procès_, t. II, p. 444.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à

Domremy_, p. CXCIX.--Morosini, t. III, p. 156, note 3.]

[Note 27: _Procès_, t. V, pp. 105, 111.]

On dit qu'en apprenant que la retraite était coupée, ces petits

princes furent bien contents et joyeux[28]. Vaillance et bon vouloir,

mais étrange et fausse position de cette chevalerie qui voulait

guerroyer quand le conseil du roi voulait traiter et qui se

réjouissait que les ennemis aidassent à la prolongation de la campagne

et que l'armée royale fût rencognée par les Godons. Malheureusement il

n'y avait pas de très habiles hommes dans ce parti de la guerre et

l'heure favorable était passée: on avait laissé au Régent le temps de

rassembler des forces et de faire face aux dangers les plus

pressants[29].

[Note 28: _Chronique de la Pucelle_, Jean Chartier, _Journal du

siège_, _loc. cit._]

[Note 29: _Monstrelet_, t. IV, pp. 340, 344.]

Sa retraite coupée, l'armée royale se rejeta en Brie. Le dimanche 7,

au matin, elle était à Coulommiers; elle repassa la Marne à

Château-Thierry[30]. Le roi Charles reçut un message des habitants de

Reims qui le suppliaient de se rapprocher encore d'eux[31]. Il était

le 10 à La Ferté, le 11 à Crépy en Valois[32].

[Note 30: Perceval de Cagny, p. 161.--Jean Chartier, _Chronique_,

t. I, p. 100.--_Chronique de la Pucelle_, p. 325.]

[Note 31: Varin, _Archives législatives de la ville de Reims_,

Statuts, t. I, p. 742.]

[Note 32: Perceval de Cagny, p. 161.]

Dans une des étapes de cette marche sur La Ferté et sur Crépy, la

Pucelle chevauchait en compagnie du roi, entre l'archevêque de Reims

et monseigneur le Bâtard. Voyant le peuple accourir au-devant du roi

en criant «Noël!» elle se prit à dire:

--Voici de bonnes gens! je n'ai vu nulle part gens si réjouis de la

venue du gentil roi[33]...

[Note 33: _Procès_, t. III, pp. 14, 15.--_Chronique de la

Pucelle_, p. 326.]

Ces paysans du Valois et de France, qui criaient «Noël» à la venue du

roi Charles, en criaient autant sur le passage du Régent ou du duc de

Bourgogne. Ils étaient moins joyeux sans doute qu'il ne semblait à

Jeanne et si la petite sainte avait écouté aux portes de leurs maisons

démeublées, voici, à peu près, ce qu'elle aurait entendu:

«Que ferons-nous? Mettons tout en la main du diable. Il ne nous chaut

de ce que nous allons devenir, car, par mauvais gouvernement et

trahison, il nous faut renier femmes et enfants, et fuir dans les

bois, comme bêtes sauvages. Et il n'y a pas un an ou deux, mais déjà

quatorze ou quinze ans que cette danse douloureuse commença. Et la

plus grande partie des seigneurs de France sont morts par glaive ou

par poison, par traîtrise, sans confession, enfin de quelque mauvaise

mort contre nature. Mieux nous vaudrait servir les Sarrazins que les

chrétiens. Autant vaut faire du pis qu'on peut comme du mieux. Faisons

du pis que nous pourrons. Aussi bien ne nous peut-il arriver que

d'être pris ou tués[34].»

[Note 34: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 164.]

On ne cultivait alors la terre qu'aux alentours des villes ou proche

des lieux forts et des châteaux, dans le rayon que, du haut d'une tour

ou d'un clocher, le guetteur pouvait parcourir du regard. À la venue

des gens d'armes, il sonnait de la cloche ou du cor, pour avertir les

vignerons et les laboureurs de se mettre en sûreté. En maint endroit

la sonnerie d'alarme était si fréquente que les boeufs, les moutons et

les porcs, dès qu'ils l'entendaient, s'en allaient d'eux-mêmes vers le

lieu de refuge[35].

[Note 35: Thomas Basin, _Histoire de Charles VII_, ch. VI.--A.

Tuetey, _Les écorcheurs sous Charles VII_, Montbéliard, 1874, 2 vol.

in-8º, _passim_.--H. Lepage, _Épisodes de l'histoire des routiers en

Lorraine_ (1362-1446), dans _Journal d'Archéologie lorraine_, t. XV,

pp. 161 et s.--Le P. Denifle, _La Désolation des églises_,

_passim_.--H. Martin et Lacroix, _Histoire de Soissons_, p. 318 et

_passim_.--G. Lefèvre-Pontalis, _Épisodes de l'invasion anglaise. La

guerre de partisans dans la Haute-Normandie_ (1424-1429), dans

_Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. LIV, pp. 475-521; t. LV, pp.

258-305; t. LVI, pp. 432-508.]

Dans les pays de plaine surtout, d'un accès facile, les Armagnacs et

les Anglais avaient tout détruit. À quelque distance de Beauvais, de

Senlis, de Soissons, de Laon, ils avaient changé les champs en

jachères, et, par endroits, s'étendaient largement la brousse, les

buissons et les arbrisseaux.

--Noël! Noël.

Par tout le duché de Valois, les paysans abandonnaient le plat pays et

se cachaient dans les bois, les rochers et les carrières[36].

[Note 36: Lettre de rémission du roi d'Angleterre Henri VI à un

habitant de Noyant, dans Stevenson, _Letters and papers_, t. I, pp.

23, 31.--F. Brun, _Jeanne d'Arc et le capitaine de Soissons_, note

III, p. 41.]

Beaucoup, pour vivre, faisaient comme Jean de Bonval, couturier à

Noyant, près Soissons, qui, bien qu'il eût femme et enfants, se mit

d'une bande bourguignonne qui allait par toute la contrée pillant et

dérobant, et, à l'occasion, enfumant les gens dans les églises. Un

jour, Jean et ses compagnons prennent deux muids de grains, un jour

six ou sept vaches; un jour une chèvre et une vache, un jour une

ceinture d'argent, une paire de gants et une paire de souliers; un

jour un ballot de dix-huit aunes de drap pour faire des huques. Et

Jean de Bonval disait qu'à sa connaissance plusieurs bons prudhommes

en faisaient autant[37].

[Note 37: Stevenson, _Letters and papers_, t. I, pp. 23, 31.]

--Noël! Noël!

Les Armagnacs et les Bourguignons avaient pris aux pauvres paysans

jusqu'à leur cotte et leur marmite. Il n'y avait pas loin de Crépy à

Meaux. Tout le monde, dans la contrée, connaissait l'arbre de Vauru.

À une des portes de la ville de Meaux était un grand orme où le bâtard

de Vauru, gentilhomme gascon du parti du dauphin, faisait pendre les

paysans qu'il avait pris et qui ne pouvaient payer leur rançon. Quand

il n'avait point le bourreau sous la main, il les pendait lui-même.

Avec lui vivait un sien parent, le seigneur Denis de Vauru, qu'on

appelait son cousin, non parce qu'il l'était en effet, mais pour faire

entendre que l'un valait l'autre[38]. Au mois de mars de l'année 1420,

le seigneur Denis, en l'une de ses chevauchées, rencontra un jeune

paysan, qui travaillait la terre. Il le prit à rançon, le lia à la

queue de son cheval, le mena battant jusqu'à Meaux et, par menaces et

tortures, lui fit promettre de payer trois fois plus qu'il n'avait.

Tiré de la géhenne à demi mort, le vilain fit demander à sa femme,

qu'il avait épousée dans l'année, d'apporter la somme exigée par le

seigneur. Elle était grosse et près de son terme; pourtant, comme elle

aimait bien son mari, elle vint, espérant adoucir le coeur du seigneur

de Vauru. Elle n'y réussit point et messire Denis lui dit que si, tel

jour, il n'avait pas la rançon, il pendrait l'homme à l'orme. La

pauvre femme s'en alla tout en pleurs, recommandant bien tendrement

son mari à Dieu. Et son mari pleurait de la pitié qu'il avait d'elle.

À grand effort, elle recueillit la rançon exigée, mais ne put si bien

faire qu'elle ne dépassât le jour fixé. Quand elle revint devant le

seigneur, son mari avait été pendu, sans délai ni merci, à l'arbre de

Vauru. Elle le demanda en sanglotant et tomba épuisée du long chemin

qu'elle avait fait à pied, près de son terme. Ayant repris

connaissance, elle le réclama de nouveau; on lui répondit qu'elle ne

le verrait point tant que la rançon ne serait point payée.

[Note 38: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp.

170-171.--Monstrelet, t. IV p. 96.--_Livre des trahisons_, pp.

167-168.]

Tandis qu'elle se tenait devant le seigneur, elle vit amener plusieurs

gens de métiers mis à rançon qui, ne pouvant payer, étaient aussitôt

envoyés pendre ou noyer. À leur vue, elle prit grand'peur pour son

mari; néanmoins, l'amour la tenant au coeur, elle paya la rançon.

Sitôt que les gens du duc eurent compté les écus, ils la renvoyèrent

en lui disant que son mari était mort comme les autres vilains. À

cette cruelle parole, émue de douleur et de désespoir, elle éclata en

invectives et en imprécations. Comme elle ne voulait point se taire,

le bâtard de Vauru la fit frapper à coups de bâton et mener à son

orme.

Elle fut mise nue jusqu'au nombril et attachée à l'arbre où de

quarante à cinquante hommes étaient branchés, les uns haut, les autres

bas, qui lui venaient toucher la tête quand le vent leur donnait le

branle. À la tombée de la nuit, elle poussa de tels cris qu'on les

entendait de la ville. Mais quiconque serait allé la détacher aurait

été un homme mort. La frayeur, la fatigue, ses efforts, hâtèrent sa

délivrance. Attirés par ses hurlements, les loups vinrent lui arracher

le fruit qui sortait de son ventre, et puis ils dépecèrent tout vif

le corps de la malheureuse créature.

Mais en l'an 1422, la ville de Meaux ayant été prise par les

Bourguignons, le bâtard de Vauru et son cousin furent pendus à l'arbre

où ils avaient fait périr indignement un si grand nombre d'innocentes

gens[39].

[Note 39: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 170.--D'après

_Monstrelet_ (t. IV, p. 96), Denis de Vauru, cousin du Bâtard, aurait

été décapité aux Halles de Paris.]

Pour les pauvres paysans de ces malheureuses contrées, armagnacs ou

bourguignons c'était bonnet blanc et blanc bonnet: ils ne gagnaient

rien à changer de maître. Pourtant il est possible qu'en voyant le

roi, issu de saint Louis et de Charles le Sage, ils reprissent un peu

de confiance et d'espoir, tant cette illustre maison de France avait

renom de justice et de miséricorde.

Ainsi, chevauchant au côté de l'archevêque de Reims, la Pucelle

regardait amicalement les paysans qui criaient: «Noël!» Après avoir

dit qu'elle n'avait vu nulle part gens si réjouis de la venue du

gentil roi, elle soupira:

--Plût à Dieu que je fusse assez heureuse, quand je finirai mes jours,

pour être inhumée en cette terre[40]!

[Note 40: _Procès_, t. III, pp. 14-15.--_Chronique de la Pucelle_,

p. 326.]

Peut-être le seigneur archevêque était-il curieux de savoir si elle

avait reçu de ses Voix quelque révélation sur sa fin prochaine. Elle

disait souvent qu'elle durerait peu. Sans doute il connaissait une

prophétie fort répandue à cette heure, annonçant que la Pucelle

mourrait en terre sainte après avoir reconquis avec le roi Charles le

tombeau de Notre-Seigneur. Plusieurs attribuaient cette prophétie à la

Pucelle elle-même qui avait dit à son confesseur qu'elle devait mourir

à la bataille contre les Infidèles et qu'après elle viendrait de par

Dieu une pucelle de Rome, qui prendrait sa place[41]. Et l'on comprend

que messire Regnault ait voulu savoir ce qu'il fallait penser de ces

choses. Enfin, pour cette raison, ou pour toute autre, il demanda:

--Jeanne, en quel lieu avez-vous l'espoir de mourir?

[Note 41: Eberhard Windecke, pp. 108-109, 188-189.]

À quoi elle répondit:

--Où il plaira à Dieu. Car je ne suis sûre ni du temps ni du lieu, et

je n'en sais pas plus que vous.

On ne pouvait répondre plus dévotement. Monseigneur le Bâtard, présent

à l'entretien, crut se rappeler, bien des années plus tard, que Jeanne

avait aussitôt ajouté:

--Mais je voudrais bien qu'il plût à Dieu que maintenant je me

retirasse, laissant là les armes, et que j'allasse servir mon père et

ma mère, en gardant les brebis avec mes frères et ma soeur[42].

[Note 42: _Procès_, t. III, pp. 14-15. C'est Dunois qui témoigne,

et le texte porte: _In custodiendo oves ipsorum, cum sorore et

fratribus meis, qui multum gauderent videre me._ Mais nous avons lieu

de croire qu'elle n'avait eu qu'une soeur et qu'elle l'avait perdue

avant de venir en France. Quant à ses frères, il y en avait deux près

d'elle.--La déposition de Dunois semble avoir été rédigée par un clerc

étranger aux événements. Le caractère hagiographique de ce passage est

manifeste.]

Si vraiment elle parla de la sorte, ce fut sans doute parce qu'elle

avait de sombres pressentiments. Depuis quelque temps, elle se croyait

trahie[43]. Peut-être soupçonnait-elle le seigneur archevêque de Reims

de mauvais vouloir à son égard. Qu'il pensât dès lors à la rejeter,

après l'avoir utilement employée, ce n'est pas croyable. Il avait

dessein, au contraire, de se servir encore d'elle, mais il ne l'aimait

pas, et elle le sentait. Il ne la consultait pas, ne l'informait

jamais de ce qui avait été décidé en conseil. Et elle souffrait

cruellement du peu de cas qu'il faisait des révélations dont elle

abondait. Ce souhait, ce soupir, qu'elle fit entendre devant lui,

n'était-ce pas un reproche délicat et voilé? Sans doute, elle avait le

regret de sa mère absente. Toutefois, elle s'abusait étrangement

elle-même en croyant qu'elle pourrait désormais supporter la vie

tranquille d'une fille au village. À Domremy, dans son enfance, elle

n'allait guère aux champs avec les moutons; elle s'occupait plus

volontiers du ménage[44]; mais si, après avoir chevauché avec le roi

et les seigneurs, il lui avait fallu retourner au pays et garder les

troupeaux, elle n'y serait pas restée six mois. Désormais il lui

aurait été bien impossible de vivre autrement qu'en cette chevalerie

où elle croyait que Dieu l'avait appelée. Tout son coeur s'y était

pris et elle en avait bien fini avec ses fuseaux.

[Note 43: _Procès_, t. II, p. 423.]

[Note 44: _Ibid._, t. I, pp. 51, 66.]

Pendant cette marche sur La Ferté et sur Crépy, le roi Charles reçut

du Régent, alors à Montereau avec sa noblesse, un cartel l'assignant à

tel endroit qu'il désignerait[45].

[Note 45: Monstrelet, t. IV, pp. 340, 344.]

«Nous qui désirons de tout coeur, disait le duc de Bedford,

l'achèvement de la guerre, nous vous sommons et requérons, si vous

avez pitié et compassion du pauvre peuple chrétien qui, si longtemps,

pour votre cause, a été inhumainement traité, foulé et opprimé, de

désigner, soit au pays de Brie où nous sommes tous deux, soit en

l'Île-de-France, un lieu convenable. Nous nous y rencontrerons. Et, si

vous avez quelque proposition de paix à nous faire, nous l'écouterons,

et nous aviserons en bon prince catholique[46].»

[Note 46: _Ibid._, t. IV, p. 342.]

Cette lettre injurieuse et pleine d'arrogance, le Régent ne l'avait

pas écrite dans le désir et l'espoir de la paix, mais pour rendre,

contre toute raison, le roi Charles seul responsable des misères et

des souffrances que la guerre causait au pauvre peuple.

Dès le début, s'adressant au roi sacré dans la cathédrale de Reims, il

l'interpelle de cette dédaigneuse sorte: «Vous qui aviez coutume de

vous nommer dauphin de Viennois et qui maintenant, sans cause, vous

dites roi.» Il déclare qu'il veut la paix, et il ajoute aussitôt:

«Non pas une paix feinte, corrompue, dissimulée, violée, parjurée,

comme celle de Montereau, dont, par votre coulpe et consentement,

s'ensuivit le terrible et détestable meurtre, commis contre loi et

honneur de chevalerie, en la personne de feu notre très cher et très

amé père, le duc Jean de Bourgogne[47].»

[Note 47: Monstrelet, t. IV, pp. 342-343.]

Monseigneur de Bedford avait épousé une des filles du duc Jean,

traîtreusement assassiné en paiement de la mort du duc d'Orléans.

Mais, en vérité, c'était mal préparer la paix que de reprocher si

impitoyablement la journée de Montereau à Charles de Valois qui y

avait été traîné enfant, en avait gardé un trouble de tout son corps

et l'épouvante de passer sur un pont[48].

[Note 48: Georges Chastelain, fragments publiés par J. Quicherat

dans la _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 1re série, t. IV, p.

78.]

Pour le présent, le plus lourd grief que le duc de Bedford fasse peser

sur le roi Charles, c'est d'être accompagné de la Pucelle et du frère

Richard. «Vous faites séduire et abuser le peuple ignorant, lui

dit-il, et vous vous aidez de gens superstitieux et réprouvés, comme

d'une femme désordonnée et diffamée, étant en habit d'homme et de

gouvernement dissolu, et aussi d'un frère mendiant apostat et

séditieux, tous deux, selon la Sainte Écriture, abominables à Dieu.»

Pour mieux faire honte au parti ennemi de cette fille et de ce

religieux, le duc de Bedford s'y prend à deux fois. Et au plus bel

endroit de sa lettre, quand il cite Charles de Valois à comparoir

devant lui, il s'attend ironiquement à le voir venir sous la conduite

de la femme diffamée et du moine apostat[49].

[Note 49: Monstrelet, t. IV, pp. 341-342.]

Voilà comment écrivait le régent d'Angleterre, qui pourtant était un

esprit fin, mesuré, gracieux, bon catholique au reste et croyant à

toutes les diableries et à toutes les sorcelleries.

Quand il se montrait scandalisé que l'armée de Charles de Valois

marchât commandée par un moine hérétique et par une sorcière, il était

sincère assurément, et il pensait habile de publier cette honte. Sans

doute il n'y avait que trop de gens disposés à croire, comme il le

croyait lui-même, que la Pucelle des Armagnacs était idolâtre,

hérétique et adonnée aux arts magiques. Pour beaucoup de prudes et

sages hommes bourguignons, un prince perdait l'honneur à se mettre en

pareille compagnie. Et si vraiment Jeanne était sorcière, quel

scandale! Quelle abomination! Les fleurs de Lis restaurées par le

diable! Tout le camp du dauphin en sentait le roussi. Cependant

monseigneur de Bedfort, en répandant ces idées, n'était pas aussi

adroit qu'il s'imaginait.

Jeanne, nous le savons de reste, avait bon coeur et ne ménageait pas

sa peine: en donnant l'idée aux hommes de son parti qu'elle portait

chance elle affermissait beaucoup leur courage[50]; toutefois les

conseillers du roi Charles savaient à quoi s'en tenir sur elle et ne

la consultaient point; elle-même sentait qu'elle ne durerait pas[51].

Qui donc en faisait un grand chef de guerre, une puissance

surnaturelle? Son ennemi.

[Note 50: _Procès_, t. II, p. 324; t. III, p. 130; Monstrelet, t.

IV, p. 388.]

[Note 51: _Ibid._, t. III, p. 99.]

On voit par cette lettre comment les Anglais avaient transformé une

enfant innocente en une créature surhumaine, terrible, épouvantable,

en une larve sortie de l'enfer et devant qui les plus braves

pâlissaient. Le Régent crie lamentablement: au diable! à la sorcière!

Et il s'étonne après cela si ses gens d'armes tremblent devant la

Pucelle, désertent de peur de la rencontrer[52]!

[Note 52: _Ibid._, t. IV, pp. 206, 406, 444, 470, 472.--Rymer,

_Foedera_, t. IV, p. 141.--G. Lefèvre-Pontalis, _La panique

anglaise_.]

De Montereau, l'armée anglaise s'était repliée sur Paris. Maintenant,

elle allait de nouveau à la rencontre des Français. Le samedi 13 août,

le roi Charles tenait les champs entre Crépy et Paris et la Pucelle

put voir, des hauteurs de Dammartin, la butte Montmartre avec ses

moulins à vent et les brumes légères de la Seine sur cette grande cité

de Paris, que ses Voix, trop écoutées, lui avaient promise[53]. Le

lendemain dimanche, le roi et son armée vinrent loger en un village

nommé Barron, sur la rivière de la Nonnette qui, à deux lieues en

aval, baigne Senlis[54].

[Note 53: _Ibid._, t. I, pp. 246, 298; Lettre d'Alain Chartier,

dans _Procès_, t. V, pp. 131 et suiv.]

[Note 54: Monstrelet, t. IV, pp. 344-345.--Perceval de Cagny, pp.

161-162.]

Senlis était en l'obéissance des Anglais[55]. On apprit que le Régent

s'en approchait en grande compagnie de gens d'armes, commandés par le

comte de Suffolk, le sire de Talbot, le bâtard de Saint-Pol. Il menait

avec lui les croisés du cardinal de Winchester oncle du feu roi, de

trois mille cinq cents à quatre mille hommes payés par l'argent du

pape pour aller combattre les hussites de Bohême et que le cardinal

jugeait bon d'employer contre le roi de France, très chrétien à la

vérité, mais dont les armées étaient commandées par un apostat et par

une sorcière[56]. Il se trouvait dans le camp des Anglais, à ce que

l'on rapporte, un capitaine avec quinze cents hommes d'armes vêtus de

blanc, qui arboraient un étendard blanc, sur lequel était brodée une

quenouille d'où pendait un fuseau; et dans le champ de l'étendard,

cette légende était brodée en fines lettres d'or: «Ores, vienne la

Belle[57]!» Par là, ces hommes d'armes voulaient faire entendre que,

s'ils rencontraient la Pucelle des Armagnacs, ils lui donneraient du

fil à retordre.

[Note 55: Flammermont, _Histoire de Senlis pendant la seconde

partie de la guerre de cent ans_ (1405-1441), dans _Mémoires de la

Société de l'Histoire de Paris_.]

[Note 56: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp.

101-102.--_Chronique de la Pucelle_, p. 328.--_Journal du siège_, p.

118.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 453.--Morosini, t. III,

pp. 188-189, t. IV, annexe XVII.--Rymer, _Foedera_, juillet

1429.--Raynaldi, _Annales ecclesiastici_, pp. 77, 88.--S. Bougenot,

_Notices et extraits de manuscrits intéressant l'histoire de France

conservés à la Bibliothèque impériale de Vienne_, p. 62.]

[Note 57: _Le Livre des trahisons de France_, éd. Kervyn de

Lettenhove dans la _Collection des Chroniques belges_, 1873, p. 198.]

Le capitaine Jean de Saintrailles, frère de Poton, observa les Anglais

au moment où, tirant sur Senlis, ils passaient un gué de la Nonnette,

si étroit qu'on y pouvait mettre à peine deux chevaux de front. Mais

l'armée du roi Charles qui descendait la Nonnette n'arriva pas à temps

pour les surprendre[58]; elle passa la nuit en face d'eux, près de

Montepilloy.

[Note 58: Perceval de Cagny, p. 162.--Jean Chartier, _Chronique_,

t. I, p. 102.--_Chronique de la Pucelle_, p. 329.--_Journal du siège_,

p. 119-120.]

Le lendemain lundi, 15 août, dès l'aube, les gens d'armes entendirent

la messe dans les champs et mirent leur conscience en aussi bon état

qu'ils purent, car pour grands pillards et paillards qu'ils étaient,

ils ne renonçaient pas à gagner le Paradis au terme de leur vie.

C'était fête chômée; à cette date, l'Église commémore solennellement

le jour où la Vierge Marie, au témoignage de saint Grégoire de Tours,

fut enlevée au ciel en corps et en âme. Les clercs enseignaient qu'il

convient de garder les fêtes de Notre-Seigneur et de la Sainte-Vierge

et que c'est gravement offenser la glorieuse Mère de Dieu que de

livrer bataille aux jours qui leur sont consacrés. Personne dans le

camp du roi Charles ne pouvait soutenir un avis contraire, puisque

tout le monde y était chrétien, de même que dans le camp du Régent.

Cependant aussitôt après le _Deo gratias_ chacun alla prendre son rang

de combat[59].

[Note 59: Perceval de Cagny, p. 161.]

L'armée, selon les règles établies, était divisée en plusieurs corps:

avant-garde, archers, corps de bataille, arrière-garde et trois

ailes[60]. De plus, on avait formé, en application des mêmes règles,

une compagnie destinée à faire des escarmouches, à secourir et à

renforcer au besoin les autres corps; elle était commandée par le

capitaine La Hire, monseigneur le Bâtard et le sire d'Albret,

demi-frère du sire de La Trémouille. La Pucelle prit place dans cette

compagnie. Le jour de Patay, malgré ses prières, il lui avait fallu se

tenir à l'arrière-garde; cette fois, elle chevauchait avec les plus

hardis et les plus habiles, parmi ces escarmoucheurs ou coureurs qui

avaient charge, dit Jean de Bueil[61], de repousser les coureurs

adverses et d'observer le nombre et l'ordonnance des ennemis[62]. On

lui rendait justice; on lui donnait la place qu'elle méritait par son

adresse à monter à cheval et son courage à combattre; pourtant elle

hésitait à suivre ses compagnons. Elle était là, au rapport d'un

chevalier chroniqueur du parti de Bourgogne, «toujours ayant diverses

opinions, une fois voulant combattre, une autre fois non[63]».

[Note 60: _Le Jouvencel_, _passim_.]

[Note 61: _Chronique de la Pucelle_, p. 329.--_Journal du siège_,

p. 121.]

[Note 62: _Le Jouvencel_, t. II, p. 35.]

[Note 63: Monstrelet, t. IV, p. 346.]

Son trouble nous est bien concevable. La petite sainte ne pouvait se

résoudre ni à chevaucher le jour d'une fête de Notre-Dame ni à se

croiser les bras à l'heure de guerroyer. Ses Voix entretenaient son

incertitude. Elles ne lui enseignaient ce qu'elle devait faire que

lorsqu'elle le savait elle-même. Enfin, elle accompagna les gens

d'armes, dont aucun, ce semble, ne partageait ses scrupules. Les deux

partis étaient à un jet de couleuvrine l'un de l'autre[64]. Elle

s'avança avec quelques-uns des siens jusqu'aux fossés et aux charrois

derrière lesquels les Anglais étaient retranchés. Plusieurs Godons et

Picards sortirent de leur camp et combattirent, les uns à pied, les

autres à cheval, contre un nombre égal de Français. Il y eut de part

et d'autre morts, blessés et prisonniers. Les corps à corps durèrent

toute la journée; au coucher du soleil eut lieu la plus grosse

escarmouche, autour de laquelle la poussière était si épaisse, qu'on

ne voyait plus rien[65]. Il en fut, ce jour-là, comme il en avait été,

le 17 juin, entre Beaugency et Meung. Avec l'armement et les habitudes

d'alors, il était bien difficile de forcer à sortir un ennemi

retranché dans son camp. Le plus souvent, pour engager la bataille, il

fallait que les deux partis fussent d'accord, et que, après avoir

envoyé et accepté le gage du combat, ils eussent fait aplanir, chacun

de moitié, le terrain où ils voulaient en venir aux mains.

[Note 64: Perceval de Cagny, p. 162.]

[Note 65: Jean Chartier, _Chronique de la Pucelle_, _Journal du

siège_, Monstrelet, _loc. cit._]

À la nuit close les escarmouches cessèrent et les deux armées

dormirent à un trait d'arbalète l'une de l'autre. Puis le roi Charles

s'en fut à Crépy, laissant les Anglais libres d'aller secourir la

ville d'Évreux, qui s'était rendue à terme pour le 27 août. Avec cette

ville, le Régent sauvait toute la Normandie[66].

[Note 66: _Chronique de la Pucelle_, p. 332.--Perceval de Cagny,

p. 165.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Cochon, p.

457.--G. Lefèvre-Pontalis, _La panique anglaise_, Paris, 1894, in-8º,

p. 10, 11.--Morosini, t. III, p. 215, note 3.--Ch. de Beaurepaire, _De

l'administration de la Normandie sous la domination anglaise aux

années 1424, 1425, 1429_, p. 62 [_Mémoires de la Société des

Antiquaires de Normandie_, t. XXIV.]]

Voilà ce que coûtait aux Français la procession royale du sacre, cette

marche militaire, civile et religieuse de Reims. Si après la victoire

de Patay on avait couru tout de suite sur Rouen, la Normandie était

reconquise et les Anglais jetés dans la mer; si de Patay on avait

poussé jusqu'à Paris, on y serait entré sans résistance. Il ne faut

pas se hâter pourtant de condamner cette solennelle promenade des Lis

en Champagne. Peut-être que le voyage de Reims assura au parti

français, à ces Armagnacs décriés pour leurs cruautés et leurs

félonies, au petit roi de Bourges compromis dans un guet-apens infâme,

des avantages plus grands, plus précieux que la conquête du comté du

Maine et du duché de Normandie, et que l'assaut donné victorieusement

à la première ville du royaume. En reprenant sans effusion de sang ses

villes de Champagne et de France, le roi Charles se fit connaître à

son avantage, se montra bon et pacifique seigneur, prince sage et

débonnaire, ami des bourgeois, vrai roi des villes. Et enfin, en

terminant cette campagne de négociations honnêtes et heureuses par les

cérémonies augustes du sacre, il apparaissait tout à coup légitime et

très saint roi de France.

* * * * *

Une dame illustre, issue de nobles bolonais et veuve d'un gentilhomme

de Picardie, versée dans les arts libéraux, qui avait composé nombre

de lais, de virelais et de ballades, qui écrivait en prose et en vers

d'une haute façon et pensait noblement; qui, amie de la France et

champion de son sexe, n'avait rien plus à coeur que de voir les

Français prospères et les dames honorées, Christine de Pisan, en son

vieil âge, cloîtrée dans l'abbaye de Poissy où sa fille était

religieuse, acheva, le 31 juillet 1429, un poème en soixante et un

couplets, comprenant chacun huit vers de huit syllabes, à la louange

de la Pucelle et qui, dans une langue affectée et dans un rythme dur,

exprimait la pensée des âmes les plus religieuses, les plus doctes,

les plus belles sur l'ange de guerre envoyé par le Seigneur au dauphin

Charles[67].

[Note 67: Le Roux de Lincy et Tisserand, _Paris et ses

historiens_, pp. 426 et suiv.]

Elle commence par dire, en cet ouvrage, qu'elle a pleuré onze ans dans

un cloître. Et vraiment, cette dame de grand coeur pleurait les

malheurs du royaume dans lequel elle était venue enfant, où elle

avait grandi, où les rois et les princes lui avaient fait accueil, les

doctes et les poètes l'avaient honorée, et dont elle parlait

précieusement le langage. Après onze années de deuil, les victoires du

dauphin furent sa première joie.

«Enfin, dit-elle, le soleil recommence à luire et se lèvent les beaux

jours verdoyants. Cet enfant royal, longtemps méprisé et offensé, le

voici venir, portant la couronne et chaussé d'éperons d'or. Crions:

Noël! Charles, septième de ce haut nom, roi des Français, tu as

recouvré ton royaume par le moyen de la Pucelle.»

Madame Christine rappelle la prophétie concernant un roi Charles, fils

de Charles, surnommé le Cerf-Volant[68], lequel devait être empereur.

De cette prophétie nous ne savons rien, sinon que l'écu du roi Charles

VII était supporté par deux cerfs ailés et que dans une lettre d'un

marchand italien, écrite en 1429, se trouve l'annonce obscure du

couronnement du dauphin à Rome[69].

[Note 68: Le Cerf-Volant désigne allégoriquement le roi. Froissart

rapporte ainsi son origine. Avant de partir pour les Flandres, en

1382, Charles VI avait rêvé que son faucon s'était envolé. Un cerf

ailé lui apparut, l'enleva sur son dos et lui permit d'atteindre son

oiseau favori. Froissart, liv. II, chap. CLXIV; liv. IV, chap.

I.--Selon Juvénal des Ursins, Charles VI aurait rencontré, en 1380,

dans la forêt de Senlis, un cerf avec un collier d'or portant cette

inscription: _Hoc me Cæsar donavit_ (Paillot, _Parfaite Science des

Armoiries_, Paris, 1660, in-fº, p. 595).--On rencontre très souvent

chez Eustache Deschamps cette même allégorie pour désigner le roi

(Eustache Deschamps, _oeuvres_, éd. G. Raynaud, t. II, p. 57).]

[Note 69: Morosini, t. III, pp. 66-67.]

«Je prie Dieu, poursuit madame Christine, que tu sois celui-là, que

Dieu te donne de vivre pour voir tes enfants grandir, que par toi, par

eux, la France soit en joie et que, servant Dieu, tu n'y fasses point

la guerre à outrance. J'ai espoir que tu seras bon, droit, ami de la

justice, plus grand qu'aucun autre, sans que l'orgueil assombrisse tes

beaux faits, doux et propice à ton peuple et craignant Dieu qui t'a

choisi pour le servir.

»Et toi, Pucelle bien heureuse, tant honorée de Dieu, tu as délié la

corde qui enserrait la France. Te pourrait-on louer assez, toi qui à

cette terre humiliée par la guerre as donné la paix.

»Jeanne, née à la bonne heure, béni soit ton créateur! Pucelle envoyée

de Dieu, en qui le Saint-Esprit mit un rayon de sa grâce et qui de lui

reçus et gardes abondance de dons: jamais il ne refusa ta requête. Qui

t'aura jamais assez de reconnaissance?»

La Pucelle, sauvant le royaume, madame Christine la compare à Moïse,

qui tira Israël de la terre d'Égypte:

«Qu'une pucelle tende son sein pour que la France y suce douce

nourriture de paix, voilà bien chose qui passe la nature!

»Josué fut grand conquérant. Quoi d'étrange à cela, puisque c'était un

homme fort? Or, voici qu'une femme, une bergère montre plus de

prud'homie qu'aucun homme. Mais tout est facile à Dieu.

»Par Esther, Judith et Déborah, précieuses dames, il restaura son

peuple opprimé. Et je sais qu'il fut des preuses. Mais Jeanne est la

nonpareille. Dieu a, par elle, opéré maints miracles.

»Par miracle elle fut envoyée; l'ange de Dieu la conduisit au roi.

»Avant qu'on la voulût croire, elle fut menée devant des clercs et des

savants et bien examinée. Elle se disait venue de par Dieu et l'on

trouva dans les histoires que c'était véritable, car Merlin, la

Sibylle et Bède l'avaient vue en esprit. Ils la mirent dans leurs

livres comme remède à la France et l'annoncèrent dans leurs

prophéties, disant: «Elle portera bannière aux guerres françaises.»

Enfin ils disent de son fait toute la manière.»

Que madame Christine connût les chants sibyllins, ce n'est pas pour

nous surprendre, car on sait qu'elle était versée dans les écrits des

anciens. Mais on voit que la prophétie fraîchement tronquée de Merlin

l'Enchanteur et le chronogramme apocryphe de Bède le Vénérable lui

étaient parvenus. Les carmes et vaticinations des clercs armagnacs

volaient partout avec une merveilleuse rapidité[70].

[Note 70: _Procès_, t. III, pp. 133, 338, 340 et suiv.; t. IV, pp.

305, 480; t. V, p. 12.]

Le sentiment de madame Christine sur la Pucelle s'accorde avec celui

des docteurs du parti français et le poème qu'elle composa dans son

cloître ressemble, en beaucoup d'endroits, au traité de l'archevêque

d'Embrun.

Il y est dit:

«La bonne vie qu'elle mène montre que Jeanne est en la grâce de Dieu.

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2 · 第 1 / 29 段