L'idée du juste et de l'injuste, c'est à dire le sentiment des rapports

qui unissent l'homme à Dieu et fondent la morale, est si naturelle aux

sociétés comme aux individus, et si essentielle à leur conservation,

que, dans tous les pays, elle a formé la première base des lois. Cela

était dans l'ordre, cela était nécessaire: mais, en essayant le bien,

en rêvant le mieux, en poursuivant la suprême justice qui demeure

cachée dans les conseils du Tout-Puissant, la législation ne tarda

pas à s'égarer. Les seuls intérêts sociaux, mobiles comme le temps,

lui étaient soumis; elle en négligea la recherche pour déterminer,

définir, expliquer, sanctionner les devoirs moraux qui ne changent

point; et, par de très honorables motifs, autant que par une déduction

toute simple des prémisses, ayant appuyé ses principes de droit sur

l'autorité de la religion, elle confondit, plus ou moins, suivant le

cours des âges, dans la même pensée, le théologien, le moraliste, le

casuiste avec le législateur, autrement le licite avec l'honnête,

le précepte avec la loi, le profane avec le sacré, ce qui fut et

sera toujours une abondante source de troubles, de violences et de

contradictions. De là cette haute justice sacerdotale qui, sous le

nom d'inquisition, a tant fait de mal par devoir; de là ces scrupules

réglementaires, empreints dans la jurisprudence pendant si longtemps,

et que l'on a trop ménagés en les qualifiant de _Douanes de la pensée_;

car non seulement ils ne laissaient point de carrière à l'intelligence,

mais ils ne lui laissaient point d'asile. L'expérience et la réflexion

devaient à la fin corriger, chez nous, des erreurs si fatales, en

prenant l'utilité commune pour la commune mesure des obligations

extérieures de l'homme, et laissant à la conscience de chacun la libre

appréciation des obligations intérieures que Dieu même y a gravées. Dès

lors le législateur ne s'exposa plus à manquer le but, pour vouloir

l'atteindre d'en haut; mieux inspiré dans son respect pour la Divinité,

il ne prétendit plus lui servir d'organe, d'interprète, moins encore de

vengeur. Ses efforts se bornèrent à connaître, à régler les rapports

des individus entre eux, à fixer, par des conventions précises, les

notions de l'utile et du nuisible; il sépara la loi du précepte,

et sans entreprendre de subordonner celle-ci à celui-là, ce qui ne

se peut, sans quoi l'on verrait l'impie, l'adultère, l'ingrat, le

fourbe, le lâche plus sévèrement punis que le faux monnoyeur, il crut

assez faire pour la conciliation de l'équité absolue et de la justice

relative, en évitant d'opposer nécessairement la seconde à la première.

C'est là le dernier terme de la raison humaine trop limitée et le

point où nous sommes arrivés en France après bien des traverses, en

partant de la législation la plus barbare qui fut jamais, pour dépasser

de beaucoup l'antique sagesse du droit romain; c'est là ce dont nous

devons plus nous glorifier que de nos conquêtes, de nos richesses et

de nos arts, et ce qui rendra immortels les génies privilégiés qui ont

commencé l'œuvre avec les L'Hôpital, les Domat, les d'Aguesseau, qui

l'ont si fort avancée avec Montesquieu, enfin qui l'ont achevée avec

les habiles rédacteurs de nos Codes modernes. Les choses n'en étaient

pas à ce point dans notre pays en 1735. Sans parler de la question

ordinaire et extraordinaire, de la recherche de la paternité, de

l'action judiciaire pour cause de maléfices, divination, sorcellerie,

ni de tant d'autres cruelles gothicités, qui subsistaient encore

dans nos lois, à cette époque, l'action en dissolution de mariage

pour cause d'impuissance était étrangement pratiquée. A la vérité,

l'épreuve du congrès n'avait plus lieu, depuis le 18 février 1677, que

sur les conclusions de l'avocat général Lamoignon, le parlement de

Paris, par un arrêt solennel, l'avait abolie, honteux de sa méprise

avec le marquis de Langey, qui avait eu deux enfans d'un second lit

après avoir été condamné, sur congrès, comme impuissant; mais, outre

que les décisions d'un parlement n'enchaînaient pas celles des autres

ressorts du royaume, nous allons voir avec le président Bouhier que

cette suppression, loin d'être un bien, était un mal. Reconnaissons

seulement le système de nos anciens sur ce singulier chapitre. Ils

raisonnaient ainsi: Le mariage est un sacrement institué dans l'unique

but de la génération. Or, l'impuissance de l'un des époux rendant

ce but inaccessible devient une cause urgente de la dissolution de

l'union; sans quoi il y a péché, ou tout au moins occasion prochaine

de péché dans l'union même; soit que l'incapacité vienne de la femme,

ce qui ne la rend ni moins séduisante, ni moins fragile; soit qu'elle

vienne du mari, ce qui ne l'empêche pas d'être aussi pressant, aussi

recherché que tout autre; au contraire, ainsi qu'on le raconte des

eunuques, gens les plus fatigans du monde sous ce rapport, et beaucoup

plus que les êtres complets, lesquels y vont d'ordinaire bonnement et

naturellement, sans autre assaisonnement que l'appétit, de toutes les

délicatesses la plus délicate. Ici se pressent, en faveur du système,

tant de décrétales de papes, tant de sentimens de canonistes et de

distinctions de casuistes, tant de témoignages de saints Pères et

de saints docteurs, notamment de saint Augustin, de saint Ambroise,

de saint Thomas, qu'il faut laisser au président Bouhier le soin de

les citer, et surtout à Estienne Pasquier dans son Factum contre de

Bray pour damoiselle Corbie, d'autant plus qu'ils citent sans rougir.

On conçoit, en effet, dans le système, que peu de choses devaient

arrêter une femme régulière dans son action, et la peur du ridicule

moins que le reste; car fallait-il que, par un lâche respect humain,

elle s'exposât à damnation, en souffrant les poursuites libidineuses

et les empressemens stériles d'un simulacre d'époux? Aussi voyait-on

parfois les plus chastes personnes du sexe affronter, sans pudeur, la

procédure usitée, laquelle ne laissait pas que d'avoir ses désagrémens,

étant en harmonie avec la nature de ces étranges causes. Lorsqu'une

femme se plaignait (et les plaintes venaient presque toujours de la

femme; on devine déjà et l'on verra plus bas pourquoi), la cause

était portée à l'officialité, qui interrogeait les parties et prenait

d'abord leur serment avec celui de sept parens de ladite femme. Après

le serment venait la visite médicale de l'homme, puis subsidiairement

celle de la femme. Puis, l'époux persistant à se défendre, on lui

accordait, soit la cohabitation triennale comme temps d'épreuve, si

l'action en dissolution du nœud avait suivi de peu le mariage; soit

la cohabitation trimestrielle, comme dernier répit, après plusieurs

années d'un hymen infructueux. Une nouvelle visite de la femme suivait

nécessairement ces moyens; et en fin de compte, si l'homme maintenait

encore, on ordonnait le congrès une ou plusieurs fois; mais, pour

le coup, c'était au mari de triompher alors; car, s'il succombait,

ou même s'il lui advenait ce qui advint au trésorier Etienne de

Bray avec la demoiselle Corbie, en 1580, j'entends de se tirer de

l'épreuve en pleureur après s'y être présenté en lutteur, il était

condamné, par jugement de l'official métropolitain, dûment confirmé

par le parlement; et vainement eût-il été habile à faire des prouesses

ailleurs comme en fit le marquis de Langey; vainement eût-il eu un bon

parent, avocat général, pour soutenir son fait et décrier le congrès

dans un savant traité _ex professo_, comme le sieur de Bray en eut

un dans Antoine Hotman, il suffisait, à ce pauvre époux, d'une femme

entêtée comme la demoiselle Corbie et d'un avocat adverse ferré à

glace comme Etienne Pasquier, pour être démarié sans pitié, et pour

recevoir des mains d'Israël un brevet de bouche inutile. On n'a pas

d'idée de l'acharnement que déployaient parfois les familles, surtout

les belles-mères, dans la poursuite des maris, en cas pareil. Pour

les apprécier, il faut voir l'_Histoire du pauvre baron d'Argenton

sous Henri IV_, et lire, à la fin du présent volume, le détail des

persécutions qu'eut à endurer, sous Charles IX, de madame de Soubise,

de la princesse de Condé, de la reine de Navarre et d'autres, Charles

de Quellenec, baron de Pont, au sujet de Catherine de Parthenay

Soubise, sa femme. Ces persécutions furent telles que ce seigneur

dut s'estimer heureux de périr les armes à la main, en bon et brave

huguenot, dans le massacre de la Saint-Barthélemy; car tel fut son

sort, et j'en tire un signe favorable à son droit contre Catherine de

Parthenay; estimant, n'en déplaise à l'eunuque Narsès, qu'impuissance

est rarement compagne de vaillance. Cependant, quel tissu de folies

cyniques et d'iniques turpitudes offrait cette procédure! Premièrement,

le serment des sept parens de la femme? Mais, on se le demande, que

pouvaient attester ces sept nigauds sur les mystères du lit nuptial,

sinon des caquets de l'épousée à défaut de caquets de l'accouchée?

Ensuite la visite de l'homme? Mais elle ne présentait aux visiteurs que

des apparences: or, l'on sait qu'elles sont ici tellement trompeuses,

qu'il y aurait presque plus de chances de vérité à parier contre que

pour elles, à ne fournir que l'exemple du pauvre baron d'Argenton, dont

l'amour fut jugé borgne parce qu'il ne montrait qu'un œil, encore

qu'il eût deux yeux dont il voyait fort bien; et pourtant il fallait en

croire ces trompeuses apparences, sous peine d'absurdité, en récusant

le témoignage même qu'on invoquait. Quoi encore? la visite de la femme?

Mais eussiez-vous ici toutes les lumières de Severin Pineau[22],

jointes à celles du Deutéronome, chapitre 22, et à celles dont le

médecin Melchior Sébizius fait une si naïve énumération dans son petit

Traité _de Notis Virginitatis_, vous pourrez encore plus facilement

prouver à une femme qui se dit vierge quand elle ne l'est pas, qu'elle

ne l'est pas, qu'à son mari qu'elle l'est, quand il prétend qu'elle ne

l'est pas et qu'elle l'est! La cohabitation expérimentale ne valait

pas mieux. Qui garantissait aux juges que le mari n'userait point de

quelque artifice violent pour ouvrir les voies du mensonge, ou la

femme de quelque ruse malicieuse pour fermer l'accès de la vérité?

Enfin le congrès? Mais cette épreuve, raisonnable quand le défendeur

l'invoquait, insensée quand le juge la prescrivait, était plus souvent

prescrite qu'invoquée.

[22] Severus Pinæus de Virginitatis notis, graviditate et

partu. Ludov. Bonaciolus de conformatione fœtus, accedunt alia.

Lugd.-Batav., 1650, 1 vol. pet. in-12. Voici un extrait des

articles de MM. Begin, Chaussier et Adelon sur Severin Pineau et

Louis Bonacioli, dans la Biographie universelle: Pineau, né à

Chartres vers 1550, mort à Paris en 1619, doyen du Collége royal

de chirurgie, eut de son beau-père, Philippe Collot, le fameux

secret de la taille, opération qu'il pratiqua heureusement.

Il fit paraître, en 1597, en latin, son ouvrage estimé sur la

Virginité et l'Accouchement, dans lequel il démontra 1° que

la matrice n'est point partagée en plusieurs loges; 2° que

l'accouchement est précédé du relâchement préliminaire de la

symphyse (liaison) des deux os du bassin.

Louis Bonacioli, médecin de Ferrare, vers 1460, fit un gros

ouvrage sur la génération, sous le titre d'_Enneas muliebris_,

dont le présent opuscule de _Fœtus formatione_ n'est qu'un

extrait. Ses écrits sont si remplis de certains détails, qu'on

s'étonne qu'il ait osé les dédier à la princesse de Ferrare. La

petite édition de 1650, que nous citons, renferme des gravures

explicatives qui ne sont guère à montrer et qui contribuent

d'autant plus à la faire rechercher des amateurs.

Toutefois, disons-le avec le président Bouhier, qui a écrit son Traité

uniquement pour réhabiliter le congrès, cette épreuve, abolie comme

scandaleuse et vaine, l'était bien moins que l'action judiciaire

elle-même, ou plutôt c'était la seule chose ici qui ne choquât point

le sens commun. En effet, dès lors que le législateur considérait

le mariage, non pas seulement comme un contrat civil à garantir,

mais comme un sacrement à sanctifier, il devait admettre, dans les

procédures auxquelles ce sacrement donnait lieu, tous les moyens

qu'admettait l'Eglise. Or, les saints canons, recevant le congrès tout

aussi bien que le serment, l'interrogatoire, la visite, la cohabitation

expérimentale, il devait aussi le recevoir. Vainement Bayle avait-il

égayé sa dialectique aux dépens de cette épreuve _de natura_; plus

vainement Boileau, avec _sa Biche en rut_, s'en était-il comiquement

moqué; notre président avait raison de répondre, particulièrement à

ce dernier, à peu près ceci: «Grand poète et pauvre jurisconsulte!

ayez plus de logique et moins de délicatesse à contre-sens! Recevez

ce que reçoit l'Eglise ou rompez avec la Sorbonne! Supprimez l'action

d'impuissance ou laissez au mari, dans le congrès quand il l'invoque,

la seule manière qu'il ait d'échapper à la calomnie; et d'autant mieux

que ce moyen, péremptoire en cas de succès et péremptoire exclusivement

à tout autre, n'est pas plus incertain que tout autre en cas de revers.

_Ab actu fit potentia_, grand poète et pauvre jurisconsulte! Si le

mari agit, il peut agir. Point de manifestation qu'il agisse sans le

congrès. Respectez-le donc, ce congrès; accordez-le au mari quand il le

réclame, et bornez votre philosophie tardive et incomplète à dissuader

les juges de l'ordonner comme ils l'ont fait le plus souvent, faute de

s'être souvenus que certaines choses ne se commandent pas!»

Bouhier, s'adressant ensuite à de plus sérieux adversaires, tels que

Tagereau, Hotman et autres légistes ennemis du congrès, faisait aux

quatre objections ci-après les quatre réponses qui suivent: 1° Sur

l'objection que le moyen est cynique; réponse qu'il l'est beaucoup

moins que la visite, si les matrones, les médecins et l'official ne

font que ce qu'ils doivent faire, et les détails donnés ici sont

convaincans; 2° sur la nouveauté du moyen; sur ce qu'on n'en fit

guère usage, en France même, et point ailleurs; réponse qu'il fut

employé chez nous dès le XIIIe siècle, adopté par toute l'Europe,

usité maintes fois dans les Pays-Bas; en Angleterre, sous Jacques Ier,

entre le comte et la comtesse d'Essex; en France, comme le rapporte

Pasquier dans son Factum contre de Bray, entre le sieur de Hames

et demoiselle de Senarpon, entre le sieur de Turpin d'Assigny et

demoiselle de la Verrière, entre le sieur d'Erasme de la Tranchée et

demoiselle de Castellan, entre le baron de Courcy et mademoiselle de

Crevecœur; 3° sur ce que le moyen est inutile; réponse: «Y pensez-vous,

inutile? Oui, sans doute, inutile, scandaleux, stupide comme moyen de

condamnation et moyen forcé; mais comme moyen libre de justification,

il n'est pas autrement inutile que la lumière ne l'est au flambeau

pour éclairer.» 4°. Sur ce que le congrès a été réprouvé par de

graves autorités; réponse: que nulle des autorités ecclésiastiques ne

l'interdit, plusieurs le recommandent, et que même le célèbre casuiste

Sainte-Beuve, qui ne l'aime pas, l'admet.

Telle est, en résumé, l'argumentation du président Bouhier. On est

forcé de convenir qu'elle est bien fondée, une fois le principe de

l'action d'impuissance accordé, car elle tomberait entièrement si

ce principe venait à être écarté. C'est ainsi que les plus graves

questions changent selon le point de vue d'où on les examine. Prenons

la torture pour exemple. S'agit-il surtout de venger la société, elle

est fort raisonnable; car ce n'est plus l'intérêt, c'est la passion qui

domine, et la passion doit préférer le mal de cent innocens au salut

d'un coupable. S'agit-il, surtout, pour la société, de se préserver,

alors la torture est folle et barbare; car, dès que l'intérêt domine

la passion, il ne commence point, pour garantir la sûreté commune,

par la compromettre, et laisse plutôt échapper cent coupables que de

s'exposer à torturer un innocent. Mais revenons une dernière fois à

l'action d'impuissance. Qui le croirait au premier abord? ses moindres

vices étaient son scandale et son incertitude: elle était, avant tout,

inique, en ce qu'elle ne pouvait être réciproque. Sauf le cas appelé

en latin _arctatio_, c'était toujours l'homme qui paraissait coupable,

et, dans ce cas même, la femme pouvait n'être jamais convaincue;

l'_arctatio_ étant de ces inconvéniens qui, loyalement ou non, se

corrigent toujours; non pas sans effort, il est vrai, mais du moins

sans éclat ni rupture.

Quant au congrès, nous le répétons, une fois l'action d'impuissance

établie, il était très bon, par toutes les raisons que donne Bouhier,

et par celle-ci, qu'il ne donne pas, c'est que seul, entre les moyens,

il tendait à restreindre le nombre de ces vilaines causes; seul, il

était capable de retenir les hommes trop et trop peu ardens, les

femmes trop ou trop peu scrupuleuses, dans de certaines bornes. Où

la honte de la visite n'arrêtait pas, la honte de se produire à deux

pouvait arrêter; car les habitudes de la médecine et du confessionnal

aguerrissent à toute confidence, mais non pas à toute action publique.

Terminons cette analyse périlleuse par quelques mots sur l'auteur

grave et religieux qui nous l'a suggérée. Jean Bouhier, président

au parlement de Dijon, né dans cette ville en 1673, fut élu membre

de l'Académie française, en 1727, à la place de Malézieu le

mathématicien, l'un des beaux esprits de la duchesse du Maine, et

mourut chrétiennement, comme il avait vécu, dans les bras du Père

Oudin, en 1746. Il était savant en divers genres et _remua_ tout, ainsi

que le dit d'Alembert dans l'éloge qu'il a fait de lui. Il traduisit

convenablement plusieurs ouvrages philosophiques de Cicéron, et

méritait de traduire les Tusculanes par le mot sublime qu'on rapporte

de lui au lit de mort. A son dernier moment, ayant pris tout à coup

un certain air penseur, quelqu'un des assistans lui en demanda la

cause: «_J'épie la mort_,» répondit-il, et peu après il expira. «_Si je

rencontre une mort parlière_, disait Montaigne, _dirai ce que c'est_.»

Bouhier a bien approché de cette révélation, s'il ne l'a faite.

LES RÉCRÉATIONS DES CAPUCINS,

OU

DESCRIPTION HISTORIQUE

DE LA VIE QUE MÈNENT LES CAPUCINS

PENDANT LEURS RÉCRÉATIONS.

A la Haye, aux dépens de la compagnie. (1 vol. pet. in-12 de

270 pages, plus un feuillet de table.) M.DCC.XXXVIII.

(1738.)

Tout dégénère par la durée, et les professions les plus nobles,

devenant insensiblement des métiers, sont celles dont la dégénération

choque le plus par le contraste frappant qu'elle présente entre le

dessein et l'exécution, le but et le résultat. C'est ainsi que la

vénalité corrompit à la longue, dans notre ancienne monarchie, les

hautes fonctions de la judicature et du barreau. Le scandale fut

bien plus grand dans l'Eglise, précisément à cause de la dignité

incomparable du vrai sacerdoce. Les ordres religieux, surtout,

créés pour l'humilité, pour l'abstinence et la macération des sens,

devinrent, au sein de l'orgueil, de la bombance et des grossières

voluptés, un sujet de plainte et de ridicule que rien peut-être n'a

égalé dans l'histoire des institutions humaines. Ces désordres ont été

cruellement payés, depuis, par leurs auteurs! toute ame honnête doit

en gémir; mais la raison ne doit pas, à cause des horreurs qui ont

ensanglanté la suppression des sociétés monacales en France, renoncer

au droit de les repousser aujourd'hui d'après les mêmes principes qui

les lui fit accueillir autrefois. Un des meilleurs moyens de guérir

les gens de la folle idée de ressusciter ce qui ne peut plus être

en ce genre est de conserver le souvenir des abus qui ont amené la

destruction de ce qui était. Les monumens ne manquent pas ici, depuis

les écrits de Henri Estienne jusqu'au roman cynique de l'abbé du

Laurens. Le petit livre des _Récréations des capucins_, ouvrage sans

doute de quelque réfugié, qui avait été capucin lui-même durant quinze

ans, comme il l'annonce dans sa préface, en est un fort gai. C'est

un Recueil de scènes joyeuses, d'anecdotes singulières et de détails

domestiques relatifs à la vie que menaient les capucins, principalement

durant le temps de ce qu'ils appelaient _leurs Récréations_, périodes

de relâche accordées quatre fois par an à leurs austérités, qui

duraient chacune quinze jours, avant chacun de leurs quatre Carêmes,

savoir: celui de l'Epiphanie, le grand Carême, le Carême de la

Pentecôte et celui de la Toussaint. C'est là qu'on voit plus d'offices

sonnés à toute volée de cloches que d'offices célébrés, des sportes de

Pères gardiens bien remplis, de bonnes aubaines de Pères confesseurs

et de Pères prédicateurs, parfois des déconvenues de Frères quêteurs,

etc., etc. Si les faits particuliers sont inventés, ils n'en sont pas

moins vrais de cette vérité générale, la seule à laquelle il faille, en

pareil cas, s'attacher.

LE LIVRE JAUNE,

Contenant quelques conversations sur les logomachies, c'est à

dire sur les disputes de mots, abus de formes, contradictions,

double entente, faux sens, et que l'on emploie dans les

discours et dans les écrits. (1 vol. in-8 de 184 pages et 12

feuillets préliminaires.) Imprimé à 50 exemplaires environ, sur

pap. jaune. A Bâle.

(1748.)

M. Barbier, suivant en cela l'opinion de quelques bibliographes, contre

l'opinion commune, donne cet ouvrage au sieur Bazin; mais il est

généralement attribué à M. Gros de Boze, de l'Académie des inscriptions

et de l'Académie française, savant homme, qui avait réuni une précieuse

collection de livres rares et curieux. Le _Livre jaune_ est dédié à M.

de Corberon. Il devait présenter une suite de Dialogues philologiques

entre les deux interlocuteurs Isaac Waller, gentilhomme anglais,

et Ulric d'Olrad, docteur allemand; mais il ne contient que trois

Conversations achevées et des fragmens de plusieurs autres. L'idée

de cet écrit est philosophique: elle tend à établir que les disputes

des savans, comme celles des ignorans, les querelles privées, les

troubles civils même et les guerres étrangères tiennent à ce qu'on ne

s'entend pas sur la valeur des mots. Vous prétendez que cette femme est

belle; je soutiens le contraire: c'est une logomachie, tant que nous

n'aurons pas déterminé ensemble la valeur du mot _beauté_, ni défini

les caractères qui distinguent la beauté de la laideur. La pauvreté

de nos langues est une source trop féconde de logomachies. Combien de

sens divers s'attachent, par exemple, aux mots _gloire_ et _glorieux_,

etc., etc. Guerres de religion, logomachies et rien de plus. Révolution

d'Angleterre, en 1648, logomachie, ou faux sens attribué aux termes

de _liberté_, _ordre_, etc. Telle est la substance de la première

Conversation.

La seconde tombe dans la plaisanterie froide et la subtilité. Ainsi les

lois européennes défendent la polygamie, et en même temps établissent

la liberté de conscience. Logomachie, selon le _Livre jaune_; car,

d'après ces lois, un Turc peut et ne peut pas avoir plusieurs femmes.

Autre exemple: le christianisme recommande la pénitence et défend le

suicide. Logomachie; car il y a des pénitens, tels que les trappistes,

qui se tuent à force d'austérités.

La troisième Conversation est elle-même une véritable logomachie,

dans laquelle le pouvoir monarchique absolu est opposé, avec tous

ses avantages, aux inconvéniens du pouvoir mixte ou balancé, ce qui

fournit à l'auteur une conclusion très fausse en faveur du despotisme.

Les fragmens sont une continuation de cette étrange et sophistique

politique, en même temps qu'une censure peu raisonnable du gouvernement

anglais. De tels jeux logomachiques auraient bien plu à nos torys

français de 1829. En somme, cet ouvrage est un fruit avorté. La pensée

première en est juste et profonde; mais le génie a manqué à son

développement, et le sophisme en a gâté la fin.

HISTOIRE DE LOUIS MANDRIN,

DEPUIS SA NAISSANCE JUSQU'A SA MORT;

Avec un détail de ses cruautés, de ses brigandages et de son

supplice. Nouvelle édition revue et corrigée. A Amsterdam, chez

E. Van Harrevelt. (Portrait. 1 vol. in-12.) M.DCC.LVI.

(1755-56.)

Les histoires de brigands sont les romans du peuple. Les imaginations

vulgaires saisissent avidement ces récits variés, où le burlesque se

trouve mêlé au tragique, le simple au merveilleux, et qui finissent

d'ordinaire par le grand enseignement moral de la courte prospérité du

crime, presque toujours suivie de la plus triste fin. Peu de livres

ont eu plus de cours chez nous que les vies de Desrues, de Cartouche

et de Mandrin. Il n'est guère de chaumière où elles n'aient pénétré

et fait éprouver ces fortes émotions qui laissent dans la mémoire des

traces ineffaçables. La Vie de Mandrin, notamment, fut écrite quatre

fois, ainsi que le rappelle M. Weiss dans l'article de la _Biographie

universelle_, qu'il consacre à ce héros de grands chemins: la première,

en 1755, par l'abbé Regley; la seconde, par le sieur Ténier, qui

reçut d'un abbé Chiali les honneurs de la traduction en italien; la

troisième, encore en 1755, par le sieur de Saint-Geoirs, sous le

titre de _la Mandrinade_; et la quatrième, dans un précis satirique

spécialement dirigé contre la gabelle et les fermiers généraux.--La

présente histoire, très joliment imprimée, sans nom d'auteur, à

Amsterdam, en 1756, avec un portrait de Louis Mandrin, nous a paru

être l'œuvre de Louis Ténier. S'il en faut rendre la gloire à quelque

autre, nous sommes prêt; la restitution ne sera pas chère. On y lit les

détails suivans:

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 39 / 41 段