Louis Mandrin naquit à Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs en Dauphiné, le

30 mai 1714, d'un homme de la plus basse classe qui, vivant de ses

vols, pour le moins autant que de son travail, essaya de fabriquer

de la fausse monnaie, et finit par se faire tuer par des gardes sur

lesquels il avait tiré lui-même. La piété filiale et l'héritage de

quelques outils de faux monnayeur excitèrent le jeune Mandrin à suivre

la carrière de son géniteur. Toutefois, la guerre de 1734, l'ayant

fait soldat, suspendit sa vocation et lui donna l'occasion de signaler

sa bravoure naturelle. Bientôt, las d'être un assez bon soldat, il se

fit déserteur, chef de désertion, et débuta, dans son métier favori,

par la formation d'une petite bande de dix ou douze compagnons, dont

sa hardiesse, sa subtilité, son activité infatigable et une sorte

d'éloquence singulière le rendirent l'idole. Il avait reçu, pour ses

desseins, l'extérieur le plus heureux, une taille élevée, une force

prodigieuse, des traits nobles, des yeux pleins de douceur et de feu,

et un front où résidait la candeur. Ajoutez à ce portrait qu'il avait

sans cesse à la bouche les mots d'honneur et de probité. Le voilà donc,

ainsi pourvu par la nature, occupé la nuit avec les siens dans les

rochers de la côte Saint-André, à contrefaire la monnaie, et le jour à

courir les foires et les marchés, déguisé tantôt en bourgeois, tantôt

en militaire ou en religieux, pour y payer loyalement ses emplètes

sans trop marchander. Tout alla bien ainsi pendant trois ans, au bout

desquels son capitaine, l'ayant découvert, voulut le forcer à rejoindre

son régiment, ce qui le contraignit à casser la tête et les reins

audit capitaine de deux coups de pistolet. Pour cette fois, le voilà

lancé. Ce n'est plus la friponnerie inquiète et masquée qui convient à

son humeur; il a franchi le fleuve du sang; il va tenter, lui et ses

amis, de hautes entreprises. Un des gens de sa bande, nommé Roquairol,

a fait briller à ses yeux un mérite d'intelligence et de courage

digne du second rang. Ainsi secondé, que n'osera-t-il pas? Certain

château, situé sur un pic escarpé, lui serait un excellent quartier

pour quelques mois. Cette habitation appartient à la veuve d'un riche

procureur: rien de plus simple que de s'en emparer. Il apparaîtra la

nuit à cette veuve, traînant l'ame du procureur avec des chaînes, à la

clarté des torches: la peur de vingt revenans chassera la veuve et le

laissera maître du château. Cette nouvelle demeure sera son hôtel des

monnaies tout le temps qu'il plaira au peuple de la contrée de croire

aux revenans. De là partiront de faux marchands, de faux officiers,

de faux moines, qui travailleront de leur mieux dans de fréquentes

tournées poussées jusqu'aux frontières d'Espagne, d'où ils rameneront

de beaux chevaux qui produiront de bel argent qui doublera les moyens,

soit de fraude, soit de vrai commerce, soit d'embauchage. Cependant la

peur des fantômes n'a qu'un temps: l'idée des voleurs prévaut enfin

dans la population voisine; des archers commandés par un hardi prévôt,

des clercs courageux se dirigent vers le château enchanté. Mandrin

s'y voit assiégé: le feu s'engage; la mort vole; le prévôt se croit

déjà sûr de sa proie: vaine espérance! un souterrain, que Mandrin

avait creusé pour aboutir à une forêt, le sauve, lui, sa troupe et ses

trésors. A peine libre des piéges de la maréchaussée, il tombe dans

ceux de l'amour. Croirait-on que ce bandit ait été sensible? il le fut

pourtant; et, sous le nom de baron de Mandrin, il séduisit la belle

Isaure, fille d'un gentilhomme dauphinois. Pour cette fois, il paiera

sa bonne fortune; car il sera reconnu, trahi, dénoncé, guetté, surpris

dans les bras de sa maîtresse, qui se fera religieuse de désespoir;

tandis que lui, misérable, ira dans les cachots de Grenoble attendre sa

condamnation et son supplice infaillibles. Infaillible condamnation,

oui; mais infaillible supplice, non pas encore.

Que va faire Mandrin pour sortir de ce mauvais pas? Il se mettra

d'abord à blasphémer, à repousser le confesseur, à renier Dieu avec ses

complices. Un tel endurcissement chez un bel homme, si jeune, excitera

le zèle compatissant des dévotes de la ville. «Sauvons cette ame,» se

diront-elles; et tout aussitôt elles se mettront en campagne. Or, pour

sauver une ame de brigand, il faut d'ordinaire commencer par adoucir

les souffrances corporelles de ce brigand. Donc, aux accens de la

pitié religieuse, les fers tomberont ou se relâcheront; les coupables

seront quelques instans réunis; ils pourront prendre leur dernier repas

ensemble; moyennant quoi, ils écouteront le confesseur; ils loueront

Dieu de leur juste châtiment, puis enivreront leur geolier de bon vin,

ouvriront les serrures, culbuteront la garde et gagneront le pays.

Ainsi fut fait, et derechef Mandrin sauvé.

Les ressources de cet homme étaient inépuisables. Peu de jours lui

suffisent, au sortir de prison, pour reconnaître et battre la contrée

en tout sens avec ses amis. Il avise un ermitage dans un lieu désert

et de difficile accès. Tuer un des deux ermites, garder l'autre pour

otage et pour guide, se faire donner des patentes d'ermite par le

vicaire général, creuser un triple souterrain de fuite dans sa caverne,

et y rétablir son hôtel des monnaies, tout cela pour lui n'est qu'un

jeu. Trente-huit compagnons, dont se compose sa troupe, lui permettent

de créer un régime de sûreté admirable. Cependant le hasard tient en

réserve plus de combinaisons que la prudence. Le hasard amène dans ce

lieu, à la recherche de sa chèvre égarée, une jeune paysanne qui a

tout vu et qui s'est enfui. On court après elle; on l'atteint. Mandrin

lui donne le choix de son lit ou de la mort. La pauvre femme hésite à

quitter sans retour son mari et son enfant; alors Mandrin la poignarde

et se remet à travailler en paix.

L'ermitage croissait en renommée sous ses auspices: il avait trouvé

plus commode d'y prendre l'uniforme d'officier, et d'y feindre, sous le

nom du chevalier de Montjoly, l'homme pénitent dégoûté des plaisirs du

monde. Le bruit de la pénitence d'un si beau garçon émeut la curiosité

des dames du voisinage: elles affluent au désert; quelques unes n'en

reviennent pas comme elles y sont venues; le vicaire général, informé

de ces nouvelles, mande l'ermite et l'officier; mais il est presque

aussitôt édifié de la sainteté de ces personnages calomniés. Nouveau

danger prévenu. Tout ceci, qui semble aujourd'hui fabuleux, n'en est

pas moins historique, et s'explique d'ailleurs par l'état de police

grossière qui régnait alors dans le royaume. Songeons qu'à une époque

où les gens de cœur ne passaient point le Pont-Neuf, à Paris, dès neuf

heures du soir, sans avoir l'épée à la main, il est peu surprenant

que les rochers du Dauphiné ne fussent pas surveillés de bien près.

Toutefois, à la fin, les maréchaussées de Grenoble et de Valence,

averties, se mettent sur pied; elles cernent l'ermitage, y pénètrent,

et y trouvent... quoi? la bande échappée par le souterrain, plus une

mine qui éclate et les fait en partie périr. Le chevalier de Montjoly

était absent pendant cette invasion imprévue, que Roquairol avait eu

l'honneur de rendre inutile. Il revient sur ces entrefaites, tourne

aussitôt bride, rejoint ses gens dans un lieu de rendez-vous convenu

d'avance; retraite bientôt découverte, où, après une lutte acharnée, il

finit par tomber dans les mains du prévôt, lui, ses deux frères et cinq

de ses amis. Cette fois, les bandits seront bien gardés. Grenoble voit

leur jugement rendu et leur échafaud dressé. Mandrin marche à la mort

fièrement avec ses complices; puis, tandis qu'on expédie ceux-ci, le

voilà qui, de deux coups d'épaule, renverse ses gardes, fend la foule,

y répand l'effroi, court à perte d'haleine, sort de la ville par des

détours à lui connus et s'évade une seconde fois.

Embrun, Avignon, Viviers le reçoivent tour à tour sous des déguisemens

divers. Ensuite il se rend à Lyon, s'y engage uniquement pour tuer son

capitaine et voler la caisse de la compagnie. Un retour de prospérité

ne va pas sans un autre, non plus qu'un revers; il rejoint quatorze des

siens, y compris son ami Perrinet. La bande ainsi recomposée, gagnant

les hautes montagnes, se campe à cheval sur la France et la Savoie. Là

Mandrin dresse un autel, et fait jurer à ses gens une guerre à mort aux

employés des fermes; serment qui deviendra incessamment funeste aux

brigades de Romans et du grand Lemps. Ceci se passait en janvier 1754.

Désormais Mandrin n'est plus un scélérat ordinaire, c'est un redoutable

contrebandier, qui fait chaque jour des recrues choisies, admettant

à sa suite, non plus volontiers les simples voleurs et assassins,

mais de résolus déserteurs ayant fait le coup de fusil et le coup de

sabre. Le Dauphiné tout entier, dès lors, le Languedoc, l'Auvergne,

le Lyonnais, le Mâconnais servent de théâtre à ses exploits. Il force

les ponts et les passages en plein jour; il porte la terreur jusqu'aux

enceintes des villes fortifiées, il est partout vainqueur et partout

inexorable. Son audace croît avec sa terrible réputation et lui suggère

une idée inouie, celle de forcer les entreposeurs eux-mêmes à lui payer

son tabac de contrebande qu'il leur présente et leur taxe comme tel.

La scène, pour le premier coup, est à Rodez. Au mois de juin de la

même année, Mandrin tombe chez l'entreposeur de cette ville avec 52

hommes armés, fait son marché, puis sort tranquillement avec l'argent

de l'État, en présence de la population épouvantée. L'entreposeur de

Mende subit, peu de jours après, une avanie pareille, et aussi celui

de Montbrison. Dans cette dernière ville, Mandrin fit une expédition

aussi hardie qu'adroite; il força la prison et y recruta 14 criminels

déterminés. On peut dire qu'il en était arrivé à tenir la campagne.

Aussi la cour de Versailles se mit-elle en devoir de le réprimer. Des

troupes reçurent l'ordre de l'aller combattre. Il n'était pas facile à

joindre et se multipliait par des contre-marches habiles et soudaines

avec une intelligence et une célérité merveilleuses. On croyait

voir en lui, non plus un brigand, mais un Jean de Wert ou Galas. Il

avait promis la paix aux habitans neutres et leur tenait parole, ne

poursuivant plus que les employés des fermes, qu'il obligeait de payer

ses marchandises, et auxquels il avait l'impudence de donner des reçus

signés _Capitaine Mandrin_.

Sous ce nom, qu'il ne cachait plus, il mit la ville de Beaune et celle

d'Autun à contribution. Ce fut à Grenand, sous les murs d'Autun,

qu'il aborda pour la première et dernière fois, à cheval, l'épée nue,

les troupes du roi commandées par M. de Fischer. Perrinet menait sa

droite, Piémontais sa gauche; lui, placé au centre, était partout en

même temps. A trois reprises il chargea les dragons et les hussards,

jonchant la terre d'officiers et de soldats; mais, accablé par le

nombre, il fut enfoncé et réduit à fuir. Ce combat mit un terme à sa

fortune.

Depuis ce jour, hors d'état de guerroyer, il redevint brigand, fut

trahi par un des siens, garrotté et livré, dans cet état, aux archers

de Valence, le 10 mai 1755.

On cite de lui, dans son procès, une réponse qui le peint bien; un

témoin l'avait reconnu: «Si tu me connais, lui dit-il, tu ne dois

pas me reconnaître.» Le 26 mai suivant, il monta tout de bon sur

l'échafaud; mais, à la fin, vaincu par les exhortations d'un jésuite

charitable et déchiré de remords, il subit, en versant des larmes

tardives, l'affreux supplice de la roue, qu'il avait bien mérité, si

quelqu'un le mérita jamais.

EXPLICATION

DES CÉRÉMONIES DE LA FÊTE-DIEU

D'AIX EN PROVENCE.

Orné du portrait du roi René d'Anjou, des figures du lieutenant

du prince d'Amour, du roi et des bâtonniers de la bazoche,

de l'abbé de la Ville, des jeux des diables, des Razcassetos

(lépreux), des apôtres, de la reine de Saba, des Tirassous

des chevaux frux, etc., etc.; en tout 13 figures, avec des

airs notés consacrés à cette fête. A Aix, chez Esprit David,

imprimeur du roi. 1 pet. vol. in-8 ou grand in-12 de 220

pages, par Gaspard Grégoire, graveur aussi des figures sur les

desseins de son frère Paul Grégoire. (M. Barbier dit que ces

deux frères inventèrent la peinture sur velours.) M.DCC.LXXVII.

(1777.)

Ces fêtes grotesques, moitié chevaleresques et populaires, moitié

religieuses, qui occupaient non seulement, à Aix, la veille, le jour

et l'Octave du Saint-Sacrement, mais aussi le lundi de la Pentecôte

et le dimanche de la Trinité, furent instituées, en 1462, par le roi

René, qui s'entendait mieux en fêtes et en chansons qu'en gouvernement,

quoiqu'il fût administrateur paternel de ses sujets provençaux.

L'invention de la Fête-Dieu ne plut pas à tout le monde. Neuré, dans

une lettre à Gassendi, s'en montra scandalisé! Madame de Sévigné s'en

plaint aussi dans ses lettres à sa fille avec grace et légèreté, selon

sa manière. Il est vrai, sans parler du ridicule jeté par ces folies

sur une cérémonie grave, que ce singulier spectacle occasionait à la

ville d'Aix des dépenses considérables, et telles que, suivant une

déclaration royale du 28 juin 1668, la nomination du prince d'Amour

fut supprimée par économie. On continua pourtant de donner huit cents

livres au lieutenant dudit prince d'Amour. L'analyse des cérémonies

usitées dans ces jeux sacrés serait aussi fastidieuse qu'insuffisante.

Il faut, à cet égard, s'en référer aux figures, lesquelles donnent

l'idée d'un peuple de fous. La cour de la reine de Saba et saint

Christoon sont particulièrement curieux à voir. La quatrième partie

de cette explication commence par des vers provençaux en l'honneur de

René, où se peint naïvement l'amour du pays pour sa mémoire.

Quand vouestreis testos courounados

Sont ben, bon, archi trapassados,

Es alors que la verità

Rimo librament seis pensados.

En parlant de ta majesta

Diren à la pousterita,

Qu'oou bout de cent et cent annados,

En memori de ta bounta

Dins nouestreis couers as un oouta, etc., etc.

Le parlement, le clergé, le corps de ville et les confréries des arts

et métiers figuraient dans ces fêtes, dont bientôt il ne restera plus

que le joli volume qui les retrace, il faut du moins l'espérer.

L'ESPION DÉVALISÉ.

Par le comte de Mirabeau. Londres, 1783. (1 vol. in-12.)

(1783.)

Le lecteur ne doit point s'armer de réprobation contre cet écrit sur

son titre qui annonce un libelle. C'est un pamphlet très caustique, en

effet, mais ce n'est point un libelle, proprement dit, du genre de ces

productions mensongères et venimeuses qui souillèrent les dernières

années de notre ancienne monarchie, telles que la Vie privée de Louis

XV, du sieur d'Angerville, celle du maréchal de Richelieu, de l'abbé

Soulavie, le Gazetier cuirassé, de Théveneau de Morande, et autres

turpitudes pareilles. A cet égard, il suffit de savoir que l'ouvrage

est de Mirabeau, de cet être prodigieux dont les passions fougueuses

dégradèrent le caractère et fécondèrent le génie; auteur d'une activité

rare, qui marqua de sa forte empreinte tous ses écrits, capables de

remplir plus de cent volumes, et n'en laissa pas un seul digne de la

postérité; orateur souvent sublime, toujours puissant, qui ne signala

jamais son talent que par des ruines; homme vénal sans bassesse, qui

se donnait librement par générosité, après s'être dédaigneusement

vendu par besoin; majestueux sans vertu et seulement par la hauteur

de sa pensée; homme que la nature et le vice avaient fait à l'envi

repoussant, et qui, dans sa laideur et sa débauche, attirait à lui

les femmes les plus faites pour charmer; homme enfin dont la mémoire

tient encore, après cinquante ans, la justice publique flottante entre

le mépris et l'admiration, comme nous l'apprend son cercueil sans

cesse ballotté entre les gémonies et les voûtes sacrées. Son _Espion

dévalisé_ est un livre fort piquant, plein d'anecdotes et de détails

de mœurs utiles à conserver, qui contient même un morceau du premier

ordre, l'_Avis aux Hessois_, où la plus éloquente indignation est du

moins, cette fois, employée à servir la plus juste des causes.

Dans le nombre des historiettes qui s'y trouvent accumulées, nous

avons fait un choix de souvenirs qui peut satisfaire en attendant qu'il

en soit fait un meilleur.

Mirabeau étant logé dans une auberge, à Versailles, fut réveillé, la

nuit, par ces mots répétés à haute voix sur tous les tons: _A boire

pour le roi! à boire pour le roi!_ Importuné de ce vacarme, il sort

et voit, dans le corridor, un homme en chemise qui lui demande son

avis sur l'intonation de ces belles paroles. C'était un _commensal

juré-crieur à boire pour le roi_, de ces officiers si utiles qui

donnent l'ordre au _gobelet-vin_ quand le roi a soif, lequel,

nouvellement nanti à beaux deniers comptans de cette importante charge,

s'exerçait à la dignement remplir le dimanche suivant au Grand-Couvert.

L'anecdote qui sert ici de texte à la censure de l'ancien établissement

domestique de la cour de France a fourni le sujet d'un joli proverbe à

Carmontel.

Quand M. Silhouette, en 1759, fut nommé contrôleur général par le

crédit de madame de Pompadour, il se rendit chez cette dame bien

guindé, bien préparé pour répondre, sur toute question, au roi, qui

devait y venir. Le roi entre et dit au personnage: «Bonjour, M.

Silhouette; les lambris de votre cabinet sont-ils vernissés?» A cette

grave question, voilà le nouveau débarqué qui reste coi et ne répond

rien. Le roi confus s'embarrasse, fait un tour de chambre et remonte

chez lui. «Qu'avez-vous fait là, dit aussitôt madame de Pompadour à

Silhouette!--Mais que fallait-il donc faire?--Il fallait faire comme

l'ambassadeur de Venise, Gradenigo, à qui le roi ayant demandé combien

ils étaient dans le conseil des dix, répondit sans hésiter: _Sire,

ils sont quarante_.» Jamais M. Silhouette ne put se relever dans

l'esprit de Louis XV. Il ne laissa pourtant pas, dans son ministère

de peu de mois, de faire quelques grandes iniquités fiscales qui

mirent soixante-douze millions dans le trésor royal, et dont le public

s'engoua d'abord, parce qu'elles frappaient les fermiers généraux; mais

il fit aussi quelques réglemens somptuaires qui, bien que puérils,

alarmèrent les hommes de faveur; alors il fut renvoyé et acheva de

donner une pauvre idée de lui en s'en allant, ainsi que sa femme,

mourir, à la campagne, du chagrin de sa disgrace[23].

[23] Depuis Colbert jusqu'à MM. Turgot et Necker, sans même

excepter tout à fait les règnes de Desmarets, d'Ory et de M.

de Machault, le contrôle général ne fut qu'un théâtre plus

ou moins heureux d'expédiens et de savoir-faire, indigne de

l'administration d'un grand pays. On en peut voir l'aperçu

dans l'ouvrage de M. de Montyon sur les ministres des finances

de France, ouvrage réfléchi d'un honnête homme, fort entendu,

quoique trop entêté des vieilles idées, et même très amusant à

lire. La grande opération de Silhouette y est notamment très bien

appréciée et censurée. Cette opération consistait à casser le

bail des fermes pour y substituer une régie intéressée, dont les

profits passaient dans les mains du public par la création de 72

mille actions de 1,000 fr., lesquelles rapportaient un intérêt de

7 et demi pour cent. Par ce moyen, le ministre eut de l'argent

tout de suite; mais le taux de l'intérêt s'étant élevé à 7 et

demi, les emprunts à un taux moindre devinrent impossibles, et

les sources du crédit furent taries.

En 1775, lorsque le contrôleur général Turgot, fort des édits du roi,

essayait d'établir la liberté du commerce des grains dans tout le

royaume, il y eut, en divers lieux, des émeutes favorisées secrètement

par les amis du garde des sceaux Lamoignon de Blancmesnil et autres

adversaires des économistes. Celle de Versailles, entre autres, fut

notable, à cause du théâtre qu'elle s'était choisi. Les princes de

Poix et de Beauveau, capitaines des gardes, firent monter la maison du

roi à cheval; puis, ayant mûrement délibéré entre eux, ils jugèrent

à propos, non pas de réprimer l'agitation des révoltés, ce qui était

leur affaire, mais bien de taxer le pain à deux sous, ce qui ne les

regardait pas et donnait gain de cause à la sédition. Le roi, dans le

premier moment, avait sanctionné la mesure. Turgot survint: il fit

révoquer la taxe; mais le coup était porté. Le parlement prit parti

pour les réglemens anciens, et peu après le contrôleur succomba.

Ainsi deux militaires se firent d'eux-mêmes législateurs du royaume

par expédient. Les choses devaient aller loin dans un pays où elles

allaient ainsi; ceci soit dit sans rien préjuger en faveur de la bonté

et surtout de l'opportunité d'un système de liberté absolue à l'égard

des subsistances, brusquement substitué au régime routinier des plus

dures entraves commerciales.

Mirabeau n'aimait pas le duc de Choiseul. Dans le récit qu'il fait des

circonstances de la mort de madame la dauphine et de celle de M. le

dauphin qui avait précédé, il s'autorise, avec un assentiment visible,

des discours du médecin Tronchin, d'une anecdote de l'abbé Galiani et

de la maxime _is fecit cui prodest_, pour attribuer ces deux morts

funestes au poison, et pour fortifier les soupçons qui atteignirent,

dans le temps, le premier ministre. L'opinion publique est beaucoup

moins sévère et plus juste, à cet égard, aujourd'hui: _Ainsi que la

vertu, le crime a ses degrés_. Comment le duc de Choiseul eût-il

commencé par où il est encore douteux que Tibère ait fini?

Vous aviez toujours pensé que le fameux écran vivant du roi, cet

officier candide qui avait acheté si cher la charge de se brûler les

jambes à la cheminée de la chambre du conseil pour garantir Sa Majesté

de l'ardeur du feu, était Poinsinet, l'auteur de la spirituelle comédie

du Cercle. Eh bien! lisez l'_Espion dévalisé_, vous y verrez que cet

écran se nommait le marquis de Lomellinos, Portugais, nouvellement

naturalisé Français, et qu'il avait donné son cœur et sa main à une

aventurière, plus douze mille livres à compte sur trois cent mille,

pour obtenir son bel emploi.

Dès l'année 1764, un sieur Cugnot, maître de mathématiques, avait

exécuté à l'Arsenal un chariot que la pompe à feu faisait mouvoir

sans chevaux, de l'invention de M. de Gribeauval, grand-maître de

l'artillerie.

Mirabeau donne ici des solutions fort sages de deux problèmes

d'économie politique. La seconde solution surtout est remarquable

contre l'établissement de tout papier-monnaie, et de tout effet de

crédit public. Elle débute par ces paroles que l'évènement a rendues

solennelles dans une telle bouche: «_Tout ce qui promet au futur est un

outil de friponnerie qui fait des fripons_.»

Ce recueil contient plusieurs pièces de vers, dont deux ont beaucoup de

grace et d'harmonie; l'une est intitulée _le Rêve_, et l'autre est une

complainte sur la mort d'une petite chienne appelée _Mignonne_.

....................................

Et je gémis à mon réveil

De ne trouver que la trace d'un songe.

Hâte-toi donc, Mysis, quitte ces tristes lieux,

Où je ne puis sourire à ce que j'aime.

Ton absence vieillit la nature à mes yeux,

Et loin de toi je sens que je vieillis moi-même.

Ce fastueux Paris est pour moi sans attrait;

Aux lieux où tu n'es pas rien n'a droit de me plaire.

Ici rêveuse et solitaire,

Partout autour de moi je porte un œil distrait, etc.

...............................................

Que sous vos doigts le luth gémisse!

Muses! que l'écho _de ce bord_

Des chants lugubres de la mort

Dans la profonde nuit longuement retentisse!

J'aimais Mignonne et Mignonne n'est plus.

Je l'aime encore; au dieu des rives sombres

J'adresse des vœux superflus,

Mes tristes vœux ne sont point entendus.

Elle habite à jamais le domaine des ombres.

Je le sais trop; mes pleurs ne l'affranchiront pas

De cette loi _prescrite_ à tout ce qui respire, etc., etc.

Il y a dans ce dernier vers une grande faute, c'est le mot _prescrite_

appliqué à la loi de la nature, qui condamne à mourir tout ce qui a

vécu. Ce qui est prescrit peut être enfreint. Il est sans doute plus

difficile d'écrire toujours exactement qu'élégamment.

Après ces jeux poétiques, l'_Espion dévalisé_ retourne à Turgot, qu'il

traite bien mieux qu'il n'a fait depuis M. Necker, et dont il admire

les quatre édits rendus en vingt mois de ministère, savoir: le premier,

pour la suppression de la corvée; le deuxième, pour l'abolition des

maîtrises et jurandes; le troisième, pour la liberté du commerce des

grains; le quatrième, pour la liberté assurée à tous de discuter les

points d'administration.

L'ouvrage est terminé par une notice sur les maîtres des requêtes

et les intendans, où se lisent ces mots probablement trop sévères:

«Je mets en fait qu'il n'y a pas dix maîtres des requêtes parmi les

quatre-vingts qui aient un sens ordinaire pour administrer. Voilà

pourtant la pépinière des trente-trois intendans du royaume!» Laissons

cette notice qui tient décidément du libelle, et revenons à l'_avis aux

Hessois_.

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 40 / 41 段