élégant de Rome, nommé Lupus, est venu, l'autre jour, me surprendre au
lit pour me conjurer d'épargner désormais Philodème. «Il ne mérite plus
de châtiment, disait Lupus, c'est un homme converti radicalement. Il
ne blasphème plus; il ne calomnie plus; il ne poursuit plus les petits
garçons; il va aux églises; il observe les fêtes; il fait maigre les
jours d'abstinence et pleure aux offices pendant qu'on chante les sept
psaumes pénitentiaux. De vrai, il y porte Euripide et Xénophon; mais
on prend ces livres pour des bréviaires; du reste, il ne fréquente
plus Quartilla; il ne vante plus les poésies de Rullus et s'est donné
tout entier à la lecture du Digeste, à l'étude de ces sages lois qui
enseignent à bien vivre... Tu ris, Sectanus! il n'y a pas là de quoi
rire, je l'ai vu. J'ai vu Philodème prendre en main le droit des
malheureux, défendre une vieille veuve à qui l'on avait volé une poule,
et sauver du bûcher le jeune Basile, accusé du crime antiphysique... Ce
n'est pas tout: il a quitté la cour et a fui les grands. Ce n'est pas
tout: il s'est fait humble et confesse, à qui veut, qu'il est homme de
rien, un pauvre diable sans sou ni maille... Cesse donc, ô Sectanus! de
censurer Philodème; il n'y a point de gloire à censurer qui se repent.»
Ainsi parlait Lupus: je me pris à rire de nouveau, et je répondis: Mon
cher Lupus, je crains bien que ta jeunesse ne soit abusée. Il faut se
défier de la force de l'habitude chez un homme tel que Philodème... Ne
vois-tu pas qu'il est partout, qu'il se mêle de tout, qu'il ne cesse
de lire à chacun ses écrits, de se vanter, de faire le paon et la
chenille?... Non, non, point de grâce ni de répit...; que je meure si
je ne persiste à frotter la tête, sans savon, à cet âne débâté, jusqu'à
ce que le sang vienne à fumer sur sa tête pelée!... D'ailleurs, voici
le chœur des muses qui m'y convie. Les vois-tu? les entends-tu? Apollon
les conduit... Elles commandent, j'obéirai, etc., etc.
Cette fin de satire est très noble, et toute la pièce est remplie de
verve et d'esprit.
_Cinquième satire._--Ulpidius, où me mènes-tu donc?--Dans une taverne
voisine où des jeunes gens de qualité discourent librement, _inter
pocula_, de la guerre et des affaires publiques. Les uns sont pour
César, les autres pour la France. Ceux-ci invoquent le jeune duc de
Savoie qui tient la clef des Alpes et lui commandent de fermer les
portes de l'Italie; ceux-là s'embarquent et vont menacer les destins
de l'Angleterre. Pendant qu'ils jouent ainsi aux échecs, blâmant tel
général de ne s'être pas assez fortifié, tel autre de n'avoir pas assez
couru la campagne; qu'ils campent, qu'ils bâtissent des citadelles
et enseignent aux Sicambres à monter à cheval, entrons: peut-être y
trouverons-nous du plaisir.--Volontiers.--J'entre donc avec Ulpidius,
et je vois Cocceïus, Novius, le docte Fabullus, et Tigellinus, et
Pansa, les deux Talpa, Barrus avec Malthinus, prenant le café brûlant
et soufflant dessus pour le refroidir... Dans un coin, Crispinus
rassasiait son nez de tabac et se faisait des amis avec sa tabatière
d'ivoire, oubliant que cette poudre infecte, qu'on enferme dans des
boîtes d'or ciselé, souvent est mélangée, par le vendeur, de bien sales
matières séchées au soleil et pulvérisées... Usez de tabac, messieurs,
pour alimenter vos discours; mais usez-en sobrement si vous ne voulez
dégoûter vos épouses!... Cependant j'entends qu'on rit aux éclats.
Qu'est-ce? ces mots me frappent: «Allons, Ligurinus, récite-nous ces
vers en l'honneur de Philodème!» A ce nom, je m'approche. Ligurinus
tenait déjà son cahier. Je me taisais, quand Barrus se mit à fulminer
contre la satire, à moins, dit-il, qu'elle ne fasse la guerre aux vices
en général, pour corriger les mœurs publiques. Ici, Barrus passe en
revue les sujets que la satire doit traiter, ce qui fournit à Sectanus
une manière ingénieuse de critiquer les mœurs de son temps. Quant à
Philodème, dit Barrus en finissant, il faut le laisser tranquille.
C'est un bon-homme qui n'est pas justiciable de la loi Scatinia contre
les libertins, à telles enseignes que:
.................. Pellice læva
Utitur, ut fugiat stantes in fornice mœchas.
Grand merci de l'éloge! s'écrie alors Sulcius, l'œil en feu... Que
l'enfer engloutisse Philodème dont l'éternel bavardage fait pisser les
nymphes d'ennui!... A l'entendre croasser, on dirait qu'il a dérobé
une trompette marine... Quelle grace il a quand il ouvre sa bouche en
_podex_ de bœuf pour louer son livre de Bion que Rullus met au dessus
d'Homère, etc., etc.
La conversation continue quelque temps sur ce ton, après quoi l'horloge
venant à sonner minuit, chacun sort de la taverne et regagne son logis.
_Sixième satire._--Encore un peu de patience, Philodème; ma colère
n'est pas éteinte. Il me reste quelque chose à te dire. Tu ne dois pas
t'en plaindre; car, grâce à moi, ton nom vivra dans la postérité, au
lieu que, sans moi, ta célébrité n'eût duré qu'un jour. Mais c'est la
dernière fois que je te parlerai latin...:
Juvat patrios labris attingere fontes
Et mea verba loqui, puero quæ sedula nutrix
Et soror et mater docuit cum poscere mammam,
Cum poma et vini cyathum suxisse volebam.
Cependant voici Pétus qui frappe à la porte de son maître Cratinus. Sur
le nom de Philodème, il vient s'enquérir de cet inconnu personnage.
Cratinus lui répond: «Mon enfant, lorsque le vertueux Innocent faisait
resplendir la tiare dans Rome, survint un certain pédant, des bords
parthénopiens, sordide dans ses mœurs comme dans sa personne, qui
prit insolemment la toge, courut baiser le seuil des grands, et se
mit à conspuer, par envie, le mérite partout où il le rencontrait.
Un homme parut alors qui, indigné, aspergea le front de Philodème de
vinaigre castalien.--Mais comment ce vil pédant trouva-t-il tant
d'amis puissans?--Avec le secours de ses débauches et de ses basses
flatteries. D'ailleurs il eut moins d'appuis que la satire ne lui en
suppose: la poésie a ses licences. Puis, veux-tu savoir la vie des
amis de Philodème? la voici.» Suit une revue satirique, sous des noms
anciens, de divers individus fameux dans le temps par leurs vices,
revue qui n'a plus d'intérêt aujourd'hui. Cratinus finit par conseiller
à Pétus de fuir les muses et de s'adonner exclusivement à l'étude des
lois et à la vie laborieuse des procès...:
..... Astutæ plus conferet una rubricæ
Regula quam centum Flacci, doctique Marones.
Mais il est tard, à demain!
_Septième satire._--Mais je n'ai pas dit mon dernier mot; je reviens
sur mon serment de ne plus écrire de satires latines. Philodème, ton
arrogance et ton front proterve me réveillent. Pardonnez, muses, il
faut que je frotte encore mon vilain. Tu as paru devant le prêteur,
ô Philodème! tu t'es écrié que les mœurs étaient perdues si Sectanus
n'était puni de mort. Tu as donné le signal au licteur, incertain du
véritable nom de ce Sectanus, auteur des satires qui te blessent,
et tu l'as dénoncé comme si tu le connaissais. Maintenant, sorti du
tribunal, te voici au théâtre où tu viens récréer ton humeur de Caton.
Là tu n'arrêtes pas seulement tes regards libidineux sur les femmes du
cinquième et du sixième ordre, tu les adresses impudemment à la noble
jeunesse de Rome. Ah! si les anciennes lois n'avaient pas péri, comme
on te ferait quitter ces hauts rangs où tu te places! Hors d'ici,
Calabrois! hors d'ici!--Mais, où irai-je?--Au dernier rang, notre
ami! Mais ton insolence ne doute de rien. On t'entend partout élever
la voix, rire, insulter au ciel si la scène te déplaît, si quelques
accords ou quelques vers semblent durs à ton oreille. Tu craches,
tu te mouches, tu cries _bis_! Au sortir du théâtre, on te voit aux
courses publiques, et là faire l'agréable; on t'y montre au doigt en
te faisant les cornes. On t'avertit d'aller plutôt à l'Académie ou au
plaids. Tu persistes... Voici des enfans qui jettent des pommes au nez
d'un mime... Prends garde, Philodème! que ton front pudibond n'en soit
atteint, et que, par suite, les croque-morts ne viennent te couvrir du
drap funéraire!
_Huitième satire._--Maintenant que mon esprit repose exempt de soucis,
apprends-moi, mon cher Lupus, ce qu'on dit, ce qu'on fait dans l'école
de Philodème. Je voudrais savoir des nouvelles de cette phalange
invincible de lettrés.--Volontiers, répond Lupus; et il commence son
récit--«J'étais donc entré, au jour tombant, dans cette enceinte
remplie d'une foule de disciples crédules, rangés en statues de marbre
devant l'oracle. Philodème y siégeait au dessus de tous, les mains
ouvertes. Il s'écria d'un ton solennel: Courage! studieuse cohorte,
la pourpre attend la vertu et l'occasion ne présente pas sa chevelure
par derrière... Nous sommes à Rome, ce séjour de la puissance. Vous
en boirez à pleine coupe si vous retenez mes discours... D'abord,
paraissez savans et jurez de vous louer les uns les autres sans réserve
ni pudeur... Tel d'entre vous est libertin, louez-le. Tel a passé
sept nuits au jeu, dites qu'il s'est enfermé avec ses livres... On
vous demande ce que devient Plotin; répondez qu'il se tue à scruter
la nature cachée des choses et qu'il en perd le sens amoureux... Il
faut ensuite vous former au grand art de la parole. Cet art, le voici:
soyez inintelligibles et déclamateurs!... En médecine, dissertez avec
Harvey sur la circulation du sang et méprisez Galien... Parlez avec
assurance du ciel et des planètes. Saisissez la queue des comètes pour
interpréter ce signe si redouté du vulgaire... Le quart de cercle en
main, tracez des angles, des tétraèdres, des scalènes comme si vous
saviez la géométrie... Donnez-vous pour connaisseurs en médailles et
distinguez d'un œil ferme les oreilles de Galba, le nez de Sévère et
ce bardache Antinoüs... Quand vous verrez écrit sur quelque marbre
le mot inachevé _lib_..., achevez le mot sans vous soucier que ce
soit libertas, ou libertis, ou liberis, ou liber qu'il faille lire...
N'estimez que les Grecs et faites fi des Latins... Cicéron? quel est
cet homme?... Avancez hardiment que vous savez quelqu'un qui lui
aurait soufflé son rang d'orateur s'il eût vécu de son temps; et ce
quelqu'un, dites que c'est moi...--Mais Lupus, cela n'est pas croyable.
Comment Philodème parlait ainsi à ses disciples? Un marchand d'œufs
durs ne ferait pas mieux.--Cela est pourtant vrai, j'en suis témoin.
Cependant, écoutez: il disait bien d'autres choses. Par exemple,
tombé sur l'art d'écrire, il disait, après avoir déchiré Virgile et
Ovide, que le grand secret consistait à noircir beaucoup de papier...
Enflez-vous, remuez-vous! continuait-il; pour décrire une rive ombragée
au retour du printemps, dites que cette rive se coiffait de feuillage
et qu'elle souriait tendrement en ouvrant les lèvres d'émeraude de la
prairie... Que les fleurs soient la joie de la terre; et les astres,
les fleurs empourprées du ciel!... Pour peindre les premiers travaux de
l'agriculture, ne commencez pas ainsi:
.......... Terram versabat aratro
Principio mortale genus, viridique sub ulmo
Dulcia securæ carpebat gaudia vitæ.
«Écrivez:
......... Communis viscera matris
Rusticus insonti ferro lacerabat Orestes,
Ederet ut dulces prægnanti corpore fœtus,
Et circum patulas frondosa palatia quercus.
Pendula flammiferæ ridebat suffura dextræ, etc.
«Il continua, sur ce ton, à nous débiter des sottises, puis s'écria:
Jeunes gens! dans le sein de qui coule un sang libre et généreux,
et qui ne connaissez pas les chaînes de l'esprit, apprenez à ne pas
respecter le passé! La rouille ennoblit-elle le fer? et la sagesse
doit-elle son prix à de vieux parchemins? Croyez-moi, voulez-vous
être quelque chose? méprisez les anciens. O honte de notre âge, de ne
pouvoir penser qu'avec le secours de nos aïeux!... Ce siècle est grand,
plus grand mille fois que ses devanciers... Je pourrais vous citer des
arts qui lui doivent la naissance. Je me sens échauffé, et une docte
salive s'échappe ici de ma bouche.» A ces mots, moi Sectanus, j'arrêtai
Lupus, en lui disant: C'est assez. Par Castor! silence! ou Jupiter va
nous écraser de sa foudre. Quoi! cette cucurbite a osé lever son front
jusqu'aux astres pour les insulter! De l'ellébore! de l'ellébore! etc.
Cette satire, par laquelle se termine notre édition, est la plus belle
des huit et peut passer pour un chef-d'œuvre. En tout Sergardi a
beaucoup de verve, de raison et d'imagination. Son mérite particulier
est de n'être point verbeux, de se hâter vers l'évènement; mérite
bien rare chez les modernes et surtout chez ceux de sa nation. Pour
de l'esprit, il en est pourvu avec profusion, même en considérant ses
compatriotes qui en ont infiniment.
LE RENVERSEMENT
DE LA MORALE CHRÉTIENNE,
Par les désordres du monachisme; enrichi de figures. Deux
parties. On les vend en Hollande, chez les marchands libraires
et imagers, avec privilége d'Innocent XI. (1 vol. pet. in-4, s.
d.)
(1695--1700.)
On voit, par la Préface de ce livre satirique hollandais, qu'il fut
imprimé après 1693, c'est à dire de 1695 à 1700. Son titre annonce
que c'est une parodie de l'écrit d'Antoine Arnaud, qui parut en 1672,
in-4, intitulé _Le Renversement de la Morale de J.-C., par les erreurs
du calvinisme_. On le trouve difficilement de cette édition sans date,
dont les figures grotesques, gravées à la manière noire, sont très
bien faites dans leur genre. L'ouvrage est dirigé spécialement contre
les jésuites, instigateurs de la révocation de l'Édit de Nantes, et
généralement contre tous les moines. La préface en est écrite du
style le plus amer. L'auteur anonyme fait découler l'institution des
moines de certains usages du paganisme, notamment des prêtres dits
de la _Grand'Mère des Dieux_; et cite, à ce sujet, Polydore Vergile,
_de inventoribus rerum_. Chaque figure, qui représente un buste de
moine, est suivie d'un quatrain. Nous donnerons la liste de ces figures
avec quelques échantillons des quatrains. Le frontispice, ayant pour
suscription ces mots: l'_Abrégé du clergé romain_, montre J.-C. debout
au milieu d'une foule d'ecclésiastiques de tout rang et de moines de
toute forme, qui tendent les mains, les chapeaux, les capuchons pour
avoir de l'argent. Le volume contient deux parties, dont la première,
accompagnée d'un double texte français et hollandais, et précédée d'une
préface française, ainsi que d'un avis au lecteur en hollandais, a 104
pages et 26 figures; et la seconde, 25 figures sans texte, suivies
d'une table hollandaise:
1re fig. LE ROY DU CARNAVAL.--C'est Louis XIV.
2e ---- LE PÈRE JACQUES, ROY DE L'ANNÉE PASSÉE.--C'est Jacques
II d'Angleterre.
3e ---- LE PÈRE PRIEUR,--qui joue le rôle de fou.
4e ---- LE PÈRE DOMINIQUE,--le verre en main.
5e ---- LE PÈRE FRANÇOIS,--aussi avec son verre.
6e ---- LE PÈRE VICTOIRE.--Il a l'air tout penaud.
7e ---- LE PÈRE IGNACE,--avec une pincette au collier; pour
quatrain:
Je tire les marrons du feu
Et les ames du purgatoire.
8e ---- LE PÈRE THOMAS,--avec une pipe à l'oreille.
Parlez-moi de l'enfer, je m'en soucie peu,
Si j'ay de la santé et du bon vin à boire.
9e ---- LE PÈRE ANTOINE,--portant un drapeau à son chapeau, et
cette devise: _les Délices de la vie_.
10e ---- LE PÈRE ROBINET,--avec un robinet sur la poitrine.
11e ---- LE PÈRE XAVIER,--avec l'as de carreau et le valet de
trèfle brodés sur son surplis.
12e ---- LA LUXURE,--représentée par une belle dame de la cour,
et son confesseur, jésuite, portant pour médaille le
monogramme de la compagnie.
13e ---- LA GUEULE;--c'est le frère Boudin mangeant un boudin
goulument.
14e ---- LA COLÈRE;--c'est le père général portant un couteau
en aigrette et un sabre à la main, dont il menace les
huguenots.
15e ---- LE MAISTRE DES CÉRÉMONIES,--ou l'Orgueil avec une
toque ornée de perles et une croix de diamans.
16e ---- L'AVARICE,--ou le Père sacristain.
17e ---- LA PARESSE,--ou le Frère Morphée.
18e ---- L'ENVIE, coiffé d'un capuchon de serpens, avec ce
quatrain:
J'enrage; j'ay manqué d'avoir un testament
De quatre mille écus: peste du purgatoire
Qui m'a rompu mon coup! Un autre finement,
En promettant le ciel, a gagné la victoire.
19e ---- L'INQUISITEUR,--portant un couteau en sautoir.
20e ---- L'ESPION DE L'INQUISITION,--avec un hibou et une
boîte; pour quatrain:
Si l'on me voit garny de la boîte à perrette,
C'est pour espionner et surprendre les sots.
Je sçay les attraper avecques mes bons mots,
Et fais ainsy toujours quelque sainte conquête.
21e ---- LE CHARLATAN,--ou la Médisance tirant la langue.
22e ---- LE PROCUREUR DE L'INQUISITION,--avec cette légende:
_les Saintes confiscations_.
23e ---- LE TRÉSORIER DE L'INQUISITION,--avec un collier de
monnaies aux armes de France.
24e ---- LA PÉNITENCE,--avec une discipline en main.
25e ---- LE MOINE DÉFROQUÉ,--déchirant lui-même son froc, et
renonçant à ce qu'il appelle _la Politique des Dévots_.
26e ---- LE CORDELIER DEVENU ÉVÊQUE,--soufflant dans un cor de
chasse, et ne voulant plus que chasser.
27e ---- LA FINESSE,--avec un renard et un serpent sur sa
soutane.
28e ---- L'ADROIT,--ou Frère coupe-bourse.
29e ---- L'INSATIABLE,--représenté par un missionnaire des
Indes. Voilà qui est bien injuste; car rien n'est plus
beau que les missions des Indes: il y a de quoi, ou peu
s'en faut, réconcilier la raison avec les moines.
30e ---- LE DÉLICAT,--tenant un dindon d'une main et des
poissons de l'autre.
31e ---- LE FOURBE,--regardant un masque.
32e ---- LA SIMONIE,--avec sa tire-lire.
33e ---- L'IMPIE,--rejetant la sainte Bible.
34e ---- LE RECÉLEUR,--empochant un collier volé.
35e ---- LE PÈRE PORTUGAIS,--tenant un petit saint Antoine de
Padoue, et pour quatrain:
Il faut le fouetter, mais à l'écorche-cu
S'il ne retourne pas nous faire des miracles, etc.,
etc.
36e ---- LE MAQUEREAU,--ou le Marieur de Filles, un maquereau à
la main.
37e ---- LE FLUTEUR.
38e ---- LA CONFESSION,--ou le Vieux Moine et la Jeune Nonne.
39e ---- LE PÈRE PIERRE, avec d'énormes clefs.
40e ---- LE PÈRE ANGE,--entouré d'anges.
41e ---- LE PÈRE MICHEL,--entouré de diables.
42e ---- LE PÈRE APOTHICAIRE,--avec ses drogues.
43e ---- LE SÉDITIEUX,--le fer et la flamme à la main.
44e ---- L'INEXORABLE,--ou le Moine et le Prisonnier en larmes
avec la corde au cou.
45e ---- L'IDOLATRIE,--avec une petite sainte en cire.
46e ---- L'IGNORANCE,--ou le Moine chauve coiffé d'une
chauve-souris.
47e ---- LE BÉAT,--au nez camard et à l'œil retourné.
48e ---- LA SUPERSTITION,--se flagellant son vilain dos nu.
49e ---- LE DÉSESPÉRÉ,--se faisant moine pour vivre.
50e et dernière.--LA RÉVÉRENDE MÈRE,--maîtresse d'un cardinal.
HISTOIRE
DES AMOURS DE GRÉGOIRE VII,
Du Cardinal de Richelieu, de la Princesse de Condé, de la
marquise d'Urfé, etc.; par M. D. (mademoiselle Durand).
Cologne, Pierre le jeune. M.DCC. (1 vol. pet. in-12 de 240
pag., non rogné.)
LES
GALANTERIES DE MONSEIGNEUR LE DAUPHIN,
ET DE LA COMTESSE DU ROURE.
Cologne, 1696, 1 vol. in-8, lavé, réglé, non rogné, fig. par
Bussy-Rabutin.
LA CHASSE AU LOUP DE MONSEIGNEUR LE DAUPHIN,
OU LA RENCONTRE DU COMTE DU ROURE,
DANS LES PLAINES D'ANET.
Cologne, P. Marteau, 1695. (1 vol. pet. in-12, fig.)
(1695-96--1700.)
Dans le temps que la presse était esclave en France, c'est à dire
entre 1625 et 1774 (car avant l'année 1625 l'administration du royaume
n'offrant ni régularité, ni unité, la presse y était singulièrement
libre de fait, sinon de droit[19], tantôt à Paris, tantôt dans telle
ou telle province), alors, dis-je, que faisaient les philosophes
téméraires, les politiques frondeurs, les satiriques violens et ces
pauvres libellistes éhontés qui n'ont rien pour vivre que la calomnie?
Ils allaient vendre leur bagage en Flandre, en Hollande, dans le pays
de Liége ou dans la Germanie rhénane, les communications se trouvant
faciles sur presque toute notre frontière orientale; et de là nous
revenaient, grâce aux soins de Pierre Marteau, de Cologne, de Louis
Réfort, de Liége, de Foppens, de Bruxelles, de quantité d'habiles
imprimeurs, dits Elzéviriens, répandus dans les Provinces-Unies et les
Pays-Bas, et plus tard de Neaulme et de Marc-Michel Rey, d'Amsterdam,
bon nombre de traités hardis sur la cour, la politique, la religion,
d'histoires galantes, contes, libelles, pamphlets, obscénités rimées,
etc., etc., etc., très jolis à l'œil, généralement pleins de fautes,
toujours d'autant mieux accueillis qu'ils méritaient moins de l'être,
et rendus de jour en jour plus précieux par le caprice du lecteur
malin et la rareté relative des ouvrages. A présent l'opération est
simplifiée: sitôt qu'un écrivain a quelque injure à dire, quelque
calomnie à répandre sur le compte du prochain, depuis le roi jusqu'au
berger, ou bien seulement à déclamer contre Dieu, contre l'action des
gouvernemens, contre la propriété, contre la famille, contre le droit
qu'a la société de se défendre, pour la force brutale, pour l'égalité
indéfinie des conditions, pour la communauté des femmes, et autres
inventions pareilles, il conclut marché patent avec son libraire,
signe son manuscrit, fait lithographier sa figure, et paraît hardiment
aux étalages. Le scandale est grand d'abord; mais le temps marche, et
tout est oublié. Quelques personnes ont osé le prévoir, et maintenant
je pense qu'elles oseront l'affirmer; encore une dizaine d'années, et
la licence de la presse aura perdu tout empire en France; soit que
les effets, tirés du dévergondage de style, s'usant comme tout ce qui
est extrême, les auteurs soient ramenés d'eux-mêmes, par la nécessité
de plaire, aux sources inépuisables du bon goût; soit, qu'à défaut
de répression légale, la police de la presse venant à passer dans
les mœurs, le public, enfin éclairé, impose à ses organes un langage
digne de lui, sous des peines que lui seul peut infliger. Dans tous
les cas, la multiplicité même des libelles d'aujourd'hui les rendra
moins viables que ceux d'autrefois; mais, chose étrange et pourtant
véritable, quand ils le seraient autant, les familles auraient encore
moins à se plaindre de la presse après son affranchissement que dans le
temps de sa servitude. Oui, quels que soient les excès diffamatoires
qui la déshonorent de nos jours, elle ne fournit à la malignité
rien d'aussi impudent, d'aussi grossier que les _Dames illustres_
de Brantôme, les _Amours des Gaules_, de Bussy-Rabutin, la _France
galante_, et tant d'autres écrits du XVIIe siècle, sans compter ceux
dont je vais dire un mot avec plus de droit qu'un autre de ne les pas
ménager.
[19] En 1834, peu après la composition de cet article, encore
manuscrit, M. Leber fit paraître, chez le libraire Techener, une
brochure pleine d'érudition, de sens et d'agrément, sous le titre
de l'_État réel de la Presse et des Pamphlets, depuis François
Ier jusqu'à Louis XIV_; écrit dans lequel la liberté de fait,
et non de droit, de la presse française, pendant cette période,
se trouve constatée, mais où l'on voit en même temps très bien
réfutée l'assertion émise sans distinction par M. Ch. Nodier,
dans un de ses piquans opuscules, _que la Presse fut entièrement
libre en France avant Louis XIV_. Ces deux écrits méritent d'être
lus et conservés, tant pour le sel dont ils sont assaisonnés
que pour les détails intéressans qu'ils donnent sur quantité
d'anciens libelles ou pamphlets.
Je laisse de côté Grégoire VII, et sa confiance dans son ministre
Brazut, qui l'avait aidé à empoisonner sept ou huit papes ses
prédécesseurs, et ses emportemens amoureux avec la comtesse Mathilde,
et ses tendresses céladoniennes pour la belle Théodorine d'Est, et
son goût pour les fêtes et les débauches qui avaient fait de Rome,
au XIe siècle, une nouvelle Babylone, toutes choses que mademoiselle
Durand raconte, que personne ne connaissait avant elle et ne croira
sur sa parole; mais vit-on rien de plus platement scandaleux que
ces prétendues amours du cardinal de Richelieu avec madame du Roure
Combalet, sa nièce, femme qui fut l'ornement de son sexe pendant tout
le cours d'une longue et illustre vie, qu'honorait saint Vincent de
Paul, et qu'a célébrée Fléchier? Quoi de plus ridiculement odieux
encore que ces diatribes sans fin contre le marquis du Roure Combalet,
son mari, neveu du connétable de Luynes, courtisan un peu rude, il
est vrai, mais brave gentilhomme, qui se fit tuer l'année d'après son
mariage, à la tête du régiment de Normandie, au siége de Montpellier,
dans _une de ces ardeurs de gloire familières aux jeunes courages_,
ainsi que le dit l'éloquent évêque de Nîmes, dans l'oraison funèbre de
sa veuve? Ce jeune homme, quoique cadet de sa maison, entrait dans le
monde sous les plus brillans auspices, puisque son alliance, sollicitée
par Richelieu, formait le gage de la paix d'Angers, entre la reine-mère
et le roi son fils, qu'elle fondait la fortune de l'évêque de Luçon,
à qui elle procurait le chapeau, et perpétuait la toute-puissance du
connétable. Tant d'espérances s'évanouirent, en un jour, sous les murs
d'une ville rebelle; il y a là matière à plaindre la victime et non à
l'injurier. La source de ces calomnies, je le sais, vient de la fureur
de Marie de Médicis et de Vittorio Siri, son historien à gages. Elle
s'est épanchée depuis chez les réfugiés de Hollande, où mademoiselle
Durand et le comte de Caylus l'ont recueillie pour en vivifier leurs
sottes fictions; mais de si lourds mensonges ne vivifient rien.