ses sujets avec les Anglais pour les envoyer combattre les Américains,
est écrit avec l'ame de Caton. La question qu'il agite touche un point
capital, celui de l'étendue du droit des souverains relativement à
l'impôt d'hommes. Lever des hommes dans ses États pour les vendre à des
intérêts étrangers, cela se peut-il? Mirabeau ne le pensait pas; voyons
plutôt l'extrait analytique de son pamphlet. «Intrépides Allemands,
s'écrie-t-il; quelle flétrissure laissez-vous imprimer sur vos fronts
généreux!... Quoi! ce sont ces valeureux Allemands, défenseurs de leur
liberté contre les vainqueurs du monde, contre les armées romaines,
qui, semblables aux vils Africains, sont vendus et souffrent qu'on
fasse chez eux le commerce des hommes! qu'on dépeuple leurs villes,
qu'on épuise leurs campagnes, pour aider d'insolens dominateurs à
ravager un autre hémisphère!... Amoncelés comme des troupeaux dans des
navires étrangers, vous parcourez les mers, vous volez à travers les
écueils et les tempêtes pour attaquer des peuples qui ne vous ont fait
aucun mal!... Eh! que ne les imitez-vous, ces peuples courageux, au
lieu de vous efforcer de les détruire?... Ils brisent leurs fers...;
ils vous tendent les bras...; ils sont vos frères! ils le sont
doublement, la nature les fit tels, et des liens sociaux ont confirmé
ces titres sacrés... Le Nouveau-Monde va donc vous compter au nombre
des monstres affamés d'or et de sang, qui l'ont ravagé!... Savez-vous
quelle nation vous allez attaquer? savez-vous ce que peut le fanatisme
de la liberté?... c'est le plus puissant de tous..., et le seul qui
ne soit pas odieux... O guerriers mercenaires! ô Européens énervés!
vous allez combattre des hommes plus forts, plus industrieux, plus
courageux, plus actifs que vous ne pouvez l'être! un grand intérêt
les enflamme, un vil lucre vous conduit!... ils combattent chez eux,
pour leurs foyers, et vous allez combattre, loin de votre pays, pour
de l'argent et des tyrans... Les motifs les plus saints appellent la
victoire sur leurs pas... La cause des Américains est juste: le ciel
et la terre réprouvent celle que vous ne rougissez pas de soutenir...
Allemands! qui donc a soufflé parmi vous cette soif de combattre ces
peuples?... Je ne vous comparerai pas à ces fanatiques Espagnols qui
détruisaient pour détruire..., quand la nature, épuisée, forçait leur
insatiable cupidité de faire place à une passion plus atroce... Non,
je suis juste..., vous marchez par suite de cette fidélité pour vos
chefs que vous tenez des Germains vos ancêtres, par habitude d'obéir,
sans calculer qu'il est des devoirs plus sacrés que l'obéissance. Ce
ne sont là que des torts..., demain ils seront des crimes... Déjà
ceux de vos compatriotes qui vous ont précédés reconnaissent leur
aveuglement; ils désertent..., et traités en frères par ceux qu'ils
venaient égorger, ils sentent dans leur âme s'aggraver les remords et
doubler le repentir... Profitez de leur exemple, soldats!... pensez
à votre honneur, pensez à vos droits!... n'oubliez pas que _tous_ ne
furent pas faits pour _un_!... que votre conscience est le premier de
vos chefs!... Vous allez, dites-vous, aider un souverain à ressaisir
son autorité légitime sur des sujets rebelles?... Eh! qui vous a
fait juges de ce grand procès?... Tous les Anglais condamnent les
Américains?... gardez-vous de le croire... Non: tous les Anglais ne les
condamnent pas, mais seulement, parmi eux, quelques ambitieux par qui
l'Angleterre, la noble Angleterre est opprimée pour un temps... Les
voulez-vous connaître les vrais motifs qui vous mettent les armes à la
mains? un vain luxe, des dépenses méprisables ont ruiné les finances
de vos princes...; votre sang va les réparer...; votre sang sera le
prix de la corruption et le jouet de l'orgueil...; cet argent, obtenu
au prix de vos existences, paiera des dettes honteuses..., engraissera
d'avides usuriers..., soldera des courtisanes et des histrions... O
dissipateurs aveugles qui vous jouez ainsi de la vie des hommes...,
le temps viendra où vos remords déchirans, mais inutiles, seront
vos bourreaux!... vous regretterez vos laboureurs et vos soldats...
Lorsque de formidables voisins..., qui sourient aujourd'hui de votre
aveuglement..., contemplant plus tard votre faiblesse..., s'apprêteront
à en profiter..., alors votre conscience, plus juste que votre cœur ne
fut sensible, sera la furie vengeresse des maux que vous aurez faits...
Et vous, peuples trahis, vexés, vendus, rougissez de votre erreur!...
connaissez enfin la vraie grandeur et la vraie gloire..., et que les
nations que vous vouliez follement opprimer... vous envient et vous
bénissent!»
FIN.
Imprimerie de Mme HUZARD (née VALLAT LA CHAPELLE),
Rue de l'Éperon, 11. 7 Juin 1837.