semblable au serpent désarmé de poison, la splendeur éteinte, sa
gloire effacée, l'aigrette de son diadème emportée, tel enfin que le
soleil quand il n'a plus sa lumière: «Tu viens d'exécuter un grand, un
bien difficile exploit; ton bras m'a tué mes plus vaillants guerriers:
aussi pensé-je que tu dois être fatigué, et c'est pourquoi mes flèches
ne t'enverront pas aujourd'hui dans les routes de la mort!»
À ces mots, Râvana, de qui l'orgueil était renversé, la jactance
abattue, l'arc brisé, l'aurige et les chevaux tués, la grande tiare
mutilée, se hâta de rentrer dans Lankâ, consumé de chagrins et toute
sa gloire éclipsée.
Il s'approcha du siége royal, céleste, fait d'or; il s'assit, et,
regardant ses conseillers, il parla en ces termes: «Toutes ces
pénitences rigoureuses que j'ai pratiquées, elles ont donc été vaines,
puisque moi, l'égal du roi des Dieux, je suis vaincu par un homme! La
voici confirmée par l'événement, cette parole ancienne de Brahma: «Tu
n'as rien à craindre, si ce n'est des hommes.» J'ai obtenu que ni les
Pannagas ou les Rakshasas, ni les Yakshas ou les Gandharvas, ni les
Dânavas ou même les Dieux ne pourraient m'ôter la vie; mais j'ai
dédaigné de m'assurer contre les hommes. Voici même que ma ville,
comme Nandî[17] me l'avait prédit un jour dans sa colère sur le mont
Himâlaya, est assiégée par des êtres d'une figure semblable à son
visage. Aujourd'hui les choses n'arrivent pas autrement qu'il ne fut
dit par ces deux magnanimes. Elles n'étaient pas moins vraies, ces
paroles que m'adressa le noble Vibhîshana. Ces discours sages de mon
frère s'accomplissent: les événements qui surviennent sont justement
ce qu'il avait prévu.
[Note 17: Singe et conseiller de Çiva, habitant comme lui sur les
cimes de l'Himavat.]
«Que Koumbhakarna d'un courage incomparable et qui a brisé l'orgueil
des Dânavas et des Dieux soit réveillé du sommeil où il est plongé par
la malédiction de Brahma! Ce _géant_ aux longs bras dépasse dans le
combat tous les Rakshasas comme une cime de montagne: il aura tué
bientôt les singes et les deux princes Daçarathides.»
À ces paroles du monarque, les Rakshasas de courir avec la plus grande
hâte au palais de Koumbhakarna.
Mais, rejetés au dehors par le vent de sa respiration, ces robustes
Démons ne purent même y rester. Quelle que fût leur puissante vigueur,
le souffle seul du géant les repoussa hors du palais: enfin, avec de
grands efforts et beaucoup de peine, les Yâtavas parvinrent à rentrer
dans cette habitation charmante au pavé d'or. Là, ils virent alors
couché, dormant, tout son aspect glaçant d'effroi et le poil dressé en
l'air, cet horrible chef des Naîrritas, ce mangeur de chair, effrayant
par ses ronflements, soufflant comme un boa, avec une tempête de
respiration épouvantable, sortant d'une bouche aussi grande que la
bouche même de l'enfer.
Alors, se plaçant à l'entour et _se tenant l'un à l'autre_ fortement,
ils s'approchent du géant, dont la vue semblait une montagne de noir
collyre; puis, ces guerriers intrépides entassent devant lui un
amas d'aliments haut comme le Mérou et capable de rassasier sa faim
complétement. Ils firent là des tas de gazelles, de buffles et de
sangliers; ils amoncelèrent une prodigieuse montagne de nourriture.
Ensuite, ces ennemis des Dieux mirent devant Koumbhakarna des urnes de
sang et différentes liqueurs spiritueuses. Ils oignirent d'un sandal
précieux à l'odeur céleste, ils couvrirent le géant de riches habits,
de guirlandes et de parfums aux senteurs les plus exquises. Enfin, ils
répandent les émanations embaumées du plus suave encens autour de lui,
ils entonnent des hymnes en l'honneur de Koumbhakarna, ils se mettent
à réveiller de son lourd sommeil ce héros, immolateur des ennemis.
Tels que des nuages _orageux_, les Yâtoudhânas font du bruit çà et là,
ils secouent ses membres, et poussent des cris en même temps qu'ils
frappent sur lui. Ils se fatiguent, mais ils ne peuvent le réveiller.
Enfin ils tentent, pour le tirer du sommeil, un plus grand effort. Ils
remplirent de leur souffle des trompettes reluisantes comme la lune,
et, dans leur vive impatience, ils jetèrent tous à la fois des cris
éclatants. Ils se frappaient les mains l'une contre l'autre _ou les
bras avec leurs mains_, ils allaient et venaient de tous les côtés,
soulevant pour le réveil de Koumbhakarna un bruit tumultueux. Ils
battaient des chameaux, des ânes, des chevaux et des éléphants à
grands coups de bâtons, de fouets et d'aiguillons: ils faisaient
résonner de toutes leurs forces des tymbales, des conques et des
tambours. Ils frappaient les membres du géant avec de grands marteaux,
avec des maillets d'armes, avec des pattiças, avec des pilons même,
levés autant qu'ils pouvaient. Les oiseaux tombaient tout d'un coup
dans leur vol, étourdis par ce fracas de tymbales, de patahas, de
conques, par ces cris de guerre, ces battements de mains et ces
rugissements; bruit confus, qui s'en allait courant par tous les
points de l'espace et se dispersait au milieu du ciel.
Mais en vain; tant de tumulte ne réveillait pas encore ce magnanime
Démon.
Las _de tous ces vains efforts_, les noctivagues essayent d'un nouveau
moyen: ils font venir de charmantes femmes aux colliers de pierreries
éblouissants. Celles-ci étaient nées des Rakshasas ou des Nâgas,
celles-là étaient les épouses des Gandharvas, celles-ci encore étaient
les filles des hommes ou même des Kinnaras.
Entrées dans ce palais magnifique au pavé d'or pur, elles se tiennent
devant Koumbhakarna, _les unes_ chantant, _les autres_ jouant divers
instruments du musique. Et voici que, dans leurs folâtres ébats,
ces dames célestes aux célestes parures, ces nymphes, embaumées d'un
céleste encens et parfumées de senteurs célestes, remplissent des
odeurs les plus suaves cette splendide habitation. Toutes avaient de
grands yeux, toutes avaient le doux éclat de l'or, toutes possédaient
les dons _aimables_ de la beauté, toutes étaient parées de _gracieux_
atours.
Réveillé par le gazouillement de leurs noûpouras, le ramage de
leurs ceintures, le concert de leurs chants mariés au son de leurs
instruments, leurs voix douces, leurs senteurs exquises et leurs
divers attouchements, le géant crut n'avoir jamais goûté de plus
délicieuses sensations. Le prince des noctivagues jette en l'air ses
grands bras aussi hauts que des cimes de montagnes; il ouvre sa bouche
semblable à un volcan sous-marin, et bâille hideusement. Cet horrible
spasme achève de réveiller ce Démon à la force sans mesure: il pousse
un soupir, comme le vent qui souffle à la fin du monde. Ensuite le
Démon réveillé, ayant fait rougir ses yeux, _en les frottant_, promena
ses regards de tous les côtés et dit aux noctivagues: «Pour quelle
raison vos excellences m'ont-elles réveillé dans mon sommeil? Ne
serait-il point arrivé quelque chose de fâcheux au monarque des
Rakshasas? En effet, on ne trouble pas dans le sommeil une personne de
mon rang pour une faible cause.»
«Le roi souverain de tous les Rakshasas a _bien_ envie de te voir.
Veuille donc aller vers lui, répondent-ils; fais ce plaisir à ton
frère.»
Aussitôt qu'il eut ouï la parole envoyée par son maître, l'invincible
Koumbhakarna: «Je le ferai!» dit le géant à la grande vigueur, qui
se leva de sa couche, et, joyeux, se lava le visage, prit un bain
et revêtit ses plus riches parures. Ensuite il eut envie de boire et
demanda au plus vite un breuvage, qui répand la force dans les veines.
Soudain les noctivagues s'empressent d'apporter au géant, comme Râvana
leur avait prescrit, des liqueurs spiritueuses et différentes sortes
d'aliments pour la joie de son coeur. Le colosse affamé se jeta
avidement, avec une bouche enflammée, avec des yeux ardents, sur la
chair des buffles, sur les viandes de sangliers, sur les boissons
préparées, et, _non moins_ altéré, il but à longs traits du sang.
À l'aspect de cet éminent Rakshasa, tel qu'à le voir on eût dit une
montagne, et qui semblait marcher dans les airs, comme jadis l'auguste
Nârâyana lui-même; à cet aspect du colosse, affreusement épouvantable,
à la voix tonnante comme celle du nuage, à la langue flamboyante, aux
longues dents aiguës et saillantes, aux grands bras, aux mains armées
d'une lance et devant la vue duquel, inspirant la terreur, fuyaient
tous les singes par les dix points de l'espace, Râma dit avec
étonnement ces mots à Vibhîshana: «Dis-moi qui est ce colosse? Est-il
un Rakshasa? Est-ce un Asoura? Je ne vis jamais avant ce jour un être
de cette espèce?»
À cette demande que lui adressait le prince aux travaux infatigables,
Vibhîshana répondit en ces termes au rejeton de Kakoutstha: «C'est le
fils de Viçravas, le noctivague Koumbhakarna, qui a pu vaincre dans la
guerre Yama et le roi des Immortels.
«Le vigoureux Koumbhakarna est fort de sa propre nature: la force
des autres chefs Rakshasas vient des faveurs et des grâces qu'ils ont
méritées _du ciel_; mais la force de Koumbhakarna ne vient que de
son corps, héros aux longs bras; elle est innée en lui. Aussitôt sa
naissance, ce magnanime, pressé déjà par la faim, mangea dix Apsaras,
suivantes du puissant Indra. Par lui furent dévorés des êtres animés
en bien grand nombre de milliers.
«Enfin, accompagné des créatures, Indra se rendit au séjour de
l'Être-existant-par-lui-même, et fit connaître au vénérable aïeul de
tous les êtres la méchanceté de Koumbhakarna: «La terre sera bientôt
vide, s'il continue à dévorer sans relâche, comme il fait, tous les
êtres animés!» À ces paroles de Çakra, l'auguste père de tous les
mondes manda vers lui Koumbhakarna et vit cet affreux géant. À
l'aspect du colosse, le souverain maître des créatures fut saisi
d'étonnement, et l'Être-existant-par-lui-même tint ce langage au
vigoureux Koumbhakarna: «Assurément, c'est pour la destruction du
monde, que tu fus engendré par le fils de Poulastya; mais, puisque tu
n'emploies tes soins et cette force, dont tu es doué, qu'à ravager le
monde, désormais tu vas dormir, semblable à un mort!»
«Aussitôt, vaincu par la malédiction de Brahma, le Rakshasa tombe, _et
s'endort_!
«Quand il vit son frère étendu et plongé dans un profond sommeil,
alors, agité par la plus vive émotion: «On ne jette pas à terre, dit
Râvana, un arbre d'or, parce qu'il n'a point rapporté de fruits dans
la saison. Souverain maître des créatures, il n'est pas séant que ton
petit-fils dorme ainsi. L'auguste parole, dite par toi, ne peut l'être
en vain: il dormira donc, ce n'est pas douteux; mais fixe pour lui
un temps _alternatif_ de sommeil et de veille.» À ces mots de Râvana:
_«Eh bien!_ répondit l'Être-existant-par-lui-même, il dormira six
mois, et restera éveillé un seul jour. J'accorde toute la durée d'un
jour à ce héros affamé pour se promener sur la terre, y faire des
choses égales à lui-même et se pourvoir de nourriture.»
«C'est Râvana lui-même, qui maintenant, épouvanté de ta valeur et
tombé dans l'adversité, fit _sans doute_ réveiller Koumbhakarna. Ce
héros vigoureux va sortir, crois-le bien! et, dans sa violente colère
aiguisée par la faim, il va dévorer les singes.»
* * * * *
Le prince des Rakshasas à la grande vigueur, mais encore plein de
l'ivresse du sommeil, était arrivé dans la rue royale, environné de
splendeur.
Il vit la charmante demeure du monarque des Rakshasas, vaste
habitation; revêtue d'une immense richesse d'or et qui offrait
l'aspect du soleil, père de la lumière. Il s'approche du palais,
il entre dans l'enceinte, il voit son auguste frère assis, le coeur
troublé, dans le char Poushpaka.
Alors le prince à la grande force, Koumbhakarna, d'embrasser les pieds
de son frère, assis dans un palanquin. Mais Râvana se lève et, plein
de joie, lui donne une accolade. Ensuite Koumbhakarna, embrassé et
comblé par son frère des honneurs qu'exigeait l'étiquette, prit place
sur un trône sublime et céleste. Quand le Démon à la grande vigueur se
fut assis dans le siége, il adressa, les yeux rouges, avec colère, ces
mots à Râvana:
«Pourquoi, sire, m'as-tu fait réveiller sans aucun égard? Dis-moi d'où
te vient cette crainte? À qui dois-je maintenant donner la mort? Ce
danger te vient-il du roi des Dieux, sire, ou du monarque des eaux?»
«Noctivague, mon frère, il y avait bien longtemps, répondit l'autre,
que durait le sommeil, dont nous t'avons retiré aujourd'hui. Tu n'as
donc pu connaître, plongé dans ce doux repos, en quelle infortune m'a
jeté Râma. Jamais, ni les Gandharvas, ni les Daîtyas, les Asouras ou
même les Dieux ne m'ont fait courir un péril égal au danger qui me
vient de cet homme.
«Tu n'as pu savoir comment Sîtâ fut jadis enlevée par moi. Râma, que
ce rapt consume _de colère et de chagrin_, nous a précipités dans ces
horribles transes. Accompagné de Sougrîva, ce vigoureux Daçarathide a
franchi la mer, et maintenant il coupe _sans pitié_ les racines _de_
notre _existence_. Vois, hélas! aux portes mêmes de Lankâ nos bosquets
d'agrément, que les singes, arrivés par une chaussée _inouïe_,
revêtent d'une couleur tannée. Ils ont tué dans la guerre mes
Rakshasas les plus éminents.
«Sors donc, armé de ta lance et ton lasso à la main, comme la Mort!
«Guerrier à la vigueur infinie, qu'aujourd'hui, rendu au bonheur,
tout mon peuple, défendu par la vitesse et la force de ton bras, soit
affranchi de ce péril extrême: immole, ennemi des Dieux, Râma et toute
son armée!»
Dès qu'il eut ouï ce discours, Koumbhakarna lui répondit en ces
termes: «C'est assez t'abandonner aux soucis, tigre des Rakshasas!
dépose ton chagrin et ta colère, veuille bien être calme. J'immolerai
celui qui est la cause de tes chagrins.
«Aujourd'hui, guerrier aux longs bras, sois dans la joie et Sîtâ dans
la douleur, en voyant la tête de Râma, que je vais te rapporter du
combat!
«Amuse-toi, selon tes fantaisies, bois des liqueurs spiritueuses,
vaque à tes affaires, chasse de toi le souci: aujourd'hui que son
époux sera plongé dans l'empire de la Mort, Sîtâ va pour longtemps
devenir ton esclave!»
Le colosse saisit rapidement sa lance aiguë, exterminatrice des
ennemis; arme épouvantable, flamboyante, toute de fer, pareille à la
foudre du _puissant_ Indra et d'un poids à l'équipollent du tonnerre.
Quand il eut pris cette lance, ornée d'un or épuré, teinte du sang des
ennemis, émoulue, qui avait mainte fois brisé l'orgueil des Dânavas
et des Dieux, arraché à la vie des Yakshas et des Gandharvas,
Koumbhakarna à la grande splendeur tint ce langage à Râvana: «J'irai
seul, moi-même! Que ton armée reste ici!»
Son cocher à l'instant de lui amener son char céleste, attelé de cent
ânes et sur lequel flottaient des drapeaux de guerre; vaste char,
semblable au sommet du _mont_ Kêlâsa, monté sur huit roues, bruyant
comme les grands nuages et long de cinq stades.
Inondé par des pluies de fleurs, le front abrité d'une ombrelle, une
pique émoulue à sa main, ivre du sang dont il s'était gorgé, et dans
la fureur de l'ivresse, tel sortait le plus terrible combattant des
Yâtavas.
Grand, terrible, large de cent arcs, haut de six cents brasses,
les yeux comme les roues d'un char, il ressemblait au sommet d'une
montagne.
«Au reste, la racine des maux de Lankâ, c'est l'aîné des Raghouides
avec Lakshmana; lui mort, tout est mort, se disait-il: je vais donc le
tuer dans cette bataille.»
Tandis que le Rakshasa Koumbhakarna s'avançait, des prodiges d'un
aspect sinistre se manifestaient de tous les côtés.
Des chacals aux formes horribles glapirent et leurs gueules jetèrent
des bouffées de flammes; les oiseaux annoncèrent des augures
sinistres. Un vautour s'abattit sur le char du héros en marche pour
le combat; son oeil gauche tressaillit et son bras gauche trembla. Son
pied frémit, son poil se hérissa, sa voix même changea de nature au
moment qu'il entra sur le champ de bataille. Un météore igné tomba
flamboyant du ciel avec un fracas épouvantable, la clarté du soleil
fut éclipsée et le vent fut sans haleine.
Mais, sans tenir compte de ces grands signes, qui tous se levaient
pour annoncer la fin de sa vie, Koumbhakarna sortit, l'âme égarée par
la puissance de la mort.
Aussitôt que le vigoureux colosse eut passé le seuil de la cité, il
poussa une clameur immense, qui fit résonner tout l'Océan, produisit
_au milieu des airs_ l'effet d'un ouragan impétueux et fit trembler,
pour ainsi dire, les montagnes. Dès qu'ils virent s'avancer le monstre
aux yeux épouvantables, que n'auraient pu tuer Yama, Maghavat et
Varouna, tous les singes de courir çà et là.
À la vue de Gavâksha, de Çarabha, de Nîla et du robuste Koumouda,
qui s'enfuyaient, oublieux de leur vaillance, de leurs familles et
d'eux-mêmes, le fils de Bâli, Angada, leur jeta ces paroles: «Où
allez-vous, tremblants comme des singes vulgaires? Vous courez
là? Revenez! Quoi! vous _croyez_ sauver ainsi votre vie? Mais où
irez-vous, chefs des singes, que la mort n'y soit pour vous? Puisque
la mort est une nécessité, ce qui va le mieux à des gens tels que
vous, c'est de mourir en combattant.»
Rassurés avec peine et s'appuyant l'un sur l'autre, les singes restent
enfin de pied ferme sur le front de la bataille, tenant à leurs mains
des rochers et des arbres. Revenus sur leurs pas, les sylvicoles
guerriers, bouillants d'ardeur, comme des éléphants pleins d'ivresse,
se mettent à frapper dans une extrême fureur Koumbhakarna de tous les
côtés; mais en vain le frappait-on avec des rochers, avec des sommets
élevés de montagnes, avec des arbres aux cimes fleuries, il n'en était
pas ébranlé.
Irrité, Koumbhakarna de broyer dans un souverain effort les armées des
singes vigoureux, comme un feu allumé dévore les forêts.
Enfin, battus par le terrible Démon, les singes _tremblants_ se
sauvent dans la route même par laquelle tous ils avaient traversé la
mer. Traversant d'un bond _ce large détroit_, courant en avant, le
visage consterné d'épouvante, ils ne s'arrêtaient pas à regarder ces
lieux profonds. Les uns franchissent la mer, les autres s'envolent
dans les cieux; il en est qui grimpent sur les arbres; il en est qui
plongent dans l'Océan. Ceux-ci de gravir sur les montagnes, ceux-là de
se réfugier dans les cavernes; en voici qui tombent; en voilà qui ne
se tiennent plus en bon ordre. Voyant les simiens rompus; «Arrêtez,
singes! leur crie Angada; combattons! Que vous sert-il de fuir?
«Si nous sauvons nos vies par la fuite, rompus en si grand nombre sous
le bras d'un seul, notre renommée dans la guerre est à jamais perdue!»
Aussitôt neuf généraux des armées quadrumanes, tenant levées de
pesantes roches, courent sur le géant à la grande vigueur. Mais,
rompus par le corps du géant, les rochers, pareils à des montagnes,
ne broyent sous leur chute que son drapeau, son char, ses ânes et son
cocher. Le héros en toute hâte se jette à bas du char, tenant levée sa
lance, et s'envole rapidement au milieu des airs, tel qu'une montagne
ailée.
Il se promenait dans les armées des singes, foulant aux pieds les
guerriers, comme un vigoureux éléphant, ses tempes baignées par une
sueur de rut, brise de ses piétinements une forêt de roseaux.
En ce moment du combat, Nîla de lancer une cime de montagne à
Koumbhakarna; mais celui-ci voit arriver cette masse et la frappe de
son poing. Sous l'atteinte de ce vigoureux coup, le sommet de montagne
se brisa et tomba sur la face de la terre, en semant des étincelles et
dispersant des flammes.
On vit alors des milliers de simiens se précipiter à la fois contre
le géant; et, grimpant sur Koumbhakarna, ils escaladèrent le colosse,
tels qu'on eût cru voir des collines s'élever sur une montagne.
Le vigoureux Démon, entraînant tous les simiens entre ses bras, se mit
à les dévorer dans sa fureur, comme Garouda mange les serpents. Mais
les singes, que le monstre jetait dans sa bouche, aussi grande que les
enfers, trouvaient le moyen d'en sortir, _ceux-ci_ par ses oreilles,
_ceux-là_ par ses fosses nasales.
Ceux-ci, fuyant la mort, courent s'abriter sous la protection de Râma,
qui s'élance et prend son _arc, cette_ perle des arcs.
Près d'en venir aux mains, il dit alors au colosse, tel qu'une
montagne ou pareil à un nuage, chassé par le vent: «Avance près de
moi, seigneur des Rakshasas! Me voici de pied ferme, mon arc et ma
flèche dans les mains. Sache que je suis la mort venue ici pour toi:
dans un moment, scélérat, tu vas exhaler ta vie!»
«C'est Râma!» se dit Koumbhakarna à la grande splendeur. Il poussa en
même temps un bruyant éclat de rire, qui brisa, pour ainsi dire, les
coeurs de tous les quadrumanes hôtes des bois; et, quand il a ri d'une
manière difforme, épouvantable, pareille au tonnerre des nuages, il
tient ce langage au Raghouide:
«Vois ce maillet d'armes que je porte, solide, épouvantable, tout en
fer! avec lui, j'ai vaincu jadis les Dieux et les Dânavas. Montre-moi,
tigre d'Ikshwâkou, cette vigueur agile de laquelle est doué ton corps;
ensuite, quand j'aurai vu ta force et ton courage, je ferai de toi mon
festin.»
À ces mots, Râma lui décocha des flèches bien empennées; mais, atteint
dans le combat par ces traits d'une vitesse égale à celle du tonnerre,
le colosse n'en fut aucunement ému.
Cet ennemi du grand Indra but des pores, _en quelque sorte_, ces
flèches, comme des gouttes d'eau, et, brandissant son maillet d'armes,
il en opposa la terrible fougue à l'impétuosité des projectiles _du
vaillant_ Raghouide.
Mais Râma dans ce combat déploie soudain un arc céleste et plonge
des flèches invincibles dans le coeur de Koumbhakarna. De la bouche
du colosse en fureur, blessé par le Daçarathide et fondant sur lui
rapidement, il sortit un mélange de flammes et de charbons.
Dans son trouble, l'arme effroyable tomba de sa main sur la terre; et,
quand il vit son bras désarmé, le géant à la grande vigueur se mit à
faire un immense carnage à coups de pieds, à coups de poings. Le corps
tout blessé par les flèches, baigné du sang qui ruisselait de ses
membres comme les torrents d'une montagne, Koumbhakarna, inondé à
la fois de sang et d'une colère bouillante, parcourut les armées,
dévorant tout sans distinction, quadrumanes ou Rakshasas.
Râma, défiant son ennemi, décocha au noctivague la grande
flèche-du-vent et lui enleva du coup le bras, qui tomba au milieu des
armées quadrumanes et frappa dans ses convulsions les bataillons des
singes.
Tel qu'une haute montagne, à qui la foudre coupa une aile,
Koumbhakarna, que cette flèche avait dépouillé de son bras, déracine
un shorée de l'autre main et fond avec cet arbre sur l'Indra même des
hommes. Mais soudain, celui-ci, associant à la flèche d'Indra un dard
pareil à l'éclair et au tonnerre, de lui trancher ce bras, que
le géant élevait, armé de son énorme shorée. Ce bras coupé de
Koumbhakarna, tombant comme un serpent échappé aux serres de Garouda,
se débattit sur le sol et frappa les rochers, les arbres, les
Rakshasas et les singes.
Néanmoins le Rakshasa, poussant des cris, accourait avec la même
furie, quoiqu'il fût sans bras: à cette vue, Râma saisit deux flèches
émoulues en demi-lunes et lui trancha les deux pieds dans cette
nouvelle phase du combat. Alors, ouvrant sa bouche semblable au
volcan sous-marin, le Démon vociférant, les bras coupés et les jambes
mutilées, s'avançait encore impétueusement vers le Raghouide: tel
Râhou, dans les cieux, quand il veut dévorer la lune. Râma aussitôt
de lui remplir sa gueule de flèches à la pointe aiguë, à l'empennure
vêtue d'or; et le monstre, sa bouche pleine de traits, ne pouvant
parler, râlait à grand'peine des sons inarticulés; il perdit même la
connaissance.
Râma choisit un autre dard céleste, d'une éternelle durée, que les
Dieux et même Indra vénéraient comme le second sceptre de la Mort.
Il envoya au noctivague cette arme à l'empennure variée d'or et de
diamants, ce projectile d'un éclat pareil aux flammes ou aux rayons
allumés du soleil, ce trait d'une vitesse égale à celle de l'éclair et
du tonnerre déchaînés par le grand Indra.
Soudain le trait coupe au roi des Yâtavas sa tête pareille au sommet
d'une montagne, ce chef à la bouche armée de ses longues dents
arrondies, au cou paré de son beau et resplendissant collier: tel
Indra jadis abattit la tête de Vritra. Le Démon poussa un effroyable
cri et tomba mort: son grand corps écrasa deux milliers de singes.
La chute du géant sur la terre fit trembler tous les remparts et les
portiques de Lankâ; la grande mer elle-même en fut agitée.