Alors, pleins d'allégresse et le visage riant comme des lotus

épanouis, les singes d'honorer en foule cet heureux et bien-aimé

Raghouide, qui avait tué de sa main leur ennemi noctivague d'une force

épouvantable. Alors les Maharshis, les Gouhyakas, les Dieux et les

Asouras, les Bhoûtas, les Pannagas et Garouda même, les Yakshas, les

Gandharvas, les Daîtyas, les Dânavas et les Dieux-rishis, tous de

célébrer dans la joie cette valeur _insigne_ du _noble_ Râma.

* * * * *

À la nouvelle que le rejeton magnanime de Raghou avait tué

Koumbhakarna, les Yâtavas se hâtent d'en porter la connaissance aux

oreilles du monarque des Rakshasas. Apprenant que ce géant à la grande

force avait perdu la vie dans la bataille, Râvana, consumé de chagrin,

s'évanouit et tomba.

Voyant le souverain plongé dans ses pénibles soucis, personne n'osait

parler, et tous ils étaient absorbés dans leurs _tristes_ pensées.

Enfin le fils du monarque des Rakshasas, Indradjit, le plus grand des

héros, voyant son père consterné et comme submergé par les flots de

cet océan de chagrins, lui adressa la parole en ces termes: «Mon père,

il n'est pas temps de s'abandonner au découragement, puisque Indradjit

vit encore: oui! puissant roi des Naîrritas, qui que ce soit dans

un combat, s'il est touché d'une flèche lancée par mon bras ennemi

d'Indra, n'est capable de remporter sa vie sauve! Vois bientôt Râma

couché sans vie avec Lakshmana sur le sol de la terre, le corps fendu,

tout hérissé de mes flèches et les membres couverts de mes dards

aigus.» À ces mots, l'ennemi du roi des Tridaças salua son père et,

d'une âme intrépide, il monta dans son char, bien admirable, attelé

des plus excellents coursiers et dont la vitesse égalait celle du

vent. Quand ce guerrier à la vive splendeur, habitué à dompter les

ennemis, fut monté dans ce char, pareil au char de Vishnou, il hâta

sa marche vers le champ de bataille. De nombreux héros à la grande

vigueur, les mains armées de harpons, d'arcs et d'épées, suivirent à

l'envi l'un de l'autre les pas de ce magnanime. Le contempteur du roi

des Dieux s'avançait à grand son de tymbales, au bruit terrible des

conques, au milieu des hymnes chantés à sa gloire.

Râvana dit à son fils, qu'il voyait sortir, environné d'une nombreuse

armée: «Tu n'as pas au monde un héros qui puisse lutter avec toi,

mon fils: tu as vaincu Indra même dans la guerre; à plus forte raison

feras-tu mordre la poussière à ce Raghouide, un misérable, un homme!»

Après ces mots de son père et quand il eut reçu les bénédictions pour

la victoire, ce héros, monté sur le char attelé de rapides chevaux,

s'en alla vite au lieu destiné à consumer les victimes. Arrivé sur

le terrain des sacrifices, le Démon à la grande splendeur, habitué à

dompter ses ennemis, fit placer de tous côtés les Rakshasas devant son

char.

Là, cet auguste prince, d'un éclat pareil à celui du feu, sacrifia au

puissant Agni, suivant les rites avec les prières mystiques.

Alors, il se mit à charmer par des incantations son arc, ses flèches

et son char même entièrement.

Il congédia son armée, et seul, une flèche et son arc à la main,

invisible sur le champ de bataille, il répandit sur les armées des

singes la pluie d'une tempête de flèches, tel qu'un sombre nuage

déverse l'eau de ses flancs.

Fascinés par sa magie et criant avec des sons discordants, les plus

épouvantables des singes, le corps hérissé des flèches que lançait

Indradjit, tombent sur la terre, comme des arbres sourcilleux, sur

lesquels Indra jette sa foudre. Ils voyaient seulement les dards si

horribles que l'exterminateur envoyait dans les armées des singes;

mais ils n'entrevoyaient nulle part leur ennemi, ce terrible

contempteur du roi des Dieux, que sa magie enveloppait d'invisibilité.

L'invisible ennemi de frapper Sougrîva, Angada, Nîla, le vigoureux

Hanoûmat, Soushéna, Dhoûmra, Çatabali, Dwivida et d'autres ennemis.

Quand il eut déchiré avec ses dards empennés d'or les héros et le

monarque des singes, il enveloppa Râma lui-même et Lakshmana dans les

réseaux de ses pluies de flèches, aussi rapides que la foudre.

Inondé par cette averse de projectiles, comme le roi des monts par la

chute des pluies, Râma d'une beauté souveraine et merveilleuse jeta

les yeux sur Lakshmana et lui tint ce langage: «Lakshmana, le prince

des Rakshasas, ce vaillant guerrier, ennemi du roi des Dieux, a pris

de nouveau le trait de Brahma; il immole cette armée de héros simiens,

et, monté sur son char, il déploie toute sa magie. Comment peut-on

maintenant réussir à tuer dans le combat cet Indradjit, son trait

_ineffable_ à la main, et le corps invisible aux yeux? Son dard

infaillible est un don, je pense, de l'auguste Swayambhoû lui-même,

inconcevable à la pensée. Supporte en ce moment avec moi d'une âme

intrépide ces averses épouvantables de flèches.

«Toute cette armée du monarque des simiens est taillée en pièces; elle

a perdu ses héros les plus éminents. Mais, quand il nous aura vus,

nous d'une fougue épouvantable dans la guerre, mis hors de combat et

tombés sans connaissance, alors, sans doute, cet ennemi des Tridaças

nous abandonnera; et, content de la gloire insigne, qu'il a recueillie

dans sa bataille, cet odieux contempteur d'Indra et de ses Dieux, va

bientôt s'en aller, environné de ses amis, raconter son triomphe au

monarque des Rakshasas.» En effet, ces multitudes de flèches, lancées

par Indradjit, couvrirent de blessures les deux nobles frères; et,

quand il eut abattu ces deux puissants Raghouides, le prince des

Rakshasas _mit fin_ au combat en poussant un cri de victoire.

Le terrible Démon avait couché morts ou blessés dans la huitième

partie d'un jour soixante-quatre kotis de rapides quadrumanes.

Après un long regard jeté sur cette épouvantable armée, répandue

telle que les flots de la mer, Hanoûmat et Vibhîshana virent le vieux

Djâmbavat couvert par des centaines de flèches. Accablé naturellement

sous le faix de la vieillesse, ce héros, enveloppé de souffrances,

était alors comme l'image d'un feu qui s'éteint. À sa vue, le rejeton

de Poulastya, s'étant approché de lui: «Ces flèches acérées, noble

vieillard, dit-il, n'auraient-elles pas entièrement brisé ta vie?

Vis-tu encore, roi des ours? Te reste-t-il encore un peu de force?»

Quand il eut ouï la voix de Vibhîshana, Djâmbavat, le monarque des

ours, faisant couler de sa bouche les paroles avec peine, lui répondit

ces mots: «Puissant roi des Naîrritas, je te vois de l'oreille. Mais,

blessé par ces multitudes de flèches, plein de souffrances, je ne

puis, Naîrrita, te voir de mes yeux. Celui que la nymphe Andjanâ et le

Vent se glorifient d'avoir pour fils, Hanoûmat, le plus excellent

des singes, a-t-il sauvé sa vie du combat?» À ce langage du moribond,

Vibhîshana, voulant éprouver le caractère et la sagesse de ce roi,

qui savait honorer les sages: «Pourquoi me fais-tu cette demande sur

Hanoûmat, lui dit-il, sans t'inquiéter d'abord de ces deux illustres

hommes qui sont les premiers objets de notre douleur, eux, sur la vie

desquels repose même notre force!»

À ces mots de Vibhîshana, Djâmbavat répondit: «Écoute pour quelle

raison je t'ai fait cette demande sur le Mâroutide; c'est que, tigre

des Naîrritas, si l'invincible Hanoûmat respire, cette armée, fût-elle

morte, peut vivre encore! Si le souffle de la vie est resté au

Mâroutide, nous sommes pleins de vie nous-mêmes, eussions-nous rendu

le dernier soupir.»

À peine ouïes ces belles paroles, Vibhîshana reprit: «Il vit, mon

père, ce héros d'une vitesse égale à celle du vent: le prince, fils de

Mâroute, conserve une splendeur pareille à celle du feu. Il est venu

ici; et c'est toi, seigneur, qu'il cherchait maintenant de concert

avec moi.»

Hanoûmat, le fils du Vent, s'approche alors du vieillard, le salue

avec modestie et lui dit son nom. Quand ce vieux roi des ours

entendit, les sens tout émus, cette parole d'Hanoûmat, il crut naître,

pour ainsi dire, une seconde fois à la vie. Ensuite Djâmbavat à la

grande splendeur lui tint ce langage: «Va, prince des simiens, et

veuille sauver les quadrumanes; il n'y en a pas d'autre ici que toi, ô

le plus vertueux des singes, qui soit _assez_ doué de vigueur.

«Après une route merveilleuse parcourue au-dessus de la mer, veuille

bien diriger ta course, Hanoûmat, vers l'Himâlaya, roi des monts.

Ensuite tu verras, héros à la prodigieuse vigueur, une montagne d'or,

appelée Rishabha, au front sourcilleux, et la crête elle-même du

Kêlâsa. Entre deux cimes, tu verras une admirable montagne d'un éclat

incomparable: c'est la Montagne-des-simples, riche de toutes les

herbes médicinales. Là, végétant sur le faîte, s'offriront à tes

yeux, noble singe, quatre plantes à la splendeur enflammée, dont elles

illuminent les dix points de l'espace. Une d'elles, herbe précieuse,

ressuscite de la mort, une autre fait sortir les flèches des

blessures, la troisième cicatrise les plaies, une autre enfin ramène

_sur les membres guéris_ une couleur égale et naturelle. Prends-les

toutes, Hanoûmat, et veuille bien revenir ici promptement. Fais à tous

les singes, fils du Vent, fais-nous présent de la vie!»

À ces mots des torrents de force remplirent Hanoûmat, comme la mer

elle-même est remplie par les courants impétueux des ondes.

Après qu'il eut offert son adoration aux Dieux, le Mâroutide à la

terrifiante vigueur entra dans sa grande mission pour le salut des

Raghouides. Il releva sa queue semblable à un serpent, courba son

dos, infléchit ses oreilles, ouvrit sa bouche, pareille au volcan

sous-marin et s'élança dans les airs d'une vitesse impatiente et

merveilleuse. Ses deux bras, tels que des serpents étendus par-devant

lui, Hanoûmat, de qui la force égalait celle de Garouda, le roi des

oiseaux, dirigea son vol, déchirant, pour ainsi dire, les plages du

ciel, vers le Mérou, ce mont, le roi des monts; et le grand singe

aperçut bientôt l'Himâlaya, doué richement de fleuves et de ruisseaux,

orné de cataractes et de forêts, avec des cimes du plus magnifique

aspect et semblables à des masses de nuages blancs.

Le grand singe avait parcouru mille yodjanas quand il arriva sur

la haute montagne, où il se mit à chercher les quatre inestimables

panacées. Mais ces divines plantes qui pouvaient changer de forme,

ayant su qu'Hanoûmat n'était venu dans ce lieu que pour s'emparer

d'elles, se cachèrent à l'instant même dans l'invisibilité. Le noble

singe, ne les voyant pas, s'irrite; il pousse un cri de colère, il

ouvre sa bouche, il cligne tout indigné ses yeux et jette ces paroles

au roi de la montagne:

«Est-ce une sage pensée à toi de montrer une telle insensibilité pour

le noble Raghouide? Vaincu par la force de mon bras, vois! à l'instant

même, roi des grandes montagnes, tes débris vont ici joncher la

terre!» Soudain ce magnanime, embrassant la cime, rompit violemment,

d'un seul coup, dans sa fougue, le sommet flamboyant et le sépara de

la montagne avec ses éléphants, son or et sa richesse de mille métaux.

Quand il eut déraciné ce plateau, il s'élança dans les cieux avec lui

et, déployant sa vitesse impétueuse, effrayant les mondes, les princes

des Asouras, les Dieux mêmes et le roi des Souras, il s'en alla

rapidement célébré à l'envi par les choeurs des Immortels et des

Siddhas. Cette montagne répandait une splendeur éclatante sur le fils

du Vent, tel qu'une montagne lui-même, comme le tchakra de feu jette

dans les cieux sa lumière flamboyante sur Vishnou, quand ce Dieu s'est

armé de son disque aux mille tranchants.

Aussitôt qu'ils ont aperçu Hanoûmat, les singes de pousser leurs

acclamations de joie; le Mâroutide, _de son côté_, jette un cri de

triomphe à la vue des singes, et les habitants de Lankâ eux-mêmes, au

bruit de ces clameurs effrayantes, crient d'une manière encore plus

épouvantable. Admiré par les plus nobles chefs des simiens et loué par

Vibhîshana lui-même, le héros, tenant la cime de montagne, descendit

au milieu de cette armée quadrumane. À peine les deux fils du monarque

issu de Raghou ont-ils respiré l'odeur exhalée des célestes panacées,

soudain les flèches sortent des plaies et leur corps est guéri même de

toutes ses blessures.

Alors tous les singes privés de la vie sortirent de la mort, comme on

sort du sommeil à la fin de la nuit; et, poussant des cris _de joie_,

ils se relevaient tout à coup, célébrant à l'envi ce glorieux fils du

Vent!

* * * * *

Quand Indradjit, victorieux dans la guerre, eut mis l'armée des

singes en déroute, il revint du combat et rentra dans la ville. _Mais

bientôt_, saisi d'une grande colère au souvenir mainte et mainte fois

renouvelé des Rakshasas, tombés morts _sous les coups des singes_, le

héros prit de nouveau le chemin de la sortie. Dès qu'il eut franchi

d'un pied rapide le seuil de la porte occidentale, le puissant

noctivague résolut de mettre en oeuvre la magie pour fasciner les

quadrumanes hôtes des bois.

Le cruel fit donc par la vertu de sa magie un fantôme de Sîtâ, montée

dans son char: puis, guerrier habile en l'art des combats, il s'avança

dans le champ de bataille, la face tournée vers les singes. À peine

ont-ils vu le Rakshasa venir de la ville, ceux-ci, brûlants de

combattre, s'élancent, enflammés de colère et les mains pleines de

rochers. Devant eux marchait le noble Hanoûmat, tenant levé un faite

de montagne, sommet immense et d'un poids accablant.

Il vit, montée sur le char d'Indradjit, la Sîtâ, plongée au fond de

la tristesse, les cheveux renoués dans une seule tresse et le corps

exténué de jeûnes. À cette vue de la Mithilienne, assise dans le

char, l'air consterné et les membres souillés d'impuretés, son âme se

troubla et des larmes noyèrent son visage. À peine eut-il vu la Sîtâ

morne, pleine de méfiance, amaigrie de privations, déchirée par le

chagrin et montée sur le char du Râvanide: «Quel est son dessein?»

pensa le grand singe; et là-dessus il fondit avec les plus vaillants

des quadrumanes sur le fils de Râvana.

Rempli de colère en voyant l'armée des singes, le Râvanide tire son

glaive du fourreau et pousse un bruyant éclat de rire. Quand il se fut

armé de cet excellent cimeterre, il saisit par son épaisse chevelure

ce fantôme de Sîtâ, qui appelait à grands cris: «Râma! Râma!»

Alors qu'il vit appréhender la Sîtâ, Hanoûmat, le fils du Vent tomba

dans un profond abattement et versa de ses yeux l'eau dont la source

est dans la douleur. Au comble de la colère, il dit au Râvanide

avec menace: «Âme ignoble, méchante et vile, insensé, de qui la

scélératesse inspire les résolutions, il n'est pas séant à toi de

faire une chose telle, basse, ignominieuse!

«Comment veux-tu ôter la vie à cette Mithilienne, enlevée à sa

demeure, à son royaume, aux mains de Râma, innocente de toute injure

et sans défense? De quelle offense cette dame s'est-elle rendue

coupable envers toi, que tu veuilles ici la tuer?»

À peine eut-il articulé ces mots sur le champ de bataille, Hanoûmat,

plein de colère, fondit, environné des singes, sur le fils du monarque

des Rakshasas. Mais le Démon aux faits épouvantables refoula dans

un _rapide_ combat cette formidable armée des orangs-outangs qui se

ruaient contre lui. Indradjit, avec mille dards, sema le trouble dans

l'armée des simiens, puis, adressant la parole au Mâroutide, le plus

vaillant des singes: «Moi, qui te parle, dit-il, je tuerai sous tes

yeux, à l'instant même, cette Mithilienne pour laquelle Sougrîva,

toi et Râma, vous êtes venus ici. Une fois la vie arrachée à Sîtâ, je

donnerai la mort à Sougrîva, à Râma, à Lakshmana, à toi, singe, et au

lâche Vibhîshana. On doit respecter la vie des femmes, dis-tu: je te

réponds qu'on a droit, singe, de faire ce qui peut causer de la peine

à l'ennemi.»

Indradjit, à ces mots, frappa de son glaive au taillant acéré ce

fantôme de Sîtâ, versant des larmes. Tranchée par lui comme un fil,

tombe alors sur la terre cette belle anachorète à la ravissante

personne.

Le fils du Vent, Hanoûmat, dit à tous les singes terrifiés, la face

consternée, fuyant, aiguillonnés par la peur, chacun de son côté:

«Singes, pourquoi fuyez-vous, troublés, le visage abattu, l'ardeur

éteinte pour les combats? Où s'en est allée votre âme héroïque?

Suivez-moi par derrière, je marche en avant au combat! car il ne sied

pas de fuir à des héros nés en de nobles races.»

Il dit: et les singes dont ces mots raniment le courage, d'empoigner

aussitôt les cimes des montagnes ou des arbres nombreux et divers.

Pénétré de colère et de chagrin, le grand singe Hanoûmat envoya

tomber sur le char du Râvanide un pesant rocher. Mais, à peine voit-il

arriver cette masse, le cocher détourne bien loin du coup son char

attelé de coursiers dociles. Arrivé sur la place où avaient été le

char et les chevaux, Indradjit et son cocher, le granit, sans toucher

le but, rompit la terre et s'y plongea. La chute du rocher mit le

trouble dans l'armée Rakshasî; et les singes par centaines de se ruer

sur elle en poussant des cris.

Arrivé en la présence du magnanime Râma, Hanoûmat lui tint avec

douleur ce langage: «Fils de Raghou, tandis que nous combattions de

tous nos efforts, le Râvanide a frappé de son épée, sous nos yeux,

Sîtâ versant des pleurs. Consterné, l'âme troublée, je l'ai vue de

mes yeux _gisante_, dompteur des ennemis, et, l'esprit enveloppé

d'épaisses ténèbres, je suis venu t'en apporter la nouvelle.» À peine

le Raghouide eut-il ouï ces paroles du singe, que, suffoqué par la

douleur, il tomba sur la terre, son âme troublée et sa connaissance

évanouie.

Tandis que Lakshmana, frère dévoué, s'occupait à rendre le sentiment

à Râma, Vibhîshana revint d'inspecter les troupes et de leur

assigner des postes. Le héros aux vastes forces, s'étant approché de

_l'infortuné_ Raghouide, vit les singes consternés, en même temps que

Sougrîva, en même temps que Lakshmana. Il vit aussi le Raghouide à

la grande vigueur, joie de la race d'Ikshwâkou, tombé dans

l'évanouissement et soutenu sur le sein de Lakshmana.

À la vue de Râma, sans force et consumé par le chagrin: «Qu'est-ce?»

dit Vibhîshana, le coeur affligé d'une peine intérieure. Lakshmana,

voyant Vibhîshana plongé dans ses réflexions et la tête baissée:

«Héros, lui dit-il, noyé dans ses larmes, ce prince vient d'apprendre

à l'instant par la bouche d'Hanoûmat qu'Indradjit a tué Sîtâ, et

soudain il est tombé dans cet évanouissement...»

Mais Vibhîshana, interrompant le Soumitride au milieu de son récit,

adresse à l'évanoui, revenu à la connaissance, ces paroles éminemment

consolantes: «Dans ce qu'est venu te raconter Hanoûmat d'un air

consterné, il n'y a pas moins de fausseté, je pense, qu'il n'y

en aurait dans cette nouvelle: «Toute la mer est à sec!» Je sais,

guerrier aux longs bras, quelles sont, à l'égard de Sîtâ les

résolutions de l'impie Râvana: il ne lui fera pas ôter la vie. En

effet, ses parents lui ont dit, au nom de son intérêt, en même temps

qu'ils parlaient au nom du devoir: «Abandonne la Vidéhaine!» mais il

n'a point écouté cette parole.

«Secoue, tigre des hommes, secoue ce désespoir qui est tombé sur toi

sans raison; car toute l'armée va perdre courage en te voyant la proie

du chagrin.»

Revêtu de son armure, le Soumitride, tenant alors ses flèches, portant

son épée, couvert de sa cuirasse et rayonnant d'une grande quantité

d'or, toucha les pieds de Râma et lui dit, plein de joie: «Dans un

instant ces dards, lancés par mon arc, vont dévorer le corps de ce

terrible _Démon_, comme le feu consume un tas d'herbes _sèches_.»

Il dit, et, sur ces mots prononcés en face de son frère, Lakshmana

joyeux sortit, brûlant de tuer le Râvanide dans un combat. Aussitôt

Hanoûmat, environné par de nombreux milliers de singes, et Vibhîshana,

escorté de ses ministres, suivent le frère de Râma.

Le Râvanide, plein de fureur, semblable au noir Trépas, s'avance

impétueux, monté dans son char, bien décoré, spacieux, hérissé d'armes

et de cimeterres, attelé de chevaux noirs. Ensuite, quand il eut

promené ses regards sur tous, et sur le Soumitride, et sur Vibhîshana,

et sur les principaux des singes: «Voyez ma force! s'écria dans

la plus ardente colère le puissant Râvanide aux longs bras. Tâchez

maintenant de supporter dans cette guerre l'insupportable averse des

flèches que va lancer mon arc, comme une pluie versée au milieu des

airs. Qui tiendra pied devant moi, criant d'une voix semblable au

_tonnerre du_ nuage et semant d'une main prompte sur le champ de

bataille les multitudes de mes flèches? Tout à l'heure, sous les coups

de mes pattiças, de mes épées, de mes traits à sarbacane, je vous

plongerai tous, percés de mes flèches aiguës, dans la _noire_

habitation d'Yama!»

À peine eut-il entendu cette jactance du prince des Yâtavas,

Lakshmana, plein de colère, lui répondit en ces mots, prononcés d'une

voix que la peur ne troublait pas: «On aborde aisément avec la

langue au rivage des faits; mais le propre du sage, ô le plus vil des

Rakshasas, c'est de prendre terre avec un acte à cette rive ultérieure

des actes.

«Le feu brûle sans parler et le soleil échauffe en silence; le vent

brise les arbres, sans leur jeter un seul mot d'outrage.» Le puissant

héros, à qui ce langage était adressé, Indradjit, habitué à vaincre

dans les combats, saisit un arc épouvantable et se mit à lancer

des flèches acérées. Décochés par le guerrier vigoureux, ces dards,

pareils au poison des serpents, atteignent Lakshmana et continuent

leur vol en sifflant comme des reptiles.

Tous ses membres percés par cette multitude de flèches, le beau

Lakshmana, baigné de sang, brillait alors sous la couleur d'un feu

sans fumée.

Indradjit, admirant son exploit, s'enorgueillit, jeta au loin un

immense cri et tint ce langage: «Frappé de mes flèches, tu vas rester

ici gisant, tes membres supérieurs déchirés, les sens troublés, ta

cuirasse tombée sur la terre et ton arc en morceaux échappé de ta

main!»

Au fils de Râvana, à qui la colère avait dicté ces mots outrageants,

Lakshmana répondit en ces termes convenables et pleins de raison:

«Pourquoi viens-tu, Rakshasa, te vanter ici, n'ayant rien fait encore?

C'est moi qui, sans t'avoir dit une seule injure, sans me vanter, ni

mépriser ta _valeur_, te ferai mordre la poussière à cette heure même,

ô le plus vil des Rakshasas!»

À ces mots, Lakshmana d'une grande vitesse plongea dans le fils de

Râvana une flèche à cinq noeuds, lancée d'une corde tirée jusqu'à son

oreille. Atteint par ce trait, le Râvanide en colère de blesser à son

tour Lakshmana avec trois dards bien décochés.

Lakshmana irrité arrache ces terribles flèches et, d'un visage

intrépide, jette dans le combat ces mots au Râvanide: «Ce tir,

noctivague, n'est pas celui des héros, une fois arrivés sur un champ

de bataille; car ces flèches, venues de ta main, sont légères et n'ont

pas une grande force. Voici de quelle manière dans un combat tirent

les héros qui désirent la victoire!» Le guerrier à ces mots le perça

cruellement de ses flèches. Brisée par les dards sur le sein du

noctivague, sa vaste cuirasse d'or tombe çà et là sur le fond du char,

comme on voit filer dans le ciel une multitude d'étoiles. Sa cotte

de maille enlevée par les flèches de fer, le héros Indradjit, tout

sanglant de ses blessures, parut aux yeux dans la bataille comme un

kinçouka en fleurs. Tous les membres hérissés de flèches, ces deux

héros à la grande vigueur combattirent, inondés par leur sang de tous

les côtés et respirant d'un souffle haletant. L'homme et le Démon

exposaient aux yeux dans ce combat leur terrible vigueur: de l'un à

l'autre passait une ardeur à détruire, légère, variée, sûre.

Le ciel était labouré de leurs flèches entremêlées; leurs dards à

milliers brisaient et fendaient les airs.

Tantôt Lakshmana touchait le Râvanide et tantôt le Râvanide touchait

Lakshmana: aussi régnait-il dans cette lutte de l'un avec l'autre une

effrayante instabilité. Enfin Lakshmana de percer avec quatre dards

les quatre chevaux noirs aux ornements d'or, qui traînaient ce lion

des Rakshasas. Ensuite il saisit une flèche de fer étincelante,

signalée, meurtrière des ennemis et telle qu'un serpent. Lancée par

son arc, comme le tonnerre par un nuage, elle ravit le jour au cocher.

Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky · 第 16 / 23 段