Ces Réflexions, du reste, ne contiennent que 23 chapitres fort courts

et fort superficiels. Une revue satirique des peines et des folies

de l'humanité dans ses diverses conditions y mène d'abord à cette

conclusion, que la mort est plus à souhaiter qu'à craindre; lieu

commun réfuté par le prix que chacun attache à la vie. Puis, de l'idée

d'une mort inévitable et toujours imminente, le lecteur est conduit

à la recherche hâtive des plaisirs; déduction anacréontique plus que

morale. Puis Deslandes cite Fontenelle, qui blâme Caton d'avoir pris

la vie et la mort si sérieusement; mais Fontenelle était un égoïste,

à la vérité plein de bienveillance et de délicatesse, mais enfin un

égoïste, et Caton n'était pas égoïste. S'il n'y avait sur la terre que

des Caton, une société s'ensuivrait très solide et très vertueuse;

tandis que, s'il n'y avait que des Fontenelle, à peine quelqu'un

voudrait-il se déranger pour faire _une saulce d'asperge_. La doctrine

favorite de Deslandes est l'indifférence, la _nonchalance voluptueuse_,

pour me servir de ses expressions. Son héros, en fait de mort, c'est

Pétrone, lequel, se voyant tombé dans la disgrace de Néron, quitta,

sans souci, ses voluptés choisies et se fit ouvrir les veines dans un

bain. Mais les voluptés choisies, embrassées comme l'unique fin de

l'homme, peuvent former aussi bien des Néron que des Pétrone; témoins

Pétrone et Néron. Après Pétrone vient le philosophe Cardan, qui avait

prédit sa mort, et se fit mourir à point nommé pour n'en avoir pas

le démenti; ce qui est assurément un bel emploi de la force d'ame.

Ensuite défilent Démocrite et Atticus; Atticus qui se suicida pour

échapper aux langueurs d'une diarrhée chronique; je n'ai rien à dire

à cela; et Démocrite qui se laissa mourir de faim parce qu'il était

vieux, avec cette circonstance que sa sœur, son aimable sœur, l'ayant

supplié de vivre jusqu'après les fêtes de Cérès, qu'elle désirait

voir, il consentit à vider encore un pot de miel. Défilent encore le

vieil Anacréon mourant, pour ainsi dire, à table; Auguste, se faisant

coiffer pour la dernière fois, et disant aux siens: «Trouvez-vous que

je sois bon comédien?» Rabelais, à l'agonie, congédiant un page du

cardinal du Bellay avec ces mots: «Tire le rideau, la farce est jouée;»

Malherbe, en pareille occasion, reprenant sa servante sur une faute

de langage; mademoiselle de Limeuil, fille d'honneur de Catherine de

Médicis, expirant au son du violon de son valet Julien; comme aussi la

reine Élisabeth au son de sa musique ordinaire; Anne de Boulen, prise

d'un fou rire sur l'échafaud; Saint-Evremont, voulant, à son heure

suprême, se réconcilier... avec l'appétit; la courtisane Laïs, au

retour de l'âge, exhalant son dernier souffle dans les bras d'un amant;

le léger Grammont disant à sa femme, pendant que Dangeau l'exhortait

de la part de Louis XIV: «Comtesse, si vous n'y prenez garde, Dangeau

vous escamotera ma conversion;» Gassendi, moribond, qui se targue,

auprès de son ami, d'ignorer d'où il est sorti, pourquoi il a vécu,

pourquoi il meurt; Hobbes, ce Hobbes, qui craignait tant les fantômes,

s'écriant, avant de s'éteindre, en désignant sa tombe: «Voici la pierre

philosophale!» puis: «Je vais faire un grand saut dans l'obscurité.»

Toutes ces morts, au fond plus bizarres et plus vaniteuses

qu'intrépides, ne suggèrent à Deslandes aucune pensée forte, haute,

ni même utile à sa thèse en faveur de la nonchalance philosophique.

Il ne tire aucun avantage (tant il est maladroit) de l'ironie sublime

de Trajan: «Je sens que je deviens dieu;» ni de la réponse de Patru à

Bossuet, qui l'engageait à faire un discours chrétien avant de mourir:

«Monseigneur, on ne parle, dans l'état où je suis, que par faiblesse

ou par vanité;» parole ferme qui, sans doute, a de la grandeur; en

revanche, il a l'air de s'extasier sur l'épitaphe que se fit Darius

Ier: «J'ai pu beaucoup boire de vin et le bien porter;» et aussi sur

ces vers de l'empereur Adrien faits _in extremis_, et traduits ainsi

par Fontenelle: «Ma petite ame, ma mignonne, tu t'en vas donc, ma

fille; et Dieu sache où tu vas! tu pars seulette, nue et tremblotante.

Hélas! que deviendra ton humeur folichonne? que deviendront tant de

jolis ébats?»

Des hommes qui ont marché d'un pas délibéré au supplice, il ne

vante que ceux qui ont conservé de la belle humeur, et montré de la

nonchalance jusqu'à la fin, comme Thomas Morus, dit-il, Etienne Dolet,

Phocion, Socrate... Pour Phocion et Socrate, halte là! ils ne sont pas

morts nonchalamment, ils sont morts divinement.

L'auteur s'autorise encore de Montaigne pour établir que la mort n'est

rien, et cite un passage des _Essais sur les Morts entremeslées de

gausseries_, où figurent plusieurs gens du peuple qui sont allés au

supplice en riant, sans voir qu'il plaide ici contre lui-même; car,

dès l'instant qu'un voleur qu'on pend peut s'écrier, au lancer de la

corde: «Vogue la galère!» on n'admire plus si fort le _tire le rideau,

la farce est jouée_ de maître François, et l'on est obligé de convenir

que le rire nonchalant, à la mort, peut bien n'être pas la marque d'une

grande ame. Aussi Montaigne ne cherche-t-il pas, dans ces exemples,

des morts courageuses et philosophiques, mais seulement des morts

faciles: ce sont tout simplement des faits curieux qu'il constate, et

où d'ailleurs il ne voit aucun sujet d'admiration; autrement il serait

forcé d'admirer la mort des bêtes plus que toute autre mort; ce qu'il

n'a garde de faire.

Dans sa stérile et confuse énumération, Deslandes se fait assez juger

sans qu'il ait besoin de couronner ses réflexions, comme il le fait,

par cette audacieuse et révoltante proposition: «Les idées de vertu et

de vice sont assez chimériques; elles supposent autant de vanité que

d'ignorance.»

Quant à moi, si j'avais voulu donner au public un livre de

philosophie sur les morts notables, il me semble que je l'aurais

conçu différemment: j'aurais d'abord distingué deux espèces de morts

notables: _les courageuses_, supposant un sacrifice regardé de face

et consommé tranquillement, signe d'une nature supérieure; et _les

faciles_, ne supposant ou n'exigeant qu'une chose, la stupidité,

partage des brutes. Ensuite serait venue la grande question: laquelle

des deux espèces de morts est la plus heureuse? Or, matériellement

parlant, j'aurais accordé que c'est la seconde. Ce point résolu, je me

serais enquis, avec les premiers sages de tous les pays, comment il

se peut faire que le meilleur lot, dans la mort, soit acquis à l'être

inférieur, et précisément par un effet de son infériorité? Enfin la

réponse à cette question dernière m'eût ramené dans le sein du monde

moral, sans chimères, sans ignorance et sans vanité. Dans tous les

cas, je me serais défié des morts plaisantes: j'y aurais découvert

plus d'ostentation ou de folie que de vrai courage ou d'indifférence

véritable; et, prouvant ainsi qu'elles ne sont ni admirables, ni

faciles, je me serais déclaré pour les morts sérieuses.

Le stoïcisme épicurien que Deslandes a professé dans ses Réflexions, il

le reproduit dans les poésies qui les suivent; mais c'est un chant dont

les paroles ne valent pas mieux que l'air. J'en dirai autant des vers

du sieur de la Chapelle et des autres poésies libres ou non, insérées

dans ce recueil, sauf le fameux sonnet de l'Avorton, pourtant qui est

digne de sa réputation.

A l'égard des épitaphes qui enrichissent la seconde édition, et sont

prises de tout côté, il y en a cinq ou six d'excellentes, mais très

connues, telles que celles du poète Maynard: «Las d'espérer et de me

plaindre»; de Colas: «Colas est mort de maladie, etc.;» de La Fontaine:

«Jean s'en alla, etc.;» de Regnier: «J'ai vescu sans nul pensement,

etc.;» et deux ou trois autres plus ignorées, que je rapporterai, parce

qu'elles me paraissent bonnes.

EPITAPHES.

I.

_D'une femme publique._--On l'a trouvée au cimetière des Innocens, à

Paris.

Ci-gît Paquette Cavilier

En son petit particulier.

II.

_D'un Curé._--La traduction française est de l'auteur.

Hic malè jacet Dans cette fosse

Et benè tacet Notre curé

Magister Rochus, Roch de la Crosse

Noster parochus Gît enterré,

Qui non divini Qui n'avait cure

Cantus, sed vini, Du chant divin,

Nec animarum, Ni d'écriture,

Sed fœminarum, Mais de bon vin.

Tunc cum vivebat, Au soin des ames

Curam gerebat. Vaquant fort peu;

Viris amatus, Jouant beau jeu

Eo quod bibax; Avec les dames.

Fœminis gratus, D'elles chéri

Eo quod salax; Pour la couchette,

Illi bibaces Et du mari

Illum bibacem, Pour la buvette;

Vellent sub tecto; Mais ni cocus

Illæ salaces Ni leurs femelles

Illum salacem De ses nouvelles

Vellent in lecto; N'entendront plus;

Sed neutris adest, Car dans la terre,

Nàm clausus hic est. Sous cette pierre,

Il est reclus.

III.

_De Laurent Valla, rival du Pogge._--Que nous traduirons ainsi:

Ohe ut Valla silet, solitus qui parcere nulli est:

Si quæris quid agat, nunc quoque mordet Humum.

Ci gît qui n'épargna personne:

Il mord le tuf, Dieu me pardonne!

ÉTAT DE L'HOMME

DANS LE PÉCHÉ ORIGINEL.

Où l'on fait voir quelle est la source, quelles les causes et

les suites du péché dans le monde. (1 vol. in-12 de 208 pages,

plus 3 feuillets de table), par Béverland. Imprimé dans le

monde en 1714.

(1714.)

Béverland, né à Middelbourg, et mort misérable vers 1712, est du

petit nombre des écrivains protestans qui ont laissé des ouvrages

licencieux. Nous parlerons de son livre sur le péché originel avec le

plus de réserve qu'il nous sera possible, en prenant soin de dire, avec

ses biographes, à son honneur, qu'il parut se convertir aux bonnes

mœurs sur la fin de sa vie. La traduction, ou plutôt l'imitation très

libre que nous avons du _Peccatum originale philologice elucubratum a

Themidis Alumno_, a été imprimée trois fois: 1° en Hollande, en 1714;

2° en 1751; 3° en 1741. M. Barbier cite six éditions de cet ouvrage;

mais peut-être comprend-il, dans le nombre, les traductions allemandes.

Il ajoute que le nom de l'imitateur français, d'après Krast, auteur

allemand de _la Nouvelle bibliothèque théologique_, est Fontenay, ou la

Fontanée, et qu'on trouve dans l'édition dernière _du Chef-d'œuvre d'un

inconnu_, donnée par Leschevin, une note intéressante sur l'original et

la copie.

Il était naturel de chercher un sens caché dans l'histoire du Péché

originel que raconte l'auteur sacré de la Genèse. Comment prendre à

la lettre cette condamnation terrible de la race humaine qui, pour

être adoucie, aurait demandé, quatre mille ans plus tard, le sacrifice

de la Divinité elle-même, et cela à l'occasion d'une pomme mangée

curieusement dans la vue de devenir savant? Tout d'ailleurs, à part

la convenance morale, portait à supposer ici quelque sens mystérieux.

Moïse ne sortait-il pas d'Egypte, berceau du langage figuré, empire des

hiéroglyphes? N'était-il pas plus sensé de voir une figure, un symbole

dans la fameuse pomme, dans l'arbre de la science du bien et du mal,

dans le serpent séducteur, etc., etc., que d'y voir simplement des

objets matériels? Beaucoup d'esprits graves s'exercèrent à diverses

époques sur ce sujet. Béverland le fit à son tour, mais avec une

intention satirique et sur un ton graveleux, mêlant à ses dissertations

philologiques des tableaux fort libres et des citations de poètes

latins qui ne le sont pas moins. Selon lui, la pomme, c'est la volupté;

le serpent, c'est la concupiscence, d'où sont nés les mauvais penchans

du monde, et les organes de la génération sont figurés par l'arbre

fatal, explications que son imitateur a reproduites dans les vers

suivans:

Depuis la fatale chute,

D'Eve et son époux Adam,

Nous sentons à notre dam

Qu'au mal nous sommes en butte.

La Malice au faux regard,

La Fureur à l'œil hagard,

Remords et douleurs amères,

Haine ceinte de vipères,

Tristes fruits de leurs ébats,

Règnent chez nous ici-bas:

L'homme de l'homme l'ouvrage

N'a reçu d'autre héritage;

Et cependant, ô malheur!

O triste effet de l'erreur!

Presque encore dans l'enfance,

Convoitant l'éternité,

L'adolescent est tenté

De faire à sa ressemblance.

...........................

Ma foi! tout homme en est là!

Parlez tant qu'il vous plaira,

Par raison et par morale,

La souillure _originale_

Met la raison à quia.

Revenons à Béverland. Les Égyptiens figuraient le péché contre

nature par l'image de deux perdrix accouplées, à cause de ce que

les naturalistes racontent de cet oiseau libidineux. L'usage de la

circoncision chez les Juifs semble découler de l'idée d'un châtiment

infligé à la partie coupable. Le mot hébreu (Héden) signifiait

_volupté_. La honte qu'Adam et Eve éprouvèrent, après leur chute, de se

trouver nus, laisse percer que ce n'était point par la bouche qu'ils

avaient failli.

La transmission des désirs charnels qui tourmentent l'homme et la

femme, dès leur jeunesse, et que, par parenthèse, les parens ne

combattent pas avec assez de vigilance, explique fort plausiblement

la culpabilité de la descendance de nos premiers auteurs. Le précepte

divin: _Croissez et multipliez_, n'infirme point cette explication; car

on ne prétend pas, dans l'hypothèse, que Dieu n'avait pas créé l'homme

et la femme pour s'unir charnellement; mais seulement qu'il les avait

soumis à une épreuve temporaire de continence sous laquelle ils ont

succombé.

D'ailleurs il suffirait qu'il y eût une transposition dans le passage

de l'Ecriture relatif à ce précepte: _Croissez et multipliez!_ pour

faire tomber l'objection, Dieu ayant bien pu défendre d'abord la

multiplication de l'espèce humaine pour la permettre ensuite. Or, qui

ne sait, avec le Père Simon, de l'Oratoire, et bien d'autres, qu'Edras

s'est donné toute carrière pour les transpositions, suppressions, etc.,

etc., d'où il résulte une infinité de non-sens dans les textes sacrés,

tels que nous les avons aujourd'hui?

Telle est, en abrégé, l'argumentation de Béverland et celle de son

imitateur français. Qu'on y ajoute, par la pensée, bon nombre de

contes, plaisanteries, vers libres, et l'on aura la substance d'un

livre plus curieux qu'édifiant.

THÉATRE

ET OPUSCULES DU PÈRE BOUGEANT, JÉSUITE.

(1 vol. in-12.) La Haye, Adrien Moëtjens et Pierre du Marteau.

M.DCC.XXX.-XXXI.-XXXII.

(1730-31-32.)

Les jésuites ont toujours eu la manie de plaisanter; mais, comme ils

n'ont jamais su rire, il est résulté que leurs satires, comédies,

plaisanteries, épigrammes, chansons et chansonnettes ont toujours été

froides. Leurs efforts constans pour égayer le public aux dépens de

leurs adversaires, singulièrement excités par le besoin de se venger

des _Lettres Provinciales_, n'en furent que plus malheureux: c'est

ce qu'on voit même dans les spirituelles comédies composées par le

P. Bougeant contre Quesnel et ses adhérens, ces farouches ennemis du

Formulaire et de la bulle Unigenitus, malgré tout le sel que l'auteur

y a répandu. Ces comédies sont au nombre de trois, savoir: _la Femme

docteur_ ou la _Théologie tombée en quenouille_, en cinq actes et en

prose; le _Saint déniché_ ou la _Banqueroute du marchand de miracles_,

également en cinq actes et en prose; et les _Quakers français_ ou les

_Nouveaux Trembleurs_, en prose et en trois actes.

La _Femme docteur_ eut un grand succès de parti et fut, dit-on,

réimprimée vingt-cinq fois, tant chez nous qu'à l'étranger; elle

passe pour la meilleure des trois, on ne sait pourquoi, car le _Saint

déniché_ lui est bien supérieur, à notre avis du moins. Quant aux

_Quakers_, point de difficulté, c'est la moindre à tous égards.

Dans chacune, le dialogue offre de la finesse et du trait; mais il

n'y a d'action véritable, ni de situations fortes dans aucune. Leur

vice radical est dans le sujet, qui ne se prête pas à la vivacité

dramatique. Rien de moins propre au théâtre que le ridicule tiré de

l'incompatibilité de la doctrine de la grâce, telle que l'entendent

les jansénistes, sur le témoignage équivoque de saint Augustin, avec le

libre arbitre, éternel fondement de la religion catholique et de toute

religion. La scène, faite pour un public plutôt impatient que réfléchi,

qui demande à être saisi et non endoctriné, la scène veut de l'évidence

et non des subtilités. Qu'on essaie de mettre en dialogues scéniques

les comiques interlocutions des _Lettres Provinciales_, et l'on verra

si elles font rire! Il faut que chaque chose soit à sa place: en un

mot, controverse est une chose, et comédie une autre. Venons aux

comédies du P. Bougeant.

La _Femme docteur_ est une pâle contre-épreuve des _Femmes savantes_,

avec réminiscences du _Malade imaginaire_. Madame Lucrèce, riche

janséniste, a deux filles dont, malgré son frère Cléanthe et son

mari Géronte, elle veut donner la cadette en mariage au jeune la

Bertaudinière, espèce de Thomas Diafoirus, fils du sieur Bertaudin,

janséniste et fripon. La fille Angélique ne veut pas de cet hymen,

attendu qu'elle aime Eraste et qu'elle ne s'occupe guère de la grâce

efficace. Sa sœur aînée, tout absorbée par la grâce qu'elle est,

essaie en vain de lui souffler son amant; à la fin, tout s'arrange

par un moyen pauvrement copié de Molière. «Voulez-vous une preuve

de la bassesse d'ame de votre Bertaudin,» dit le sage Cléanthe à sa

sotte sœur, madame Lucrèce; «proposez-lui d'épouser Angélique sans

dot, ou même déshéritée au profit de votre aînée.» Madame Lucrèce

adopte ce moyen d'épreuve. Bertaudin ne consent plus à l'alliance du

moment qu'Angélique est déshéritée. Sur ce, madame Lucrèce en conclut

que M. Bertaudin a l'ame sordide, et donne sa fille à Eraste avec

une bonne dot. Conclusion très fausse, qui fausse le dénouement. La

feinte qui termine les _Femmes savantes_ est, au contraire, judicieuse

et donne un dénouement judicieux. Chez Molière, le raisonnement est

celui-ci: «Je vous destinais ma fille riche, que vous dites aimer, un

coup imprévu lui enlève son bien: la voulez-vous encore?--Non.--Donc

vous êtes un homme sans délicatesse, et vous n'aurez point ma fille,

qui n'est pas ruinée.» Cela est bien trouvé. Chez le P. Bougeant, le

raisonnement est tel: «Je vous avais promis ma fille avec une bonne

dot: je vous l'offre aujourd'hui sans dot, attendu que tel est mon

bon plaisir; en voulez-vous encore?--Non.--Donc vous êtes un homme

de mauvaise foi, et retirez-vous.» Ceci ne vaut rien. Voilà comme le

génie s'appuie toujours du bon sens, tandis que le bel-esprit croit

pouvoir s'en passer! A l'égard de l'intrigue, elle est à peu près

nulle. Il y a bien un projet d'enlèvement sur jeu; mais il est presque

aussitôt abandonné que formé. Ce n'est donc rien qu'un _fil à faux_

dans la trame; or, il n'en faut jamais, ainsi que le rappelle Diderot,

dans sa _Poétique du théâtre_. Tout le mérite de la pièce se réduit à

quelques mots plaisans et à quelques scènes épisodiques; par exemple,

à mademoiselle Baudichon, quêteuse janséniste, se plaignant de ce que

les quêtes ne vont pas dans son quartier, et disant: «Ah! si j'étais

de Saint-Gervais ou de Saint-Roch!» à la Femme docteur, définissant

la grâce une hypothase communicative, sur quoi Dorimène réplique: «Ce

serait plutôt une hypothèse,» et ajoute: «Moi, je pense que c'est une

vertu sympathique;--et moi, dit Bélise, un écoulement harmonique.--Que

ces définitions sont belles!» s'écrie l'avocat Frondebulle, en les

répétant à plaisir, comme le fameux _quoi qu'on dise_, et Bélise de

lui dire: «Souvenez-vous que l'écoulement est de moi!» Quand on a cité

vingt saillies pareilles, on a tout moissonné. Mais des jésuites qui se

moquent des définitions ne définissant rien, des quêtes frauduleuses,

des donations extorquées ou captées, des pieuses tromperies, des

miracles d'invention, de la théologie tombée en quenouille, eux qui

aiment tant à la voir filer! en vérité, le comique est là, s'il n'est

dans l'ouvrage.

L'intrigue du _Saint déniché_ n'est guère mieux entendue. Dans une

fable à peu près la même, sauf que l'action est double, et que le

dénouement est romanesque, comme dans l'_Avare_. Le principal est

toujours une jeune fille qu'on veut marier contre son gré à un

janséniste ridicule, au préjudice d'un homme qu'elle aime et dont

elle est aimée. Que ce soit le bourgeois Gautier ou la bourgeoise

Lucrèce, Lucile et Léandre, ou Eraste et Angélique, la Bertaudinière

ou l'avocat Bredassier, il n'y a pas de notable différence; mais ici

les détails sont plus amusans, le dialogue plus naturel et plus gai. Le

protestant Germain rentrant dans sa patrie et dans le sein de l'Eglise,

converti par le spectacle que donne actuellement le jansénisme, forme

une opposition assez heureuse avec le bon-homme Gautier se réveillant

protestant, sans le savoir, après s'être endormi janséniste, et

convaincu d'hérésie par un domestique anglais. L'avocat Bredassier

établissant si bien, d'après les lois romaines, son droit sur le cœur

et la main d'Angélique, que Lucile bâille et s'enfuit, égaie un peu

la scène. Les convulsions qui prennent au bourgeois Gautier dès qu'il

a mis la prétendue perruque de Quesnel sur sa tête sont une farce

de collége; mais c'est quelque chose qu'une farce, et cela vaut

mieux, dans une comédie, qu'un sermon ou une dissertation. La pièce

finit heureusement par un double mariage, aussitôt que le bourgeois

Gautier s'est dégagé des liens du janséniste, en voyant démasquer

successivement devant lui plusieurs faux convulsionnaires; et c'est

ainsi que le saint diacre Pâris est déniché!

A défaut d'autre palme, la petite comédie des _Quakers français_ a

celle du scandale. Un prêtre janséniste, convulsionnaire à gages,

las d'opérer tout seul, vient trouver son patron, le janséniste abbé

Bonnefoi, pour en obtenir des compagnons auxiliaires. L'abbé Bonnefoi

lui en promet. Reste à trouver de l'argent pour en louer, qui en

fournira? Ce sera le comte de Reineville, une de leurs meilleures

dupes. On lui dira qu'il s'agit d'une quête pour des frères réfugiés,

et le cher homme s'exécutera. Sur ces entrefaites, un cardeur de

laine, faux convulsionnaire, vient demander son dû à l'abbé Bonnefoi

qui, n'ayant pas encore l'argent du comte de Reineville, le met dehors

par les épaules. Enfin l'argent du comte permet d'enrôler un peintre,

un charbonnier, un crocheteur, un porteur d'eau. Les convulsions

commencent; mais, par malheur, Picard, valet du comte, a tout

soupçonné, tout épié, tout découvert. Il démasque la fourbe aux yeux de

son maître, et les nouveaux trembleurs en sont pour leur infamie.

A la suite de ces trois pièces, nous trouvons, dans le volume où

nous les possédons réunies, un Dialogue du même auteur entre un

docteur catholique et un janséniste sincère, dans lequel le premier

veut prouver au second que sa doctrine justifie tous les crimes,

en détruisant le libre arbitre. Ce Dialogue, intitulé: _Apologie

de Cartouche, ou le Scélérat sans reproches par la grâce du Père

Quesnel_, est une hyperbole insultante qui ne prouve pas plus contre la

morale des jansénistes que les exagérations injurieuses des _Lettres

Provinciales_ ne prouvent contre la morale des jésuites. Ni les uns

ni les autres n'ont pu expliquer _comment_ nous sommes libres sans

que Dieu cesse d'être juste, et personne ne l'expliquera jamais; ce

qui n'empêche pas que les hommes n'aient en eux le sentiment de leur

liberté, et sous les yeux l'éclatant témoignage d'une intelligence

infinie, source nécessaire de l'infinie justice; ce qui suffit à fonder

la morale, et qu'il n'y ait jamais eu de Cartouche formé soit par le

molinisme, soit par le jansénisme. Pour en revenir au Père Bougeant,

il valait beaucoup mieux que ses comédies. Son histoire du Traité

de Westphalie, précédée d'un _Abrégé de la guerre de trente ans_,

continue, avec une noble franchise, avec une élégante clarté, sinon

avec éloquence, la grande histoire de M. de Thou. Dans sa jeunesse, il

avait excité l'intérêt des esprits hardis et les soupçons des hommes

de sa robe par un petit écrit intitulé: _Amusement philosophique sur

le langage des bêtes_. Il ne cessa, depuis, de donner des gages de

sa soumission; mais il ne put jamais se relever complètement dans

l'opinion des siens, et mourut, à Paris, en 1743, à cinquante-trois

ans, dans une demi-disgrâce.

TRAITÉ

DE LA DISSOLUTION DU MARIAGE

POUR CAUSE D'IMPUISSANCE;

Avec le Factum d'Estienne Pasquier pour Marie de Corbie, et

la relation du procès de Charles de Quellenec, baron de Pont,

avec Catherine de Parthenay Soubise, extraite du volume 1743,

des manuscrits de M. du Puy, à la Bibliothèque royale (par

le président Jean Bouhier). A Luxembourg. (1 vol. in-8.)

M.DCC.XXXV.

Le président Bouhier paraît avoir eu en vue principalement,

dans ce traité, d'en réfuter un sous le même titre, et sur le

même sujet, d'Antoine Hotman, avocat général au parlement de

Paris, du temps de la ligue. Paris, Mamert Patisson, 1581,

in-8. Un certain avocat de Dijon, nommé Fromageot, combattit

l'ouvrage de Bouhier dans une consultation imprimée, à laquelle

il fut fait une réplique victorieuse par l'auteur. On joint

quelquefois ces diverses pièces au présent volume, mais elles

n'en font pas partie nécessaire. Le Traité de la Dissolution

du Mariage a été réimprimé in-8, en 1756, avec les principes

sur la Nullité du Mariage pour cause d'impuissance, par Boucher

d'Argis.

(1735.)

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 38 / 41 段