Je ne nie pas absolument que des hommes vivant selon les principes

de la vertu pussent exister en corps de nation, pourvu qu'ils

consentissent à être pauvres et endurcis au travail; mais je démontre,

dans cet écrit, que ce que nous appelons mal, soit au physique,

soit au moral, est le grand principe qui nous rend des créatures

sociables, que les suites inévitables de l'honnêteté, de l'innocence,

du désintéressement, de la tempérance des particuliers, en un mot du

renoncement à soi-même et aux vices dont les hommes sont ordinairement

souillés, les rendraient incapables de former des sociétés vastes,

puissantes et polies. Qu'on me contredise tant qu'on voudra; qu'on

brûle mon livre, si cela plaît; j'y consens, et j'aiderai même le

bourreau à le brûler en place publique au besoin; il n'y a qu'à

m'assigner jour et heure pour cela: il n'en est pas moins vrai que

le bien sort en cent endroits du mal, comme les poulets sortent des

œufs. Le corps politique est comparable à une jatte de punch; la

vertu est l'élément sucré, le vice l'élément acide et spiritueux.

Voyez tout le bien qui sort de l'orgueil, ce vice des vices: sans lui

les hommes n'eussent pas cru, comme ils l'ont fait universellement,

à l'immortalité de l'ame; mais ils ne veulent point mourir, ils se

croient supérieurs à toute autre créature; on leur a dit: «Vous êtes

faits à l'image de Dieu, vous êtes immortels.» Il l'ont cru dans leur

orgueil; donc l'orgueil est le principe de la religion. C'est encore

lui qui fait le courage, surtout le courage militaire: avec ces deux

mots inventés, _honneur et honte_, et les signes extérieurs qui les

représentent, les législateurs ont triomphé de l'horreur animale

que chacun de nous a pour la mort. Le comte de Schatesbury est un

galant homme; il montre, dans ses _caractéristiques_, des inclinations

affectueuses et délicates qui le font aimer; néanmoins son bon

cœur l'abuse quand il prétend que l'homme est né avec des penchans

sociables, et que les notions du beau et de son contraire, du juste et

de l'injuste ont quelque réalité. Cela n'est point. Montaigne a bien

fait voir que toutes ces notions confuses et variables ne sont que

des conventions et des tromperies. Le duc de la Rochefoucauld a fait

mieux encore lorsqu'il a mis à nu les vertus qui charment tant les yeux

inattentifs, et qu'en les décomposant il a offert, pour toute base de

ces vertus, l'amour de soi. Entrons dans quelques détails à ce sujet;

examinons notamment la chasteté. Qu'y voit-on chez la jeune fille la

plus modeste? un déguisement artificiel, fort utile au désir, parfois

immodéré, quelle a de n'être plus chaste. Du reste, cette chasteté,

qui a si bonne réputation, fut souvent et très heureusement mise de

côté, comme le rappelle avec raison M. Bayle, à propos des concubines

qu'on permettait, en Allemagne, aux prêtres et aux moines, afin de

garantir l'intégrité des ménages. On n'en finirait pas de nombrer les

avantages qui ressortent de ce qui est vulgairement nommé vice et

crime. Un avare a enfoui mille guinées; un voleur les découvre et les

enlève. Voilà mille guinées rendues à la circulation, sans compter

l'argent que l'avare va dépenser pour courir après, à l'aide des gens

de police et de justice, ni celui qui sortira peut-être de la poche du

voleur pour corrompre les gens de justice et de police. Croit-on pour

cela que, si le voleur est pris, je ne veuille pas qu'on le pende? au

contraire, je veux qu'on le pende; on fait fort bien de le pendre, et,

derechef, voilà le schérif, les assesseurs, l'appariteur sur pied,

l'argent circulant de plus belle, et mille métiers entretenus, depuis

ceux du marchand de fer et de l'ouvrier qui ont fourni au voleur ses

rossignols, ses fausses clefs, son merlin, jusqu'à ceux des artisans

qui ont fait l'échafaud, la potence et la corde. C'est ainsi que

l'impulsion se communique de proche en proche à tout le corps social

vivifié. Vos écoles de charité mêmes ont du bon; ce n'est pas, à la

vérité, celui que vous pensez; car vous pensez qu'elles forment la

jeunesse pauvre à la piété et aux bonnes mœurs, par l'instruction,

tandis qu'elles ne font que peupler les antichambres et les mauvais

lieux, vu que l'ignorance seule est la mère de la dévotion et des

bonnes mœurs; mais ces écoles, tirant beaucoup d'argent des mains du

riche, engraissent une infinité de directeurs, d'administrateurs et

d'officiers servans qui spéculent à l'envi sur les profits à faire et

accélèrent par la délapidation d'abord, par la prodigalité ensuite,

le mouvement nécessaire à la société humaine. La vertu, au lieu de

cela, est stagnante par sa nature. Figurez-vous tout un peuple sobre;

il se contentera de peu pour vivre, et n'ayant à faire que de peu,

travaillera peu. Que ce peuple soit, en outre, épris de la continence

et de l'humilité, adieu la recherche des habits, des meubles, des

habitations; adieu les arts qui excitent les sens. Qu'il soit patient

et résigné, adieu son indépendance au dehors et sa liberté au dedans;

plus de guerre, et aussitôt tombent les diverses industries que la

guerre alimente, celles du fer, du cuivre, du plomb, du soufre et du

salpêtre; ainsi de suite; considérez un peu où nous allons avec la

vertu.

Ces choses sont incontestables, mais non pas à la portée de tout le

monde. Aussi ne m'adressai-je qu'aux personnes habituées à réfléchir,

capables de pénétrer au fond des questions. _Apage vulgus!_

Au demeurant, j'ai lieu de m'étonner des clameurs, des dénonciations

et des poursuites dont je suis aujourd'hui l'objet. Lorsqu'en 1706

je fis paraître ma _Ruche murmurante_, en quatre cents vers anglais,

moins à distinguer, j'en conviens, par le mérite de la poésie que par

le mordant et la justesse du paradoxe, on ne me fit aucun reproche;

pas davantage en 1714; et voilà qu'en 1733, parce que j'en donne une

nouvelle édition avec des remarques explicatives, les vingt-quatre

jurés de Middlesex me citent au ban du roi, et qu'un anonyme m'appelle

Catilina, dans une lettre qu'il écrit au lord maire de Londres. Je

ne suis point un Catilina, je suis un médecin anglais, né à Dort, en

Hollande, qui ai médité sur la nature humaine. Si l'on me demande

le _cui bono_ de mon livre, je répondrai que je n'en sais rien, et

que peut-être un jour écrirai-je tout l'opposé de ce que j'écris

aujourd'hui. _Dixi_[21].

[21] Mandeville fit en effet, plus tard, un ouvrage où il

développa les avantages de la vertu pour la constitution de

la société. Etait-ce pudeur chez lui, repentir ou conviction?

En tout cas, l'écrivain qui avait si rudement attaqué était

mal placé pour défendre, et la société n'avait que faire de sa

logique.

Cet étrange livre, qui fut pris d'abord par les contemporains pour

une satire plaisante, est bien réellement, dans le fond, un système

de philosophie athéiste complet, écrit heureusement d'un style froid

et diffus, mais qui ne manque ni de liaison, ni de quelque profondeur

d'observations et de raisonnemens. Aidés de la conscience du genre

humain et de la nôtre, nous répondrons au docteur Mandeville ce qui

suit: d'autres pourraient faire mieux, sans doute; non pas pour nous

toutefois, puisque cela nous suffit.

Je ne prendrai pas avantage sur vous, docteur, de la concession que

vous avez faite à la vertu en disant, qu'absolument parlant, elle peut

régir des sociétés restreintes, pauvres et vouées au travail, encore

que, par cela seul, vous ayez ruiné votre système entier, puisqu'il

n'est pas rigoureusement nécessaire qu'il y ait, au monde, des sociétés

vastes, opulentes et vouées aux plaisirs; je veux plus, je prétends

vous montrer que les grands peuples dont les vices, en apparence, vous

donnent avantage, en réalité vous donnent tort; et, pour commencer, à

votre exemple, par des généralités, toute société humaine offrant un

mélange de vices et de vertus, avant d'avoir vu les effets des uns et

des autres tout à fait séparés, vous ne sauriez établir que les vices

soient, à l'exclusion des vertus, le principe de la sociabilité, sans

me donner aussitôt le droit d'établir le contraire. La question dès

lors devenant insoluble entre nous par ce moyen, force nous sera de

remonter plus haut, c'est à dire jusqu'aux principes des vertus et des

vices, jusqu'à la nature même de l'homme. Arrivés tous deux à ce point,

si vous ne voyez, avec la Rochefoucauld, qu'un seul mobile naturel,

l'amour de soi, comme lui vous expliquerez, tout au plus, le penchant

d'un sexe pour l'autre, celui des pères et mères pour leurs enfans; je

dis tout au plus, parce que ces penchans primitifs et sacrés se lient

étroitement au sacrifice de soi-même; mais vous n'expliquerez pas plus

que lui l'attrait instinctif chez la brute, intellectuel chez l'homme,

qui rapproche les êtres créés pour vivre en troupe; cependant cet

attrait, il vous faut bien l'admettre, puisqu'il existe évidemment, et

il vous faut admettre, de même, la source féconde qui en découle aussi

bien que l'effet de la cause, j'entends la pitié pour les souffrances

d'autrui. Ainsi, malgré vos efforts pour enchaîner la société au vice

en ne lui donnant qu'un principe d'existence, l'amour de soi, lequel

encore n'est pas moins générateur de vertus que de vices, vous êtes

contraint de reconnaître un second principe de sociabilité, l'amour

de ses semblables, lequel produit, à coup sûr, moins de vices que de

vertus.

Le bien sort du mal, dites vous. Oui et non, répondrai-je; et cette

distinction, forcée du moment qu'il y a de l'ordre dans le monde, ne

vous est pas favorable. Oui, le bien sort du mal, en ce sens que la

souveraine intelligence, n'ayant donné à l'homme qu'une puissance et

une liberté relatives, le contient d'ailleurs dans le cercle des lois

d'ordre universel par lui établies, que nos passions les plus funestes

ne changent rien à ces lois, que nous ne pouvons pas plus dissoudre le

lien social qu'arrêter le cours des astres; en un mot, que la société,

sans cesse troublée par nos excès comme les flots de la mer le sont par

les tempêtes, n'est pas moins retenue dans de certaines bornes par la

main toute-puissante, de sorte que les parricides ne laissent pas de

faire partie de l'harmonie du monde par rapport au dessein général de

son auteur, le libre arbitre entrant dans ce dessein: non, le bien ne

sort pas du mal par rapport à nous, qui souffrons du mal et jouissons

du bien, autrement que le chaud sort du froid, parce qu'à la suite du

second, le retour du premier est plus vif et son action plus forte.

Vous et moi nous ne pouvons savoir de l'univers qu'une chose, c'est

qu'il est organisé; quant au mystère de son organisation, pas plus que

moi vous ne pouvez le pénétrer. Pour le faire, il faudrait que vous

fussiez où vous n'êtes pas, au centre infini. Traitant de l'homme,

parlez-moi donc en homme au milieu des hommes, et dites-moi si la

mauvaise foi sert aux échanges, si l'intempérance accroît les forces

physiques et morales, si la dureté du riche aide aux besoins du pauvre,

si l'excès aiguise le plaisir, si l'absence du goût est le stimulant

des arts; et quand vous m'aurez répondu oui sur ces questions, vous

n'aurez rien fait encore; car les contraires ne s'accordant point

en logique, si le vice est avantageux, il l'est exclusivement, et

alors c'est trop peu de l'absoudre, il faut l'ordonner, et si la

vertu est exclusivement destructive, c'est trop peu de la craindre,

il faut l'interdire. Or, quel législateur osa jamais procéder ainsi?

Osez-le vous-même! Dites, dans une société petite ou grande, aux

avares: thésaurisez! aux cupides: tuez et volez! aux juges: vendez vos

suffrages! aux soldats: la honte n'est rien, la vie est tout! puis

faites-nous admirer la grandeur, la richesse, la félicité d'un peuple

formé à votre école!

Vous attribuez, au seul vice, l'honneur d'exciter au travail qui tout

fertilise, et, à la seule vertu, l'infamie de porter à la paresse qui

rend tout stérile; c'est une supposition gratuite, parce que le travail

n'a pas d'autre source que nos besoins, qui ne meurent qu'avec nous.

Je concevrais qu'un sens de plus ou de moins, chez l'homme, augmentât

ou diminuât son activité; mais que le sacrifice à soi-même ou le

sacrifice de soi-même, c'est à dire le vice ou la vertu, altère la

corrélation entre les besoins et le travail de l'homme, que Cartouche

nécessairement soit plus actif que saint Vincent de Paul, je ne le

conçois pas, et j'en conclus que, vertueux ou vicieux, tout peuple,

grand ou petit, travaillera suffisamment pour vivre; or, c'est assez

pour vous réfuter.

Enfin, chose curieuse! vous appelez deux grands douteurs à votre

secours, afin de fonder, en dogmes, les plus hardis paradoxes qui

jamais aient soulevé le sens humain, Montaigne et Bayle; mais ni l'un

ni l'autre ne vous sert. Quand Montaigne, effrayé de voir son pays

ensanglanté par des sectes furieuses, se plaisait à humilier les

dogmatistes, en opposant la plupart des conventions sociales entre

elles, il n'entendait pas renverser les notions naturelles en vertu

desquelles même il raisonnait; autant en peut-on dire de Bayle. Chez

tous les deux, le doute est un flambeau, non une marotte; et si le

premier, ainsi que le sage Erasme, par un excès d'imagination, ou un

calcul de prudence, représenta souvent, dans son allure désordonnée, la

raison courant la grande aventure; si le second usant, sans ménagement,

de l'argumentation pour en montrer le vide quand elle s'applique à des

matières où les définitions nous échappent, finit par éblouir nos yeux,

au lieu simplement de les ouvrir, ils ont, par là, prouvé, l'un et

l'autre, que la tolérance aussi pouvait avoir des apôtres indiscrets,

sans toutefois autoriser ni les sophistes sensuels qui disent, comme

vous, le vice est salutaire, ni les hommes de bien découragés qui

disent, avec Brutus, la vertu n'est qu'un mot.

Au surplus, je vous l'accorde, docteur; vous n'êtes point un Catilina;

les grands jurés de Middlesex eussent mieux fait de vous répondre que

de vous poursuivre; il ne faut brûler ni votre livre, ni vous; pas

vous, qui ne fûtes méchant qu'en discours; pas votre livre, parce

qu'incapable d'entraîner les esprits légers comme de les séduire, il

saurait encore moins convaincre les esprits réfléchis.

L'ART

DE PLUMER LA POULE SANS CRIER.

A Cologne, chez Robert le Turc, au Coq hardi. 1 vol. pet.

in-12, fig., de 244 pages et 6 feuillets préliminaires. (Rare.)

M.DCC.X.

(1710.)

Ce recueil de vingt et une aventures d'escroqueries, de galanteries

suspectes, d'hypocrisies, d'abus d'autorité, de scandales causés par

des personnes de tout rang et de toute profession, peut passer pour une

satire des mœurs du temps, principalement dirigée contre la justice et

la finance! La lecture de ces historiettes, invraisemblables pour la

plupart, est néanmoins amusante, parce que les détails en sont racontés

avec facilité. On y pourrait trouver le sujet de plus d'une comédie

d'intrigue. Les fripons faiseurs ou faiseuses des tours qu'on y voit

consignés s'appellent _les plumeurs de poule sans crier_, à cause du

succès qui les suit toujours. Cela n'est pas moral, mais cela est assez

historique.

Ainsi le lieutenant criminel de Paris, Deffita, pour 2,000 écus

habilement à lui comptés par un homme justement condamné à la

roue, renvoie d'abord le coupable, comme prêtre, à la juridiction

ecclésiastique, laquelle, par esprit de corps, le renvoie absous.

Le même Deffita, pour 2,000 pistoles, met hors de cause un tapissier

qui avait violé sa filleule, âgée de douze ans.

Un contrôleur de la monnaie, nommé Rousseau, rogne les monnaies et se

tire d'affaires en boursillant, sous le prétexte qu'il a inventé le

cordon _Sit nomen Domini benedictum_, qui rend la fraude sur les écus

de 6 livres plus difficile.

La douzième aventure est fort bonne. Un pauvre avocat de Paris, passant

dans la rue Sainte-Avoie, est surpris par un orage; il entre dans la

première maison ouverte, qui se trouve être celle de l'intendant des

finances Caumartin. Une grande salle basse était pour lors pleine

de gens affairés, qui attendaient M. l'intendant à son retour de

Versailles. Comme l'avocat s'y promenait de long en large, avec l'air

soucieux, en songeant à ses tristes affaires, une des personnes de la

compagnie s'approche de lui mystérieusement et lui offre à l'oreille

1,000 pistoles pour se désister... «Me désister! répond l'avocat

étonné, allez! vous êtes fou!» Un instant après, survient un second

personnage qui propose à l'avocat 20,000 écus, toujours pour se

désister... «Fou! vous dis-je,» reprend encore l'avocat, ne concevant

rien à ce langage. Enfin d'offre en offre, on vient à 150,000 liv.

Cette fois, le pauvre homme était en mesure. S'étant adroitement

informé, il avait su que ces gens réunis étaient là pour soumissionner

la grande ferme dite _des Regrats_; il accepta donc les 150,000 liv.,

et sa fortune fut faite pour avoir passé dans la rue Sainte-Avoie par

un temps de pluie.

Les quatorzième et quinzième aventures, sur les vices de notre ancienne

jurisprudence criminelle, sont fort intéressantes. La présidente Le

Coigneux avait un mari avare, qui la laissait manquer de tout et

cachait de l'or dans les moindres recoins de sa bibliothèque. Un

jour, elle évente une cachette renfermant 3,000 pistoles, qu'elle

s'approprie. Le président volé soupçonne son ramoneur, le fait arrêter

et très régulièrement condamner à la potence, sur deux simples

témoignages, après avoir obtenu un faux aveu du crime par le moyen si

judicieux de la question. La présidente ne put soutenir le poids de ses

remords. Au moment marqué pour le supplice du malheureux, elle confessa

tout à son mari, qui n'eut que le temps de courir arrêter l'exécution.

Disons, pour l'honneur du président Le Coigneux, qu'il fit une pension

au ramoneur.

L'autre aventure est plus dramatique encore. Un vertueux et riche

magistrat de Lyon, que l'ambition des siens avait poussé, malgré lui,

à acheter la charge de lieutenant criminel de cette ville, frappé des

terribles écueils de son emploi, imagine de se voler à lui-même 10,000

liv. et d'accuser son cocher du vol. L'affaire s'instruit sans délais,

et la justice, pressée de venger un lieutenant criminel, ne tarde pas

à trouver des témoins et des preuves de la culpabilité du cocher.

Le pauvre homme est condamné à mort; il va périr, quand son maître

demande un sursis, paraît devant les juges assemblés, et leur dit:

«Votre coupable est innocent; renvoyez-le absous; c'est moi qui suis

le voleur. Voyez, messieurs, à quoi nous sommes exposés! Maintenant

recevez la démission de ma charge et de tous mes emplois. Qui les

veut les prenne!» Il dit et se rendit aussitôt chez les trappistes

de Toscane, où il a demeuré jusqu'à sa mort, loin d'un monde qui lui

faisait horreur et pitié!

Cependant, puisque le monde renferme de telles ames, il ne faut pas

perdre le courage d'y vivre.

RÉFLEXIONS

SUR LES

GRANDS HOMMES QUI SONT MORTS EN PLAISANTANT;

Avec des poésies diverses, par M. D*** (Deslandes). A Rochefort

(Paris), chez Jacques Le Noir. M.DCC.XIV, fig. (1 vol. in-18 de

202 pages précédées de 24 pages préliminaires, avec la table

des chapitres, suivie d'une table des matières de 7 feuillets.)

Autre édition du même Livre, augmentée d'épitaphes diverses,

de plusieurs poésies du même auteur, et d'autres de M. de la

Chapelle. (1 vol. in-18. Amsterdam, chez les frères Wetstein.)

M.DCC.XXXII, fig.

(1723-24-32-58.)

André François, Bureau Deslandes, né à Poitiers en 1690, commissaire

général de la marine, à Brest; et mort à Paris en 1757, auteur d'une

Histoire critique de la philosophie, d'un Recueil de traités de

Physique et d'Histoire naturelle, de Pygmalion, de la comtesse de

Montferrat et de quatorze autres ouvrages indiqués par M. Barbier, est

aussi le père de ces _Réflexions_, qu'il adresse à son ami, le sieur

de la Chapelle, de l'Académie française, écrivain médiocre, à qui l'on

doit, entre autres choses, les _Lettres d'un Suisse à un Français

sur les intérêts des princes_. Le bon abbé l'Advocat, en qualifiant

Deslandes d'_auteur estimable qui pousse trop loin la liberté de

penser_, ne pousse pas assez loin, pour un docteur de Sorbonne, la

liberté de critiquer; car les _Réflexions sur les grands hommes morts

en plaisantant_ étalent, sous une forme qui heureusement n'est pas

séduisante, le matérialisme le plus brutal. C'est un des premiers

écrits de ce genre qui aient paru en français, alors que les esprits

révoltés des persécutions religieuses, dont la fin du règne de Louis

XIV fut souillée, et las d'une hypocrisie tracassière que le jésuite Le

Tellier avait introduite à la cour, se précipitèrent, sans mesure, vers

une nouvelle recherche des principes de la philosophie rationnelle.

Deslandes annonce, dans sa préface, que le goût du public de son

temps, fatigué de maximes de morale détachées, telles qu'on en trouve

chez MM. de la Rochefoucauld et de la Bruyère, s'étant tourné du côté

de la métaphysique, il a entrepris son livre pour s'y conformer, en lui

donnant d'ailleurs une forme légère, plus proportionnée à la faiblesse

et à l'humeur de ses contemporains. On reconnaît, dès ce début, un

auteur impertinent; aussi l'est-il sans difficulté. Il n'a pas tiré

grand profit, dit-il, de l'_Officina_ du médecin Revisius Textor, où

se trouve compilé un catalogue des Grands Hommes morts à force de

rire, non plus que de l’'_Historia ludicra_ de Balthazar Bonifaccio,

archidiacre de Trévise, où son sujet est abordé. Ajoutons qu'il

n'a tiré grand profit de rien, pas même de sa raison, puisqu'il ne

professe que du dédain pour des opinions dont le monde s'honore depuis

qu'il y a des hommes. A l'entendre, il a essayé de réaliser le vœu de

Montaigne, qui voulait faire un livre _des morts notables_, dessein

bien digne d'un esprit sincère et investigateur tel que Montaigne; mais

certainement il n'a pas réalisé ce dessein comme l'eût fait l'auteur

_des Essais_, ce penseur non moins sage que hardi, qui, assistant

son ami au lit de mort, réveillait, dans sa pensée affaiblie, les

consolantes idées de l'immortalité de l'ame humaine.

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 37 / 41 段