Cette Dissertation est le plus rare des ouvrages de l'abbé

Jean-Baptiste Thiers, curé de Vibraye, diocèse du Mans, qui, né en

1636 et mort en 1703, passa la meilleure partie du temps que lui

laissèrent les travaux de son ministère et les soins de sa charité, à

controverser sur toute sorte de questions de théologie ou d'histoire

ecclésiastique. Son goût était naturellement tourné aux joûtes, aux

luttes et aux tournois de l'esprit. Beaucoup d'études, un certain

talent dialectique, un style mordant et clair, quoique trop prolixe,

le tenaient toujours prêt à combattre. Aussi ne voyons-nous guère de

querelles contemporaines entre théologiens, où son nom ne se trouve

mêlé, ce qui lui suscita plusieurs tracasseries désagréables. Tantôt

c'était le savant docteur Gallican, de Launoy, qu'il entreprenait

sur l'abus de l'argument négatif, c'est à dire sur l'inconvénient

de s'autoriser du silence des auteurs pour nier ou affirmer un fait

historique; comme quand on raisonne ainsi, par exemple: l'Evangile ne

dit point que Jésus-Christ n'ait pas été maçon à Reims et qu'il n'y ait

pas bâti le portail de la cathédrale; donc Jésus-Christ a été maçon à

Reims et il y a bâti le portail. Tantôt il s'attaquait aux cordeliers

de cette ville, sur le faste ridicule de leur inscription _à Dieu

et à saint François, tous deux crucifiés_. Une autre fois, sous le

titre gaillard de _Sauce-Robert_, il soutenait vigoureusement, contre

l'abbé Robert, grand archidiacre de Chartres, le droit des curés de

porter l'étole, dans leurs visites, en présence des archidiacres. Un

jour, il bataillait, avec autant d'agrément que d'érudition, contre

les perruques des prêtres. Le lendemain, il défendait, contre le Père

Mabillon, l'abbé de Rancé et sa thèse en faveur de l'ignorance des

moines, par opposition à la science des bénédictins. Nous parlons, dans

ce recueil, à propos de l'_Histoire des Flagellans_ de l'abbé Boileau,

de la réfutation violente et peu sensée qu'il fit de cet estimable

ouvrage. L'usage des cloches, le droit d'absolution qu'ont les

évêques en matière d'hérésie, la clôture des religieuses, l'immunité

des porches des Eglises, le prétendu droit des archidiacres sur la

succession mobilière des curés, mais surtout les étranges superstitions

introduites dans l'Eglise, exercèrent, tour à tour, la chaleur de sa

verve polémique avec des succès balancés. L'abbé Granet, qui avait

donné, en 10 volumes in-folio, les Œuvres de Launoy, voulait rendre le

même honneur à son adversaire et son émule, l'abbé Thiers, et faire un

tout coordonné des 34 ou 38 volumes in-12 qu'il a laissés; je pense

qu'il est heureux, pour la gloire de l'auteur, que ce projet n'ait pas

reçu d'exécution. Par là, certains écrits de l'abbé Thiers, séparés,

surnageront; au lieu que, réunis, ils eussent fort bien pu s'engloutir

tous. J'aurais regretté, pour ma part, la _Dissertation sur la sainte

Larme de Vendôme_, qui ruine de fond en comble l'authenticité de cette

relique. Est-il croyable que, depuis l'an 1040, au temps de Geoffroy

Martel, jusqu'à nos jours, le peuple ait honoré et l'Eglise de Vendôme

fait honorer une certaine larme versée par Jésus-Christ sur le corps

de saint Lazare, laquelle, recueillie par un ange, qui la donna à la

Madeleine, qui la remit, _in extremis_, lors de son voyage en Provence

(voyage parfaitement controuvé), à saint Maximin, évêque d'Aix, aurait

été portée à Constantinople, puis accordée, par l'empereur Michel

Paphlagon, à Geoffroy Martel, en récompense des secours qu'il lui

aurait amenés contre les Sarrasins, de par Henri Ier? Voilà pourtant

ce que l'abbé Thiers prétendit renverser, en 1751, et ce que le Père

Mabillon prétendit soutenir au nom des bénédictins, parce que la

relique était bénédictine. L'agresseur n'eut pas de peine à démontrer

que la Madeleine ou l'une des trois Madeleines n'était point venue en

France; que Geoffroy Martel n'était point allé à Constantinople; que

la tradition de la sainte Larme est purement populaire aussi bien que

celle des miracles qu'elle a opérés; en un mot, que c'est une fraude

pieuse, inventée, comme tant d'autres, pour illustrer certains lieux et

y faire affluer l'argent des fidèles; et, quoi que le Père Mabillon,

qui n'aimait pas la dispute, mais que ses confrères aiguillonnaient,

pût dire en faveur de la sainte Larme, il ne la réhabilita point aux

yeux du sens commun; toutefois, ce dont l'abbé Thiers ne se douta pas,

son adversaire eut, sur lui, un terrible avantage; ce fut de lier le

sort de la sainte Larme à celui de presque toutes les autres reliques,

celles-ci n'ayant guère plus d'appui que la première; en quoi je

soupçonne que le Père Mabillon était plus malin, sur ce sujet, qu'il

ne paraissait l'être. Quoi qu'il en soit, c'est une chose qui n'est

pas médiocrement digne de méditation que le chemin fait vers la raison

universelle par le clergé séculier français depuis les fameux _Traités

des Reliques_[20] de Calvin et de Chemnitius. Voici, en preuve, trois

passages fidèlement extraits, qui semblent de la même main et qui sont

pourtant de mains diverses:

[20] Traité des Reliques, ou advertissement très utile du grand

proufit qui revient à la chrestienté, s'il se faisoit inventaires

de tous les corps saincts et reliques, qui sont en divers

païs, trad. du latin de J. Calvin. Autre traicté des reliques

contre le décret du concile de Trente, trad. du latin de M.

Chemnitius. Inventaire des reliques de Rome, mis d'italien en

françois.--Response aux allégations de Robert Bellarmin, jésuite

pour les reliques. A Genève, par Pierre de la Roviére. M.DC.I. (1

vol. in-16 de 282 pages, plus 7 feuillets préliminaires.) (_Peu

commun._)

PREMIER PASSAGE.--«Cette tradition n'a pour fondement que

l'intérêt particulier des anciens moines, qui ne l'ont établie

qu'afin d'achalander leur église...; joli établissement!

admirable pour des gens qui s'imaginent assez souvent que

la piété leur doit servir de moyen pour s'enrichir (ainsi

que parle le saint apôtre), et dont on peut dire: _quid non

monachalia pectora cogis--auri sacra fames_.» (Thiers, _Diss.

sur la sainte Larme de Vendôme_.)

DEUXIÈME PASSAGE.--«Il n'y a presque point d'église que l'on ne

puisse taxer de superstition, n'y en ayant presque aucune qui

n'honore des reliques dont on ne peut prouver la possession par

la tradition ecclésiastique.» (_Lettre du P. Mabillon contre M.

Thiers._)

TROISIÈME PASSAGE.--Saint Augustin, dans son livre du _Labeur

des Moines_, se plaignant de quelques porteurs de rogatons

qui, déjà de son temps, faisaient marché des reliques des

martyrs, ajoute: _Si tant est que ce fussent des reliques

de martyrs_...., la racine de ce mal a été qu'au lieu de

chercher J.-C. dans sa parole, dans ses sacremens et ses graces

spirituelles, le monde, selon sa coutume, s'est amusé à ses

robes, chemises et autres signes extérieurs, laissant ainsi

le principal poursuivre l'accessoire.» (Calvin, _Traité des

Reliques_.)

On pousserait aisément plus loin ces curieux parallèles. Il ne faut en

tirer aucune induction fâcheuse contre l'Eglise moderne; au contraire.

C'est ainsi qu'elle tend, par sa modération pleine de sagesse et sa

prudente réserve sur les matières délicates, à se rapprocher, de plus

en plus, de la simplicité vraiment philosophique des premiers âges

du christianisme. Encore un peu de temps, et le dogme populaire le

plus dégagé de superstition qu'il y ait jamais eu au monde (on peut

l'espérer du moins) sera, comme au premier siècle de notre ère, celui

que les apôtres ont prêché.

LE COCHON MITRÉ,

DIALOGUE.

A Paris, chez le Cochon, _s. d._ (1700 environ), 1 vol. in-12

de 32 pages, avec la fig. du Cochon.

(1700.)

On connaît une autre édition, in-12, contenant 28 pages, de ce libelle

infame et calomnieux, mais recherché pour sa rareté, attribué, selon

M. Barbier, à François de la Bretonnière, bénédictin de Saint-Denis,

réfugié en Hollande sous le nom de Lafond. Les deux éditions,

probablement imprimées à Cologne ou Amsterdam, le sont également

sans correction aucune: l'ouvrage n'en méritait pas. L'auteur, dans

cette satire sous la forme d'un dialogue entre Scarron et Furetière,

poursuit, sans goût, sans esprit ni mesure, Louis XIV, madame de

Maintenon, le cardinal d'Estrées et Le Tellier de Louvois, archevêque

de Reims. Dès le début, Scarron apprend à Furetière que la belle

Scarron était une coquine qui avait vécu avec le maréchal d'Albret, et

lui donnait, dans ce temps-là, à lui pauvre c..., pour tout profit,

des garnisons importunes, de celles qu'on chasse avec l'onguent gris

(_unguentum grisum_); que le jésuite, confesseur du roi, justifiait

bien, par sa conduite, le proverbe: _Jacobin en chaire, cordelier en

chœur, carme en cuisine, jésuite en..... mauvais lieu_; que tous les

évêques de France imitaient ce bel exemple, etc. Furetière ne demeure

pas en reste de révélations avec Scarron. Il lui raconte, entre autres

turpitudes, que le cardinal d'Estrées surprit un jour sa nièce, la

marquise de Cœuvres et madame de Lionne, mère de cette dame, couchées

ensemble avec le duc de Saux; qu'il s'empressa de rendre son neveu

témoin de l'aventure et se fit ensuite payer son silence des faveurs

de sa propre nièce, ladite marquise de Cœuvres. Suit un récit des

fredaines de l'archevêque de Reims avec la duchesse d'Aumont, femme

de son beau-frère, le marquis de Créquy. Furetière finit par cette

sentence: «On pourra nommer l'histoire des évêques l'histoire cochonne,

comme on dit l'_Histoire auguste_ en parlant de celle des empereurs.»

Certes il fallait être bien maladroit et bien aveuglé par la

vengeance, pour se donner des torts envers le méprisable auteur d'une

telle satire; et pourtant on s'en donna d'impardonnables. La justice

française, se ravalant jusqu'au guet-apens, ourdit une trame à l'aide

de laquelle le libelliste, trahi par un juif, fut saisi sur terre

étrangère, puis transporté au mont Saint-Michel où il mourut. C'était

là le seul moyen d'appeler la pitié sur un tel misérable qui, du reste,

n'a pu et ne pourra jamais porter atteinte au clergé de France, clergé,

malgré de grands scandales (et quelle profession n'en fournit pas?), le

plus vénérable peut-être et le plus savant qui ait paru dans le monde,

depuis les Hilaire de Poitiers, les Martin de Tours, les Suger, les

Bernard, jusqu'aux Bossuet, aux Fénelon, aux Juigné, aux Gallard et aux

Cheverus.

LE PLATONISME DÉVOILÉ,

OU

ESSAI TOUCHANT LE VERBE PLATONICIEN,

DIVISÉ EN DEUX PARTIES.

A Cologne, chez Pierre Marteau. (1 vol. in-12.) M.DCC.

(1700.)

Le sieur Souverain, auteur du _Platonisme dévoilé_, était un ministre

de Poitou qui fut déposé par les siens trois ans avant la révocation

de l'édit de Nantes pour fait d'arminianisme. N'oublions pas ici que

l'hérésiarque Arminius, né en 1560, mort en 1609, bien qu'il fût ami

de Théodore de Bèze, refusait tout à la grâce et accordait tout au

libre arbitre, qu'il alliait avec la prédestination par le moyen des

mots, ainsi que font messieurs les docteurs qui expliquent ce qu'ils

n'entendent pas. Cet hérésiarque eut un grand nombre de disciples

fanatiques dont le synode de Dordrecht eut la charité de faire mourir

plusieurs pour l'honneur de la réforme, à l'exemple de Calvin qui fit

mourir Servet pour le même honneur. O que les dogmatisans de profession

sont souvent une vilaine peste!

Or, le sieur Souverain, s'étant réfugié en Hollande, fut, à l'instant,

rejeté des Hollandais qui portaient alors, dans leur christianisme

épuré, un esprit de fanatisme et d'intolérance égal à celui qu'ils

reprochaient aux catholiques; tant les sectaires sont équitables!

De guerre las, le malheureux passa en Angleterre, où il embrassa la

religion épiscopale, et y mourut vers l'année 1700, non sans s'être

fait beaucoup d'ennemis dangereux par son livre, mais aussi quelques

amis dévoués, à cause de sa bonne foi, de la douceur de ses mœurs et

de la simplicité de son caractère, car c'était un excellent homme, et,

dans le fond, un homme très religieux.

Maintenant qu'est-ce que son fameux livre du _Platonisme dévoilé_? S'il

en faut croire le père Baltus, jésuite, qui l'a réfuté, c'est une folie

détestable qui tend à faire des premiers Pères de l'Eglise de vrais

plagiaires de la philosophie platonicienne. Mais laissons là Baltus,

le réfutateur universel, qui a réfuté le lourd historien des oracles

Vandale, le malin historien des oracles Fontenelle, qui fut réfuté à

son tour par Leclerc, puis qui réfuta Leclerc, et qui eût réfuté cent

ans durant, si cent ans il avait vécu, et suivons rapidement le fil

des idées du sieur Souverain, autant que notre faible compréhension

nous le permettra, en déclarant d'avance que nous n'entendons nullement

répondre des pensées de l'auteur dans ce sujet scabreux, où l'hérésie

est imminente, vu qu'à nos yeux il n'y a rien de plus fou, ni de plus

condamnable qu'une hérésie.

Le verbe n'est point une personne ou hypostase de la Divinité, mais

une simple manifestation de la Divinité aux hommes. Par conséquent,

dire que le verbe est égal au père, c'est proférer des mots qui n'ont

pas de sens et tenir la doctrine de la préexistence du verbe, c'est

embrasser une ombre. Cette manifestation s'est incorporée à la chair de

Jésus-Christ, en sorte que le verbe est réellement corporel. L'esprit

de Dieu ou le Saint-Esprit n'est autre chose qu'une communication

intérieure de la Divinité à ceux qu'elle choisit pour ministres de ses

volontés; d'où il suit qu'il peut y avoir, de sa part, communication

sans manifestation, et _vice versa_.

Dieu s'est fait connaître à nous sous des images grossières pour se

proportionner à la faiblesse de nos esprits. Ne craignons donc point

de le rabaisser en lui prêtant des formes humaines, comme quand

nous disons que la terre lui sert de marchepied. Nous le concevons

mieux en procédant ainsi, à son exemple, qu'en nous servant, pour

le désigner, d'expressions chimériques, telles que _verbe_, _trine

unité_, et autres semblables; car ces expressions ne représentent que

des êtres de raison, c'est à dire des idées et rien de plus. Les plus

grands philosophes, Pythagore, Socrate, Platon, qui ont employé des

termes abstrus et métaphysiques, en philosophant sur les principes

du monde, en sont toujours venus à dire, après bien des obscurités,

qu'il était la production ou d'une raison universelle, ou d'un esprit

infus qui l'animait; et quand Platon, notamment, s'est élevé jusqu'à

la connaissance d'une sorte de Trinité, en considérant Dieu comme bon,

comme sage et comme puissant, il n'a fait que reconnaître, dans les

merveilles de l'univers, le fruit de la bonté, de la sagesse, de la

puissance d'un être unique. Qu'on ne parle plus du prétendu démon de

Socrate! Socrate n'avait point d'autre démon que son propre génie très

raisonnable. La raison bien consultée et bien entendue est les oracles

des sages. Diogène disait: «Ceux qui ont de l'esprit se peuvent fort

bien passer des oracles.»

Nous prenons pour des hypostases de pures allégories dont Platon

s'enveloppait, par prudence, aux yeux du vulgaire païen qui faisait

périr ceux qui niaient la pluralité des dieux. C'est ainsi que sa

cosmogonie s'est changée en théogonie. Bien des Pères de notre

primitive Eglise, tels que Tatien, Théophile d'Antioche et autres que

je ne nommerai pas par respect, voulant relever le christianisme de

la simplicité populaire de l'Evangile, ont adopté ces interprétations

allégoriques des platoniciens, à peu près comme nos chimistes

prétendent trouver leur art dans la Genèse: cabale partout. Aussi M.

Le Vassor, dans son _Traité de l'examen_, confesse-t-il qu'Origène, en

Orient, et saint Augustin, en Occident, ont tellement embarrassé la

théologie en tâchant d'ajuster le christianisme avec la philosophie,

qu'à peine peut-on distinguer leurs sentimens sur plusieurs points

importans de la religion. Ce sont de vrais gnostiques, quoiqu'ils

n'admettent pas trente _Eons_ ou trente personnes distinctes dans

l'essence divine, ainsi que le faisaient les gnostiques proprement

appelés, ces disciples de Simon et de Basilides, ces Œdipes du

mysticisme érudit.

Philon doit être rangé parmi les rêveurs platoniciens ou plutôt

parmi ces allégoriciens qui donnaient leurs considérations pour des

hypostases, autrement pour des êtres réels. Le temps a comme revêtu

d'un corps ces allégories fantastiques, en quoi il a fait le contraire

de nos alchimistes qui changent la plus grossière matière en or, car il

a changé l'or en matière grossière. Socrate avait réduit la philosophie

à la morale; ainsi fit l'Evangile. Platon alla plus loin et la porta

jusqu'à la théologie; ainsi ont fait les Pères.

Les interprètes de l'Ecriture ont souvent cherché un sens caché où il

n'y avait à éclaircir que des formes grammaticales. C'est toujours

l'erreur qui enfante le mystère. L'antiquité chrétienne était si

engouée du platonisme, qu'elle a fait disparaître tous les livres des

Pères judaïques, c'est à dire des chrétiens de la circoncision, pour ne

laisser vivre que les Pères platoniciens, tels que Justin, Athénagore,

Théophile, Tatien, Irénée, Clément Alexandrin, Origène, Tertullien,

Arnobe, Lactance et autres de la même espèce. Or, nul ne sera jamais

bon platonicien, dit judicieusement le grand Cœlius Rhodigiamus, s'il

ne fait son compte qu'il faut entendre Platon allégoriquement; par

conséquent, il faut entendre allégoriquement les premières paroles de

l'évangile saint Jean touchant le verbe.

Telle est, en substance, la première partie du platonisme dévoilé! La

seconde partie traite un sujet trop délicat en style trop cru. Nous

n'en dirons rien pour cette raison, nous bornant à énoncer que le sieur

Souverain nous paraît inconséquent, puisqu'il prétend n'être ni arien,

ni socinien.

Pour finir, si nous voulions caractériser cet auteur philosophiquement,

nous dirions qu'il écrivait avec sincérité dans le sens d'un pur déisme

révélé, et sous l'inspiration de sa raison propre, soutenue de lectures

profondes et savantes. Que si nous voulions le faire honnir, nous

dirions simplement qu'il était unitaire, autrement qu'il ne voyait,

dans Jésus-Christ, que la manifestation vivante d'un Dieu bon, sage et

puissant; et là dessus, les gens de crier: Ah! l'unitaire, l'unitaire!

Quant à nous, qui croyons fermement en un seul Dieu, souverainement

bon, sage et puissant, nous ne sommes, n'avons été, ni ne serons

jamais _unitaires_; et si quelqu'un nous appelle _unitaires_, nous lui

répondrons qu'il en a menti.

NOUVEAUX CARACTÈRES

DE LA FAMILLE ROYALE,

Des ministres d'État et des principales personnes de la cour

de France, avec une supputation exacte des revenus de cette

couronne. A Villefranche, chez Paul Pinceau. (1 vol. in-18

de 57 pages, suivi d'une table et précédé de 3 feuillets.)

M.DCC.III.

(1703.)

Ce petit écrit rare et piquant a été vendu 15 fr. chez le duc de

la Vallière, et 18 fr. chez le baron d'Heiss, en 1785. M. Brunet

en parle sans désigner la personne qui l'a fait; M. Barbier n'en

parle pas du tout; il y a bien des lacunes dans son _Dictionnaire

des anonymes et pseudonymes_. L'impression du livre est assez

mauvaise et fort incorrecte. L'auteur écrit mal et assure, dans son

avertissement, _qu'il a bâti son ouvrage sur des mémoires moralement

vrais_, en ajoutant _qu'il n'a pour but que le naïf_. Voilà de quoi

donner confiance dans une satire, qui, du reste, est du petit nombre

des productions de son espèce, imprimées en France à cette date.

D'ordinaire, sous Louis XIV, les censeurs politiques, même anonymes, se

retiraient en Hollande ou en Allemagne, pour se livrer à cette sorte de

passe-temps.

Ce n'est pas que tout soit satirique dans cet opuscule: il règne, dans

les portraits, un certain ton de modération et de conviction qui fait

présumer la bonne foi et rappelle l'historien plutôt que le libelliste.

Quant à la partie financière, le scrupule avec lequel les chiffres sont

exposés éloigne toute idée d'ignorance ou de falsification. Le tout se

compose 1° de soixante-cinq caractères, tant des personnes royales que

des principaux personnages de la cour, de l'armée, de la magistrature

et de l'Eglise; 2° de remarques sur les finances de la France sous

Louis XIV.

Le caractère du roi n'est pas mal tracé. Le début contient un aveu

précieux dans la bouche d'un censeur contemporain: «Il a été dans

sa force la meilleure tête de son royaume.» Et la fin présente les

oppositions suivantes: «Il est laborieux dans les petites comme dans

les grandes choses, merveilleux et commun, prodigue et ménager, fier

et honnête, enfin rempli de bon et de mauvais.» Ce dernier trait,

convenant à presque tous les hommes, manque de précision.

Le caractère de madame de Maintenon n'est pas flatté. «Elle est

partiale et intéressée dans son crédit, vaine et ambitieuse au dernier

point, haïe beaucoup, et encore plus crainte. On parle diversement de

ses aventures avant son mariage avec M. Scarron.»

M. le duc d'Orléans, depuis régent, est trop bien traité quoiqu'il

y eût alors beaucoup à louer dans ce prince; le duc du Maine et les

deux frères Vendôme sont encore plus amèrement dépeints que dans les

Mémoires du duc de Saint-Simon.

Le caractère de M. de Fénelon, l'archevêque de Cambrai, se trouve

conforme au jugement de la postérité: «C'est en tout sens, dit

l'anonyme, ce qu'on appelle un honnête homme... Je ne connais point

d'ecclésiastique d'une dévotion plus aisée ni plus sincère... Son

grand attachement à la probité lui a attiré tout le venin des dévots,

qui ont voulu le perdre à l'occasion d'un livre où il dément lui-même

son bon tour d'esprit (_l'Explication des maximes des saints_)... Son

_Télémaque_ a fait rougir le despotisme, et immortalisera l'auteur...

Il sait se passer de la cour, et je ne crois pas qu'il sente son exil.»

Voici maintenant les principaux traits du caractère de l'évêque de

Meaux (Bossuet): «C'est un des plus savans ecclésiastiques et des plus

raffinez courtisans, défenseur infatigable des sentimens de la cour...;

créature dévouée à une personne qui est maintenant l'arbitre de la

France (madame de Maintenon). Son acharnement contre M. l'archevêque de

Cambray, le rare et presque singulier advocat des hommes, a gâté toute

sa controverse et l'a rendu méprisable parmi les honnêtes gens.»

Ici la violence et l'injustice se réfutent d'elles-mêmes. Certainement,

le défenseur des libertés gallicanes fut l'avocat des hommes, aussi

bien que le génie du Télémaque, et le fut avec plus de fruit pour eux,

dans des matières plus délicates. Quant au reproche d'intrigue et

d'ambition, n'est-il pas insensé vis à vis d'un prélat tel que Bossuet,

qui ne fut ni archevêque, ni cardinal, et qui, tout en étant le plus

éloquent soutien de l'unité de l'Eglise, rompit en visière aux passions

du Saint-Siége?

Venons aux finances du royaume en 1703. A l'avènement du cardinal de

Richelieu aux affaires, les revenus de la couronne se montaient à 35

millions. «Ce dur et ambitieux prélat les étendit jusqu'à 57 millions.

Sous le règne présent, M. Colbert poussa la chose jusqu'à 120 millions;

et depuis lui, on est allé jusqu'à 188 millions. De cette somme, la

ville et la généralité de Paris fournissaient 3,240,265 liv. 5 s. 9 d.;

les États de Languedoc, 3,000,000 liv.; ceux de Bretagne, 1,000,000

liv.; l'assemblée du clergé, 2,400,000 liv., etc. De plus, Louis XIV

toucha, entre 1689 et 1700, la somme de 903,999,826 liv. par des voies

extraordinaires. Sur ces recettes on prélevait annuellement,

Pour la table du roi 2,400,683 liv. }

Pour l'écurie 432,885 }

Pour la garde-robe et les meubles 407,400 }

Pour les compagnies des gardes }

du corps, savoir: } 3,721,366 liv.

Nouailles 39,542 liv. 10 s. } } 0s. 6d.

Duras 34,348 10 } }

Lorges 44,513 10 } 172,368 }

Villeroy 44,963 10 } }

Pour la chasse 308,030 0s. 6d. }

Il y avait plus de 10 millions de pensions, 30 millions de rente dus à

l'Hôtel-de-Ville, etc., en sorte qu'en 1703, le roi était en arrière

de près d'un milliard. Le passif, selon M. de Voltaire, finit par

s'élever, en 1715, à plus de 4 milliards. Il n'est pas si considérable

aujourd'hui, en 1833, et les intérêts en sont non seulement servis

exactement sur les fonds de recette annuelle, mais encore un fonds

d'amortissement du capital dû existe, qui doit absorber la dette en

moins de quarante ans. Il est vrai que la révolution de 1789 a fait une

fois banqueroute, aux créanciers de l'Etat, des deux tiers de leurs

créances; mais l'opération du visa des frères Pâris et la suppression

des billets de Law peu après, et les retranchemens de quartiers usités

jadis furent également des banqueroutes. Somme toute, il y a bien moins

de dilapidations aujourd'hui qu'alors; l'Etat fait mieux sa recette et

sa dépense. La foi publique est mieux fondée et la France dix fois plus

riche et plus prospère.

LA FABLE DES ABEILLES,

OU

LES FRIPONS DEVENUS HONNÊTES GENS;

Avec le Commentaire, où l'on prouve que les vices des particuliers

tendent à l'avantage du public; par Mandeville, trad. de l'angl.

sur la 6e édit., par Van Effen. A Londres, aux dépens de la

compagnie (4 vol. in-12.) M.DCC.XL.

(1706-14-29-32-40.)

ANALYSE DE LA FABLE.

Un nombreux essaim d'abeilles habitait une ruche spacieuse où tout

prospérait: là, au milieu d'une population toujours croissante, on

voyait régner, avec l'abondance, la richesse, la puissance et les

plaisirs, tous les vices et les travers des sociétés humaines les plus

civilisées; là, comme chez les hommes, on jouait dans le monde, on

trompait dans l'église, on prévariquait dans les tribunaux, on volait

dans le commerce, on se plaisait à verser le sang de son prochain dans

les guerres publiques et dans les duels privés, on s'abandonnait aux

voluptés sans mesure dans les bons et mauvais lieux; moyennant quoi les

cités et les campagnes présentaient le tableau le plus vivant et le

plus digne d'admiration; toutefois, chacun s'y plaignait et y censurait

les mœurs de son voisin. Certaines gens montaient journellement en

chaire avec des faces rubicondes pour crier qu'il n'y avait pas moyen

de vivre en présence de telles iniquités et d'un désordre aussi

affreux. «Bons dieux!... criait, plus fort que les autres un personnage

qui avait amassé de grandes richesses en trompant son maître, le roi

et le pauvre, «ne nous enverrez-vous donc jamais la probité?» Et la

foule de répéter en chœur: «Oui, oui, justes dieux! la probité! la

probité!»--Jupiter, à la longue, importuné de ces criailleurs, les

délivra, un beau jour, des vices dont ils se plaignaient, et leur

envoya l'innocence, la modération, la frugalité, le désintéressement,

le renoncement à soi-même; mais quel changement fatal! quelle

consternation! le barreau fut dépeuplé, le commerce anéanti;

les professions disparurent; les villes devinrent désertes; les

campagnes stériles; la ruche fut envahie, et les abeilles survivantes

s'envolèrent dans le sombre creux d'un arbre, où de leur félicité

première il ne leur resta rien que ces deux mots: _contentement et

honnêteté_.

ANALYSE DE LA MORALITÉ.

Finissez donc, vos plaintes, mortels insensés! le vice est aussi

nécessaire dans un Etat florissant que la faim pour manger.

ANALYSE DES REMARQUES, DISSERTATIONS ET APOLOGIES DE L'AUTEUR POUR SA

FABLE.

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 36 / 41 段